Mato Grosso
Pantanal - Avril 1976
Pantanal
Avril 1976
C’est un gros colt noir au canon mat. Celui que je porterai pendant l’expédition que Paul organise. Il a convaincu les autorités de profiter de l’inondation historique pour suivre en pirogue le tracé théorique de la future route Transpantanaire. Voir si telle qu’on la projette elle aurait résisté à la montée des eaux, repérer les remblais pour y appuyer un éventuel contre-projet. Et faire un bilan filmé des mouvements de la faune dans ce qui devrait devenir un sanctuaire et semble pourtant condamné par les ambitions démesurées des industriels du soja et du coton. Quinze jours plus tard, je traverse le Pantanal, le colt dans sa gaine de cuir au creux de mes reins fatigués par des heures de pirogue. Je garde souvent ma main sur sa crosse en bois lourd. Une habitude. Les autres, eux, s’en servent contre les caïmans blancs pour qu’ils remuent et que nous puissions les filmer. Sinon les monstres paresseux à l’écaille mate et poussiéreuse restent immobiles au soleil à réchauffer leur sang trop froid.
Un jour aussi, en échouant la pirogue sur un remblai, nous découvrons un troupeau décimé de bœufs étranges, à moitié zébus, réfugiés là pour fuir les eaux. Après avoir brouté les herbes rares et le chiendent, et jusqu’aux hautes branches des rares arbres, debout contre les troncs, ils ont agonisé, affamés ou empoisonnés. Les charognes gisent par dizaines. Il ne reste aucune couleur que l’ocre poudreux du sol et le brun mat des arbres. Rien qu’un maigre ruban de petites feuilles, là où les bêtes n’ont pu brouter assez haut, et au-dessus encore, le vol noir des charognards. Les oiseaux immondes et répugnants ne sont même pas dérangés par notre arrivée. Et sur chaque carcasse aux pattes raidies et écartelées par la mort, leur cou déplumé plonge à même des blessures si desséchées qu’elles ne saignent plus depuis longtemps. Alors je vois Esterlito sous son grand chapeau de paille, et Limirio, l’agronome moustachu, et Otávio, l’ingénieur au visage de bandit, dégainer ensemble et tirer les macabres cerfs-volants qui s’abîment par dizaines dans les arbres et les broussailles. Ils tirent plus d’une centaine de cartouches contre la nuée qui reste pourtant là, volant juste un peu plus haut et un peu plus au large. La rage des hommes transpire le dégoût et la haine et ils tuent par répulsion en hurlant des injures. C’est un carnage qui me sidère. Un carnage inutile. Et une surprise pour moi qui dégaine à mon tour. Mes balles éclatent des bêtes en plein vol, avec la même hargne et la même rage au ventre que les autres, et la fièvre me prend aussitôt d’en exploser tant et plus.
– O unico ! s’excuse Esterlito.
Je comprends que c’est le seul animal qu’il tue pour tuer, sauvagement, par instinct et superstition. Après, l’île ressemble au champ d’une bataille. Les cadavres dépecés des deux armées gisant dans leurs uniformes. Le cuir dur et terreux des carcasses efflanquées, et le noir luisant et sinistre des oiseaux déchirés. Et déjà le vol des barbares reprend pour se repaître de leurs propres morts…
Dans les heures qui suivent, personne ne parle. Bien plus tard, nous débusquons un chevreuil apeuré réfugié sur un autre remblai. Esterlito l’observe, à l’abri des taillis, puis revient vers nous en rampant. Il sait où sera le chevreuil au coucher du soleil. Nous mangerons du gibier. Alors il laisse à l’animal le bonheur innocent d’un dernier après-midi ensoleillé.
Le dernier à-terre de cette journée est connu de mes compagnons de voyage. Ils l’appellent O Campo do Limão. Les quatre péons qui servent de zingadores poussent la barque au sec et laissent la pirogue à l’eau, accrochée aux branchages. Esterlito installe nos hamacs assez haut, au cas où un tigre – comme on appelle ici la onça – viendrait rôder la nuit pour trouver pitance. Il les enveloppe d’une ample moustiquaire contre les serpents et les insectes qui se laisseraient tomber des arbres pendant notre sommeil. Il me montre comment nouer les coins du tissu gazeux pour qu’ils ne touchent pas terre et éviter qu’une araignée velue ne s’y agrippe pour monter jusqu’à mes yeux endormis. Et il passe un lacet mouillé de pétrole à une branche pour y accrocher mes bottes à l’abri des fourmis et des scorpions. Puis, au milieu des autres hamacs en arc de cercle ouvert sur le rivage, il allume le feu, bien qu’il fasse encore jour pour quelques heures. Mais la fumée de bois vert éloigne les moustiques et il faudra de la braise pour cuire le chevreuil. Alors il retourne à la nature, vérifie de nouveau que l’animal sera bien là, puis demande à un péon de l’accompagner à la pêche.
Quel spectacle mesquin que ces pêcheurs des fleuves européens ! Quelle petitesse que leur confort calculé au bord d’eaux opaques où les poissons suffoquent ! Et quelle prétention aussi, quelle vanité ont ces autres pêcheurs bottés jusqu’au ventre, casquettés de rouge et épinglés de métal, hurlant d’orgueil dans les torrents en brandissant leurs petites prises argentées ! Plus tard, après que j’aurai tué Everaldo, ces images me reviendront quand l’inspecteur Santana, sachant sans doute déjà ce que j’ai fait, me parlera du concours de pêche sur le Rio Paraguay à Cáceres.
Esterlito, lui, ne dit pas un mot. Du rivage, à travers les feuilles dures des citronniers sauvages, je perds mon regard dans les reflets du contre-jour. La pirogue passe, immobile et noire comme un trait sur l’eau. Le péon, courbé à l’arrière, pousse tout le long de sa longue perche sans dérouler le moindre remous. On entend des oiseaux chahuter dans les branches. Deux toucans passent à tir tendu, dans un silence paniqué. À l’avant, debout de côté tant l’embarcation est fine, Esterlito garde son arc bandé malgré l’attente. Le péon comprend et se tait. La barque dérive sans ride sous sa perche adroite. Esterlito n’a pas bougé, comme s’il tendait toujours son arc, mais la flèche a disparu. Sans une éclaboussure, elle a pénétré l’onde en oblique, souple d’abord puis soudain raide, et le poisson transpercé est mort. Dans le soleil qui se pose, la silhouette du pêcheur se penche et ramène comme un mime le fil invisible qui lie l’empennage à un anneau de la pirogue. Le poisson jaillit, large et plat, tout ruisselant d’eau et de lumière. Après l’avoir enfilé par les ouïes sur un bambou nettoyé, le péon et le pêcheur reprennent leur place. Les rides à la surface se sont distendues. Les deux hommes à nouveau attendent, comme s’ils avaient toujours attendu.
Quand Esterlito revient, il a vingt pacu sur son bambou, et deux pintados moustachus à la peau mouchetée de bleu. Les pacu font la livre, un des pintados une bonne vingtaine. Esterlito est content et les donne à préparer. Deux péons aux pantalons relevés s’accroupissent aussitôt près de l’eau pour les vider, surveillant du regard la meute agitée des piranhas carnivores trop vite attirés par le sang des autres.
Esterlito, lui, est déjà reparti. Pieds nus dans les taillis, courbé sous les branches, il cherche pour nous un beau serpent. Le soleil affaissé inonde la petite île d’une lumière chaude et longue. Le sucuri y sera beau à filmer. Esterlito connaît bien la bête. Il regarde le soleil et ses ombres puis revient au camp prendre la pirogue. C’est l’heure à laquelle le serpent se réveille et se laisse glisser dans l’eau profonde pour chasser. Il faut chercher dans les feuillages bas le plus paresseux qui s’attarde. Celui qui ne chasse pas parce qu’il digère encore un petit rongeur et qu’il a besoin pour ça de toute la chaleur jusqu’au dernier rougeoiement du jour.
Lentement la pirogue glisse sous les arbres, longeant la rive sous les branchages étalés. Esterlito m’a laissé le rejoindre. Après quelques minutes le péon suspend la pirogue à la force de sa perche. Loin devant, tout à la pointe, agenouillé bien en ligne, Esterlito tend la main vers les feuillages. Il a deviné la branche plus lourde que les autres. Je ne vois rien de ce qu’il guette. Centimètre par centimètre, le péon approche la pirogue. Il ne faut pas que nos ombres passent sur le serpent. Esterlito a le bras un peu plié pour garder au muscle toute sa détente. Puis d’un coup sec il plonge sa main entre les feuilles et le péon se cambre aussitôt en arrière sur sa perche. Il tire la pirogue si fort loin des arbres qu’elle danse dangereusement et ride l’eau d’ondes qui s’étalent en éventail. À l’avant, Esterlito s’est redressé, le boa noué autour du bras comme un nœud de caoutchouc. Il le brandit face à lui, dans l’axe de la pirogue pour ne pas la déséquilibrer, et rit de voir l’animal étrangler la chair de son bras qui se gonfle de sang et bleuit déjà. Nous ne sommes qu’à quelques mètres du camp et le boa dormait là.
Esterlito, heureux, me montre le sucuri. Il le tient juste derrière la tête et appuie du pouce et de l’index à la jointure des mâchoires. Le serpent ne peut plus mordre et garde grande ouverte sa gueule rangée de fines dents rentrées. À l’arrière de la tête, plus grosse que mes deux poings réunis, de deux petits orifices suinte un fiel malodorant. Esterlito, dont le bras se congestionne, dit que l’animal mesure près de trois mètres. Quand il appuie de sa main libre sur les yeux de l’animal, le serpent se contracte et soudain se déroule sans force comme un ruban. Esterlito le saisit alors par la queue de son autre main. Le sucuri prisonnier continue de se contorsionner, mais il est désormais inoffensif, incapable d’enrouler ses anneaux. Au retour, chacun des péons pose pour la photo, s’amusant plus de celle-ci que du serpent, puis nous profitons de la dernière lumière pour filmer quelques séquences. Esterlito nous abandonne l’animal et bientôt plus personne ne s’en inquiète, sinon Paul et moi qui le filmons.
Une couleuvre m’arrachait des répulsions, et voilà que je trouve beau le boa. Là, au Campo do Limão, sous les manguiers et les citronniers sauvages, coupé du temps par le pays inondé, le sucuri est beau. Son écaille bleutée s’élargit en plaques d’ivoire sous le ventre, et la fente profonde de sa gueule sans lèvre se relève en coin pour toujours sourire. Un serpent bonhomme qui ne sait plus quoi faire et attend. Nous filmons des gros plans : son nez arrondi aux narines en biais. Couchés par terre face à lui, à quelques centimètres : ses deux yeux ronds et noirs, beaucoup plus hauts que les deux taches blanches qui y ressemblent. Puis soudain je le sens plus attentif, et voilà qu’il ondule et glisse entre mes jambes. Il a senti l’eau. Il se tend, s’insinue, s’immisce dans les bois tombés et les herbes touffues, sa langue en fourche à même la terre. Il s’arrête, relève la tête, épie, puis rampe par-dessus une souche. Si je ne voyais pas ses deux extrémités en mouvement, je pourrais le croire immobile encore. Nous le retardons. Nous le ramenons en arrière en le tirant par la queue pour mieux le filmer. Mais il a senti l’eau et il s’obstine. Pourtant il ne glisse pas vers la rive, mais sous les branches basses où une mare croupit aux pieds des arbres. Il devine le sol humide, glisse plus vite et ondule jusqu’à la flaque. Une eau noire qui fait miroir. Il s’arrête. Seule la pointe de sa tête est dans l’eau, à peine. Mais ce qui pourrait être son cou, juste après l’articulation des mâchoires sur le côté, s’enfle et se contracte à rythme régulier. Il boit. C’est un long serpent qui boit devant moi, au cœur du Pantanal, et ce spectacle inattendu m’émeut. Je ne pensais même pas que les serpents buvaient aux flaques. Puis le sucuri avance un peu plus loin dans l’eau. Il plonge de côté sa tête dans la vase douce et fraîche, la ramène de l’autre côté, et de l’autre côté encore, d’un lent mouvement langoureux et presque sensuel. Comme un chat qui se frotte dans la laine chaude d’un tapis épais. Alors il quitte la mare et glisse vers la rivière, la tête hors de l’eau comme un enfant qui nage, dessinant un sillon net qui s’élargit derrière lui et meurt en clapot sous les feuillages. Le soleil s’est éteint. L’heure est venue pour le sucuri de chasser.
– N’attaque jamais un serpent dans l’eau, me dit Esterlito. Même petit, il est plus fort. Et méfie-toi des hommes qui ressemblent aux serpents.
Bientôt c’est l’heure de retourner là où le chevreuil a été aperçu dans la journée. Accompagné de Limirio, Esterlito attend quelques instants dans l’odeur aigre-douce du sous-bois marécageux, puis il braque sa lampe à travers les feuillages dans les yeux affolés de l’animal surpris. Orgueilleux et vantard comme un ingénieur, Limirio tire alors deux coups de revolver trop rapides et seule la deuxième balle blesse la bête.
– Mauvais homme, bougonne Esterlito qui lance aussitôt sa corde à travers l’inextricable fouillis des taillis.
Dès que la bête blessée est immobilisée, il la rejoint et la tue sans violence d’un couteau précis et profond dans le cœur. La balle de Limirio n’a fait que fracasser l’épaule du chevreuil. Sur le chemin, Esterlito remercie en silence l’animal d’être mort pour assurer notre subsistance, comme le lui avait enseigné le guide indien qui à l’époque lui avait tout appris.
Quand ils reviennent au camp, ils ont cueilli des citrons verts sauvages pour le poisson et dépecé le chevreuil. Chaque morceau, enfilé sur un bois odorant, est planté à la verticale autour des braises. Près de l’autre feu, vif celui-là, le groupe fatigué et content mange le poisson avec les doigts, comme dans une mauvaise histoire de pirates. Hirsutes, brûlées par le soleil, les bouches moustachues, lèvres retroussées, cueillent du bout des dents la chair tendre et roussie où perle le citron acide et la glissent le long des grosses arêtes.
La veille, au bivouac de la Fazenda Santa Tereza, ils se sont moqués de moi à cause de ce même poisson. Une femme a servi le pacu dans une grande pièce ouverte sur la cour et que seules deux bougies éclairent. Tout le monde mange en silence, fatigué par la chasse et le soleil. Une brise nocturne se lève à peine quand Esterlito s’écrie soudain :
– Comeu a cabeça ! Comeu a cabeça !
Aussitôt tout le monde rit et les péons restés dehors s’approchent des fenêtres sans vitre pour rire aussi. Jusqu’à Dona Tereza qui se joint à eux, et toutes leurs ombres, déformées par les chandelles, dansent sur les murs enflammés. Chacun me force à boire un autre verre, plusieurs fois, puis ils m’étouffent dans de rudes embrassades et de viriles accolades. Deux péons de la fazenda reviennent avec une guitare et un charango et chantent du siriri et du paraguay. Esterlito rayonne de bonheur. Il tire sa machette de l’étui glissé dans sa ceinture de toile, grave mon nom sur le manche à l’aide d’un couteau que lui tend Limirio, et me l’offre. L’ingénieur, ému, sort tirer des coups de revolver au ciel étoilé, la cartouchière en travers de son torse nu. Puis Esterlito entraîne tout le monde dans une joyeuse chasse nocturne aux caïmans, pendant laquelle Paul m’explique enfin la raison de ce remue-ménage. J’ai mangé la tête du pacu et réveillé une superstition locale : « Qui mange la tête du pacu pour toujours reste chez nous. »
Voilà pourquoi le lendemain, au Campo do Limão, ils en rient encore. Et moi, je ne sais pas à quel point ma lâcheté me poussera bientôt à faire mentir cette superstition.
J’aurais dû rester avec les Pantaneiros et ne jamais retourner à Cuiabá. J’ai succombé à l’amour de ce pays, de ses horizons inondés, qu’avais-je besoin de succomber aussi à celui d’Angèle. Dans ces premiers jours de l’expédition, j’en ai oublié jusqu’à son souvenir. Je cours l’aventure et chasse toute la journée, et la nuit venue je tombe de sommeil. J’aurais dû rester avec les Pantaneiros, à ne tuer que les urubus, au lieu de me mettre en tête de tuer Everaldo.
Ce soir-là, derrière les arbres, par-dessus le grand marécage inondé, se lève une lune rousse. Une lune ronde et rouge comme un soleil d’hiver, et qui pourtant danse et transpire dans la chaleur de la nuit. Une lune qui fait naître chez les pauvres péons des terreurs héréditaires et qui, dans la nuit des huttes écrasées de son immensité, brode aux lèvres des vieilles de sempiternelles guirlandes de prières au Doux Jésus Saint Miséricordieux.
Même ici, au Campo do Limão, qui n’est pourtant qu’un ongle de terre sur l’eau ensanglantée, les cœurs des hommes et le mien s’enflent d’une idée sacrilège. Comme si cette rousse incendiaire voulait vamper le bon Dieu !
Ce n’est pourtant qu’une lune qui se lève sur une longue lagune où un marécage spongieux gonfle l’humus odorant. Des arbres morts d’avoir trop bu accrochent au ciel des doigts de squelettes moussus et, cachés, des oiseaux inconnus s’y taisent. Le camp s’éteint. Au hasard d’une brise ou d’un insecte imprudent qui tombe et grésille, des tisons incandescents s’allument à reculons dans la cendre. Bercé par le doux balancement des hamacs, suspendu dans les cocons blancs des moustiquaires, le camp, fatigué, s’endort.
Paul me parle dans la nuit. Plus loin, regroupés autour d’un autre feu encore vif, les péons prêtent l’oreille. Leurs visages effacés par la nuit, ils écoutent en silence. Puis l’un d’eux imite à voix basse le son des mots étrangers qui leur parviennent et les autres étouffent leurs rires pour ne pas nous offenser ou risquer notre colère. Je devine des Senhor Paul et des O francès. Puis, les yeux perdus au ventre chaud des braises, des souvenirs de chasse leur reviennent en mémoire, comme à chaque lune rousse. Chacun a entendu, aux dernières heures du jour le tigre rôder en feulant à distance prudente de nos feux, et les péons aiment se raconter l’animal que chassent parfois les gens qu’ils accompagnent.
– Écoute-les parler du tigre ! dit Paul. Ils peuvent le faire des nuits entières. Chacun a une mauvaise histoire d’un homme blessé ou dévoré, et la raconte mille fois à chaque bivouac. Quelquefois le récit est si simple qu’il prend au cœur. D’autres fois il se découpe en épisodes et se brode de glissades, de chutes, de jurons, de poursuites, de pantalonnades, et ils en rient des heures entières. Ils aiment le tigre. Ils le chassent avec le ventre : noués de trouille et bandés de plaisir. Le tigre, c’est la onça. Un peu jaguar, un peu puma, un peu couguar. On l’appelle aussi pantera quand elle est toute noire. Ou pintada quand elle est tachetée comme un léopard. Tu la surprends et elle s’assoit sur son séant, toujours, quelques secondes à peine, le temps de réfléchir. Comme pour s’offusquer de l’agression. Puis aussitôt elle s’enfuit et ils la coursent pendant des jours parce qu’elle est rusée. Elle nage comme un poisson et noie les chiens. De ces petits chiens teigneux au museau miteux, tout balafrés et pelés. Les chasseurs suivent à distance sur leurs maigres chevaux à la selle rembourrée de coussins de laine à pompons.
» Si la onça atteint un des petits bois du marais, elle peut d’un bond sauter dans un arbre et s’y percher à la plus haute branche. Alors elle est morte. Rarement la onça attaque en sautant vers le bas. Les ingénieurs et les fazendeiros la tirent alors calmement au fusil. Mais pas les chasseurs. Les chasseurs, eux, la traquent pour la forcer à se perdre dans les taillis où leurs chiens hargneux iront se déchirer aux ronces pour la débusquer. Et quand, acculée, elle n’aura pour seul salut que d’attaquer, un des chasseurs mettra pied à terre pour l’affronter face à face avec un court épieu de bois armé d’une pointe de fer qu’on appelle une azagaia. La onça attaque toujours à la tête, pour saisir sa victime à la gorge et l’étrangler de ses crocs. C’est là qu’elle est vulnérable, une fraction de seconde. Quand elle bondit, qu’elle offre dans son mouvement son cœur découvert au chasseur qui y plante son épieu. Souvent il ne bouge même pas. L’animal s’empale de lui-même et tout l’art du chasseur est de ne pas avoir peur, d’encaisser le choc et de dévier l’animal sur le côté pour le clouer au sol. Et malheur à celui dont l’épieu est trop court, ou dont les jambes flanchent sous l’attaque. Tu verras, nous en croiserons quelques-uns, le corps ou le visage à jamais labouré d’épaisses cicatrices roses, et tout fiers de la morsure qui n’a laissé, autour de l’os broyé, qu’un amas de chair nouvelle. En fait, dès que la onça est au sol, même clouée par le pieu, le compagnon du chasseur doit la « tuer à nouveau », comme ils disent. L’animal a la vie dure…
» À São Jorge, dans quelques jours, je te montrerai des crânes de onça que le fazendeiro a donnés à blanchir aux piranhas. La plus impressionnante est marquée de dix-huit impacts ou ricochets de tous calibres. La bête ne s’est écroulée qu’à la dernière balle et a tué, entre la première et la dernière, le chasseur et ses trois meilleurs chiens. Mais peut-être aurons-nous aussi la chance de rencontrer os dois velhós comme ils les appellent ici : deux vieux frères de quatre-vingt-onze et quatre-vingt-quinze ans qui chassent encore à l’azagaia. L’aîné s’appuyant sur son cadet arc-bouté dans son dos pour résister à la charge de l’animal.
Paul se tait. Il a parlé à voix basse, comme s’il se racontait à lui-même de bons souvenirs. Dans la nuit tiède, je n’ai pas vraiment écouté. Je l’ai juste entendu, ses mots devenant dans l’obscurité qui sépare nos hamacs des images égayées de rires et de parfums.
Une braise craque. Les péons se sont endormis. Je vais ouvrir les yeux pour voir si la lune a pâli quand j’entends Paul à nouveau. Comme le chant feutré d’un enchanteur.
– Tu sais, une onça pourrait passer en ce moment sous ton hamac sans que tu t’en aperçoives. Tu ne le saurais qu’au matin en voyant ses traces, dans la terre molle, aller et venir d’un hamac à l’autre. Et tu sais à quoi tu devrais alors de ne pas être mort égorgé ? À ta moustiquaire. L’instinct de la bête est tel qu’elle ne sait attaquer qu’à la tête. À la gorge, pour t’étrangler. Mais sous la moustiquaire, elle ne te voit pas. Même si elle te sait là par l’odeur, elle tourne sans comprendre où est la tête de cet animal blanc qui s’accroche aux arbres. On dit aussi qu’assoupi, on ne transpire pas l’odeur de la peur qui encourage les fauves à attaquer. Mais c’est faux. J’ai vu des péons veiller des nuits entières dans leur hamac, mouillés de trouille à écouter la onça bougonne passer et repasser sous eux en grondant sourdement sans les attaquer.
Cette fois les mots de Paul me donnent l’éveil. Autour de moi le silence s’anime d’imperceptibles glissements. D’un craquement sec suivi d’une dérobade. De mille bourdonnements qui se heurtent à ma moustiquaire. De toute l’infinie cacophonie des crapauds-buffles. Moi qui croyais au silence, qui le goûtais de tout mon corps engourdi, je n’avais pas réalisé, tant leur chant est monotone et continu, le vacarme incessant des crapauds dans les eaux lointaines.
– En fait la chasse en est interdite, reprend Paul, mais les éleveurs obtiendront bientôt qu’elle reprenne. Depuis que l’inondation a dispersé les capiuara, les onças les surprennent moins facilement et s’attaquent au bétail affaibli. Elles n’ont pas beaucoup de mal. Du côté de Poconé, deux cent mille bêtes sont déjà mortes, de froid ou de faim, embourbées dans la glaise, les pattes brisées à essayer de s’en extraire. Deux cent mille têtes, tu te rends compte ? Et pas un seul propriétaire n’a quitté sa villa de Rio ou de São Paulo pour s’en inquiéter ! Il existe au sud une fazenda qui possède à elle seule six cent mille têtes recensées. Et probablement une centaine de milliers égarées dans la propriété et redevenues sauvages. De toute façon, l’inondation contre laquelle tout le monde a bien pris garde de ne pas se préparer va être déclarée catastrophe régionale. Chaque propriétaire va être grassement dédommagé sur la base de ses pertes incontrôlables. Non, le bétail n’est qu’un prétexte, crois-moi. La seule mesure encore capable d’attirer les propriétaires sur leurs terres, c’est la chasse à la onça, pour briller en fanfarons, plus tard, dans les salons sur la côte. Dès que cela deviendra officiel, j’obtiendrai une autorisation et nous en filmerons une. C’est un bon sujet pour un documentaire…
Je ne réponds pas. La lune disparaît.
– Je peux obtenir les permis que je veux, tu sais ! Même le père de ma femme, qui intrigue auprès du gouverneur, ne peut m’en empêcher. Je n’ai pas d’amis, mais j’ai encore quelques appuis. Des gens pour qui j’ai fait des films. Des colonels, des secrétaires, quelques personnes utiles. Et puis j’ai des projets. L’autre semaine une équipe anglaise m’a contacté pour un film sur les Indiens Kaiowás. Quand ils se sont aperçus qu’en changeant d’hôtel sans donner d’adresse leur courrier suivait quand même, ils se sont sentis trop surveillés pour tourner eux-mêmes. Ils m’ont donné deux bobines pour le faire à leur place. Ils payent deux mille dollars. Un film sur les Indiens, c’est facile. Si tu veux…
Mais je dors. Le hamac roule doucement sous mon dos et quelque chose des mots de Paul est resté en moi, bien avant qu’il ne parle des Indiens. Une tigresse féroce au doux pelage. Des reflets roux sur sa nuque. Une pièce longue et sans fenêtre, sans lumière, ouverte sur un bureau aveugle plus sombre encore et que ferment deux autres portes. Dehors, les pas nonchalants du garde armé sur le pavé. Propriedad do Estado do Mato Grosso – Serviço cinematográfico. Ce sont les bureaux d’où Paul a préparé l’expédition. Une pièce avec deux tables de travail, un poste de montage, et une salle de projection. C’est là que je l’imagine, dans l’obscurité. Elle est assise devant moi au milieu d’une rangée de chaises, tendue par l’attente. La musique sourde roule dans son corps en écho. Une petite samba triste. Une sambinha de Paulinho da Viola au rythme obsédant qui caresse sa peau sous sa jupe légère, qui glisse son rythme sourd dans ses jambes, et qui égratigne soudain d’un arpège aigu la touffe hérissée de son ventre. Et sous le coton fin, mes doigts sous l’étoffe qui empoignent par-derrière ses seins tendus. Son cou se tord et nos bouches mouillées se trouvent. Un cri, un tissu qui craque, nous tombons parmi les chaises qui basculent. Nos corps glissent et se dérobent. Dans le noir sa main me cherche et me retient et soudain Angèle crie dans la musique qui, longtemps après, nous laisse suspendus, elle à moi, adossés, essoufflés et surpris. Heureux.
Puis la lumière est là, basse et indirecte, dans le grésillement du disque oublié qui tourne sans fin. Contre moi, Angèle aimée me sourit, défaite et étendue à même le sol.
– Tu ne dors pas ? demande Esterlito.
Par sa moustiquaire relevée son gros briquet brûle dans la nuit qui nous couve. Il me regarde, l’œil vif comme s’il n’avait jamais dormi.
– Non, dis-je, je me suis réveillé. Un rêve…
Le briquet reclaque et disparaît. Sans plus le voir, je devine son hamac qui balance un peu, puis le silence est là à nouveau, aussi immobile que la nuit.
– La lune rousse, dit Esterlito avant de se rendormir. Você tem que ser pensando em qualquer mulher. Nao è ?
Oui, c’est vrai, je pense à une femme. Et dès que mes yeux se ferment à nouveau, l’image d’Angèle se coule, sage, à mes côtés, blottie dans le hamac qui s’enfle de nous deux, comme enfantés. Et je dors en elle.
J’aurais dû rester avec les Pantaneiros, mais à la lune rousse du Campo do Limão, le rêve d’Angèle m’a rattrapé pour ce qui sera mon malheur, parce que j’ai décidé, cette nuit-là, de la vouloir pour moi. Moi seul.
Pourtant j’aurai, quelques jours plus tard, grâce à l’inspecteur Santana, l’occasion de vivre ce rêve qui ne sera que le début de toute cette folie.
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