Mato Grosso
Corumbá - Août 1976
Corumbá
Août 1976
Rua Barão de Melgaço, Angèle est là. Est-ce que Santana a aussi manigancé ça ? Quand j’entre, le bras tenu par l’inspecteur, elle n’en croit pas ses yeux. Elle ne dit rien et cache son visage dans ses mains, ne me regardant qu’à travers ses doigts tremblants. Elle reste loin de nous. Quand je trouve sous un meuble du linge d’une intimité révolue, la colère me prend et j’éclate en sanglots. Angèle tourne aussitôt le dos. Everaldo sort alors de la douche, plus étonné de la présence de Santana que de la mienne, une serviette blanche nouée sur sa nudité bedonnante, et je lui jette à la figure le premier objet venu, qu’il parvient à éviter. Sa serviette tombe et il reste nu, interdit devant nous, puis court dans la chambre en claquant la porte.
Santana a aboyé un ordre et me plaque au mur, la joue écrasée contre le plâtre et le bras tordu par une prise policière. Il m’ordonne de me calmer. Me menace du pire si je recommence. Je fais signe de la tête que j’ai compris et il relâche sa prise. Puis il fait quelques pas en arrière pour se replacer exactement à l’endroit où il était.
– Dépêchez-vous s’il vous plaît !
Je fuis la vue d’Angèle qui ne me regarde plus. Santana me surveille et Everaldo m’épie par la porte entrebâillée.
– Je n’ai pas besoin du reste, dis-je soudain, nous pouvons y aller.
Santana me suit en trouvant le temps de s’excuser avec galanterie auprès d’Angèle. Il n’a pas un mot pour Everaldo.
Dehors l’air moite pèse aussitôt sur mon corps épuisé. Je jette mon sac sur la banquette arrière et me glisse dans la voiture sans attendre l’ordre de l’inspecteur qui m’y rejoint sans un mot. Je n’ose pas me retourner pour voir si Angèle sort pour me regarder disparaître. J’espère son désarroi, sa honte, sa culpabilité, mais j’imagine aussitôt Everaldo qui la console et à qui, par lassitude ou par chagrin, elle s’abandonne avec mollesse d’abord, puis avec colère, pour m’oublier et se forcer à ne plus penser furieusement qu’à lui.
Une demi-heure plus tard, le chauffeur engage la voiture le long de la piste en herbe d’une fazenda inconnue. Sebastião est là, près de son avion que Zé inspecte pour le décollage. Santana me fait descendre et je ne sais même plus s’il faut saluer Sebastião. Le chauffeur sort déjà mon sac que Zé jette aussitôt à bord de l’avion.
– M. Ortiz descend à Corumbá pour ses affaires. Il s’est proposé de vous y accompagner. Un de mes hommes vous attendra sur la piste, là-bas. Vous arriverez trop tard pour passer la frontière ce soir. Il repassera vous prendre à votre hôtel demain matin à la première heure. Dites-lui où vous voulez aller. Il parlera aux militaires de la frontière.
Sebastião est silencieux et sévère. Il a gagné et cherche à le montrer sans avoir à le dire. Il se venge de ce que je sais de lui mais se fait humble et patient, comme le pion compatissant qui s’apprête à escorter jusqu’à la sortie l’élève exclu qu’il a dénoncé.
Zé démarre le moteur et l’hélice s’efface en soufflant un vent chaud dans une bouffée d’huile brûlée. Santana pose une main dans mon dos et me pousse un peu à l’écart.
– Suivez-moi… Je voulais vous dire en privé qu’à titre personnel, je regrette ce qui vous arrive. Si vous voulez bien d’un conseil, passez plusieurs frontières. De Corumbá allez soit en Bolivie, soit au Paraguay. Évitez l’Argentine qui est loin d’être un pays sûr en ce moment pour un expulsé du Brésil. Il se passe là-bas des choses terribles que vous ne pourriez pas supporter une seule seconde. Préférez la Bolivie, puis le Paraguay, et revenez en Bolivie. Entre nous, rien ne vous empêchera alors de rentrer à nouveau au Brésil. Votre nouveau visa vous donnera trois mois de résidence. Un temps suffisant je pense pour organiser un vrai départ pour ailleurs ou un retour en Europe. Bien entendu, je ne vous ai rien dit de tout ça. Mais si vous avez des ennuis à la frontière, demandez qu’on m’appelle.
Il me tend alors une carte de visite du bureau de la police fédérale et, comme je pense qu’il veut me serrer la main, j’écarte vivement la mienne. Mais il retient mon bras avec force.
– Ne faites pas l’enfant, et suivez mes conseils !
Un orage démesuré s’est emparé du ciel. Une nuit diurne obscurcit bientôt tout le paysage. Tout au bout de la piste, des nuages mauves essorent de leurs rouleaux un horizon délavé. Seule s’embrase au ras des terres une fine bande de ciel irradié et du fond de l’horizon jaillissent des couleurs rasantes qui dessinent aux hommes et aux choses immobiles de longues silhouettes en éventail. Pas une seconde pourtant je n’ai peur de m’envoler, malgré le regard inquiet de Zé qui surveille les nuages. C’est comme si je ne méritais plus d’avoir peur de rien. J’ai cédé à tout, et j’ai tout perdu. Je ne suis plus rien en cet instant, et que l’avion s’abîme dans la tempête m’importe peu tant j’ai de mépris pour moi-même. Sebastiâo semble lui aussi indifférent au chaos boursouflé qui nous surplombe. Le monde paraît écrasé par les cieux.
Santana me tape sur l’épaule encore une fois et s’en va sans rien dire. Quand je vois la voiture courir au loin dans l’herbe, ses phares contre l’orage et ses chromes allumés de reflets, je pense simplement que l’image est belle. Une image de voyage aux couleurs improbables. Sebastião reste quelques instants immobile à regarder la voiture puis monte en silence à bord de l’avion. Zé attend aux commandes, casqué d’écouteurs, une oreille dégagée pour ausculter le moteur. Je regarde l’orage qui pleut au loin sur Cuiabá, puis je monte à mon tour dans la carlingue qui s’ébroue, s’aligne, et court sur l’herbe frissonnante.
L’engin obstiné lutte contre des vents noirs. De temps à autre la grêle crible ses ailes. Au-dessus, c’est la houle d’un océan à l’envers qui pousse ses tempêtes vers le nord. Au sud, l’horizon se dégage et s’illumine soudain devant nous comme un nouveau matin. Déjà nous survolons le Pantanal dans la lumière rasante d’un air clair lavé par la pluie. C’est un moutonnement d’or et de verdure déchiré de flaques miroitantes grandes comme des étangs. Des garces blanches décollent à notre survol. Des animaux rassurés et ivres de liberté courent sur les reflets du ciel dans des écumes d’éclaboussures. Sur les rives de boue rouge, les jacarés pesants se hissent hors de l’eau. La splendeur de ces paysages me prend le cœur tant j’ai aimé, il y a quelque temps à peine, les parcourir. Et voilà que je dois aujourd’hui les fuir. Assis à côté de moi, Sebastião ne s’en émeut pas. Il fixe devant lui le dos du pilote et, de temps en temps, se tourne vers moi pour river sur moi un regard si détaché que je n’ose pas me tourner vers lui pour l’affronter.
Je repense aux paroles d’Eric et à ces hommes qui tuent sans émotion. Sebastião pourrait très bien, sans témoin, me jeter aux jacarés depuis l’avion. Il se dit des choses aussi horribles que ça à propos de disparitions pas plus loin qu’en Argentine. Il y aura peut-être combat dans l’habitacle. Sebastião est petit et rondouillard, mais je n’ai aucune idée de sa force. Je devine par contre celle de sa détermination. Peut-être qu’il sortira une arme et me tirera dans les côtes pour me forcer à lâcher prise. Ou peut-être que Zé est armé et que c’est lui qui me tirera dans l’épaule pour me faire basculer. J’espère qu’il aura dans les yeux les larmes de celui qui est forcé à le faire. Je tomberai alors dans l’air frais d’après l’orage, sans peur, sans cri, surpris de mon propre étonnement, à profiter de l’air qui sifflera à mes oreilles, de la fraîcheur du soleil nouveau sur ma nuque, de la perspective de l’avion qui s’éloignera au-dessus de moi flottant dans les airs sur le dos. Je m’imagine nourrissant mon âme une dernière fois de l’indicible beauté de ce paysage et me regardant avec stupeur tomber en lui. Jusqu’à l’impact dans l’eau froide et la boue tiède où la morsure des caïmans, apeurés puis revenus, me déchirera soudain le ventre dans un jaillissement de sang qui affolera les piranhas.
La vision m’arrache un cri d’effroi qui ne surprend même pas Sebastião. L’image de ma mort se perd aussitôt dans le vrombissement obstiné du moteur et le lent défilement du marais. Même s’il l’a sûrement imaginée, Sebastião ne semble pas l’avoir planifiée. Il semble en fait n’avoir aucun intérêt pour moi. Quand l’avion se pose sur une piste discrète qui borde une route en terre, loin au sud de Corumbá, il descend sans un regard, monte dans une voiture qui l’attend, et part aussitôt sans un mot, tandis que Zé pivote son avion et repart lui aussi après avoir jeté mon bagage à terre. En quelques secondes je suis seul au milieu de nulle part, dans le soir qui vient soudain, mon sac à mes pieds.
Tapie dans les bois qui bordent la route en latérite, de l’autre côté de la piste, une jeep allume soudain ses phares et bondit vers moi. À chaque ornière, les rais de lumière jaune m’aveuglent et percent derrière moi la nuit. L’homme qui la conduit me fonce droit dessus, mais je reste immobile, comme un animal sidéré pris dans les phares d’un braconnier. Il est peut-être celui qui est chargé de me renverser et d’abandonner mon corps désarticulé. Peut-être n’aura-t-il même pas besoin de s’arrêter. Allongé sur le dos, le cou brisé sur le côté, je regarderai alors, paralysé, le rougeoiement des feux arrière embraser par pulsations irrégulières les herbes folles avant de disparaître, filant vers la ville, aspiré par le faisceau jaune de ses phares. Et je resterai là, brisé mais sans douleur, abandonné dans la nuit, à regarder s’étoiler le ciel pendant qu’un froid mortel se glissera en moi jusqu’à l’immobilité absolue de l’intérieur. Jusqu’à ma toute dernière pensée. Jusqu’à la dernière vision de ce monde si beau et qui continuera à l’être sans moi.
Mais la jeep s’arrête à mes côtés et l’homme en uniforme, sans un mot, attend que je monte. Puis il repart aussitôt vers Corumbá dont on devine le halo orangé des lumières au-delà de la forêt. Fatigué de ma propre paranoïa et des événements qui me bousculent, je laisse faire l’homme sans plus m’inquiéter de ma destination. Il a de toute évidence reçu des ordres et lance bientôt la jeep à l’assaut des ruelles de Corumbá jusqu’en haut des remparts. Il s’arrête enfin devant l’hôtel, me fait signe de descendre et de ne pas oublier mon sac, puis me tend une clé.
– Deuxième étage, porte au fond à droite. Demain à sept heures. Donnez-moi votre passeport.
Il me confisque le document, démarre et disparaît, et une autre torture commence aussitôt quand je reconnais l’hôtel : cette chambre, c’est celle où j’ai imaginé aimer Angèle.
Dès que je pose mon sac sur le parquet de bois, son corps nu et blanc habite la pénombre de la pièce silencieuse. Je n’ose pas allumer. La clarté froide d’une lune verte lisse la surface des meubles cirés. Angèle est debout contre le mur, les jambes écartées aux caresses qu’elle attend, la tête en supplique sur le côté. Elle a au front ce petit plissement entre les sourcils, celui d’une douleur attendue et d’une surprise exacerbée qui la font geindre. Elle est sur le lit dans le désordre des draps qu’elle déchire de ses dents. Elle est à genoux sur moi à même le parquet ciré. Elle est sous l’eau tiède de la douche à mes mains savonnées. Elle est entre mes jambes, dans mon dos, sur mon ventre, contre ma bouche…
Elle est surtout loin de moi et moi tout seul dans cette pièce misérable, et Corumbá n’est qu’un petit port empuanti des eaux stagnantes d’un marécage où se décomposent les charognes des zébus emportés par les eaux, avec tout autour un pays violent qui me rejette vers d’autres pays plus violents encore.
Je me jette dans les draps et le sommeil mais le corps mouillé de sucs et gémissant d’Angèle déchire chacun de mes rêves jusqu’au petit matin. Quand le policier frappe à ma porte, je n’ai pas dormi. Une heure plus tard, je suis en Bolivie.
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