Mato Grosso
Transpantaneira, Pantanal - Avril 2006
Transpantaneira, Pantanal
Avril 2006
– Voilà, ça commence ici, dit Martinho.
Il avait conduit trente-six heures depuis Petrópolis, dopé au guarana et à toutes sortes de gélules, le colt qu’il avait rechargé toujours à portée de main. Deux mille kilomètres au cours desquels la résistance de Haret, elle, s’était avachie. Quand ils arrivèrent de nuit à Poconé, il dormait en chien de fusil sur la banquette arrière, les muscles froissés par la fatigue.
– Où sommes-nous ? demanda-t-il en se frottant le visage.
– Vous ne reconnaissez pas ? s’étonna Martinho.
Il le força à descendre et ils se retrouvèrent tous les deux sous le ciel immense. Une émotion violente saisit Haret devant tant de beauté. La nuit sous une lune rousse, des myriades d’étoiles, une piste en latérite mouillée de flaques, de chaque côté d’immenses étendues d’herbes et de brousse, et une cabane en bois au pied d’un portail comme l’entrée d’un ranch.
TRANSPANTANEIRA
Ici commence le Pantanal du Mato Grosso
– Vous voyez, cette route existe aujourd’hui. Elle a été construite l’année suivant votre expédition en respectant les recommandations de Paul et des deux ingénieurs. Cent quarante-cinq kilomètres et cent vingt-deux ponts en bois pour que cette route-digue équilibre les masses d’eau de la saison des pluies sans trop nuire au passage des animaux sauvages.
– Cent quarante-cinq kilomètres seulement, ça veut dire qu’elle ne descend pas jusqu’à Corumbá ?
– Non. C’est un cul-de-sac, et par une belle ironie du sort elle ne va que jusqu’à Porto Jofre.
– Quelle ironie ?
– Porto Jofre est le nouveau nom de la Fazenda São Jorge, celle où vous avez abusé de Blanche.
– C’est là que nous allons, à Porto Jofre ? demanda Haret, trop épuisé pour se défendre encore.
– Non. Les sept premiers ponts sont à peu près sûrs, mais les autres sont trop dangereux de nuit. Il faut chaque fois s’assurer à pied de la solidité des poutres et souvent remettre en place les planches une à une. Nous allons juste rouler une dizaine de kilomètres jusqu’au septième pont.
– Pour quoi faire ? s’inquiéta Haret.
– Pour écrire la fin de cette histoire dans ce magnifique paysage…
– Martinho, nous sommes épuisés, vous autant que moi, pourquoi ne pas retourner passer la nuit à Poconé et parler de tout ça tranquillement demain ?
– Je ne sais pas. Parce que c’est vous, parce que c’est moi, parce que c’est la lune rousse, parce que c’est le Pantanal… De quoi avez-vous donc peur ?
– De ce que vous allez faire.
– Et alors, est-ce que j’en ai peur, moi ?
Il fit signe à Haret de regagner la voiture et ils franchirent le portail pour s’engager sur la Transpantanaire. Martinho roulait lentement, phares éteints, pour profiter de la clarté feutrée de la lune. Une première fois il alluma les phares pour surprendre un long sucuri qui traversait la piste. Il arrêta la voiture le temps que le boa disparaisse dans les hautes herbes, puis éteignit à nouveau et reprit la route. Haret, comme lui, se concentrait sur les ombres de la nuit.
– Là ! dit Haret après quelques minutes.
Martinho alluma les phares qui figèrent sur place une onça au beau milieu de la piste. Le félin les fixa longtemps, immobile, les yeux comme des catadioptres, puis continua sa maraude avec nonchalance, cherchant le meilleur passage pour disparaître dans les épineux.
Ensuite ils roulèrent longtemps sans rien voir d’autre que quelques capiuara industrieux comme des cantonniers défrichant les bas-côtés, et un tatou qui préféra se rouler en boule dans sa carapace entre leurs roues plutôt que se carapater. Puis soudain, après le troisième pont, Martinho alluma ses grands phares et surprit deux énormes jacarés qui se laissèrent aussitôt glisser dans les fossés inondés qui bordaient la piste. Et plus loin, les yeux rouges de beaucoup d’autres, aveuglés, qui réfléchissaient la lumière. C’est comme ça que Haret les avait chassés avec Esterlito, à l’azagaia, l’épieu armé d’une pointe en fer qu’il fallait planter entre les deux yeux hypnotisés par la lumière d’une torche et leurs reflets. Quatre points rouges comme une cible. Martinho continuant de rouler phares allumés, Haret décomptait maintenant les caïmans par dizaines, immobiles, comme pétrifiés, puis se jetant soudain dans l’eau en panique d’un coup de queue rageur. Un peu plus loin, ils virent soudain jaillir à la verticale d’un fossé inondé le ventre ivoire d’une bête énorme qui broyait dans sa gueule un poisson gros comme un chien, que deux autres vinrent aussitôt lui disputer dans des claquements de mâchoires et des éclaboussures. Puis les trois monstres disparurent dans un sinistre remous pour s’enfoncer dans la vase.
Un peu après le sixième pont, Martinho arrêta la voiture, laissant les feux allumés, et fit descendre Haret.
– Qu’est-ce que vous faites ?
– Avancez.
– Je vous en prie, Martinho…
– Avancez.
Devant eux, la piste perçait la nuit d’une couleur étrange dans la lumière des phares. Dans l’ombre qu’elle creusait de chaque côté, Haret devina des jacarés tapis à reculons. D’autres, invisibles, se glissaient dans l’eau tout près d’eux. Ou en sortaient. Loin devant, des yeux métalliques brasillaient par dizaines. Quand l’ombre étirée de Martinho ou de Haret les coupait de la lumière, ils s’agitaient et d’un coup de queue se coulaient dans le fossé.
– Là ! dit Martinho qui n’avait pas suivi Haret.
L’écrivain se retourna pour implorer une dernière fois le jeune homme dont la silhouette irréelle se dressait face à lui dans l’aveuglement des phares.
– Martinho…
Le coup de feu claqua comme la foudre dans la nuit et tous les jacarés se jetèrent dans les marigots dans un bain de panique. De l’ombre des arbres fusèrent des oiseaux réveillés en vols froissés tendus par la peur et une famille de capiuara affolés jaillis de nulle part courut en déroute dans un sauve-qui-peut désordonné jusqu’à se cogner dans les phares de la voiture. Haret s’effondra en silence, suffoqué par la douleur, le genou droit broyé par la balle.
– Nom de Dieu, Martinho…
La seconde balle lui brisa la cheville gauche. Cette fois il hurla de rage autant que de peur et de douleur.
– C’est la seule vengeance qu’il me reste, Monsieur l’écrivain, celle de faire de vous un de vos personnages.
– Martinho, je vous en supplie…
Sans répondre le jeune homme regagna le véhicule et reprit sa place au volant. Haret essaya de se traîner pour le rejoindre mais ses forces le trahirent. La douleur déchirait en lambeaux sa volonté. Même ramper lui était impossible. Il regarda la voiture, aveuglé, attendant le choc qui l’achèverait, mais rien ne vint mettre fin à son calvaire. Puis soudain Martinho coupa les phares et Haret se retrouva seul dans la nuit immense, dans la lueur de la lune rousse, les jambes irradiées de douleur. Un instant pourtant il goûta presque à la quiétude irréelle de ce paysage où les oiseaux rentraient se nicher. Il devina le vol d’un tuyuyu qui se posait au milieu d’un champ de jacinthes d’eau pour y gober des serpents. Jusqu’à ce qu’il devine, moirée par les reflets de la lune, la carapace d’un jacaré qui se hissait hors du marigot. Puis un autre, un peu plus bas, sur la route, déjà en appui face à lui, son goitre de nacre tout gonflé d’appétit.
Un jet de bile brûla la gorge du Français et la terreur vrilla son cœur. Il devina alors les autres jacarés, émergeant par dizaines de la vase, pointant leurs gueules mauvaises hors de l’herbe. Plus ses yeux se faisaient à la nuit, plus il les comptait nombreux. Il se redressa sur ses coudes, le visage tordu de douleur tourné vers la voiture, implorant Martinho du regard. Il ne cherchait plus à ce qu’il le sauve, juste qu’il l’achève, et resta longtemps à fixer le pare-brise aveugle de la voiture. Martinho ne pouvait pas l’abandonner ainsi, il n’était pas ce genre d’homme, il n’était pas comme lui, il…
Le temps d’un éclair, un sang noir macula le pare-brise de l’intérieur et l’habitacle de la voiture étouffa le coup de feu, sonnant la curée du festin hystérique des jacarés.
Achevé d’écrire à la Posada del Abra chez Adriana et Gabriel, dans
le delta de Tigre, en Argentine, le 20 février 2017
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DU MÊME AUTEUR
YERULDELGGER, Albin Michel, 2014, Grand Prix des lectrices de ELLE, Prix Quais du
Polar/20 Minutes, Prix SNCF du polar
LES TEMPS SAUVAGES , Albin Michel, 2015
LA MORT NOMADE, Albin Michel, 2016
TARKO, L’HOMME À L’ŒIL DE DIAMANT, Éditions Atacas, 2016
TARKO, LE SECRET DE PACHAMAMA , Éditions Atacas, 2016
LE TEMPS DU VOYAGE. PETITE CAUSERIE SUR LA NONCHALANCE ET LES VERTUS DE L’ÉTAPE (publié sous
le nom de Patrick Manoukian), Éditions Transboréal, 2011
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