Mato Grosso

Manook Ian · Chapitre 29 sur 33

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Mato Grosso

Cuiabá - Octobre 1976

Cuiabá

 

Octobre 1976

 

Les flamboyants égratignent le bleu du ciel. Des rais de soleil en traversant les feuillages maculent d’ombre et de lumière les tables où moussent les bières. Une feuille tombe en lente pirouette sur l’épaule de Sebastião qui me regarde sans rien dire. Tout le monde me regarde. Les habitués du Bar Internacional comme les passants. Tout le monde connaît mon histoire mais personne n’ose me saluer. C’est Santana qui se lève, réclame une chaise pour moi et m’invite à me joindre à eux. Quand le serveur, inquiet, apporte ma bière, l’inspecteur cogne sa bouteille à la mienne et me souhaite la bienvenue comme s’il ne m’avait jamais expulsé.

Les langues alors se délient avec prudence et on s’enquiert de mon voyage, comme si je ne faisais que rentrer d’un long congé. Everaldo n’est pas là, Angèle non plus, mais je me garde bien de demander après eux. Je cherche juste à deviner quelques indices dans la conversation. C’est Santana qui encore une fois, volontairement, vend la mèche au détour d’une phrase. On suppose qu’Everaldo est en forêt. Sebastião a mis sa fazenda de Cáceres à sa disposition pour qu’il puisse y écrire au calme. L’inspecteur ne dit rien d’Angèle, alors je l’imagine aussitôt langoureuse et abandonnée, nue et en sueur, comblée d’extase sur un petit sofa tiré sous la véranda d’une maison tropicale. Par la fenêtre ouverte, la main encore posée sur son sexe humide, elle écoute avec reconnaissance le crépitement feutré de la machine à écrire sur laquelle Everaldo tape son article. Et je pense que c’est de moi qu’elle devrait être heureuse, pendant que j’écrirais l’histoire de nos abandons. Je décide aussitôt de quitter mes hôtes en m’excusant de ma précipitation, et c’est probablement à cet instant que l’idée de tuer Everaldo me vient.

Paul n’est plus au Service cinématographique. Il n’est jamais revenu au Brésil. Il a finalement abandonné l’espoir de rester auprès de son fils. Il est rentré se terrer en Europe, sans rien dire. Je comprends qu’il a fui en pleurant. Chez les Chancel, Isabelle m’accueille à la porte et m’embrasse sans m’inviter à entrer. Ses yeux pleurent, mais son regard est sans appel. Quand je prends congé en disant la comprendre, j’aperçois Édouard qui me regarde partir derrière un rideau. Rua Barão de Melgaço, Eric a disparu et Angèle n’est pas là. Dans la chaleur vibrionnante du jardin, suspendus à un fil, sèchent ses culottes, ses soutiens-gorge, et la petite robe à boutons que j’ai défaite sur elle cet après-midi-là à la Fazenda São Jorge. Mais je ne l’imagine pas nue, prise dans la chaleur du jardin cette fois, ni soumise, allongée à même le carrelage froid dans un coin d’ombre de la maison. Je ne l’imagine pas. Je pense juste à un endroit pour me reposer. Alors je m’allonge sur son lit et je m’endors.

Tard le soir je me réveille et sors pour marcher en ville. Dans la rue, quelqu’un passe en voiture et me reconnaît. Je lui demande de me déposer au Balneario où j’espère que Café est revenue, mais elle n’est pas là non plus. Je reste seul à une table, un peu à l’écart. Je pense à ce que j’ai décidé de faire quand une autre fille, finalement, veut me faire danser. Je l’entraîne directement dans une des chambres et je la prends sans joie à même le matelas en imaginant qu’elle est Angèle. Ou bien Café. Mais je n’y trouve aucun plaisir et elle non plus. Je l’abandonne sans un mot en lui laissant les billets qu’elle réclame et retourne à ma table pour boire, tandis qu’au loin elle rejoint les autres filles pour se moquer de moi. Personne ne vient. Ni Santana, ni Sebastião, ni Everaldo, ni Angèle…

Au milieu de la nuit je retourne au Service cinématographique et le garde n’ose pas m’interdire d’entrer, même si c’est désormais le nom du Senhor Jaime qui figure sur la porte comme directeur. J’évite d’allumer, et dans la clarté de la lune à travers les stores, je fouille le bureau de Paul jusqu’à mettre la main sur son revolver. Dans un autre tiroir je trouve des balles et en glisse dans le barillet d’un geste mécanique. L’arme chargée, je pousse la porte de la salle de projection où j’ai rêvé de posséder Angèle pour la première fois. J’écarte quelques chaises, m’allonge sur le dos à même la moquette, et je m’endors en pleurant, l’arme chargée posée sur mon ventre. Dehors, un orage rattrape la nuit et je devine des torrents d’eau qui dévastent les ruelles de l’autre côté du mur que le tonnerre ébranle.

Demain je pars pour Cáceres.

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