Mato Grosso

Manook Ian · Chapitre 28 sur 33

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Mato Grosso

San Matías, Bolivie - Octobre 1976

San Matías, Bolivie

 

Octobre 1976

 

Le gamin dans sa guérite me regarde venir depuis longtemps dans le vacarme de la forêt qui se réveille. La piste est droite sur une dizaine de kilomètres depuis San Matías. Elle ne bifurque vers l’est que quelques centaines de mètres à peine avant la barrière à bascule qui protège le Brésil des invasions misérables et que le gamin en uniforme a pour mission de protéger. Il a dû passer la nuit endormi et mal assis à empêcher des contrebandiers qui connaissent tous les sentiers de contourner le poste frontière. Il n’y a que lui, et moi qui arrive à pied de l’autre côté. Il s’est redressé pour m’observer dès qu’il m’a aperçu, et je suppose qu’il s’inquiète de me voir venir à lui sans me cacher. Mais la piste est si droite et je viens de si loin qu’il se lasse et me laisse arriver jusqu’à lui sans plus d’intérêt.

Il est très tôt et je marche depuis l’heure des serpents, un peu avant l’aube. J’en ai vu beaucoup sur le chemin. Des cascavel endormis que mon pas lourd et prudent a réveillés et qui ondulent vite fait dans les herbes sur le côté en agitant leur grelot d’écailles mortes. Un long et gros sucuri qui finit de disparaître au loin dans un taillis. Un serpent-chien idiot qui s’est précipité sur moi et que j’ai assommé d’un coup de bâton. Et puis soudain tous les oiseaux bariolés du monde se réveillent dans un joyeux désordre qui petit à petit s’organise et s’ordonne. Alors les premiers rais de soleil percent la forêt et la journée s’annonce belle. Je pense à une marche innocente au paradis et quand enfin j’atteins la barrière du poste frontière, le jeune soldat découvre sur mon visage un sourire heureux qui le désarçonne.

Il pensait me faire peur, avec son uniforme et son fusil. C’est ce à quoi il a été formé. Mais son visage poupin est perturbé par ma présence à cette heure inattendue. Quand je lui tends la main, il la serre en bredouillant un Bom dia maladroit au lieu de prendre mon passeport. Il se ravise et examine aussitôt avec application le tampon de sortie de Bolivie sur la page de droite, et le visa d’entrée sur la page de gauche. Puis il remonte aux pages précédentes. S’abîme dans la contemplation du visa de sortie du Paraguay, et en face du visa d’entrée qui lui correspond. Il remonte encore une page en arrière et mon sourire se fige. Mais je devine à la façon dont il examine les pages qu’il n’y comprend rien et que probablement il ne sait pas vraiment lire. Il regarde les visas d’entrée et de sortie de Bolivie, revient aux premières pages pour les comparer, essaye de lire les dates, me regarde comme pour obtenir une réponse, et ne sait plus quoi faire. Puis il abandonne l’idée de remonter plus loin dans le temps et ne voit pas la page sur laquelle Santana a écrit les mots notifiant mon expulsion.

Il garde mon passeport ouvert sur les premières pages vierges disponibles, jette un coup d’œil à la piste comme si d’improbables visiteurs pouvaient encore surgir, et me fait signe de le suivre vers un baraquement propret aux couleurs du Brésil, un peu en retrait de la piste. Par la fenêtre ouverte, il se penche à l’intérieur et saisit sur un bureau rangé avec rigueur un tampon encreur dont il règle la date. Les molettes résistent et il se tache les doigts en faisant mine de ne pas s’en apercevoir. Puis il s’essuie sur son uniforme et tamponne mon passeport d’un nouveau visa d’entrée au Brésil. Me voilà de nouveau en règle pour trois mois comme me l’a conseillé Santana. Je quitte le gamin en uniforme sans lui serrer la main parce qu’elle est maculée d’encre et ça nous fait rire.

Une centaine de mètres plus loin, la piste tourne sur la gauche et je sais qu’à partir de là elle court vers le sud sur vingt kilomètres pour rejoindre la route asphaltée où un bus m’emmènera jusqu’à Cáceres d’abord, puis Cuiabá.

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