Mato Grosso
Mato Grosso - Mars 1976
Mato Grosso
Mars 1976
Santana est déjà là ce premier matin où je me réveille à Cuiabá. Quelques mois plus tôt j’ai échoué au Brésil après une longue dérive d’Islande en Belize. Je croyais voyager, je ne faisais que me fuir. J’ai connu les terres de lave noire hérissées de fumerolles, les séismes sombres et mouvants de l’Atlantique nord frangé d’écumes, les falaises de glace bleutées du Groenland, les fjords tristes et érodés de Terre-Neuve, les baies verdoyantes de la Nouvelle-Écosse et jusqu’aux forêts embrasées d’automne du Minnesota. Depuis vingt mois je mendie à des vies inconnues des bouts de voyages le long de routes interminables. Je traverse de vastes banlieues rectilignes ou chaotiques en souhaitant ne jamais m’y arrêter. Et le soir, solitaire, j’espère comprendre pourquoi je dégringole ainsi l’Occident. Me convaincre que toute étape me rapprochera d’un but. Mais je sais en fait que chaque jour n’est qu’un autre pas qui m’éloigne de ce que j’ai fui sans véritable raison. Vingt mois déjà de rude bourlingage, d’amours sans illusions, de nuits frileuses ou volées, de souvenirs bradés pour quelques kilomètres supplémentaires. Et toujours la même solitude bravache et arrogante qui fait de moi un aventurier aux yeux des autres et un fuyard à mon propre regard.
Puis un capitaine impétueux me lance en travers du golfe du Mexique une veille d’ouragan et la tempête nous rattrape, brisant net, par un naufrage, six mois de cabotage dans les Caraïbes. Et voilà qu’un avion, d’un coup d’aile, m’abandonne à Rio par les caprices du capitaine endetté. Il m’a fait accepter, en guise de tout salaire, le billet pour le carnaval qu’il réservait à la femme qui s’était lassée de l’attendre.
Rio en février. Le car descend de l’aéroport vers la ville avec cette maestria suicidaire dont seuls les chauffeurs cariocas ont le secret. Je suis assis devant, pour être le premier à apercevoir la silhouette légendaire du Corcovado à travers le pare-brise moucheté d’une vieille pluie de sable. Le cou tordu pour voir au-delà du chauffeur qui me gêne, je crois deviner le Rédempteur entre deux constructions inachevées quand l’autocar s’engage dans une longue courbe. Et c’est le choc. Pas grand-chose. Presque rien. Peu de passagers le remarquent. Mais du verre a volé en éclats et je garde la sensation d’un contact brutal. Le chauffeur fait mine de rien. Il glisse son véhicule dans un échangeur compliqué. Quand il serre à la corde un autre virage, je remarque le rétroviseur. Celui de droite, de mon côté, grand comme un miroir, verre éclaté et métal bosselé. Dans le paysage qui file vers l’arrière, je cherche aussitôt l’arbre ou le panneau plantés trop près du bord. Je n’aperçois qu’un grand Noir dégingandé qui regarde fuir le bus. Juste avant qu’un panneau publicitaire ne le cache à mes yeux, il porte les mains à son visage, s’étonne du sang qu’il y trouve, et tombe à genoux.
Plus tard je repenserai à ce choc. Moi aussi le Brésil va m’assommer par surprise. Moi aussi je vais tomber à genoux, blessé à mort.
Mais ce jour-là, en dix minutes, je me retrouve à danser au carnaval pour quatre jours d’ivresse abrutie de cachaça. Puis c’est la route comme une fuite vers Manaus pour embaucher sur un cargo pour l’Europe.
Chaque jour le ciel de plomb moutonne et pleut des averses sur des centaines de kilomètres de pistes qui s’embourbent. Je chevauche des camions trépidants qui m’enfoncent au cœur du pays, vers l’Amazonie. J’ai quitté São Paulo, ville effondrée, chaotique, Los Angeles d’un faux Pacifique et dont je ne doute pas qu’elle devienne, dans la décomposition industrielle des misères et des âmes, l’obsession tentaculaire d’un nouveau monde. Droit vers le nord, puis à l’ouest, j’ai remonté Campinas, Ribeirão Preto, Uberaba, jusqu’à Brasilia. Les camionneurs qui m’embarquent me plongent sans transition dans la poésie violente de l’intérieur, où des horizons de conquête défient des milliers de kilomètres de routes en ornières.
Mes premiers arbres à café dans l’ondulation des collines bleues jusqu’à l’infini. Les convois immaculés de caboclos silencieux que des contremaîtres armés emmènent aux champs. Quand nos camions se croisent, je les vois debout dans la benne, trop serrés pour tomber, chaque main noire se retenant à l’épaule d’une autre main qui se tient à son tour. Et leurs vêtements légers tremblent dans le vent des camions. Ils semblent nous sourire, tandis que mes chauffeurs sifflent entre leurs dents trouées des soupirs de compassion. Ils savent la misère de ces terres arides du Ceará ou du Pernambouc d’où sont descendus ces restes d’esclaves, et l’autre misère qui les attend, où qu’ils aillent, des plantations de São Paulo aux arbres à caoutchouc du Rondônia. Et toujours, sur les pare-chocs arrière des camions, finement décorés, une main habile a peint de tristes proverbes en lettres enluminées : « Pauvre n’a ventre plein que noyé. » Il m’arrive de rouler des centaines de kilomètres dans des nuages de poussière rouge ou des flaques éclaboussées, avec, obsédante, la triste complainte du camion qui me précède : « Cœur de pauvre ne bat pas. Il encaisse. »
Puis ce sont mes premières huttes aux toits de palmes, dans les champs de canne, que je croyais, sous les palmiers qui se hérissent, n’appartenir qu’aux Indiens. Le Brésil entier y attend chaque lendemain. Et les haltes dans les cafés ouverts aux murs écartelés aux quatre horizons, les rires hirsutes qui m’invitent, la sueur qui sent, les poitrails broussailleux dans les chemises auréolées, les odeurs de cigare mâchouillé mêlées aux arômes de café fort. Le voyage est rapide, tendu. Trente-six heures pour Brasilia. Je saute d’un camion à l’autre. Quelquefois dans la benne, couché sur des sacs de coton, avec au cœur l’enivrant parfum de mon exil victorieux. D’autres fois dans la cabine d’un gros Mercedes rondouillet, coincé entre un chauffeur gouailleur et débraillé et le maigre métis qui lui sert d’acolyte et prie des vierges en plastique ornées de pompons. Je garde alors mon sac entre mes genoux et essaye de ne pas dormir malgré la fatigue, tant ils ressemblent à des bandits.
Dans ces heures-là, mes sentiments importent peu. Trop épuisé pour ressasser ma solitude volontaire, je m’abîme dans la contemplation de celle, ô combien plus spectaculaire, de ce monde démesuré. J’ai tant voyagé depuis quelques années que j’étais capable d’avaler n’importe quel pays en quelques jours, après lesquels il ne me restait que l’ironie amère du déjà-vu. Mais cette fois, c’est le Brésil qui me digère.
L’idée m’en viendra plus tard, pieds nus dans l’herbe haute, avant que Santana ne rejoigne l’expédition en compagnie d’Angèle. Esterlito, notre guide, me montrera le serpent. Un sucuri de six mètres, exposé et assoupi, vulnérable, s’efforce de régurgiter le capiuara qu’il a avalé tout entier pour pouvoir nous fuir.
– Je suis comme lui, dis-je ce jour-là à voix basse pour ne pas énerver le serpent. Le Brésil me digère…
Les yeux d’épervier d’Esterlito, gris d’un nuage égaré, me regardent alors droit au cœur. Il me donne l’accolade en signe d’amitié.
– Tu peux parler plus fort, compadre, le sucuri, comme tous les animaux, n’est pas dangereux quand il est repu.
Et nous rejoignons le campement de l’expédition, bras dessus, bras dessous, en riant très fort sans nous inquiéter du boa.
Un autre reptile s’associe par contrecoup à ce souvenir de sucuri. Le giboia. L’anaconda roux et puissant comme une poutre tortueuse. Je le vois pour la première fois un après-midi sur la route de Vihlena, au nord de Cuiabá, et l’homme qui me le montre le tire et le tue. Mais arrivés au pied de l’arbre dont nous l’avons vu tomber, le tronc encore taché de son sang noir, l’animal a disparu. L’idée de le suivre à la trace, dans les taillis et les ronces de son domaine, ne me rassure guère. Le chasseur non plus. Alors il me ramène jusqu’à son campement en me racontant des histoires. Des chasses plus flatteuses. Il parle avec une passion exagérée, et je l’écoute d’une fausse attention, tant chacun de nous cherche à oublier son manque de courage face au giboia blessé. Parmi tous ses mensonges, une image se fige dans ma mémoire. Le chasseur mime et raconte comment le giboia, tapi dans la brousse ou suspendu aux branches basses, assomme sa proie d’un brusque coup de crâne avant de lui broyer les os dans ses anneaux. Il décrit en détail la puissance de sa frappe, et affirme qu’en pistant un bœuf égaré, un boiadeiro a surpris la bête dans son attaque et l’a vue, de ses « propres yeux de bon chrétien par notre Sainte Mère de Dieu ainsi-soit-il-amen », fracasser le crâne du bovidé. Et la bête un instant hébétée, aveuglée par son propre sang à l’intérieur des yeux, s’était effondrée dans un soubresaut.
Ce pays est ainsi. Moi aussi il va me tuer debout.
L’inondation, la boue, l’accident, le camion qui s’enlise, et tout au bout Cuiabá, où je vais rester longtemps et rencontrer Angèle. Mais d’abord Santana.
Cuiabá, curieux nom pour une ville. Sous le pavé que le gouverneur recouvre aujourd’hui d’un ruban de bitume, on trouve encore des pépites. Et le fleuve qui passe là-bas sous le pont haut donne des poissons gros comme des hommes. À la saison des pluies, quand un orage amène la nuit bien avant le soir, d’énormes araignées-crabes fuient la terre détrempée des jardins et se réfugient dans les maisons. Sur le sol en faïence de la terrasse, dans le tumulte de la pluie qui explose la terre, quand l’ombre prend soudain la fraîcheur du ciel, on n’entend pas leurs huit pattes griffues érafler le carrelage. Mais on les voit. Parce qu’on les guette, en jetant sur le sol ouvert aux flaques et aux éclaboussures des regards inquiets. Je ne suis pas sûr alors de savoir ce qui me fait le plus horreur. Voir ces monstres velus et hérissés de pattes grabouiller obstinément vers le sofa où je me réfugie de l’orage, ou avoir à les asperger d’alcool à brûler et gratter l’allumette qui les enflamme comme Isabelle Chancel m’apprendra à le faire, pour conjurer le dégoût et la peur. Cette clarté bleue, jaunie par la combustion des entrailles de la bête qui se recroqueville et éclate dans la pénombre de l’orage, puis le geste ménager de la pelle et de la balayette pour jeter au jardin le résidu fumant qui grésille sous la pluie.
Certaines de ces araignées, que je chasserai bientôt, ont la taille d’une main ouverte. Comme celle que je photographierai sur la route de Santo Antônio de Leverger, le jour où j’y emmènerai Café pour l’aimer debout dans l’exubérance des feuillages, en me forçant à oublier Angèle. Mais celles-là ne m’effraient pas. Les araignées qui me paniquent ce sont celles qui, même moitié moins grosses, entrent dans les maisons. Celles qui pénètrent là où on se croit à l’abri. Alors que chaque herbe, chaque feuille cache au-dehors un danger que je veux ignorer, chaque recoin familier des murs qui m’abritent devient, sous l’orage, l’antre de bestioles hideuses. Ces premières nuits de pluie, chez les Chancel, quand je veillerai à ce qu’aucun pan du drap ne touche le sol et que je m’endormirai à contrecœur, écrasé de fatigue, les rêves écartelés par l’image des quatre pieds du lit, seuls liens de mes cauchemars avec le sol, royaume de tout ce qui court, rampe et crapahute.
Une nuit, bien plus tard pendant l’expédition, dans la baraque inondée d’un vieux caboclo, une bête me réveille. Nous venons d’aborder une fazenda au crépuscule. Esterlito connaît le caboclo et l’appelle dans la nuit. Je n’entends qu’un chien aboyer, tout près de nous, et je sursaute quand il surgit du néant pour bondir à bord et me lécher les genoux. Un mauvais bâtard pelé à l’œil taché. De ceux qui vont débusquer les panthères au fond des buissons d’épineux. Je ne nous pensais pas si près de la berge. Je ne distingue même pas l’extrémité de la pirogue. J’entends des clapotements, la succion d’une boue argileuse qui aspire un pied nu, des rires, un juron, puis quelqu’un tire la pirogue pour l’échouer. Je manque de basculer par-dessus bord quand elle s’affaisse dans la glaise…
Je n’y vois rien. Je reste agenouillé sur les bambous qui tapissent l’embarcation. Je me cramponne au rebord, l’oreille aux aguets et le regard aveugle. Le chien invisible qui s’agite entre mes pieds se dresse contre mon épaule, battant mes jambes de sa queue et mouillant mon cou de son museau tiède. Puis un sifflement le rappelle et il bondit à nouveau dans le néant noir qui m’enveloppe. La nuit reste sans lune. Je n’aperçois même pas ma main qui se retient à ce qu’elle peut saisir.
Droit devant, à l’intérieur d’une cabane, quelqu’un allume alors une bougie. À la porte, à quelques mètres, se découpent maintenant la silhouette d’Esterlito, toujours coiffé de son large chapeau de paille au bord retourné, et celle plus petite d’un caboclo, un vieux mulâtre aux cheveux rêches et blancs. Pendant que je descends mon hamac, à la lueur vacillante de la bougie, des bribes de conversations me parviennent. Ils cherchent à se reconnaître.
– Qui est ta mère ? demande le caboclo qui possède le bon sens des gens du Pantanal.
Il connaît les instincts des hommes sous le soleil, qui donnent aux après-midi des parfums sucrés de chaleurs moites et aux hommes des désirs pointus qu’ils éclaboussent à tous vents.
– Maria Teresa do Bom Jesus, répond Esterlito dont les yeux percent déjà sa méfiance.
– Ah ! Mon oncle Osvaldo a chassé avec son père ! répond le vieux. Je t’ai connu plus jeune !
– Seul Dieu ne vieillit pas, conclut Esterlito qui le salue et lui donne en partage un cuissot du sanglier que nous avons chassé dans la matinée et qui, blessé, nous a fait courir longtemps dans la vase.
Deux gamins tout nus ont allumé d’autres chandelles et la cabane prend forme, faite de troncs et de branches que tapisse un torchis d’argile. Des palmes roussies la couvrent et l’abritent des pluies de la mauvaise saison. Un auvent prolonge les deux pièces minuscules où vivent les huit gosses maintenant réveillés, le vieux et quelques femmes, filles ou marâtres, dont je devine le pas léger et les murmures de l’autre côté de la cloison.
Esterlito a accroché mon hamac aux anneaux de la véranda. Il me sait fatigué. L’absence me prend doucement, et je glisse dans un repos sans rêve avec pour seuls échos le bruit des jacarés qui se glissent dans l’eau pour déchiqueter de gros poissons endormis. Et les paroles d’Esterlito et du vieux caboclo… l’inondation… jusqu’à la maison… toutes les bêtes… serpents… Mais je dors déjà.
Puis soudain, dans la nuit, cette écaille froide qui me tombe sur le front et rebondit sur ma joue. Je gifle mon visage d’un revers instinctif, de peur que la chose immonde ait le temps de s’accrocher à ma main. Je me redresse dans le hamac et la toile tangue et bascule. Je récupère mon équilibre, mes pieds nus en balancier. Surtout ne pas les poser à terre. Esterlito dort. Du moins je le pense. Je devine près de moi la présence de son hamac immobile. Toute la pièce n’est qu’un bloc de nuit compact. Je suis suspendu dans les ténèbres.
Est-ce que la chose voit ? Mon esprit dopé par l’adrénaline réagit vite. Est-elle encore là ? Tombée dans le hamac ? Pas un serpent. Je l’aurais senti glisser aussitôt entre mes jambes et me mordre avant de fuir en panique. Une araignée alors, agrippée aux mailles à m’épier de ses huit yeux ? Peut-être pas. Je garde la sensation d’un corps plus léger, lisse et dur. Un scorpion. Ils affectionnent ces toits de feuilles qui recouvrent les pièces sans plafond. Immobile, sans plus respirer, je me fige dans le hamac, attentif au moindre grattement de ses pattes dans les mailles du coton, ou à leur éraflement sur ma peau hérissée. De quels réflexes sont capables ces bestioles hideuses ? Voient-elles dans le noir la main qui veut s’abattre sur elles ? Peut-on les écraser plus vite qu’elles ne piquent de leur dard ou ne mordent de leurs crochets ?
L’étincelle de la pierre enflamme la mèche, Esterlito me regarde. Ses favoris accrochent des reflets cuivrés dans la lumière tremblante. Son briquet à capuchon fume et sent le pétrole.
– Une bête ?
Les yeux occupés à fouiller le moindre repli du hamac, je hausse les épaules pour lui signifier que je n’en sais rien. Il reste un instant immobile, puis le capuchon de son briquet claque et étouffe la flamme qui s’éteint.
– Cancrelat ! dit-il de sa voix posée, et il se rendort.
Moi pas.
Ce sera en avril, quelques semaines à peine après mon arrivée à Cuiabá. L’inondation qui descend alors le Pantanal me portera en trente jours de pirogue jusqu’aux frontières de Bolivie, à travers ce qui deviendra petit à petit un domaine enivrant. Paul, que Santana va me faire rencontrer, a convaincu le gouverneur de monter une expédition à travers ce qui devient à chaque saison des pluies le plus grand marécage du monde : le Pantanal, dont je vais aimer les habitants, où je vais nouer les amitiés simples que me proposera Esterlito, où je suivrai Paul qui m’embarque dans cette aventure magnifique, et où, douce et ensoleillée, sous les viviers de garces blanches qui s’envolent en ondulant, épiées par les hérons immobiles, naîtra l’envie d’aimer Angèle.
Son corps chaud dans sa maison blanche. Sa façon de céder en riant, après avoir chaque fois longtemps hésité, qui me poussera à succomber sans détour. Je resterai pour quelques jours, quelques heures, perdu dans le désir de ce corps pâle aux formes arrondies et que l’âge attend. Il me possédera en maître, animal, avec cette fureur charnelle que les après-midi tropicaux donnent à l’accouplement.
Mais surtout son nom, Angèle. Pas le féminin d’un ange asexué. Un ange femme, déchu. Femelle. Son nom m’habitera le cœur quand je serai expulsé du pays. Il me déchirera au ventre des colères sèches quand Everaldo, son autre amant, le prononcera. Je l’attendrai, il me retiendra dans les conversations, il fera courir ma plume sur le papier et soudain la suspendra. Son nom que j’écrirai et réécrirai, et l’accent qui le prononce. Et tout autour de l’accent les lèvres rouges qui me mordront le cœur et la bouche, et m’appelleront à venir voir de plus près dans les îlots bleus de ses yeux. Peut-être des eaux de Provence dont je garde un lointain souvenir d’enfance, dans les parfums de lavande, du côté de Moustiers-Sainte-Marie, ou d’une eau vive des Pyrénées où elle est née. J’y retrouverai aussi les hauts-fonds de Belize sous les alizés. Encore l’accent, et une robe légère et déboutonnée qui se soulève et s’envole sur ses cuisses rondes. Et l’appel à la porte des Chancel, sous les drôles d’amandiers de la Rua Joaquim do São João où je vais habiter quelque temps. L’anisette que je partagerai en parlant du pays comme si moi aussi, dans la cour rafraîchie par l’eau claire d’un lavoir qui déborde, j’avais alors les mêmes vingt-cinq ans d’exil qu’Isabelle et Édouard Chancel. Cette façon dont nos amis, prudents, associeront nos deux noms. La douce habitude qui se prendra de demander après l’autre lorsque l’un de nous arrivera seul. Et jusqu’à ces violentes disputes pendant lesquelles je deviendrai d’une vulgarité coloniale et injuste. Les jours seuls aussi, où je la saurai avec un autre, et les soirées à me demander pourquoi j’y pense tant. Le simple fait qu’elle soit quelque part dans la même ville où je me sentirai désespérément et si injustement abandonné, perdu qu’elle puisse exister autrement qu’avec moi. Voilà l’amour que je vais avoir pour Angèle.
Dans ma jeunesse tumultueuse et au bout de ces deux ans de voyage, comme une dégringolade en panique à travers l’océan et les Amériques, Angèle ressemble au premier sable chaud où la mer m’échoue et qui me donne à la fois l’expérience et de l’île et des vagues. Ou bien à une ancre plantée dans les eaux claires et que chatouilleront des poissons apprivoisés. Cette ancre dont la chaîne va casser ou que, mû par quelque suicidaire habitude, j’aurai lentement remontée. À moins que j’aie toujours pris garde à ce qu’elle ne touche jamais tout à fait le fond, donnant à mes départs des courants de dérive.
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