Mato Grosso
Petrópolis - Avril 2006
Petrópolis
Avril 2006
– Paul est mort, coupa soudain Figueiras, vous le saviez ?
– Paul ? Non, je ne savais pas…
– Vous étiez son ami pourtant, n’est-ce pas ?
– Je l’étais, mais nous ne nous sommes jamais revus depuis le Brésil.
– C’est un peu normal, lui n’a jamais quitté ce pays.
– Bien sûr que si, vous savez bien qu’il a dû se réfugier en Bolivie après que vous l’avez expulsé.
– Vous croyez donc vraiment tout ce que vous écrivez ? s’étonna Figueiras en hochant la tête de dépit. Toutes ces années ont donc réussi à vous convaincre de chacun de vos mensonges ? Paul n’a fait qu’un séjour de quelques semaines en Bolivie avant de revenir à Cuiabá. Comment aurait-il pu vivre éloigné de son fils ? Vous savez à quel point il l’aimait.
– Vous l’avez expulsé, je vous ai vu le faire et vous m’avez envoyé le voir en Bolivie.
– Foutaises, je ne vous ai jamais envoyé là-bas ! Par contre je l’ai forcé à sortir du Brésil, c’est vrai, mais pour mieux lui permettre de revenir sans risque. Son visa avait expiré depuis trop longtemps et avoir tiré sur l’avion de Jaime allait lui compliquer la vie. En le forçant à repasser la frontière, je lui permettais d’obtenir automatiquement un nouveau visa de trois mois, le temps de régulariser sa situation. C’est ce qu’il a fait et ainsi il a pu voir grandir son fils.
– Comment est-ce arrivé ?
– Son fils est mort à vingt ans, exsangue, abandonné en forêt, après une rixe au Balneario. Paul ne l’a pas supporté et s’est pendu à la branche du manguier dans le jardin des anciens bureaux de la Société minière où ils habitaient depuis le départ du géologue. Vous vous souvenez du géologue ?
– Eric, celui contre qui vous avez lâché vos pistoleiros ?
– Ah oui, c’est vrai, j’oubliais aussi cette rocambolesque histoire de votre invention. Savez-vous comment Eric est mort en réalité ? Car il est bien mort lui aussi, mais pas sous les balles de mes sicaires comme vous le laissez supposer.
– …
– Occlusion intestinale. Il avait avalé trop des diamants bruts qu’il volait à la Société minière pour échapper à une inspection surprise de ses employeurs sud-africains.
– Il travaillait pour la Société minière française.
– Et la minière travaillait pour les Sud-Africains. Les diamants lui ont perforé la paroi intestinale et il est mort d’un choc septique dans d’horribles souffrances.
– Ici à Cuiabá, à l’hôpital ?
– Non, au Balneario, après trois jours de beuverie, brûlé par la fièvre, la douleur et la cachaça. Avouez que c’est autre chose que d’être abattu par un tueur à la solde d’un flic corrompu, non ? Bien sûr la rumeur avait couru des possibles causes de ses tourments et il s’est trouvé des âmes cupides pour aussitôt ouvrir son cadavre et fouiller ses entrailles à même la piste de danse…
– …
– Voulez-vous savoir qui d’autre est mort ?
– Non.
– Même pas ceux que vous avez aimés ? Esterlito par exemple.
– Esterlito est mort ?
– Oui. Dans son lit. Dans sa chácara de Poconé, une semaine après sa pauvre femme. Ses petits-enfants l’ont trouvé mort en venant le chercher tôt le matin pour aller à la chasse au serpent-chien.
– Qui d’autre encore ?
– Sebastião Ortiz. Un mauvais cancer lui a pourri les testicules avant de le gangrener tout entier et il a beaucoup souffert.
– Tant mieux, Peixoto aussi j’espère.
– Accident de voiture. Il a percuté une ambulance en revenant des obsèques de Sebastião.
– Il y aurait donc une justice ?
– Votre survie prouve que non.
– Mais vous allez me tuer.
– Vous savez bien que ça ne sera pas pour faire justice.
– Pour quoi alors ?
– Juste pour mettre fin à cette histoire.
– Et celui qui vous a blessé ?
– Non, lui n’est pas mort. C’est Zé Maria, notre pilote à l’époque, le fils de Pinheiro, vous vous souvenez de lui ? Quand son père est mort en prison, poignardé par un codétenu dans une mauvaise mutinerie, il a cherché à tuer Ortiz et Peixoto. Je l’ai arrêté avant qu’il ne commette l’irréparable. Il a fait quelques mois de préventive avant d’être condamné à du sursis. Dès qu’il est sorti, il est venu au Bar Nacional me tirer dans le dos.
– Pourquoi, parce que vous aviez emprisonné son père ?
– Peut-être…
– Ou parce qu’il avait compris que vous étiez probablement à l’origine de son assassinat ? Après tout, la mort de Pinheiro protégeait Ortiz et Peixoto, et ça c’était votre sale boulot, non ?
– Décidément, la culpabilité des autres reste votre seule obsession. Vous n’avez pas changé en trente ans !
– Ortiz et Peixoto étaient à l’origine de l’émeute de la prison, je présume.
– Non. Un mauvais match de futebol à la télévision. Un derby carioca, un Fla-Flu dans lequel Fluminense s’était fait étriller par Flamengo. Désolé pour vos théories complotistes. Par contre Isabelle et Édouard Chancel sont toujours en vie, si ça vous intéresse.
Haret ne répondit pas. C’était une partie de sa vie qui se dissolvait dans la mort de tous ces autres. Il laissa ce sentiment étrange l’imprégner d’une nauséeuse lassitude de vivre et, en même temps, d’une certaine fierté d’avoir réussi à survivre à tout ça.
– Je ne vous ai jamais présenté Blanche, reprend Figueiras d’une voix soudain épuisée. Pas plus que je ne lui ai présenté Everaldo. Et je n’ai éloigné de vous ni Paul ni Eric. Vous avez beau l’avoir écrit, rien de tout cela n’est vrai, mais Blanche l’a lu et l’a cru. Et je ne vous ai pas aidé à fuir non plus, vous avez fui tout seul. Vous avez d’abord quitté le Brésil par Corumbá pour renouveler votre visa, puis vous êtes revenu pour aller tuer Everaldo à Cáceres, et vous vous êtes aussitôt enfui pour rentrer en Europe. Vous avez payé votre passage sur un cargo mixte en monnayant chez un receleur une caméra que vous aviez volée au Service cinématographique
– Mais vous ne m’en avez pas empêché.
– C’est vrai. Peut-être avais-je à l’époque l’intuition qu’il fallait vous éloigner de ce pays, pour votre bien et surtout pour le nôtre. Mais ce que j’ai découvert après votre départ, la mort d’Everaldo, celle de l’homme à la barque, et le viol de Blanche beaucoup plus tard, me tourmente encore aujourd’hui. J’aurais dû être celui que vous faites de moi dans votre roman, cet homme cynique et calculateur, et j’aurais dû vous démasquer à l’époque et vous empêcher de nuire.
– Mais vous n’avez jamais eu ce courage.
– Quoi, vous croyez l’avoir eu, vous ?
– Je me suis vengé d’Everaldo.
– Allons, ne prenez pas ce ton bravache, vous savez bien qu’à mon tour je tiens ma revanche, et vous venez de nous montrer à quel point vous êtes lâche et que le courage vous manque. Vous n’avez jamais été ce bagarreur du Balneario, ni même ce fier aventurier du Pantanal. Quand le roman a été publié, j’ai eu l’occasion de croiser Esterlito lors d’un voyage dans le Mato Grosso : il ne se souvenait même plus de vous ! Pourtant lui était bien comme vous le décrivez, noble, fier, généreux et franc. C’est juste que vous, vous n’avez jamais été celui que vous racontez. De toute façon, peu importe qui vous êtes vraiment. Reprenez votre lecture et finissons-en.
Haret ne répondit pas. Il entendit tinter le verre contre la carafe et devina que Figueiras se servait à boire. C’était un vieil homme impotent. Il devait être fatigué maintenant. Peut-être sombrerait-il dans le sommeil. Son bras alourdi par l’arme se poserait sur le drap. Sa main lâcherait le colt. Haret se dit qu’il devait faire durer sa lecture.
Il se versa un verre d’eau à son tour et s’apprêta à reprendre. Sa seule chance s’il voulait rester en vie.
– Je peux vous demander quelque chose ?
– Je vous en prie.
– Si vous pensez vraiment que Blanche n’a pas supporté mon mensonge sur le viol, comment expliquez-vous qu’elle ait cru tous les autres ?
– Que voulez-vous dire ?
– Tout selon vous est faux dans mon roman. Vous n’êtes pas Santana, Coelho n’est pas da Souza, je l’aurais tué mais pas poussé par vous, je n’aurais pas épargné l’homme de la barque, Eric ne serait pas mort sous les balles de vos pistoleiros, Paul n’aurait jamais quitté le Brésil expulsé par vous… expliquez-moi dans ce cas pourquoi Blanche aurait choisi un seul de tous ces mensonges pour se convaincre de ne pas pouvoir y survivre ? Elle savait que je mentais quand je parlais de passion plutôt que de viol, elle devait donc se douter que tout le reste aussi pouvait être faux. Que c’était juste un roman, pas la vérité. Et pourtant elle y a cru, n’est-ce pas ?
– À votre trahison, c’est certain.
– Mais à la vôtre aussi !
– Comment ça ?
– Quand vous dites qu’après la lecture de mon roman elle s’est isolée de vous, qu’elle vous a aussitôt fermé sa chambre – car vous l’avez bien dit, n’est-ce pas ? –, quel lien cela peut-il bien avoir avec mon mensonge sur le viol ?
– …
– C’est parce que ce que vous appelez des « mensonges » lui est apparu comme des possibles. Ce que je raconte dans le livre, Blanche vous en a cru capable. De vouloir la mort d’Everaldo, de me manipuler pour me pousser à le faire, d’avoir organisé et facilité ma fuite. Et d’ailleurs, si vous avez trouvé ces fameuses preuves, ces balles de colt dans l’estomac du jacaré, la barque coulée de l’homme, pourquoi n’avoir rien tenté pour qu’une enquête me rattrape jusqu’en Europe ? Que pouvez-vous répondre à ça, Figueiras ?
– Que c’est moi qui tiens l’arme pointée sur votre nuque.
– Et c’est exactement ce que je voulais démontrer. Vous êtes toujours le même homme, à essayer de jouer de ma culpabilité pour encore parvenir à vos fins. Mais savez-vous qu’il existe une autre lecture de mon roman ?
– Laquelle ?
– La première, la plus simple : tout ce que j’écris est vrai et c’est vous le seul salaud de cette histoire.
– Vous oubliez le viol que vous avez reconnu.
– Avec un colt braqué dans mon dos ? Vous croyez vraiment ce genre d’aveu recevable ?
– Il l’est pour moi et ça me suffit.
– La culpabilité d’un homme, trente ans après les faits, tirée de l’analyse empirique du champ lexical de l’auteur par un flic, un vieux flic infirme et abandonné ? Des mots pour m’accuser du pire, vous qui n’avez pas su trouver ceux pour sauver la femme qui avait partagé votre vie pendant trente ans ! S’il faut punir le responsable de la mort de Blanche, alors c’est contre vous que vous devriez retourner cette arme, Figueiras. C’est vous l’assassin de Blanche.
– C’est bien essayé, Monsieur l’écrivain, mais n’oubliez pas que vous restez le meurtrier d’Everaldo, quoi qu’il en soit, et que ce fut le premier vrai chagrin de Blanche.
– Meurtre que vous avez voulu.
– C’est vous qui le dites, mais continuez donc votre lecture, que nous allions au bout de cette farce morbide.
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