Mato Grosso
O Balneario - Juillet 1976
O Balneario
Juillet 1976
Ce soir-là, je retourne chez Angèle, sachant qu’Everaldo n’y sera pas comme Santana s’est appliqué à me le faire comprendre. J’entre en courant, comme j’y suis entré le matin, mais en colère cette fois. J’appelle Angèle et je pense qu’elle se cache, qu’elle n’ose pas me répondre. Alors je la cherche partout, toujours en courant, de pièce en pièce, et trébuche contre son matelas jeté sur le sol pour ses ébats plus violents avec l’autre. Ses draps défaits pour leur nudité plus crue. Ses culottes qui sèchent sur un fil. Son petit linge que je décroche de rage. Une serviette imprégnée de son parfum à elle et de son foutre à lui, que je jette par terre, après l’avoir sentie pour être sûr. Tout d’elle, partout dans la maison, mais pas elle, et ma jalousie vire à la possession. Je l’imagine ici et là, prise et reprise, et soudain un souvenir me déchire. Est-ce qu’elle a avec lui aussi ce petit froncement entre les sourcils, ce signe de supplique étonnée pour un peu plus de cette douleur qui la pousse à feuler comme un animal blessé juste avant la jouissance ? Je hurle de fureur en fracassant au sol l’étendoir d’où je déchire son petit linge.
– Qui êtes-vous ? demande une voix dans mon dos.
Sur le pas de la porte, un homme me regarde, un sac de marin à ses pieds. Blond de soleil, pas très grand, fort de cou et d’épaules, avec des mains puissantes aussi.
– Et vous, que faites-vous ici ?
– Moi je suis chez moi. J’habite ici…
Il pousse du pied son sac à l’intérieur, et entre comme on entre chez soi, saisissant sur un meuble un paquet de courrier qu’il parcourt rapidement.
– Alors, vous êtes qui ?
– Je suis un ami d’Angèle. Elle m’héberge ici. Enfin, elle m’hébergeait.
– Ah ouais, je sais, répond l’inconnu. C’est toi qu’elle fait cocu avec l’autre mec de São Paulo, c’est ça ?
– Pardon ? Comment osez-vous…
– Te fais pas de mousse, mec, j’ai fait la tournée des tripots et des gargotes et j’ai appris ça vite fait. Tu es dans la capitale du trou du cul du monde, mon gars, tout se sait ici.
Il parle et déballe ses affaires avec nonchalance.
– Pas grave. Oublie ça ! Rien à foutre de toute façon. Quelqu’un t’a déjà emmené au Balneario ?
– Non, qu’est-ce que c’est ?
– Du cul, des cuites et de la castagne. Ça te dit ?
Comme je ne réponds pas, il se sert un verre de vieille cachaça ambrée et un autre pour moi qu’il me pose dans la main au passage. Puis il enlève son maillot par-dessus ses cheveux défaits, le laisse tomber au sol et disparaît dans la salle de bains sans fermer la porte. L’eau coule longtemps et il grogne des soupirs de bien-être. Puis le bruit cesse et il sort, nu, en s’essuyant la tête d’une serviette-éponge. Il a un corps tout en muscles et un gros sexe blond. Il passe devant moi en s’essuyant les couilles et le cul par-devant par-derrière, puis laisse tomber la serviette sur le carrelage et disparaît dans une chambre.
Quand il en ressort et qu’il a mis de l’ordre dans ses cheveux, ce n’est plus tout à fait le même homme. Chemise jaune pâle sur un pantalon de lin blanc, ample et pincé à la taille, et espadrilles de toile écrue. Il s’est aussi aspergé d’eau de Cologne.
– De la vraie. De la Cologne de Köln. De la 4711. Tu vas voir l’effet que ça leur fait au Balneario. À propos, tu sais conduire ?
– Oui.
– Tu as déjà conduit ici ?
– Oui.
– Parfait, alors c’est toi le chauffeur. Je t’indiquerai. Moi c’est Eric. Allez, on est partis !
C’est à dix minutes de Cuiabá, presque dans la forêt. Une clairière au bout d’une piste de terre rouge, creusée d’ornières, entre de grands arbres. De loin déjà on entend battre le cœur des sambas et le brouhaha des voix. Des projecteurs dans les palmiers donnent à la nuit une clarté électrique. En dessous, une piste de danse en parquet où tanguent quelques couples dépareillés. Plus loin, au bord de l’ombre, un bar ouvert sur la piste, murs roses et toit de tôle. De chaque côté il se prolonge d’une extension de plain-pied aux portes numérotées.
Eric me dit de laisser la voiture n’importe où sous les arbres. Un couple est surpris par les phares que je cherche à éteindre, mais Eric m’en empêche d’un geste de la main. L’homme en maillot de corps pris dans la lumière esquisse aussitôt un geste de colère et porte la main à sa ceinture dans son dos. Mais Eric sort sans peur et marche droit sur lui.
– Getúlio, fils de pute, ne me dis pas que tu essayes encore de te faire cette filasse de Mariana !
– Eric ! hurle l’homme de toutes les dents qu’il lui reste. Eric ! Gloire à Dieu, tu es là ! Putain que ça fait du bien de te revoir ! Éteins ces putains de phares et viens vite dans mes bras !
Eric me fait signe d’éteindre. L’homme s’est relevé en congédiant d’une claque sur les fesses une molle mulâtresse flattée et vexée dans la même moue. Puis il se jette dans les bras d’Eric. Il le salue à la sud-américaine, à grand renfort de tapes dans le dos, avant de me prendre dans ses bras à mon tour en me donnant du compadre entre ses dents défaites qui empestent l’alcool. Et sans attendre il nous entraîne bras dessus, bras dessous jusque sur la piste où Eric est accueilli en héros d’une fête à venir.
C’est un géologue français, de Montpellier comme Angèle. C’est lui qui l’a fait venir pour s’occuper de ses gosses. Deux garçons, encore petits, qu’il a eus avec une fille d’ici, du Balneario, partie depuis avec un ingénieur agronome de passage. Au début Angèle était leur nourrice, avant qu’Eric ne les envoie chez sa mère, à Navarrenx dans le Béarn, pour éviter que l’agronome fou d’amour ne les fasse enlever pour les rendre à leur mère. Depuis, Angèle s’abandonne au désœuvrement amoureux dont j’ai profité, et Eric peut repartir en forêt où il cherche pour la Société minière le plus grand gisement de diamants du monde. Quelque part dans la jungle putride, un affleurement d’une roche-mère de quelques centaines de mètres de diamètre à peine, d’où jaillirait la pierre pure.
C’est son métier. Il me l’explique dans la chaleur de la nuit, sous les hauts palmiers immobiles, en buvant beaucoup et en caressant des filles trop jeunes qui jouent à s’asseoir sur ses genoux en riant. Six semaines de prospection dans la jungle, seul avec son guide indien, une semaine de fête et de beuverie au retour avec tous ses amis et les filles du Balneario. Il remonte les rios perdus, patauge dans les arroyos, creuse la boue, fracasse la roche, tamise le gravier, lave le sable et revient avec des poignées de cailloux ternes et translucides qui sont autant de diamants mal dégrossis. Chacun sait qu’il en garde la moitié pour lui. Même s’il est fouillé au corps, avec un doigt dans l’anus, chaque fois qu’il quitte le Brésil. Le reste, il l’étudie pour essayer de comprendre de quel sable ils viennent, quelle eau les a entraînés hors de terre, par quelles entrailles. Il les pèse, les numérote, les étiquette et trois fois par an un homme escorté vient d’Afrique du Sud en prendre possession.
Les bouteilles de bière claire et de cachaça ambrée roulent à terre à présent. J’ai déjà bu plus que je ne peux le supporter, et Eric encore plus. Les voix se chauffent soudain, les filles à califourchon se disputent nos tignasses et nos caresses, les yeux des hommes brillent dans la nuit. Ils se débraillent. On devine les armes glissées dans leurs ceintures. La nuit devient violente et charnelle. Ce n’est bientôt plus qu’un mauvais désir entre les filles et nous. Je trébuche en dansant mal. Une poigne d’homme me retient et me relève par le bras, une main de femme empoigne sans honte mon sexe pour me remettre sur pied. Je m’écarte en riant plus fort que je n’aurais voulu et regagne la table où une fille s’est assise en amazone sur les cuisses d’Eric. Sa bouche joue à échapper à celle de la gamine dont il caresse les petits seins sous son maillot. Il essaye de me parler par-dessus son épaule mais elle joue à l’en empêcher avec sa langue, alors il la repousse et elle tombe par terre. Un homme en colère surgit aussitôt de la nuit. Un autre bondit à son tour. Eric se jette sur eux, sans savoir pourquoi je me jette dans la bagarre derrière lui et bientôt nous hurlons et cognons tout ce qui tombe sous nos poings, sans peur des coups qui pleuvent tant nous sommes ivres, sans crainte de rien.
Je frappe avec rage pour briser des mâchoires, exploser des paupières, meurtrir des chairs et je me surprends à y prendre plaisir. Même quand un coup fait jaillir le goût du sang sur mes dents. Même quand un autre me suffoque, me casse en deux, et me roule à terre. L’adrénaline est là, maintenant, qui dissipe l’alcool et la peur. Je me sens même d’une lucidité cruelle dans la mêlée. Je choisis de frapper les plus forts, les plus violents. Je les casse d’un coup dans les côtes et les assomme au passage d’un poing dans le visage quand ils tombent. Ils se relèvent ensanglantés en riant de mon bon coup et reviennent sur moi pour m’en donner autant.
Puis soudain Eric est debout sur une table et hurle qu’il est dans la place et qu’elle est à eux. La meute se précipite alors vers le bar sur lequel Eric saute en trois enjambées depuis la piste pour fracasser les étagères à coups de bouteilles. C’est la furie autour de nous. Les filles crient et rient à la fois. L’alcool en explosant empuantit la nuit et me grise autant que l’excitation. La bagarre a repris au corps à corps, mais les hommes sont trop ivres pour cogner vraiment. Ils se bousculent et titubent les uns contre les autres, se balancent, trébuchent, se jettent contre les étagères de verres et de bouteilles et brisent tout ce qui peut se briser. Quand soudain résonne un coup de feu.
Dans les phares de sa voiture, de l’autre côté du Balneario, au-delà de la piste, au bord de la forêt sombre, l’inspecteur Santana contemple le pugilat figé par la détonation. Il a encore l’arme à la main, au bout de son bras tendu vers le ciel. Il est toujours habillé de blanc, mais porte sa veste jetée sur l’autre bras, comme un élégant en promenade. Il reste immobile le temps de s’assurer que personne n’est assez ivre pour oser retourner une arme contre lui, puis range son revolver dans l’étui qu’il porte à la ceinture. Après un court silence, chacun se relève et regagne sa place dans un joyeux brouhaha.
Je suis le seul à rester au milieu de la piste, sans pouvoir quitter des yeux le policier. Lui aussi me regarde de loin. Puis il jette sa veste sur ses épaules sans l’enfiler et retourne vers sa voiture pour ouvrir la portière. Angèle en descend, qu’il tient par la main avec galanterie, suivie de la silhouette maladroite d’Everaldo. Sebastião Ortiz et Antônio Peixoto aussi sont là, et Santana guide ses invités jusqu’à une table qu’on lui prépare avec empressement et que je devine être la sienne par habitude. Il a lâché la main d’Angèle et laisse Everaldo la tenir par le bras pour lui éviter le piège des ombres sournoises entre les arbres. Seule Angèle me regarde avec surprise, et quand Santana les installe à sa table, il place Everaldo de dos mais Angèle de profil pour s’asseoir à ses côtés. De temps en temps, elle jette vers moi un regard triste et étonné qu’il surveille en coin.
Les ivrognes ont regagné leurs tables et palpent leurs blessures, lorgnant vers le petit groupe de Santana qui se fait apporter du champagne dans un seau à glace. Les filles sont redevenues molles et furtives. On les devine craintives depuis l’arrivée des nouveaux venus. Il n’y a plus qu’Eric et moi dans les débris du bar. J’époussette la terre sur mes vêtements pour me donner une contenance, sans quitter Angèle des yeux. Je devine qu’Everaldo n’ose pas se retourner.
Eric est appuyé, bras tendus, contre le rebord du bar, la tête entre les épaules, comme un boxeur qui récupère dans les cordes.Ou comme un ivrogne qui attend de vomir. Puis il se redresse, les mains sur ses reins cambrés, et hurle contre le ciel un cri de victoire qui arrache à Angèle un sursaut de peur et à tous les autres un grand rire rassuré. Son bras retombe alors sur mes épaules et il me pousse vers Santana en grognant que la bagarre a été belle. Je me dégage avec prudence quelques mètres avant de rejoindre la table, et reste en arrière d’Eric qui s’approche sans gêne et salue l’inspecteur et ses invités.
– Vous êtes décidément incorrigible ! lâche Santana.
– Vous le savez bien, votre pays est fait pour rendre fous les étrangers. Toute cette solitude, là-bas dans la forêt, et ici toutes ces belles mulâtresses…
– Un jour, un de ces hommes vous plantera son coutelas dans le ventre. Par erreur ou par jalousie. C’est tout ce que vous y aurez gagné !
– Dans ce cas il faudra que vous m’arrêtiez avant que ça n’arrive.
– Ça arrivera, et je n’ai pas envie d’arrêter ça, vous le savez. Tant que vous payez les dégâts. Combien vous doit-il cette fois, Senhor Ortiz ? demande Santana en se retournant vers Sebastião.
L’autre fait mine d’évaluer les ruines du petit bar depuis la table.
– Six cents dollars je suppose, répond-il sans regarder Eric.
Le géologue passe alors derrière Sebastião et pose avec force ses deux mains rocailleuses sur ses épaules comme s’il voulait tasser l’homme dans son siège. Puis il se penche à son oreille en lui tapotant la poitrine du plat des mains.
– Ortiz, Ortiz, Ortiz, à ce prix-là j’ai déjà acheté dix fois ton boui-boui, camarade !
Mais il sort quand même une poignée de cent dollars de sa poche et les enfouraille en les froissant dans celle de la chemise de Sebastião. Le regard de Santana force le Brésilien à contenir sa colère.
Puis Eric se recule avec emphase et me désigne de la main.
– Désolé, messieurs, mais je vous laisse. J’ai promis de partager encore quelques verres avec mon ami.
Maintenant Everaldo a osé se retourner et me regarde, incrédule. Les yeux d’Angèle s’arrondissent d’une peur retenue qui m’attendrit. Santana, lui, plante ses yeux dans les miens.
– Si c’est vous son ami, me dit-il, prenez garde à lui et à vous par la même occasion. Un jour c’est son corps que vous ramènerez à la maison.
– Allons, Santana ! rétorque Eric. Chacun sait que, si je meurs, c’est que vous l’aurez voulu ! Vous ou les vôtres !
L’inspecteur fait mine de ne rien avoir entendu et sert le champagne bien frais à ses hôtes tandis que nous regagnons notre table.
– Ce sont des menaces plutôt violentes, non ? dis-je une fois assis à l’écart.
– C’est un pays de voleurs, répond Eric en me servant une bière légère et glacée. Ils prennent ce qu’ils veulent mais ils doivent attendre qu’il y ait quelque chose à prendre. Tant que je n’ai pas trouvé le gisement, ils ne me feront rien.
– Ils peuvent envoyer quelqu’un d’autre pour le chercher.
– Ils l’ont fait. Ils ont essayé. J’ai tué l’homme dans la forêt. Ils ne l’ont jamais retrouvé. Une tragique disparition. Peut-être même les Indiens, va savoir ! Je suppose que Santana le sait et qu’il a compris le message.
– Tu as vraiment tué cet homme ?
– Oui. Je l’ai abattu et je l’ai jeté aux caïmans. S’il était revenu de prospection ne serait-ce qu’une fois, je serais mort dans une rixe le lendemain, avec Santana à sa table qui m’aurait regardé mourir. C’est comme ça ici : prends ce qui te revient et jette ceux qui s’interposent aux jacarés.
– Mon Dieu, quelle horreur !
– Dieu n’y est pour rien. Les hommes suffisent à leur malheur. C’est la vie, c’est tout !
– Ce n’est pas la vie ! Ça ne peut pas être ça !
– C’est la vie d’ici en tout cas, et crois-moi les jacarés sont gras, ici c’est le festin des caïmans !
– Et Ortiz, il a vraiment fait ce qu’on raconte sur lui ?
– Quoi, ses safaris d’Indiens ? Bien sûr qu’il les a faits. Lui et Peixoto, personne n’en doute. C’était dans les années soixante. Tu vois ce qu’est le Mato Grosso aujourd’hui ? Alors imagine à l’époque, dans les années soixante ! Bien sûr qu’ils l’ont fait, comme après ils ont fait des députés et des gouverneurs avec l’argent qu’ils y ont gagné. C’est encore le far-west ici, tout le monde est armé, tu as bien vu. Tu peux tomber sur des collecteurs de dettes comme sur des chasseurs de primes, des tueurs à gages. Ici c’est le Brésil de l’« intérieur » comme on dit, celui des crimes d’honneur, d’un reste de dictature dans les mentalités, d’une censure d’État, d’une police politique toute-puissante, avec des indicateurs et des mouchards partout. Tu sais que le Brésil est le pays qui connaît le plus grand nombre de morts par balles juste après les États-Unis ? Devant le Mexique, tu te rends compte ? Alors imagine à l’époque !
– Et personne ne les a jamais dénoncés ?
– Qui, Ortiz et Peixoto ? Pour quoi faire ? Pour mourir, comme tous les témoins et les acteurs de l’époque ?
– Il n’y a donc aucun courage politique dans ce pays ?
– Quel courage ? Le courage à l’échelle d’un pays n’est pas le même qu’à celle des individus. La politique ici, c’est que le pays se développe si vite qu’il sera bientôt une des nouvelles puissances économiques du monde émergent. Alors la consigne est de garder le couvercle sur tous les mauvais ragoûts. Les gens se foutent que Sebastião et Antônio aient chassé des Indiens. Ici comme ailleurs on les a massacrés par milliers. Les gens veulent que le Mato Grosso devienne le grenier du Brésil, histoire d’avoir des routes goudronnées pour leurs grosses voitures et des universités pour leurs gros gosses bien nourris. Ils ne veulent pas de tache sur l’histoire qu’ils sont en train de s’inventer. Pas d’Indiens et pas de chasseurs d’Indiens.
– Mais quelqu’un pourrait chercher à se venger, non ?
– Quoi, tu voudrais défourailler pour abattre Antônio et Sebastião ? Et tu y gagnerais quoi, sinon de devenir un assassin comme eux ? Ne fais pas de bêtise, ce n’est pas à toi de régler ça. C’est une histoire entre eux. Et puis il y a une procédure en cours. Après tout, il y a quand même une justice ici.
– Quelle justice ? Da Souza prétend que tout est bloqué.
– Tu as parlé de ça avec da Souza ?
– Oui. J’avais entendu parler de cette histoire sans y croire. Lui m’a laissé entendre qu’il était là pour ça.
– Alors éloigne-toi de lui. Laisse leur justice s’en occuper.
– Et quand le fera-t-elle ?
– Elle le fera en son temps, à la turque !
– À la turque ?
– Tu n’as jamais entendu parler du génocide des Arméniens et du négationnisme turc ? Eh bien la justice et les politiques d’ici vont faire la même chose. Ils attendront que les derniers témoins et les derniers acteurs vivants disparaissent. Et quand l’horreur sera désincarnée, déshumanisée, quand elle ne sera plus que des chiffres et des mots sur du papier, ils en feront un point d’histoire dont ils accepteront peut-être de débattre. Mais pour l’instant la consigne c’est : personne n’en parle et malheur aux bavards. Tiens-le-toi pour dit. C’est le conseil d’un ami qui a déjà eu maintes fois l’occasion et le désir d’exploser le crâne d’Antônio et de Sebastião. Et encore une fois éloigne-toi de da Souza. Il ne peut rien arriver de bien à ce pauvre type ici. Il n’a aucune chance face à Santana.
Je ne sais quoi répondre. Un léger brouhaha se lève au-dessus des tables assagies, balancé par le rythme lent d’une samba triste. Sur la piste les corps se fondent les uns aux autres. Les ventres se frottent tandis que les visages s’écartent pour se regarder, puis plongent l’un dans l’autre pour embrasser les bouches qui s’offrent.
À la table de Santana, Everaldo se lève enfin et invite Angèle d’un geste de la main. Elle semble hésiter et curieusement, c’est Santana qu’elle regarde pour savoir si elle peut. Il l’engage à accepter d’un geste de la tête pendant que ses yeux m’observent au loin. Quand Angèle suit Everaldo vers la piste, je devine qu’elle n’ose plus regarder de mon côté. Moi, je ne les quitte pas des yeux. Il danse plutôt bien, mais avec la retenue appliquée d’un citadin de la côte. C’est un sambiste de salon. Pendant qu’il enlace Angèle et que je les surveille, Santana fait venir plusieurs filles à sa table puis les chasse d’un geste de la main. Elles partent en riant vers la piste comme une volée d’écolières. Puis il fait venir un homme à qui il parle à voix basse en regardant vers notre table. L’homme regarde dans ma direction à son tour, puis vient dire à Eric que l’inspecteur veut lui parler en privé. Eric me confie sa bière et rejoint Santana qui le conduit jusqu’à sa voiture, à l’abri des sambas qui s’emballent.
Sur la piste, Angèle s’abandonne bientôt à la sensuelle moiteur de la nuit, à la douce ivresse du champagne. Le balancement roulant de la musique chamboule son corps. Elle se laisse prendre, lève les bras au ciel et ferme les yeux, la tête sur le côté. Quand elle repose ses bras sur les épaules d’Everaldo, les doigts croisés dans sa nuque, il glisse une main dans le creux de ses reins et attire avec douceur son ventre contre le sien. Il se cambre un peu pour mieux la regarder s’abandonner. Elle arque ses reins à son tour pour mieux se frotter à lui. Elle est dans le rythme maintenant lourd du surdo qui résonne dans son ventre, celui des accords égrainés et plaintifs du cavaquinho qui éraflent ses tétons tendus et des rebonds distordus du berimbau qui électrisent sa peau. Ses hanches ondulent à contretemps de ses épaules, son cou balance au rythme de ses bras. Et j’imagine que son corps perle d’une sueur aigre-douce. L’envie d’elle me vient si violente que je suis prêt à courir pour l’arracher à la danse, la défaire, et la prendre contre un mur pendant que dansent les autres…
– Você fica sozinho ?
C’est une des filles qui riaient tout à l’heure avec Santana. Grande et mince, avec une peau magnifique, d’un café velouté. Un short rose moule son sexe et un débardeur échancré laisse deviner ses seins pointus. Cheveux courts et bouclés, ongles vernis de rouge, et lèvres mauves comme une figue pulpeuse. Ses yeux sont grands et noirs, un peu jaunes dans le blanc. Gestes et mots nonchalants de belle mulâtresse alanguie malgré sa jeunesse. Elle n’a pas vingt ans. Peut-être même pas seize.
Elle prend ma main à mon corps défendant et m’entraîne vers la piste plus qu’elle ne m’invite à la suivre. Je suis encore un peu ivre, mais je succombe vite au battement du surdo, les yeux au ciel pour mieux sentir la musique résonner en moi. Café aime ça et me le dit. On l’appelle Café, elle me le susurre à l’oreille d’une petite pointe de langue rose et mouillée qui me titille. Puis elle en rit. Elle danse autour de moi. Elle tourne. Se retourne. Me tourne à mon tour et se colle à moi pour onduler son ventre contre mes fesses. Elle me refait face, en rythme, m’attire par la chemise, me mord les lèvres de ses dents gourmandes, glisse ses longues mains dans mes reins pour plaquer à son ventre mon sexe qui s’engourdit, glisse ses cuisses entre mes jambes, mordille mon cou…
Les autres couples nous regardent en riant, et quand nous nous cognons au couple d’Everaldo et Angèle, lui aussi me sourit mais pas elle. Alors l’envie me submerge de m’abandonner à Café. Je le lui dis à l’oreille, sans quitter des yeux Angèle qui me regarde aussi, et soudain Café me prend par la main et m’emmène en courant vers une des chambres numérotées de l’annexe la plus proche. Je pousse un cri sauvage et rieur en ouvrant la porte d’un coup d’épaule et j’entends Eric y répondre joyeusement, à la Tarzan, dans la nuit. Je n’ai que le temps de l’apercevoir, au loin, près de la voiture de Santana, qui me regarde lui aussi. Puis Café me saute au cou et me chahute sur un matelas sans drap pareil à celui jeté sur le carrelage de la chambre d’Angèle. C’est moi qui bascule sous elle et la prends contre le mur froid en me relevant, des larmes plein les yeux. Je ne pense même pas à refermer la porte et soudain, par l’entrebâillement, j’aperçois Angèle qui danse en me regardant baiser Café.
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