Mato Grosso
Petrópolis - Avril 2006
Petrópolis
Avril 2006
– Attendez, l’interrompit Figueiras dont la voix se feutrait. Vous avez aimé ce pays, à n’en pas douter, je dois au moins vous reconnaître cette émotion-là, puisque toutes les autres sous votre plume sont fausses. Nos pays tropicaux sont des pièges poisseux pour des jeunes gens comme vous, j’en conviens, et vous décrivez avec justesse cette fascination vénéneuse pour toute la beauté sauvage de nos paysages. Vous avez sans doute cru, comme tant d’autres orgueilleux avant vous, pouvoir y résister ou y survivre et vous me faites penser à ces jeunes citadins éduqués de São Paulo ou de Rio qui vont chercher le frisson en gravissant les routes sinueuses des Andes de Bolivie ou du Pérou dans des voitures d’occasion ou des bus rafistolés. Ils rient de la conduite suicidaire de ces abrutis de Guarani et se moquent des courses imbéciles entre deux bus cacochymes côte à côte sur le raidillon d’une route de pierre taillée à flanc d’abîme face à deux autres bus déglingués dévalant en sens contraire la même piste. Et en apercevant à chaque kilomètre, dans le fond des ravins, les carcasses fracassées où des vies se sont déchiquetées dans la rocaille et la ferraille, ils hochent la tête devant tant de bêtise. Sans penser une seule seconde qu’ils sont eux aussi dans ces mêmes bus condamnés à verser un jour, sans imaginer que cela puisse leur arriver, à eux, comme s’ils étaient protégés de ces morts annoncées par le seul fait d’être étrangers à ces contrées brutales, ou comme si leur statut social et leur éducation les mettaient à l’abri de telles fatalités. Combien ont péri, surpris le temps de leur chute d’être aussi mortels que les habitants abrutis des pays de sauvages qu’ils traversaient ?
» C’est à ce piège que vous avez succombé, tout seul, par votre propre arrogance, et vous vous êtes englué dans les sucs d’un Mato Grosso carnivore par votre seul entêtement à vouloir en butiner les fleurs empoisonnées. Alors oui, vous avez aimé ce pays, à n’en pas douter, mais vous n’avez jamais aimé Blanche.
– Comment pouvez-vous savoir qui j’ai aimé ou pas ? s’offusqua Haret. Qui pensez-vous être pour prétendre à ça ?
– À propos, savez-vous comment j’ai rencontré Blanche ?
Haret ne répondit pas. La fatigue le gagnait et pesait sur ses épaules. Son dos se nouait de crampes qui lui torsadaient les muscles. Il se contorsionna sur sa chaise pour faire craquer ses articulations endolories. Et dans le peu de temps qu’il gagnait ainsi, il essaya d’évaluer la faiblesse qui devait aussi miner Figueiras.
– Elle venait d’arriver, reprit l’infirme, c’était son premier jour parmi nous et Sebastião l’avait invitée à la terrasse du Bar Nacional, à la demande du géologue de la Société minière qui l’avait fait venir de France. Je n’y étais pas, mais Sebastião m’a rapporté qu’à côté d’eux six ou sept hommes parlaient à voix haute d’une cycliste allemande qu’ils avaient accueillie à leur table trois jours durant pendant son étape à Cuiabá. Un tour du monde à vélo, pour une fille seule, vous vous rendez compte ? Elle venait de Porto Velho en plus, une ville-bouge sur le Rio Madeira où la plupart d’entre eux n’avaient jamais osé mettre les pieds, mais ce matin-là elle était déjà repartie pour Brasilia et les commentaires allaient bon train. « Elle était bonne », se vantait l’un. « Des seins comme des papayes, fanfaronnait un autre, et un cul, un cul ! » Puis très vite ils ont dépassé les allusions graveleuses et chacun des hommes a raconté aux autres « son » Allemande. Comment il l’avait prise, possédée, soumise, ce qu’il avait osé, ce qu’elle avait dû lui faire, jusqu’à ce que le plus vantard prétende l’avoir labourée de son désir toute une nuit durant. Alors, à la surprise de Sebastião, Blanche s’est poliment penchée vers leur table pour les interrompre : « Excusez-moi, messieurs, mais j’ai hébergé Hilke pendant les trois nuits qu’elle a passées à Cuiabá, et je n’ai jamais vu aucun de vous dans son lit, ni dans sa chambre, et à bien y réfléchir pas même dans ma maison ou ses alentours. »
» La stupeur passée, les arguments se sont aussitôt reconstruits. Bien sûr qu’ils ne l’avaient pas possédée, ils se contentaient de raconter ce qu’elle aurait aimé qu’ils lui fassent si elle avait été une vraie femme. « Une vraie femme ? s’est étonnée Blanche. – Bien sûr, pas une de ces putains d’Européennes qui gouinent entre elles au lieu de succomber aux vrais hommes. – Aux vrais hommes ? – Oui, les vrais hommes, ceux auxquels les vraies femmes ne peuvent résister. »
» Blanche les a regardés en silence, un à un. « Les vraies femmes ne peuvent pas résister aux vrais hommes ? – Non, pas aux vrais hommes, elles ne peuvent pas. – Et vous, de toute évidence, vous êtes tous de vrais hommes, n’est-ce pas ? – Bien entendu. – Alors vous avez tous épousé de vraies femmes, car je suppose que vos femmes ne peuvent être que de vraies femmes qui n’ont pas su résister aux vrais hommes que vous êtes. – C’est évident, c’est comme ça par chez nous. »
» Blanche a marqué un autre long silence, le temps de voir s’allumer aux visages des vantards de larges sourires satisfaits. « Donc, a-t-elle repris, si vos femmes sont toutes de vraies femmes qui ne savent pas résister aux vrais hommes, et que vous-mêmes vous êtes tous de vrais hommes, cela implique, en toute logique, que chacun de vous a cocufié chacun des autres en baisant sa femme qui ne pouvait lui résister puisqu’il était un vrai homme auquel les vraies femmes ne peuvent résister… » Un grand éclat de rire est parti de toutes les autres tables, et les vantards, vexés, se sont dressés en l’injuriant. Quelques hommes se sont levés pour la protéger, une rixe a éclaté, et Sebastião m’a fait chercher pour venir calmer les esprits.
» C’est comme ça que j’ai connu Blanche, cet après-midi où Sebastião m’a demandé de veiller sur elle de peur qu’un de ces machos ne vienne un jour la violer pour se venger.
– Peu m’importe comment vous avez connu Blanche, mais je vous interdis de dire que je ne l’ai pas aimée. J’ai tué Everaldo par amour pour elle.
– Bien sûr que non ! Vous avez tué Everaldo par amour de vous, uniquement. Vous vous êtes complu à croire aimer Blanche, je veux bien l’admettre, comme probablement vous vous êtes regardé voyager. Vous l’écrivez assez bien d’ailleurs, et ce sont sans doute malgré vous les passages les plus sincères de votre roman, cette façon de vous complaire dans le récit de vous-même. Je crois que c’est ce qui vous qualifie le mieux : la complaisance. Pourtant j’aurais tant aimé que vous aimiez Blanche. J’aurais pu comprendre que vous tuiez pour elle, mais je ne vous pardonnerai jamais de ne l’avoir fait que pour vous.
– Comment pouvez-vous proférer de telles ignominies ! s’insurgea Haret sans oser se retourner.
– Parce que j’ai vécu trente ans avec la femme que vous n’avez jamais aimée. Vous avez raison, votre roman n’est qu’un roman. À part la mort d’Everaldo, tout y est faux. Vous n’avez jamais vécu d’amour passionné avec Blanche, et encore moins tumultueux. Rien n’a existé de ces baisers échangés à l’arrière du pick-up des Chancel sous l’orage, rien des après-midi nus dans la maison vide de la Société minière et rien d’elle prise et reprise debout n’importe où. Tout ce que vous présentez comme une idylle à votre retour d’expédition n’est que la perversion de vos désirs. Je suppose qu’il faut y voir ce que vous espériez d’elle et qu’elle vous refusait, ou que vous n’osiez lui demander. Toujours est-il que vous l’avez prise de force ce jour-là, n’est-ce pas ?
– Quoi ? Comment osez-vous…
– Croyez-moi, je me reprocherai toujours de ne pas l’avoir deviné à l’époque. Je ne l’ai compris qu’en vous relisant après la mort de Blanche – vous apprécierez l’ironie de la situation j’espère : j’ai cherché dans chacune des pages que Blanche avait déchirées le mensonge qui lui avait été fatal, et comme je vous l’ai déjà dit, j’ai compris que l’arme du crime c’étaient vos mots. Tout cet amour prétendu, vous n’en parlez que dans la violence. Vous allez tout à l’heure nous relire ces passages et vous verrez comme tout devient différent quand on sait que vous l’avez violée. Vous n’écrivez pas avoir aimé Blanche, Monsieur l’écrivain, jamais, pas une seule fois, vous n’écrivez que vouloir la prendre, la reprendre, la garder, la posséder. Relisez votre misérable prose, vous ne parlez d’elle que prise, soumise, bousculée, vous ne parlez que de son sexe et de ses seins, de son ventre, vous ne la décrivez que tombante et gémissante, écartelée contre un mur, basculée contre une table. Elle ou Café d’ailleurs, ou encore l’autre fille du Balneario, baisées à la fenêtre d’un hôtel, baisées au bord d’une route, baisées dans un champ, cognées contre les outils d’un appentis, poussées sur un matelas à même le sol ou dans la chambre sordide et fracassée d’un bordel. Chaque chapitre, chaque paragraphe, chaque ligne supposée parler d’amour, vous ne l’écrivez que dans la brutalité, et quand votre jalousie s’exacerbe, ce n’est que pour vous demander si Everaldo avait une verge plus grosse que la vôtre pour mieux satisfaire Blanche, ou si vous auriez dû la sodomiser pour mieux la soumettre.
» Ce n’est que ça, votre prétendu amour pour Blanche, et à part la triste complainte sur votre pauvre sort, où sont les émotions, les caresses, la tendresse envers elle ? Où sont les sentiments ? Ne voyez-vous pas que votre roman ne parle que de vous, jamais d’elle ? Si écrire c’est se glisser dans la vie des autres, qu’avez-vous donc écrit d’elle ? Relisez bien, vous ne trouverez rien dans vos pages que la noirceur de vos obsessions. Jamais rien d’elle, ni des autres d’ailleurs. Vous n’avez construit que des personnages sans vie, sans épaisseur, sans consistance pour qu’ils ne vous fassent pas ombrage, à vous, le narrateur. Voilà pourquoi Blanche est morte : parce que vous avez abusé d’elle à la Fazenda São Jorge et que plus jamais elle n’a voulu entendre parler de vous. D’ailleurs je ne l’ai pas laissée avec vous ce jour-là, c’est encore un mensonge, et je ne lui ai jamais demandé de laisser sa place à Limirio dans l’avion. Blanche est rentrée le jour même à Cuiabá avec moi et vous n’avez jamais passé cette nuit avec elle dans la Fazenda São Jorge.
– Vous mentez !
– Je mens ? Quand nous arriverons à ce passage, insistez donc sur les trois fois où vous écrivez vous-même qu’elle vous dit non !
– Mais ce n’est qu’un artifice dramatique, une technique d’écriture pour traduire la passion !
– Ah oui ? C’est pour cette raison que vous « étouffez de votre bouche son petit cri plaintif et suppliant » ?
– Juste une image de notre frénésie amoureuse. Vous n’avez donc jamais pris une femme avec passion ?
– J’ai aimé une femme avec passion…
– Ne jouez pas sur les mots. Vous savez bien que dans ces moments d’exaltation la confusion des sentiments est telle que l’amour peut être violent.
– Ce n’est un jeu amoureux que si l’ivresse en est partagée, et vous n’avez rien partagé avec Blanche ce jour-là, vous lui avez pris de force ce qu’elle voulait vous refuser.
– C’est faux ! Et puis c’est vous qui l’avez amenée jusqu’à moi, à la fazenda, n’oubliez pas. Et pour quoi, sinon pour la jeter dans mes bras !
– Ou peut-être simplement pour permettre à une étrangère de profiter d’un magnifique survol du Pantanal. Cette idée toute simple ne vous a donc jamais effleuré l’esprit ?
– Bien sûr que non. Déjà vous prépariez l’assassinat d’Everaldo, déjà vous armiez ma main et vous vous êtes servi de mon amour pour Angèle pour me manipuler jusqu’à le tuer.
– Tuer da Souza ? Pauvre imbécile ! Da Souza n’était rien qu’un journaliste de la côte venu enquêter sur les préparatifs de la séparation du Mato Grosso en deux États. Tout ce qui l’intéressait, c’était la répartition des richesses et des compétences, voir comment le futur Mato Grosso du Sud allait rafler la mise et abandonner le Mato Grosso du Nord à son triste destin. Voilà sur quoi enquêtait et écrivait da Souza, et je suis bien placé pour le savoir puisque tout ce qu’il écrivait à l’époque passait sur mon bureau au titre de la censure préalable – à laquelle il se pliait d’ailleurs sans rechigner.
– Arrêtez ces balivernes. Je n’ai pas inventé Ortiz et Peixoto. Ces tueurs d’Indiens étaient bien de vos amis, n’est-ce pas ? C’est à eux que s’intéressait Everaldo, et c’est à leur demande, pour les protéger, que vous m’avez poussé à le tuer, pour qu’il ne révèle pas leur odieux secret.
– Mais quel secret ? Ortiz et Peixoto avaient été jugés deux fois avant même que vous n’échouiez chez nous, et s’ils n’ont pas été condamnés, toute cette histoire de chasse aux Indiens a été largement rendue publique à l’époque des procès, tout a été dit, même si par la suite plus personne n’a voulu ou osé en parler.
– Ah oui ? Demandez donc aux Indiens Kaiowás, ils doivent sûrement avoir envie d’en parler, eux.
– Ils l’ont fait et ils le font encore, et depuis la fin de la dictature tous ces dossiers-là sont accessibles.
– Mais c’était encore la dictature à l’époque et votre besogne était d’éviter qu’on en parle, n’est-ce pas ?
– Vraiment, vous le croyez ? Si c’était le cas, le sbire machiavélique d’un régime fasciste n’aurait pas eu de meilleur moyen d’éloigner da Souza que de pousser un homme dans les bras d’une femme pour ensuite pousser cette femme dans les bras de da Souza tout en jetant l’homme trompé dans les bras d’une prostituée en espérant que la disparition de la fille de joie provoquerait chez l’homme une crise de jalousie telle qu’il en viendrait à tuer le nouvel amant de sa maîtresse ? Il n’y a guère qu’un piètre romancier pour imaginer un scénario si bancal. Tout ça n’est que de la fiction, vous le savez, une fiction pour faire endosser à une caricature de méchant flic manipulateur votre crime inexcusable.
– C’est faux et vous savez parfaitement qu’Everaldo s’est servi de Blanche parce que la maison de la Société minière où elle logeait était mitoyenne de la prison où croupissait le dernier de leurs complices.
– Ah oui ? Et dans quel but ? Le faire évader ? Pinheiro ne l’aurait jamais voulu. Il était bien plus en sécurité entre ces murs.
– Ah, vous voyez ! Ortiz et Peixoto étaient donc bien une menace pour Pinheiro.
– Bravo ! Grande nouvelle ! Encore une fois, depuis les procès tout le monde sait à quoi s’en tenir. Si Ortiz et Peixoto n’ont pas été condamnés, l’accusation a quand même pu développer toute sa théorie contre eux et chacun a su et sait encore aujourd’hui ce qu’on leur reprochait.
– Belle idée de la justice.
– Je ne suis pas juge.
– Vous êtes flic, et vous auriez dû les arrêter.
– Mais qui donc d’après vous les a menés jusque devant ce tribunal ? J’ai passé les menottes à chacun d’eux et je les ai interrogés longuement.
– Et vous les avez relâchés.
– Le tribunal les a relâchés. Rien dans les preuves et les témoignages ne les accablait, même si, je vous l’accorde, j’ai l’intime conviction qu’ils avaient bien organisé ces chasses inhumaines.
– Et comment pouvez-vous dans ce cas me servir vos leçons de morale alors que je vous ai vu partager chaque jour la table de ces salauds !
– Parce que c’était mon travail de policier fédéral de garder un œil sur les salauds qui échappent à la justice, ou que la justice laisse lui échapper. Parce que le pays s’engageait dans un combat qui nous imposait d’autres priorités. Parce qu’agir comme mon cœur me le dictait m’aurait poussé à les abattre et que tout flic que j’étais je ne le pouvais pas. Je ne suis pas comme vous. Je n’ai jamais tué un homme, même pas dans l’exercice de mes fonctions. Même dans ce pays sauvage où chaque homme est armé et où chaque affront demande vengeance, je n’ai jamais tué personne. Voilà pourquoi je peux me permettre de vous faire la morale, parce que j’ai préféré assumer mes propres turpitudes, ma propre lâcheté, à l’assassinat d’une vie aussi méprisable soit-elle.
Haret ne répondit pas.
– Il n’y a aucun courage à l’aveu romancé, trente ans après, du meurtre prescrit d’un homme, reprit Figueiras, mais il y en aurait eu à avouer le viol d’une femme. Un crime qui ne se prescrit jamais parce que la victime continue d’en souffrir pendant que le meurtrier continue à vivre. Vous n’avez pas eu ce courage alors vous avez menti, vous avez fardé la vérité comme on maquille une scène de crime, et c’est ce que je ne vous pardonne pas, car c’est ce mensonge qui a tué Blanche. Faire croire que votre violence n’était qu’une passion partagée, faire de Blanche trente ans plus tard la complice de sa propre honte, l’avoir fait à l’époque et le travestir aujourd’hui, c’était la violer une seconde fois. Si vous aviez pensé à elle au lieu de ne penser qu’à votre personnage, vous n’auriez jamais pu avoir la bassesse d’écrire ces lignes et j’espère qu’en les relisant, maintenant que nous nous en sommes expliqués, vous comprendrez à quel point elles sont une offense au souvenir de Blanche et pourquoi vous méritez d’en mourir.
– C’est faux, tout est faux, cette histoire de viol est fausse, et si mon livre a pu conduire Blanche au pire, c’est qu’elle y a compris votre rôle dans la mort d’Everaldo et comment vous m’avez poussé à le tuer pour lui mentir ensuite pendant trente ans.
– Vous m’expliquerez alors pourquoi elle n’a déchiré que les pages où vous prétendiez l’aimer… Maintenant, reprenez, s’il vous plaît.
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