Mato Grosso
Cuiabá - Mars 1976
Cuiabá
Mars 1976
Ce soir-là, l’homme a basculé sa chaise contre le mur du bureau de pesage. Rond et joufflu, chemise ouverte, un lourd médaillon de la Vierge sur la poitrine, il profite des premières fraîcheurs de la nuit qui s’avance, me faisant remarquer comment, dans ces régions où le soleil tombe pour s’éteindre, c’est du sol que monte le crépuscule.
– J’aime cette heure, quand la nuit sort de sous les arbres, dit-il en regardant Santana s’approcher.
L’homme est tout à côté de moi. Nos épaules se frôlent mais je ne le vois déjà presque plus. Tout juste si, dans la pénombre, je devine ses cheveux blancs plaqués sur le côté. Depuis qu’un improbable militaire à bord d’une improbable Volkswagen m’a déposé à ce poste de pesage à l’entrée de la ville, à six cents kilomètres de l’endroit où mon camion s’est enlisé dans la boue, quel tendre anachronisme que ce fonctionnaire des contrôles routiers récitant son anglais chantant d’ancien collégien ! Quel bonheur confortable, après soixante heures de route à n’échanger que des onomatopées d’analphabètes sur des banquettes en simili-cuir ! Lui parle avec douceur, lentement, s’arrêtant de temps en temps pour mieux humer un frisson de brise opportune. Dans l’odeur d’une orange épluchée avec les ongles, sous les hauts arbres étalés en travers du firmament, je ne serais pas surpris de voir un coolie mystérieux et silencieux surgir et se presser pour nous servir le thé à la fraîche.
Je lui réponds dans mon américain fatigué, dérouillé dans les soutes à charbon, déglingué aux salles des machines, mouillé dans des bacs à plonge de la Nouvelle-Angleterre, et arrondi aux culs des bordels du Honduras britannique. Mais le pauvre homme prend tant de plaisir à pratiquer son anglais d’école qu’il m’écoute et s’intéresse.
– Boa noite, le salue Santana.
Il est aussi élégant dans son costume blanc qu’il le sera chaque fois que je le rencontrerai plus tard. Moi je suis débraillé et avachi dans le hamac que l’homme du poste a mis à ma disposition.
– Boa noite, Senhor inspector, répond l’homme.
Il lui tend aussitôt un cahier dans lequel je l’ai vu noter le numéro, la marque et le nom de l’entreprise de chaque camion qui s’arrêtait ou qui passait. Santana prend le cahier et inspecte la liste. Entre les doigts de son autre main, il manipule habilement le stylo qu’il a sorti de sa poche intérieure, et la dextérité de cette manipulation capte toute mon attention. Puis il appuie sur le capuchon pour enclencher la mine et pointe deux lignes sur le carnet.
– Ceux-là, ordonne-t-il en rendant le cahier.
– Très bien, Senhor Santana. Je vous préviens dès qu’ils repassent et je les retiens jusqu’à votre arrivée.
– Tu connais les chauffeurs ?
– Oui. Le premier est un gentil gars du Ceará, il a sept gamins du côté de Nova Olinda et une autre femme à Sangraduro sur la 70. L’autre est un mauvais garçon du Rondônia. Il est de Cacoal, sur la 364.
– Je les veux tous les deux. Et un conseil : laisse-moi décider qui est gentil et qui est mauvais. C’est mon métier, pas le tien. Occupe-toi des camions et laisse-moi m’occuper des hommes.
– Bien sûr, Senhor inspector.
Il y a dans la réponse de l’homme du poste beaucoup de peur respectueuse et une pointe d’irrespect que Santana devine. Je crains pour le fonctionnaire, mais c’est à moi que Santana s’intéresse soudain.
– Nous n’avons pas été présentés…
Le militaire en civil qui m’a déposé dans ce poste de contrôle revient de quelque part où il a dû manger quelque chose. De loin il adresse à Santana un salut négligé et repart. Un intendant des armées à ce qu’il dit, qui va rejoindre un des chantiers de la Transamazonienne. Il fait ronfler le moteur de sa Volkswagen, et sa voiture qui n’est plus verte dans la nuit disparaît en trombe, comme s’il importait de gagner quelques secondes sur les milliers de kilomètres à venir. Quand il freine pour éviter un nid-de-poule, ses feux arrière illuminent l’air moite d’un rouge nébuleux, puis disparaissent dans une pente profonde.
– J’ai perdu une belle occasion, dis-je sans répondre à l’inspecteur. Cet homme aurait pu me conduire jusqu’à Manaus en trois jours !
– Et donc vous êtes ? insiste-t-il.
Je tire de ma poche mon passeport maculé de boue qu’il prend et contrôle comme le policier qu’il est. S’arrêtant longtemps sur la première page, puis feuilletant toutes les autres.
– A luz por favor ! exige-t-il d’un ton excédé.
L’homme du poste se lève et allume une ampoule nue au-dessus de la porte. Aussitôt, des milliers de phalènes viennent s’y griller les ailes dans un tourbillon soyeux de chair brûlée.
La lumière éclaire un large trottoir, un peu avant l’entrée de la ville. En retrait, le poste de contrôle donne sur une cour de gravier où flottent des brisures de ciel étoilé dans des flaques immobiles. Tout est calme et repose à l’ombre du soir sous la fraîcheur des grands manguiers. De temps en temps, de lourds camions surgissent de la savane et percent la nuit de leurs phares, poussent un long soupir hydraulique, changent de vitesse et, encouragés par la distraction du préposé, passent en négligeant le contrôle. Je suis du regard leurs feux rouges qui glissent vers la ville. Et dans mes jambes fourmillent encore les vibrations des moteurs qui s’élancent.
– Le Rio Cuiabá est monté de quatorze mètres et a submergé le pont, explique alors Santana en vérifiant un à un les visas de mon passeport. On pourrait quand même y passer, bien sûr, ou même utiliser le vieux pont, mais la police militaire l’interdit. Et quand bien même votre intendant trouverait le juste prix pour soudoyer un des soldats, il ne sera jamais à Manaus dans trois jours. Peut-être même pas dans trois semaines ! Passé la ville, la route n’est plus asphaltée. Ce n’est qu’une piste en latérite que l’inondation a transformée en bourbier. J’ai entendu dire que plusieurs camions gisaient en travers de mares de boue grandes comme des terrains de football. Certains y auraient même été engloutis. C’est d’ailleurs votre cas, si mes informations sont bonnes, n’est-ce pas ?
– En effet…
– Du côté de Campo Verde, non ?
– Oui…
– Cet homme voulait prendre la 158 pour aller à Belém. Comme il a fait demi-tour à Campo Verde, il ne lui reste que deux solutions. Monter plein nord par la 163 jusqu’à Santarem puis prendre le bateau jusqu’à Belém, mais tout est bloqué au nord de Peixoto de Azevedo. Alors il va revenir ici, prendre à l’est la 174 jusqu’à Porto Velho, pour essayer d’attraper la 319 plein nord pour Manaus et ensuite descendre en bateau tout l’Amazone. Mais il n’atteindra même pas le Rondônia. Dans vingt-quatre heures il sera de retour ici, bloqué pour plusieurs jours, voire plusieurs semaines. Ce sont les eaux de mars, et ici, elles sont terribles.
Comme il voit que je doute un peu, il m’explique avec application à quoi ressemble, dans le Mato Grosso, la saison des pluies. Moi-même je garde le souvenir d’une autre étape, un peu avant Campo Verde. Dans un village délavé par des jours d’orages, écartelé sur un plateau sans horizon du sertão, le camion doit faire halte pour de l’essence. Il pleut à torrents. Un ciel grandiose, sombre d’un seul monstrueux nuage, écrase de ses eaux drues le petit bourg aplati. D’un café sans porte un gamin torse nu nous regarde longtemps, les jambes giflées par les éclaboussures de l’orage sur le ciment. Puis il s’élance pour nous servir et le ciel entier le submerge. Le temps qu’il atteigne la vieille pompe mécanique, le journal sous lequel il s’abrite fond sous l’averse. Il n’en reste que des morves pâteuses et sales dans les boucles déroulées du pauvre gosse. Pendant qu’il nous sert, avant de repartir en courant, il crie au chauffeur qu’il pleut ainsi depuis onze jours. Que ce sont les « eaux de mars ». Et que nous ne passerons jamais.
Cent kilomètres plus loin, un fleuve de boue emporte notre camion et mon voyage avec.
– Je crains que nous ne connaissions les pires inondations de notre histoire, reprend Santana, et je me demande comment toute cette eau passera les collines de Bolivie !
Puis, délaissant mon passeport, il me regarde pour la première fois.
– Mais vous, que diable êtes-vous venu faire ici ?
C’est une question à laquelle j’aurais aimé pouvoir répondre, mais que je choisis d’éluder, de peur de me trouver de mauvaises raisons. Je préfère lui raconter l’accident dont apparemment il connaît tout déjà.
Plus tard, le souvenir de cette nuit me reviendra. Au lendemain de cette autre nuit par exemple, endormi contre le corps chaud d’Angèle, dans sa maison ouverte à la nuit derrière les moustiquaires. Bien sûr, le hamac que m’offre l’homme du poste de pesage ne ressemble en rien au lit secret de celle qui deviendra mon amante. Mais l’abandon auquel je succombe, ici de fatigue, là de désir, ouvre en moi la brèche au même bonheur. Dans le hamac balancé, au rythme hypnotique des phares des camions qui passent et s’en vont, bonheur de céder, pas à pas, au repos d’une longue route et de m’endormir enfin. Au lit d’Angèle, bonheur de céder, corps à corps, au repos d’un long élan pour m’endormir aussi. Et dans l’intimité de ces deux nuits, l’offre du repos venue en réponse aux mêmes confidences.
À l’homme, je raconte mes voyages, les bateaux dans les houles, les chemins sans train, le camion qui s’enfonce et la boue lourde qui le retient puis le retourne mollement dans la fange au cœur de la forêt. Le café qu’il faut décharger, et le coton aussi, pour ne pas les mouiller, jusqu’aux hanches dans la glaise qui m’aspire, entre panique et fou rire. L’homme en Volkswagen qui passe et s’arrête, fait demi-tour, et m’embarque pour me déposer six cents kilomètres plus loin dans la forêt, à l’entrée de cette ville où je bavarde ce soir-là. La discussion, l’anglais bricolé de l’homme et son réconfort, les oranges qu’il m’offre. Son hamac…
À Angèle, je dirai les mots vides échangés, fatigués, pour quelques kilomètres de plus, les amis de bord de route, les femmes de coin d’hôtel. Les nuits seul, après des journées solitaires, et ces années de souvenirs que je ne sais même pas avec qui partager. Ma confusion, son corps convoité qu’elle m’abandonnera. Son lit dans la nuit…
À bien y penser, j’aime encore ces deux nuits, l’une et l’autre uniques parce que jamais Angèle ne me gardera une autre nuit tout entière jusqu’au petit matin et que, malgré mon long séjour dans la ville, je ne retournerai jamais rendre visite à l’homme du poste de contrôle. Ça ne sera pas la seule fois que j’aimerai le corps d’Angèle, ni ma seule halte dans un poste à l’entrée d’une ville, mais ces deux nuits-là je serai resté jusqu’au matin. Et c’est maintenant que je vais tout perdre, et qu’il me faut partir, que je comprends combien il m’en coûte. Ce sont aussi deux nuits marquées, d’une façon ou d’une autre, par la présence de Santana.
– Alors je vais essayer de profiter d’un vol militaire. Je sais qu’ils prennent des passagers à l’occasion quand ils volent d’une base à une autre.
– En d’autres circonstances, vous auriez pu, me répond l’inspecteur, mais l’inondation a mis à la rue des milliers de pauvres gens qui campent déjà sur le tarmac dans l’espoir d’être évacués quelque part. Vous comprendrez qu’ils sont prioritaires sur un étranger de passage. Vous ne vous envolerez jamais avant des semaines.
Et, me rendant mon passeport, il me tend une carte au dos de laquelle il a écrit deux noms. Le premier est celui d’un Français, Paul, qui vit et travaille en ville et qui pourrait m’aider. Il me dit où sont ses bureaux. Le second est le nom d’un bar, le Bar Internacional, où il m’invite à le rejoindre le lendemain, lui et quelques amis, pour prendre une bière. Puis il s’en va et se fond dans la nuit malgré son costume blanc.
Le lendemain, le vieil homme à l’accent d’Oxford n’est plus là. Un autre le remplace, qui ne s’étonne pas de me voir me réveiller dans le hamac. De temps en temps, un camion tonitruant rétrograde et vient expirer sur la large plaque de métal qui sert de pesage, juste devant la porte, masquant le soleil mouillé par une averse matinale. Il semble qu’en s’arrêtant, ces monstres essoufflés s’affaissent sur leurs roues. Et sous le léger tremblement du ralenti ils frissonnent comme le font les muscles nerveux des chevaux épuisés par la course. Les hommes qui en descendent, semblables à ceux que j’ai connus les jours précédents, présentent leur feuille de route que l’employé tamponne d’un geste déjà fatigué. Tampon rectangulaire en double exemplaire. Puis les chauffeurs, au bord de la fatigue de toute une nuit de piste en forêt, remontent dans leur mécanique qui s’ébroue et se réveille en sursaut, avant de bondir en lourds soubresauts jusque sur l’asphalte qui fume dans la rosée.
Je demande à un chauffeur de me conduire au cœur de la ville. La route longe la longue cicatrice d’un profond égout à ciel ouvert qui charrie le torrent ocre du surplus des pluies de la nuit. C’est ainsi que j’entre dans Cuiabá, capitale du Mato Grosso, où Angèle vit déjà.
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