Mato Grosso

Manook Ian · Chapitre 5 sur 33

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Mato Grosso

Petrópolis - Avril 2006

Petrópolis

 

Avril 2006

 

– Ça suffit ! ordonna Figueiras.

Tétanisé, Haret suspendit sa lecture sans oser se retourner et se raidit contre le dossier, le cœur en apnée.

– Ça suffit pour l’instant, reprit Figueiras d’un ton moins menaçant, buvez un peu d’eau, votre bouche s’empâte et votre élocution s’en ressent.

Haret expira longuement, relâchant sa peur, et remercia le ciel de ce sursis inespéré. Il malaxa longuement son visage et ses yeux fatigués dans ses paumes avant de se servir un grand verre d’eau fraîche de la carafe.

– Savez-vous quelle est la mort la plus stupide pour un jacaré ? demanda alors Figueiras.

– Un jacaré ?

– Oui, un jacaré, un « caïman », comme vous dites chez vous.

– Pourquoi cette question ?

– Parce qu’a priori un jacaré adulte n’a pas grand-chose à redouter des autres animaux, l’homme mis à part, évidemment. Bien sûr j’ai déjà vu une onça tapie dans les herbes hautes sauter dans un arroyo pour en sortir un jacaré entre ses dents. Un spectacle fascinant, je vous assure, toute l’élégance assassine de la panthère contre la force préhistorique du saurien. Et savez-vous comment elle fait ?

Haret ne répondit pas, le dos toujours tourné à l’infirme.

– La onça saisit dans sa gueule celle du jacaré, et c’est à la fois tout le danger de son attaque et la terrible efficacité de sa ruse. Ce survivant des grands sauriens est pourvu de muscles si puissants pour claquer sa mâchoire qu’il peut vous broyer la jambe d’une seule morsure, mais ceux qui lui servent à ouvrir sa gueule sont si ridiculement atrophiés que vous pouvez d’une seule main la maintenir fermée dans votre poing. Deux tours d’un quelconque ruban adhésif suffisent à neutraliser un caïman, alors la gueule d’un félin, imaginez ! Mais la onça n’a pas encore gagné pour autant, car avant de dévorer sa proie il lui faut la tuer en l’étranglant, c’est-à-dire prendre le risque de lâcher la gueule du jacaré pour aussitôt le mordre au cou. Et s’exposer à ses mâchoires carnassières ou à ses violents coups de queue dont un seul peut, lui aussi, briser la jambe d’un homme.

– Pourquoi me racontez-vous ça, Santana ? Pardon, je voulais dire Figueiras, Figueiras bien sûr, pourquoi me racontez-vous ça ?

– Les sucuri ou les giboia aussi s’attaquent à des jacarés, reprit Figueiras sans répondre à la question, et j’ai vu une fois un boa d’au moins cinq mètres tenter d’étouffer un caïman de presque trois dont seule la tête émergeait de l’entrelacs de ses anneaux, mais le saurien immobilisé étranglait aussi dans sa gueule la tête du serpent clouée entre ses dents. Ils sont restés là, à portée de nos colts, deux jours entiers, et au soir du second jour le serpent a perdu de sa force et déroulé ses anneaux, libérant le jacaré qui s’en est paresseusement retourné dans son marigot.

– La cuirasse du caïman et la nature de son squelette lui permettent de résister à la constriction du boa, récita Haret. Il sait aussi respirer par petites inspirations et ne pas paniquer pour garder un rythme cardiaque aussi lent que possible ; c’est sans doute ce qui l’a sauvé.

– C’est juste. Le caïman est un cuirassé qui ne panique pas, et dans les marécages du côté de Poconé j’en ai vu un sortir tranquillement du flanc éventré d’un giboia monstrueux qui pensait l’avoir digéré.

– Esterlito, notre guide pendant l’expédition, m’a raconté la même légende de Pantaneiro, dit Haret en affectant son désintérêt.

– C’est qu’il était déjà mon guide à l’époque et vous ne pouviez en espérer de meilleur pour votre aventure. J’ai été heureux qu’il accepte cette mission.

– Quoi, Esterlito c’était vous aussi ?

– C’était de mon ressort, à l’époque, de m’assurer de la sécurité de deux jeunes étrangers sur notre territoire, mais revenons à notre jacaré. Esterlito vous a-t-il donné la réponse à ma question ?

– Je ne comprends pas votre question…

– Alors je vous donne la réponse : la mort la plus stupide pour un jacaré, c’est de mourir noyé à cause de la nature humaine.

– De la nature humaine ?

– Oui. De la nature de l’homme. De sa composition. Ou plutôt de sa décomposition. Allez savoir pourquoi le jacaré nous digère si mal alors que d’habitude il noie ses proies et les laisse pourrir dans la vase avant de s’en régaler. En fait il semblerait qu’il se précipite trop à nous dévorer, nous, les humains. À propos, savez-vous qu’aussitôt une baleine tuée il ne reste aux chasseurs que quelques heures pour la dépecer avant qu’elle ne se liquéfie de l’intérieur et que les gaz dégagés ne la gonflent et l’explosent dans des gerbes d’entrailles d’une puanteur insoutenable ? Eh bien notre chair humaine provoque chez le saurien les mêmes dégâts aérophagiques, et le malheur pour le jacaré, c’est que les gaz qui gonflent ainsi son ventre le font basculer sur le dos, un peu comme quand on essaye, à la piscine, de rester à califourchon sur une bouée et qu’immanquablement on glisse sous elle. À demi immergé sur le dos, le jacaré se retrouve alors les narines dans l’eau, incapable de se retourner, et finit par mourir noyé.

– Encore une fois, pourquoi me racontez-vous ça ? insista Haret en haussant la voix, les mâchoires crispées par la peur autant que par la colère.

– Parce que quelques jours après votre escapade du côté de Cáceres, à quelques kilomètres en aval du pavillon de chasse d’Antônio Peixoto, les gamins d’un campement d’orpailleurs ont trouvé la charogne d’un caïman sur le dos, noyé, pris dans les racines d’un arbre tombé en travers de l’arroyo. Et voulez-vous savoir ce qu’ils ont trouvé à l’intérieur quand ils l’ont éventré pour jouer ?

– …

– Everaldo. Ou du moins ce qu’il en restait.

– Pourquoi me dites-vous ça ?

– Parce que j’espère qu’il était vraiment mort quand le caïman s’est attaqué à lui. Regardez-vous parfois des films américains ?

– Qu’est-ce que c’est encore que cette question stupide…

– Je parle surtout de ces mélodrames larmoyants pleins de héros affligeants de courage et de bons sentiments.

– Je ne vois pas le rapport…

– Le rapport, c’est que mieux vaut ne jamais laisser un de ces héros américains essayer de vous sauver la vie si vous faites un infarctus ou une attaque, car aucun apparemment ne sait où se situe le cœur. Pas à hauteur du pectoral gauche en tout cas, où à un moment ou à un autre du film on les voit poser une main si patriotique en entonnant l’hymne américain. Le cœur, en fait, bat plus au centre et beaucoup plus bas. Pratiquement à hauteur du plexus.

– Encore une fois je…

– Je vous raconte ça parce que j’espère que vous avez bien visé le cœur de ce pauvre Everaldo et qu’il était bel et bien mort avant que vous ne le jetiez aux jacarés.

– Qu’est-ce que vous racontez encore ? Je vous l’ai dit à l’époque et je l’ai écrit depuis dans mon roman, je lui ai tiré une balle dans le front !

– Vous ne m’avez jamais rien dit de tel, mais oui, c’est bien ce que vous avez écrit dans votre roman, et pourtant ce n’est pas ce que vous avez fait. La mort du jacaré a interrompu le processus de digestion de sa proie et nous avons identifié da Souza grâce à plusieurs indices, dont sa montre. Nous avons aussi retrouvé des os de son crâne, et son frontal n’était perforé d’aucune balle. Par contre nous en avons récupéré cinq dans l’estomac de l’animal, de calibre 38 comme les munitions de votre colt, qui ne pouvaient provenir que de la décomposition du corps. Alors oui, vous avez tué Everaldo da Souza, mais vous ne l’avez pas exécuté d’une seule balle dans le front comme cherche à le faire croire votre prose mensongère. Vous l’avez criblé de cinq balles au moins en le poursuivant. J’imagine que vous l’avez blessé sous l’épaule en croyant viser son cœur mais qu’il s’est enfui et que vous l’avez poursuivi en vidant votre chargeur dans son dos, de sorte qu’il n’a eu d’autre solution pour vous échapper que de se jeter dans le fleuve.

– Élucubrations de vieux flic impotent ! Et vous n’avez aucune preuve de ça ! hurla Haret qui se leva en basculant sa chaise pour faire face à Figueiras.

– Asseyez-vous ! ordonna aussitôt l’ancien flic roide dans sa chaise d’infirme, l’arme pointée à bout de bras. Asseyez-vous immédiatement et retournez-vous. Je ne veux jamais, plus jamais vous m’entendez, voir votre visage d’assassin pleutre et menteur.

Haret perdit aussitôt toute arrogance et toute colère, baissa la tête, ramassa la chaise d’un lent mouvement résigné, et s’assit à nouveau dos à Figueiras.

– Je sais qu’il s’est jeté à l’eau, reprit ce dernier, car j’ai moi-même retrouvé des fibres de sa chemise prises dans la branche d’un arbre sur la berge, bien trop haut pour avoir été arrachées au vêtement d’un homme qu’on aurait poussé à l’eau depuis le sol. Vous avez massacré cet homme, Monsieur l’écrivain, sauvagement, et ce qui s’est passé n’a rien à voir avec la belle histoire d’un héros à la Camus que vous nous serinez page après page.

La certitude de Figueiras assomma Haret, qui se tassa sur lui-même et enfouit son visage dans ses mains.

– C’est vrai, bafouilla-t-il, j’ai fait ça, c’est vrai, mais vous devez me comprendre, j’étais fou de jalousie, je n’étais plus moi-même, je n’étais maître ni de mes sentiments ni de mes gestes…

– C’est encore faux, coupa Figueiras.

– Non, c’est vrai et vous avez raison, je l’avoue aujourd’hui, tout s’est passé comme vous le dites et non comme je l’ai écrit.

– Non, Monsieur l’écrivain, ça s’est passé de façon bien pire que ça, parce que vous avez aussi tué l’homme de la barque, n’est-ce pas ?

Haret releva lentement la tête sans répondre.

– Pour Everaldo, reprit Figueiras, je l’ai su très vite, dans les jours qui ont suivi votre crime, mais pour Eusébio da Villa, l’homme de la barque, je l’ai compris bien plus tard, à la première grande sécheresse, quand le niveau du Paraguay a baissé de six mètres, asséchant de nombreux arroyos. C’est fou ce qu’on jette à la rivière, même au cœur d’une jungle. Des congélateurs, des batteries, des motos, des générateurs, des voitures même, sans parler des armes, innombrables. Et puis il y avait cette barque en aluminium encore équipée d’un Evinrude Johnson 2 de vingt chevaux modèle 1973, mais le fond criblé à coups de munitions de 38 encore une fois, avec, nouée à un anneau d’amarrage, une courte corde que terminait un nœud coulant. J’ai vite compris que vous y aviez attaché le corps de ce pauvre homme avant de larguer l’amarre et d’envoyer la barque couler au fond de l’eau. Toutes ces années après, le corps avait disparu, bien entendu, délité par les eaux ou déchiqueté par les poissons, mais la corde parlait pour lui. Eusébio da Villa habitait au sud de la ville une maison sur pilotis et c’est le numéro de série du moteur qui nous a permis de faire le lien.

» La seule chose que j’ignore, c’est comment vous avez fait pour le tuer. Un coup de feu aurait alerté Everaldo, et les coups de feu contre Everaldo auraient effrayé l’homme qui se serait probablement enfui. J’en ai déduit que vous lui aviez fracassé le crâne par surprise dès votre arrivée sur le ponton, pendant qu’il s’agenouillait pour vous amarrer par exemple. Puis vous l’avez abandonné là, ligoté sans doute, avant de revenir après votre forfait cribler sa barque comme vous veniez de cribler de balles ce pauvre Everaldo. Mais dites-moi, avez-vous eu pitié de sa terreur en l’abattant avant de le regarder couler, ou l’avez-vous laissé se noyer sous vos yeux, entravé mais encore vivant ?

Haret se tut un long moment. Comme Figueiras ne disait rien non plus, il finit par murmurer :

– C’était lui ou moi…

– À haute voix ! hurla Figueiras. Parlez plus fort, nous ne sommes pas à confesse, il n’y aura pas de pardon, vous le savez bien, vous pouvez crier !

– C’était lui ou moi ! vociféra Haret. Il était armé d’une machette à sa ceinture et je savais la force et la violence de ce genre d’homme, je ne pouvais pas prendre le risque qu’il vienne défendre Everaldo. D’ailleurs il devait de l’argent au collecteur de dettes, qui m’a confié qu’à Rio cet homme avait le vice du jeu, qu’il perdait au poker ou au truco ce qu’il gagnait comme receveur local de la loterie des animaux, et qu’un beau jour il était parti avec la caisse des paris. Je crois même que le collecteur avait racheté sa dette à son bicheiro.

– Et cela vous donnait le droit d’abattre « ce genre d’homme » ? Mais vous, quel genre d’homme croyez-vous être ?

– Oh je vous en prie, Figueiras, remballez votre indignation, pas vous, pas le flic zélé d’une dictature militaire ! Vous avez certainement plus de sang sur les mains que moi, sans même l’excuse de la passion !

– Quoi, parce que vous plaidez le crime passionnel à présent ? J’ai bien vu votre petit jeu des références littéraires à l’Amok de M. Stefan ou à Camus, pauvre petite plume prétentieuse, et vous avez même eu l’audace de mettre ces noms respectables dans ma bouche ! Mais tout est faux dans ce que vous avez écrit. Tout, sauf la démesure de votre ego, sauf cette arrogante ambition de faire de vous la victime manipulée d’un incompréhensible complot. Oui, j’étais policier fédéral au temps de la dictature, mais avez-vous oublié où nous étions ? À Cuiabá, au cœur du Mato Grosso, une ville qu’abandonnait déjà le Sud qui réclamait la sécession – qu’il a d’ailleurs obtenue depuis. Croyez-vous vraiment que c’est par un poste dans une ville pareille qu’on récompense les meilleurs nervis d’une dictature ? Croyez-vous vraiment que c’était une affectation digne de récompenser un tortionnaire zélé ? Vous croyez que garder un œil sur trois étrangers qui se cocufient, un journaliste des beaux quartiers de la côte, et le seul bordel dansant de tout l’État était la promotion suprême pour un serviteur dévoué à l’ordre fasciste ? Je n’ai rien prémédité de ce qui vous est arrivé, et je n’ai jamais été l’homme cynique et manipulateur que vous faites de moi dans votre roman pour vous affranchir de vos propres turpitudes. Vous avez menti sur moi comme vous avez menti sur vos crimes et vous avez noirci mon personnage pour mieux blanchir le vôtre, mais c’est vous qui avez tué ces gens, pas moi.

– Je n’ai pas menti. J’ai écrit un roman et c’est vous qui vous entêtez à y voir une confession.

– Parce que toute votre turpitude consiste à avoir romancé votre confession, mais je sais moi ce qui s’est réellement passé et ce qui rend d’autant plus immonde ce que vous cherchez à faire croire.

– Alors n’essayez pas d’y croire, et n’y voyez que ce que c’est vraiment, une fiction.

– Non, ce livre n’est ni une fiction ni une confession. Ce n’est qu’un mensonge qui a tué Blanche.

Haret marqua le coup et ne dit rien. Alors Figueiras, d’une voix basse et lasse, lui ordonna de reprendre sa lecture.

– Allons bon ! se moqua Haret qui devinait la faiblesse ou la fatigue de l’infirme. Nous ne parlerons donc pas de vos amis Ortiz et Peixoto, ces tueurs d’Indiens, ni de votre servile complicité avec ces notables véreux ?

– Si, nous en reparlerons, ne vous méprenez pas, la nuit est encore longue. Mais reprenez votre lecture si vous ne voulez pas mourir maintenant. Je vous ai interrompu au moment où vous mentiez sur notre rencontre je crois, n’est-ce pas ?

Haret garda longtemps le silence avant de reprendre…

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