Mato Grosso

Manook Ian · Chapitre 3 sur 33

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Mato Grosso

Fazenda dos Caçadores - Octobre 1976

Fazenda dos Caçadores

 

Octobre 1976

 

J’ai tué Everaldo da Souza.

Je le tue et je suis surpris de voir à quel point cela m’a été facile. Je vais à sa rencontre quand il vient vers moi à travers la clairière dans la selva. Si mon corps suinte, ce n’est pas de peur. Juste la chaleur de la jungle. Je marche vers lui. Mon pas n’est pas pressé. Et quand je suis assez proche pour lire la surprise dans ses yeux, je tends le colt à bout de bras et lui tire une balle dans le front. Rien d’autre. Je le regarde tomber en arrière dans l’humus de ce trou de forêt défrichée. Et maintenant il est mort. Il n’est plus rien. Même plus cet autre qui m’exaspérait. Ce n’est plus qu’un cadavre. Et moi, je suis toujours le même. Exactement le même.

Au petit matin, je suis parti de Cuiabá pour Cáceres dans un bus déglingué aux couleurs du Brésil. J’ai traversé à pied la ville luisante de l’orage de la nuit. Tout imprégnée de son parfum. Une forte odeur sauvage. De terre trop riche et d’humus brun qui fument sous le premier soleil. La ville est encore alanguie de sa nuit détrempée, mais la gare, au milieu des flaques immobiles, bruisse déjà de l’agitation résignée des pauvres gens forcés aux longs voyages. Le chauffeur entasse et sangle sur le toit des baluchons et des cartons rafistolés. La terre ocre de la cour a presque séché, de nouveau poussiéreuse sous le soleil ardent. Seules des flaques profondes, creusées par les bus surchargés, se gorgent encore de boue rouge. Le ciel est redevenu bleu. L’orage a disparu. Il ne reste rien de sa folle violence. Je me demande si des couples en ont profité pour s’aimer cette nuit avec cette même violence. Ou pour se déchirer. Ou pour s’ignorer, toujours dans la violence. D’autres peut-être ont bu, prié, pleuré, juré. Ou tué, comme je m’apprête à le faire. Mais maintenant que le temps est calme, il n’en reste plus rien. À quoi pensent au matin les amants des nuits violentes ? Et les assassins ?

– Dexa a saudade, amigo. Você vai viajar !

Le maigre mulâtre au sourire en vrac a raison. Je dois abandonner toute nostalgie. Je pars en voyage. Sa chemise bleue s’auréole déjà de sa forte sueur. Les pauvres transpirent ce qu’ils supportent. Leurs faims, leurs insomnies, leurs renoncements. Ce pauvre-là pose sur mon épaule une main qui me pousse à embarquer. Une belle main de bon bougre, aux longs doigts marron terminés d’ongles clairs. Des mains à pianoter du jazz ou à oser des accords de bossa-nova, mais qui ne font que déchirer des coins de billets à la gare routière de Cuiabá. L’homme répète plusieurs fois : Dexa a saudade dans une sorte de rieuse incantation, puis il me montre ma place. La première, juste après la porte pneumatique essoufflée, avec devant moi le pare-brise étoilé de tous les panoramas à venir.

On me regarde. Chaque vieux étriqué, sec et sans sueur, qui monte en se désarticulant les genoux. Chaque jeune aux tempes rasées et aux larges épaules, dans des maillots blancs sur leurs torses fiers de leur peau noire. Et les femmes, encore belles souvent, mais déjà fatiguées de ce nouveau petit matin et de toute la vie qui l’a précédé. Des vieilles solides et sans illusions, tout en certitudes. Et des gosses boudeurs, que les vieux aident à monter en leur poussant les fesses, et que les jeunes bousculent en se moquant d’eux d’une claque derrière la tête. Tous ont pour moi ce regard plus méfiant que curieux. Je ne suis pas des leurs. On n’est jamais vraiment du pays où l’on s’échoue. Jamais. Je n’appartiens pas à ce pays. Ni à ce jour. Ni même à ce bus. Ce voyage n’est pas le mien. Comme si je ne faisais que profiter du leur. Un peu comme un receleur. Je me demande si quelqu’un a remarqué mon arme. Le colt noir glissé dans ma ceinture, à même ma peau déjà moite d’adrénaline et de chaleur, sous ma chemise. Curieusement, j’ai plus peur qu’on le voie que de ce que je m’apprête à faire avec.

L’homme qui enjambe mes genoux, en même temps qu’il s’en excuse, a moins de scrupules. C’est à peine s’il cache le sien. Un automatique glissé dans un étui de cuir accroché à son ceinturon sous sa veste. Il comprend mon émoi quand je l’aperçois.

– L’arme ne vous dérange pas, j’espère ? fait-il avec politesse.

– Non, non, dis-je trop vite. Vous êtes policier ?

– Ça vous inquiéterait que je le sois ?

– Non, je n’ai rien à me reprocher.

– Ça viendra, dit-il en riant plus fort. On a tous quelque chose à se reprocher un jour ou l’autre. Ce jour-là, faites que ça ne soit pas un impayé ou une mauvaise dette !

– Ah oui ? Et pourquoi donc ?

Il écarte le pan de sa veste d’une main et de l’autre tapote la crosse de son arme.

– Parce que je suis le meilleur recouvreur de dettes de tout l’intérieur. Mon métier est de traquer les débiteurs et de les faire payer. Dès que votre dette dépasse cinq fois le prix d’une balle, craignez-moi !

Je laisse passer un moment de silence dont le chauffeur profite pour démarrer. La carlingue tremble comme un cheval qui s’ébroue, et le bus traverse la cour de terre en dodelinant dans les trous mous des flaques. Puis se hisse de ses deux roues avant sur l’asphalte rapiécé, monte sur la chaussée, et se lance avec un soupir fatigué dans sa longue et lourde chevauchée vers Cáceres. Devant moi, à travers le pare-brise, la route noire et droite pointe comme une flèche vers l’horizon. Et sur les côtés défilent déjà les terres rouges, les arbres verts et les bicoques roses et jaunes sous le grand ciel bleu.

– Pourquoi cinq fois le prix d’une balle ?

– Parce que je suis payé au pourcentage de ce que je récupère. Vingt pour cent.

– Et vous tuez pour ça ?

– Bien sûr que non, rit l’homme, un débiteur mort n’est plus un débiteur. C’est une dette morte ! Mais j’effraye. J’essaye de convaincre. De persuader… Que voulez-vous, je traque des gens qui doivent de l’argent à d’autres gens qui me payent pour le récupérer. Alors oui, il m’arrive de devoir pointer une arme sur eux. Ou sur quelqu’un qu’ils aiment. Pour leur faire comprendre qu’ils doivent payer.

– Et vous leur tirez dessus ?

– Quand ils se défendent, oui. La plupart du temps, non. Ceux qui se défendent sont toujours ceux qui ont de quoi payer, ne serait-ce qu’en partie, et qui ne veulent pas. Ceux qui n’ont rien ne se défendent pas : que pourrais-je bien leur prendre ? Je leur fais juste peur jusqu’à la prochaine fois.

– C’est assez immoral ! dis-je en oubliant que je suis en chemin pour tuer un homme.

– Voyez-vous, ça part toujours de quelqu’un qui emprunte de l’argent à quelqu’un d’autre, qui ne le rend pas, et qui s’enfuit pour ne jamais honorer sa dette.

– Avec peut-être de bonnes raisons de ne pas pouvoir rembourser, vous ne croyez pas ?

– Peut-être bien, mais ça ne rend pas l’origine de la dette immorale pour autant. Ces gens ont un jour abusé de la confiance d’un créancier qui ne fait que réclamer son dû…

Dehors la ville a vite disparu. Le cerrado fait défiler ses maigres paysages de savane. Les campos limpos, petits pâturages sans arbres, alternent avec les campos sujos encombrés d’arbustes tordus par le soleil. Sous mes yeux déjà fatigués par tant d’immensités filent à l’envers les pequis, les lixeria et les jatobà que j’ai appris à reconnaître depuis que j’ai décidé de rester dans ce pays. De temps en temps la forêt blanche de la caatinga prend le dessus sur le cerrado, dans un entrelacs de petits buissons épineux. Ils s’accrochent à des arbres malgracieux, au tronc enflé d’une écorce trop épaisse, engoncés dans de lourdes frondaisons de feuilles grossières. Je glisse mon regard sur les étangs d’eau douce des baías, que des algues capricieuses colorent d’ocre ou d’indigo, de jade, de carmin et parfois même d’un noir de laque. Je cherche des yeux les petits corixos au faible courant qui les relient entre elles sans prendre ni perdre leurs couleurs. Et tout de suite derrière, l’eau saumâtre et lisse des salinas bordées de palmiers caranda.

Je suis devenu fou de ce pays. De cette nature tirant sa beauté vénéneuse des pourritures qui s’y décomposent. De cette beauté dangereuse où glissent des cascavel mortels, grabouillent des mygales industrieuses, et se tapissent des jacarés aux aguets. Cette folie m’a gagné. Elle est en moi à présent, là où mes sentiments pourrissent et se délitent eux aussi pour former l’humus de cette déraison qui m’enivre de l’intérieur.

Je me méfie de l’homme au pistolet, même si c’est un compagnon de voyage plutôt enjoué. Il n’a pas toujours vécu à São Paulo, d’où il vient. Il est né à Belo Horizonte puis a grandi à Congonhas, dans une maison face à l’escalier de pierre qui mène à la basilique. Il se signe à chaque croix et à chaque prêtre que nous croisons. Il dit tenir ça de son enfance, heureuse et craintive à la fois, à jouer sur les gros pavés du parvis de l’église baroque, lustrés par des siècles de pèlerinage. Ou sous les bras rognés des apôtres en pierre à savon, que ronge une lèpre semblable à celle qui rongea leur sculpteur. Il a recouvré sa première dette à dix-sept ans, reprenant manu militari à un usurier le maigre crédit qui étranglait ses parents. Le créancier a tant apprécié le geste et la manière, malgré ses blessures, qu’il l’a aussitôt engagé. Depuis il braque son arme sur de pauvres gens et exige de repartir de chez eux avec quelque chose. N’importe quoi. Il hante à crédit leurs vies de maudits.

Il me parle et dans le même temps sort son arme pour la nettoyer. Je le regarde la démonter, fasciné par la simplicité du mécanisme qui peut, en une fraction de seconde, venir à bout de l’extraordinaire complexité d’une vie humaine. De cet assemblage de ressorts, de crans et de cliquets qui, comme il dit, peut « mourir un homme ». Autant d’habile mécanique que je suis déjà résolu à activer pour tuer Everaldo.

Lui se dit plutôt décontenancé par la condition humaine. Son métier le porte à se frotter à une humanité que je ne peux, selon lui, même pas imaginer. Des pauvres si pauvres et si lâches qu’ils sont prêts à lui vendre leur unique enfant pour survivre. Et des riches avares et veules au point de donner leur progéniture pour garder un peu de leur matelas de cruzeiros. Il me liste ce qu’il s’est vu offrir en échange d’un report d’échéance : des petits garçons, des gamines à peine pubères, des femmes résignées, des bébés innocents. Ou bien encore des chiens et des vieillards. Des chevaux, des pirogues, des armes. Un peu d’alcool, de l’héroïne, de l’amour. Beaucoup d’amour, sale, puant et furtif, subit. Il dit avoir toujours tout refusé sauf quelques femmes trop belles, parce qu’il avait déjà tout ça dans sa petite maison au pied du Santuário do Senhor Bom Jesus do Matosinhos à Congonhas. Une femme, des enfants et même un bébé, et sa vieille mère aussi, avec du côté d’Ouro Preto deux chevaux dans un campo et une pirogue sur le rio. Il aime son métier parce qu’il lui permet de garder tout ça, et aussi parce qu’il le fait voyager. Il a déjà poursuivi des débiteurs à Rio, à Belém, à Curitiba, à Manaus. Partout. Dans cent quarante-deux villes ou villages. Il a noté. Il tient des comptes précis. Il me montre son carnet. Ce qui a été payé et quand, ce qui reste à payer et quand. Il s’organise. Il regroupe ses débiteurs dans des tournées géographiques.

Pour ce voyage il a trois créances sur Cáceres, puis deux autres dans la région, à Port Barreiro et à Glória d’Oeste. Une femme, belle. Après il fera une journée de car vers le nord jusqu’à Diamantino. Un homme si désespéré d’avoir déjà tout perdu qu’il lui faudra se méfier. L’an dernier l’homme lui a tiré dessus sans l’atteindre. Lui aussi a tiré, et maintenant l’homme boite.

– J’ai visé la jambe. Il savait que je pouvais l’abattre, et pourtant il m’en veut. Je crois qu’il cherchait à ce que je le tue pour échapper à tout ça, mais si c’était peut-être son intérêt de perdre la vie, ce n’était pas le mien de perdre sa créance. Ces dettes je les rachète, voyez-vous, alors je fais en sorte de les garder vivantes.

L’homme se fait déposer quelques kilomètres avant Cáceres, à Sapé. À droite de la route, un chemin de terre s’enfonce à travers une grande clairière en jachère jusqu’à une maison adossée à la forêt. Devant la porte, une femme jeune et joyeuse accroche du linge bariolé sur un fil entre deux palmiers. Pieds nus dans la terre, trois gosses à peine vêtus jouent en riant aux éclats avec un cerf-volant de fortune. Le plus âgé n’a pas six ans, le plus jeune quatre à peine. Le temps est immobile et beau au-dessus d’eux. Par la portière ouverte, le chauffeur regarde le chasseur de dettes rajuster sa veste, de dos sur le bas-côté, face à la maison. Il se signe trois fois rapidement et le bus reprend sa route dans un long soupir. Les passagers se tordent le cou pour apercevoir une dernière fois la scène heureuse des enfants innocents qui jouent, et de l’homme au revolver qui marche vers eux.

Un quart d’heure plus tard, le bus me dépose dans le quartier de la Petite Préfecture, à Cáceres. Avant de descendre, je rajuste le revolver sous ma chemise. La chaleur m’a déjà mouillé comme un linge. Le métal noir glisse dans ma ceinture et je retiens l’arme d’une main sous le tissu, comme un touriste qui souffre du ventre.

À l’ombre maigre d’un flamboyant, devant un banc en ciment, un taxi paresseux somnole. Je le réveille pour qu’il me dépose sur les bords du fleuve, au sud de la ville, Rua Trinta e Quatro, comme me l’a conseillé l’homme au revolver. Il m’a recommandé là-bas quelqu’un qui connaît le fleuve mieux que personne. Le fleuve et tous ses arroyos, ses marécages et ses bras morts au milieu de la forêt. Il faut dire qu’à l’ouest de Cáceres, le Rio Paraguay se love et se tord comme un anaconda blessé. Ses boucles qui se nouent et s’entrelacent découpent à même la jungle un puzzle d’îles et d’îlots exubérants. À chaque pluie, le courant puissant redessine son lit, abandonne des cours, et glisse de nouveaux bras à travers la forêt.

L’homme qui connaît tout ça habite une bicoque en planches perchée sur des pilotis, à l’abri des crues, sur une haute berge de terre sale. Sec, les muscles comme des cordages sous sa peau brune, assez jeune, vêtu d’un short rouge à bandes blanches et d’un maillot de sport aux couleurs du pays. Chapeau de paille et sandales en plastique. Quand il tend la main pour m’aider à monter dans sa longue barque en métal, nos regards se croisent et je lis de la méfiance dans ses yeux fuyants. A-t-il deviné le revolver sous ma chemise, ou doit-il de l’argent à l’homme au pistolet et me croit-il son comparse ou son associé ? J’ai mon arme sous ma chemise, et lui porte une machette aiguisée à sa ceinture. Quand il lance le moteur, je prends place à l’avant et lui tourne le dos, assis face au fleuve. Lui reste debout à l’arrière, et je sens son regard sur mes épaules. D’instinct il ne m’aime pas, mais peu m’importe. Je ne suis déjà plus dans son monde. Lui pense à préserver sa vie, et moi je suis en route pour prendre celle d’un autre. Il sait comment rejoindre la maison de chasse du Senhor Sebastião et c’est tout ce qui m’intéresse.

La forêt s’est assombrie. Elle se dresse maintenant dans un étonnant désordre immobile et coiffe l’eau encore jaune d’une haute nef émeraude que transpercent quelques rares rais de soleil. Aucun oiseau ne chante. L’homme laisse filer l’embarcation dans le sens du courant. De temps en temps un jacaré, l’œil mauvais, glisse en silence dans l’eau et disparaît sous le ventre plat de notre barque. Je suis étonné d’en voir autant. Puis une bande de singes hurleurs invisibles déclenche un vacarme de train qui déraille et bondit aussitôt ailleurs en bande désordonnée pour se taire à nouveau, longtemps après notre passage. Sur un bouquet de feuillages sombres, au ras de l’eau, un sucuri sournois fait mine de somnoler, enroulé dans ses anneaux verts et jaunes. Plus loin, un petit serpent fin à la tête méchante traverse le rio en ondulant de panique pour gagner l’autre rive. L’homme à l’arrière surveille tout ça à la fois et la berge en même temps. Attentif aux renoncules qui se prennent dans l’hélice, il nous enfonce un peu plus dans le chaos végétal de la forêt. Je reconnais quelques arbres. L’arbre-caïman, à l’écorce dure et cuirassée comme une peau de saurien. Un folha larga, dont les Indiens cousent les larges feuilles pour s’en faire des capuches sous la pluie ou des sacoches pour la cueillette. Des arbres-à-bougie, dont la sève brûle comme une chandelle au bivouac.

Nous naviguons sans un mot depuis bientôt trois heures. Nous avons d’abord traversé le large et puissant Paraguay entre les lanchas surchargées pour nous engager dans des méandres compliqués, entre des clairières défrichées et des îles flottantes à la dérive. Puis nous avons glissé à travers les bras morts et les arroyos marécageux. Ensuite le courant nous a portés sous les arbres et nous n’avons plus croisé d’autres pirogues. Et voilà qu’au détour d’un arbre éventré par une fourmilière, j’aperçois le vieux débarcadère de troncs et de planches, et la pirogue à moteur attachée à un des poteaux pourrissant dans l’eau devenue noire. L’homme ne dit rien. Il dépasse le ponton, puis fait demi-tour et revient apponter à contre-courant. Je saute aussitôt sur le bois vermoulu pour l’aider à amarrer, et dans mon mouvement trop empressé le revolver tombe de ma ceinture et glisse sur les planches savonnées de moisissure. L’homme le voit et me regarde aussitôt. Sans le quitter des yeux, je ramasse l’arme et la repasse dans ma ceinture.

– C’est ici ?

– Par là, dit-il en montrant un sentier qui s’enfonce entre des taillis de ronces.

– Loin ?

– Trois cents mètres.

– Je vais voir. Attends-moi ici. Ne bouge pas.

– C’est bon, dit l’homme.

Il reste debout dans la barque et me regarde m’enfoncer dans la forêt. Le sentier est praticable. Il a été emprunté récemment. Dégagé à la machette. Mais les taillis sont denses et les arbres nombreux. Le chemin serpente en contournant les troncs les plus gros et les épineux impénétrables. La jungle n’est pas une noble forêt. C’est une confusion végétale d’espèces qui s’étranglent et s’étouffent et survivent dans les miasmes et la décomposition des autres.

Très vite je perds de vue le fleuve et j’avance sans voir la maison. Je me surprends pourtant à ne rien ressentir de particulier à marcher ainsi vers mon destin. Je ne suis que le spectateur de ce qui va faire basculer ma vie. Je vais tuer un homme, et j’y vais calmement. Je ne suis même plus celui qui y va. Je ne suis que celui qui me regarde y aller.

Puis le sentier débouche sur une clairière défrichée à la sauvage, et la maison est là. Une demeure tropicale qui a perdu de sa splendeur, un pavillon de chasse en bois blanc, bas, de plain-pied, ceint d’une large véranda. Quand je m’engage à travers les herbes hautes pour la rejoindre, je devine un mouvement dans l’ombre de la terrasse. Une silhouette, surprise, qui se redresse dans un hamac et m’observe de loin. C’est lui. C’est Everaldo. Il devait être assoupi, écrasé par la moiteur de la forêt.

Il se penche pour deviner qui vient, puis se lève et descend les quelques marches, étonné, pour venir à ma rencontre. Il porte un pantalon beige, une chemise blanche et des mocassins de cuir comme s’il était à São Paulo. J’ai cette pensée incongrue que c’est imprudent avec tous ces serpents qui glissent entre les herbes, alors que son plus mortel danger, c’est moi. Puis j’aperçois la poche de son pantalon déformée par ce que j’imagine aussitôt être une arme. Alors je m’arrête, préférant le laisser venir à moi. Cet imbécile a moins belle allure que dans les salons de Cuiabá. Un peu plus de ventre. Les épaules plus lourdes. Sa démarche est maladroite et je me dis qu’il a peut-être les pieds plats. Quand il me rejoint il n’a toujours rien dit, mais je vois dans ses yeux que ma présence le surprend.

– Angèle est là ?

– Angèle ? Non, pourquoi ? s’étonne-t-il.

Alors je sors l’arme de sous ma chemise et je le tue d’une balle dans le front. Il tombe sans cinéma tandis que j’ai encore le bras tendu. Il n’a pas le temps de prendre son arme dans sa poche. À peine esquisse-t-il le geste qu’il s’affaisse déjà en arrière, les bras étonnés. C’est fou ce que ça a été facile de le tuer. Il a juste suffi du déclic d’un percuteur. Même la détonation a été quelconque, sans écho, ouatée par la moiteur. Juste de quoi faire taire quelques secondes, dans la forêt, le vacarme des oiseaux qui déjà reprennent leur babil. Et maintenant Everaldo est mort, et moi je suis un assassin. Ça n’a pas été plus compliqué que ça. Tout est fini de lui. Il n’est plus rien. Un corps sans vie que des mouches et des fourmis repèrent aussitôt.

À bien y réfléchir, je n’avais aucune véritable raison de tuer cet homme. Maintenant, peut-être qu’Angèle ou un péon resté pour cuisiner vont sortir affolés, et je vais devoir les tuer aussi. Mais rien ne bouge. Personne ne vient. Je regarde à mes pieds le cadavre d’Everaldo. Dans sa chute son bras s’est pris sous son visage et la manche de sa chemise blanche s’imbibe d’un sang plus noir que je ne l’aurais imaginé. Je pense alors à l’homme de la barque et décide de retourner au ponton.

Il est là, toujours debout, aux aguets. Il me voit sortir des taillis l’arme à la main. Il ne fait aucun doute qu’il a entendu le coup de feu et je devine qu’il a peur pour sa vie à présent.

– Personne, dis-je en sautant à bord comme si de rien n’était. J’ai tué un serpent.

Je ne suis pas certain qu’il me croie. Il ne quitte pas l’arme des yeux. De ma main libre, je détache l’amarre.

– Descends jusqu’à l’autre boucle. Peut-être sont-ils partis pêcher.

Il obéit et remet notre barque dans le courant. Il est toujours debout à l’arrière, sa machette dans sa ceinture, moi à l’avant mais face à lui cette fois, et nous ne nous quittons pas des yeux, méfiants l’un de l’autre. Quelques centaines de mètres plus loin, un méandre contourne la clairière et je comprends qu’il ramène le rio jusque derrière la maison. Je l’entrevois bientôt à travers les feuillages. Puis aussitôt le courant s’enroule dans l’autre sens et s’éloigne à nouveau. À l’intérieur de la courbe, il a abandonné une plage de terre boueuse où paressent trois énormes caïmans vautrés.

– C’est bon, dis-je, ils ne sont pas là, rentrons.

De retour à l’embarcadère, je paye l’homme et le congédie. J’explique qu’ils doivent être là puisque leur pirogue y est. Qu’ils ont dû partir à la chasse, et que je vais les attendre. Le coup de feu va les faire revenir. L’homme fait semblant de me croire et empoche mes cruzeiros sans les compter. Il me suit des yeux quand je remonte sur le ponton. Il embraye alors son moteur, le force un peu pour résister au courant, puis le pousse en prenant de la vitesse. Quand une courbe le met de profil une dernière fois, je devine qu’il me regarde encore avant de disparaître dans la forêt. Je reste longtemps à écouter le bruit du moteur qui faiblit. Quand il déclenche au passage la fureur des singes hurleurs, je devine où il est et je reprends le sentier qui mène à la maison.

Une fourmilière s’est attaquée au corps d’Everaldo et déjà des mouches irisées bourdonnent dans son sang. La plaie à son front n’est qu’un simple trou. Avec un calme qui me glace et me flatte en même temps, je le saisis par les mains, prenant garde aux morsures de feu des mandibules voraces, et tire son corps derrière la maison jusqu’au rio qui la contourne. Il est lourd, mais je me découvre plus de force que je ne m’en supposais. Plus de sang-froid aussi. Quand un reste de souche arrache une de ses chaussures, je la récupère et la glisse dans sa poche pour ne pas laisser d’indice. Je le traîne jusqu’à la berge et sans hésiter le pousse du pied dans l’eau limoneuse. Puis je m’assure qu’il échappe bien aux branchages qui encombrent le rivage et le regarde dériver en s’enfonçant vers l’autre méandre où attendent, tapis dans la boue, les trois jacarés sournois.

Je ne retourne pas tout de suite à la maison. Je reprends mon arme et arpente la clairière sans rien trouver d’abord. Je cherche pourtant longtemps dans les taillis, avec précaution, et ne débusque le serpent qu’une heure plus tard. Un long serpent-chien agressif mais sans danger qui fera l’affaire. Je le tue à bout portant d’une balle dans la tête et le rapporte sur le chemin du ponton pour lui tirer à nouveau dans la tête, prenant bien garde de ficher la balle dans la terre. Si un jour quelqu’un enquête et que l’homme de la barque me dénonce, je dois pouvoir justifier sur quoi j’ai tiré. Et je suis presque fier aussi de penser à ne pas oublier de remettre deux balles dans le revolver pour que le compte soit bon. Puis, comme le jour décline et que la pénombre rampe déjà dans la clairière, j’entre dans la maison et j’allume les lampes à pétrole dans chaque pièce.

C’est une belle maison peinte en blanc pour mieux repérer les insectes, les serpents et les araignées. Le sol est en bois clair lui aussi. Sur une longue table pour ripailles entre chasseurs traînent les affaires d’Everaldo. Sa machine à écrire, des stylos, des documents. Une bouteille thermos et une calebasse à maté. Je jette un coup d’œil dans la cuisine. Propre et vide, bien rangée. Puis dans les chambres, jusqu’à trouver celle d’Everaldo. Un lit simple, défait, et une maigre valise posée sur un tabouret. Je refais le lit. Dans la salle de bains où guette une araignée écartelée dans sa toile en coin, je trouve quelques affaires de toilette et une lotion après-rasage française. Je porte le bouchon à mon nez et enrage aussitôt en reconnaissant le parfum d’Everaldo qui embaumait un jour les draps défaits d’Angèle sur le matelas jeté à même le sol de sa chambre. Cette fragrance me rappelle aussitôt le corps d’Angèle qu’Everaldo baisait à ma place. À ce simple souvenir je perds le peu de scrupules que j’aurais pu avoir au sujet de sa mort. Je rassemble aussitôt tout ce que je trouve d’effets personnels et les entasse avec colère dans la valise. Puis je cherche des munitions dans les tiroirs, les trouve, et remets deux balles dans le barillet.

Quand je n’ai plus rien d’autre à faire, je sors sur la véranda pour voir et entendre la nuit envahir la clairière. C’est l’heure où tout bruisse, craque et éclabousse dans la forêt et le rio. Toute une vie obscure et vengeresse qui devrait ramper vers moi par myriades, m’ensevelir, me suffoquer et se nourrir de mon sang pour me punir, se glisser dans ma bouche et mordre mes yeux, me piquer l’intérieur des oreilles et du nez, et me pourrir là même où est tombé Everaldo. Soudain une grande lune rousse déchire un nuage et un brusque sanglot m’étrangle. Alors je pleure debout sur la véranda, face à la nuit, les épaules secouées de soubresauts, comme j’ai pleuré un jour sur moi-même dans le square de Ruas do Baixo, à l’abandon d’Angèle.

Tard dans la nuit, mes larmes taries, je reste immobile dans le vrombissement des insectes et le grésillement des phalènes qui se carbonisent aux verres brûlants des lampes. Ma seule conscience, c’est d’être loin de tout, au cœur de la forêt. Mais je n’arrive toujours pas à me tourmenter de ce que j’ai fait. Je cherche désespérément à comprendre pourquoi la mort d’Everaldo ne m’atteint pas. J’aurais tant voulu qu’elle me fasse honte, qu’elle m’avilisse et que je puisse me complaire dans ma propre déchéance. Je cherche des mots pour qualifier ce que je suis d’avoir fait ça. Un sous-homme, une saloperie, une larve monstrueuse et abjecte. Mais je n’ai aucun remords, et c’est à Everaldo que j’en veux de ne pas être mort autrement. De ne pas m’avoir compliqué la tâche. De s’être laissé surprendre. De ne pas avoir déjoué ma lâcheté. De ne pas avoir sorti son arme le premier. Il aurait pu me blesser. Me laisser me vider de mon sang près de son corps agonisant, à guetter sa mort ramper vers la mienne. Ce salaud est mort si facilement. Si vite. Je lui en veux maintenant de m’avoir volé son trépas. Il m’a été si facile de l’assassiner pour rien. Même pas pour l’amour d’Angèle, dont je ne veux plus vraiment à présent qu’elle ne peut plus être à lui. Pour le désir de son corps peut-être. Pour être le dernier à la prendre. Reprendre Angèle. C’est tout ce que je voulais en réalité.

Ou alors je ne voulais le faire que pour l’avoir fait. Pour qu’un destin qui me dépasse donne enfin un sens à ma vie. Pour que les événements m’emportent et me mènent, et me dispensent d’avoir à inventer la suite de mon existence. Mais je reste face à moi-même et à la nuit menaçante. J’ai tué Everaldo sans raison, le fait est là, et maintenant plus personne n’y peut rien. Demain je rangerai tout comme s’il était reparti. Ou comme s’il n’était jamais venu. Je percerai sa valise pour qu’elle coule dans les eaux où je la jetterai aussi loin que possible. Je ne prendrai rien de ce qui lui a appartenu. Rien de ce qui était dans la maison non plus. J’irai derrière vérifier une dernière fois que les branchages n’ont pas retenu son corps, priant pour que les jacarés l’aient bien dévoré. Puis je reviendrai jusqu’au ponton détacher la pirogue, lancer son moteur, et retrouver le chemin de Cáceres pour reprendre le bus jusqu’à Cuiabá. Où vit encore Angèle, sans rien savoir de tout ça.

Entre-temps, je ne sais pas quoi faire du revolver et le sommeil me surprend l’arme à la ceinture. Dans un mauvais rêve je fuis sans espoir les péons de Sebastião et les hommes de l’inspecteur Santana qui me traquent et me retrouvent, et me mettent à mort dans la forêt où grouillent des insectes hideux. Et quand je hurle ma mort en silence sous leurs balles cuivrées qui transpercent mon corps, des milliards de fourmis ardentes jaillissent de mes blessures et de mes yeux, et des serpents corail se vomissent de ma gorge.

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