Mato Grosso
Musée des Affaires indiennes, Cuiabá - Août 1976
Musée des Affaires indiennes,
Cuiabá
Août 1976
J’aime Café partout et partout elle est avec moi, sauf au Bar Internacional. Là elle ne veut pas. D’autres filles du Balneario ou de la favela y sont, gentilles et un peu vulgaires, mais jamais à la table de Santana où je garde ma place, même quand Angèle et Everaldo y sont déjà.
Ce jour-là Santana invite Angèle.
– Avez-vous déjà visité notre petit musée des Affaires indiennes ?
– Non.
– C’est un musée sans prétention, mais qui mérite d’être vu. Venez, je serai votre guide.
Angèle s’étonne et interroge du regard Everaldo, qui hésite.
– Je vous en prie, vous y apprendrez bien des choses sur les différentes tribus. Les terribles Chavantes par exemple, ou les pauvres Kaiowás. C’est à propos du Mato Grosso que Claude Lévi-Strauss a écrit ses Tristes Tropiques, vous le saviez ? Tout ici est plus sombre et plus sauvage qu’en Amazonie. La faune, la flore, et surtout les Indiens.
Quand Santana parle des Kaiowás, son regard glisse sur Everaldo qui fait mine de rien. Ortiz et Peixoto ne réagissent pas non plus à l’allusion et je m’amuse en secret de la situation. Puis Angèle accepte et Everaldo cède à son tour, quand Santana me prend soudain par le bras.
– Mais venez donc avec nous, puisque votre jolie mulata vous a abandonné…
Le musée est à trois rues de là. Santana a pris le bras d’Angèle et ils marchent devant nous. Je regarde le corps de celle qui fut mon amante avec une insolence qui n’échappe pas au journaliste. Je me veux arrogant, mais il s’en amuse en silence et son ironie me blesse. Alors je souhaite qu’elle, au moins, sente mon regard qui la déshabille et abuse d’elle à même le trottoir. J’espère son trouble et sa honte et je ne baisse les yeux que quand Santana se retourne pour voir si nous suivons.
Le musée est une enfilade de pièces étroites et surchargées d’objets quotidiens volés aux Indiens. Des parures, des flèches, des coiffes, des arcs, des paniers. Des photos aussi, où des tribus et des clans posent, alignés, pour ceux qui vont bientôt les décimer. On y parle de traditions, de rites, de coutumes et de gestes quotidiens. Rien sur les conquêtes et les massacres. Rien sur l’acculturation. Rien sur le génocide. Rien sur les cadeaux empoisonnés, volontaires ou pas, de la vérole ou de la syphilis, de la variole et de la grippe. Juste des Indiens comme les touristes de passage aiment les voir et comme les Brésiliens préfèrent les oublier. Folkloriques et un peu niais, peinturlurés, emplumés, avec des gamines aux seins pointus qui font bander les adolescents et les vieux, et des vieilles à la poitrine flasque qui font rire les gosses. Et des guerriers dont on se venge de la musculature impressionnante en mesurant en silence le sexe ridicule étranglé par une cordelette ou un étui en écorce.
– Leur sexualité est fascinante, explique soudain Santana devant une série de photos ne représentant pourtant que des hommes à la chasse. Celui qui convoite une femme la prend là où il veut, devant tout le monde, et les femmes se donnent à qui elles veulent tant qu’elles ne sont pas mariées. Chez les Chavantes surtout. Il faut dire qu’ils n’en tirent aucune jouissance, tant les attributs des hommes sont rabougris. Francisco Meirelles raconte, dans les récits de ses expéditions, qu’ils copulent souvent en vaquant à leurs occupations. À la mode animale. La femme courbée sur le repas qu’elle prépare ou le panier qu’elle tresse, et l’homme par-derrière qui taille ses flèches en devisant avec d’autres chasseurs.
Santana se tait un instant et se déplace vers d’autres photos. Il ne semble remarquer ni le trouble d’Angèle, ni mon amusement, ni l’impassibilité de da Souza.
– C’est qu’il ne faut y chercher aucun signe de sexualité, reprend-il. D’ailleurs l’accouplement ne donne lieu à aucune agitation. Aucun préliminaire, aucun orgasme. Simplement l’attente de l’éjaculation qui pourvoit au rajeunissement du groupe et à sa survie. Peut-être est-ce d’ailleurs un signe de sagesse. Quand on voit chez nous les ravages de notre quête éperdue de la jouissance et de la possession…
La salle est petite. Santana parle, penché sur les photos qu’il examine comme s’il les découvrait pour la première fois. Angèle et Everaldo sont côte à côte, de plus en plus mal à l’aise. Et moi, juste derrière, dans le dos d’Angèle qui doit me sentir presque contre elle.
– Cela dit, aucun de nous n’aimerait vivre selon leurs coutumes. Quand deux hommes convoitent la même femme par exemple, ce qui peut arriver même dans nos tribus modernes, vous en conviendrez, ils s’affrontent de façon particulièrement sauvage. Vous voyez ce fouet de lianes tressées, exposé sur ce mur, là-bas ? Eh bien un des prétendants tend un fouet identique à son concurrent et le provoque.
Maintenant Santana s’est retourné et nous fait face à tous les trois, comme un conférencier qui mime ce qu’il raconte.
– « Tiens, dit le premier Indien à l’autre, prends ce fouet et flagelle-moi pour voir si tu mérites vraiment cette femme. Vas-y, montre ta force, montre que tu es un homme. » Alors l’autre le fouette de toutes ses forces, encore et encore, aussi longtemps qu’il le peut. Il le fouette jusqu’au sang. Jusqu’à ce que le premier, s’il n’a pas perdu connaissance, prenne son tour en disant : « C’est tout ce que tu sais faire, frapper comme un enfant ? Attends, rends-moi ce fouet, que je te montre comment fouette un vrai guerrier. » Et alors il flagelle son concurrent à son tour, et ainsi de suite jusqu’à ce qu’un des deux tombe, ou meure, ou demande grâce, ou s’enfuie…
Santana marque une pause, et je jurerais qu’il cherche mes yeux le temps d’une seconde. Il surprend en fait mon regard posé sur la main d’Angèle qui serre celle d’Everaldo. L’horreur de la scène sans doute, mais c’est auprès de lui qu’elle cherche un réconfort.
– C’est un peu plus compliqué quand un homme prend la femme d’un autre. Là il peut y avoir vengeance, chasse à l’homme, mise à mort, guerre des clans. Ou bien ménage à trois à l’amiable. Mais chez les Karajas par exemple, on revient à la bonne vieille recette du duel. Venez voir.
Il nous entraîne vers une sorte de massue primitive dont le manche fin est taillé en pointe et l’autre extrémité énorme et couturée d’arêtes saillantes.
– C’est une borduna, explique-t-il, l’arme rituelle des Chavantes mais aussi des Karajas. Elle est en bois de fer, une essence d’une densité rare et imputrescible. Quand Meirelles et ses hommes ont retrouvé les restes de l’expédition Pimentel Barbosa, le premier à avoir officiellement cherché un contact avec les Chavantes, les huit squelettes avaient le crâne fracassé à coups de borduna. Ceux de tous les chevaux l’étaient aussi. D’ailleurs ils ont à l’époque retrouvé les massues, la tradition des Chavantes voulant qu’on les abandonne près des cadavres.
Soudain Santana se tourne vers moi.
– D’ailleurs un journaliste français, Maufrais je crois, accompagnait l’expédition Meirelles, le saviez-vous ? Un premier contact plutôt violent qui les a obligés à fuir en catastrophe. Même si deux ans après Maufrais fait encore partie de la seconde expédition Meirelles qui établit un nouveau contact, à peu près pacifique cette fois. Malheureusement, votre compatriote et confrère a bel et bien disparu quelques années plus tard, en Amazonie toujours, mais guyanaise cette fois. On n’a jamais rien retrouvé de lui. Il semblerait que les journalistes en général, et les Français en particulier, ne soient pas vraiment les bienvenus en territoire indien.
Santana laisse s’installer un silence qu’Angèle ne comprend pas, mais qu’Everaldo et moi considérons comme une menace à peine voilée.
– Et donc, cette borduna ? demande Everaldo pour changer de conversation.
– Ah oui, la borduna ! Eh bien c’est tout simple : le cocu et l’amant s’expliquent à grands coups de massue. Convoqué ou rattrapé, l’amant se laisse matraquer par le cocu sans se défendre, en ne faisant qu’éviter ou esquiver. S’il est encore debout après un certain temps que la tradition détermine, le cocu lui tend la borduna et se laisse frapper à son tour. Celui qui en ressort vivant, ou le moins abîmé, reste avec la femme.
– Ça semble pourtant être une arme mortelle. Comment résister à deux coups bien assénés d’une telle massue ? je demande.
– Bonne question, répond Santana. En fait la mort d’un homme déclenche la vengeance de sa famille ou de son clan, qui déclencherait à son tour la vengeance de l’autre groupe. Pour éviter donc des affrontements sempiternels, le cocu comme l’amant se gardent de porter des coups mortels. Ils cherchent à faire le plus mal possible, mais sans provoquer la mort. C’est juste une question de coutume. Aucun amour-propre n’est impliqué dans ces duels, aucune folie vengeresse, aucune hystérie jalouse. D’ailleurs souvent, après un tel affrontement, le cocu et l’amant deviennent les meilleurs amis du monde. Inimaginable dans notre culture, n’est-ce pas ?
Encore une fois, c’est moi que Santana regarde en prononçant ces derniers mots. Et si je détourne les yeux, c’est pour fixer mon regard sur l’occiput d’Everaldo devant moi.
– À propos, savez-vous pourquoi les Indiens n’utilisent jamais le curare à la guerre mais seulement à la chasse ? reprend Santana en nous entraînant d’un geste vers la sortie du musée. Parce que le curare a un effet contraire à la tétanie. Souvent la mort crispe sa victime dans un dernier mouvement de survie. Que faire alors du pauvre singe hurleur qui devait faire votre repas et que la mort a cramponné à la branche la plus haute de son arbre ? Le curare provoque au contraire un relâchement complet de tous les muscles et fait lâcher prise à la proie qui tombe de l’arbre au pied du chasseur affamé.
Quand nous ressortons au soleil brûlant de la rue, je cours retrouver Café sans vraiment dire au revoir ni regarder personne dans les yeux, avec, dans la chaleur de ma tête, des images de crânes fracassés, de poisons violents, de cocus et de vengeances.
OceanofPDF.com