Mato Grosso

Manook Ian · Chapitre 13 sur 33

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Mato Grosso

Campo do Limão, Pantanal - Avril 1976

Campo do Limão, Pantanal

 

 

Avril 1976

 

Chacun sait que l’avion va passer. Jaime doit piloter en ligne droite depuis Cuiabá et nous survoler le quatrième jour suivant notre bivouac au Campo do Limão. Pour ravitailler l’expédition en vivres et en pellicules, même si nous pouvons compter sur Esterlito pour boire et manger sans problème. Mais Paul tient à ce ravitaillement plus spectaculaire qu’utile. Il connaît la vanité des officiels de la capitale. Il va filmer l’approche et les survols de Jaime, à qui il a bien recommandé de se livrer à quelques acrobaties et rase-mottes avant de se poser sur la bande de terre à fleur d’eau. Les séquences lui serviront à dramatiser un peu le film de l’expédition. Il pourra lui donner des allures de survie et de sauvetage et le document, plus saisissant, flattera « l’audace des initiatives du gouvernement de Luis Maria Brandão et le courage de ses fonctionnaires du Service cinématographique qui, malgré la plus forte inondation dans l’histoire du Brésil, ont reconnu tout le tracé théorique de la future route Transpantanaire dans le grand plan de développement économique du Mato Grosso ». Et puis, sans que je sache vraiment s’il s’en amuse ou s’il le prend au sérieux, Paul aime ce genre de mise en scène, tout comme il se promène toujours dans sa tenue de pilote orange avec sa caméra au poing.

Ce matin-là cependant, l’à-terre de notre bivouac n’est qu’un mince îlot. Un tronçon de digue le long du chantier de la route engloutie. La veille, surpris par la nuit, nous avons trouvé tout juste assez d’arbres pour y suspendre quatre hamacs. Esterlito a dû dormir à même le sol avec les péons. Il sait mieux que nous se préserver des serpents, des araignées, et des scolopendres qui cherchent la terre ferme et tiède pour la nuit. Il s’est couché un peu à l’écart des quatre zingadores, laissant les autres hamacs à Limirio et Otávio.

La première lueur du jour est brutale, tant le soleil a d’eau pour s’y refléter. Le tintamarre aigu de milliers de piaillements me tire du sommeil. Dans chaque arbre nichent des centaines de couples de perruches criardes qui s’éveillent dans un chahut continu de plumages, de ramages et de feuillages. Des centaines d’oiseaux bavards, verts dans le vert des palmes, qui s’échappent soudain deux par deux pour leurs premiers jeux du matin.

– Bien dormi ? demande Esterlito.

Je relève ma moustiquaire et cligne des yeux, ébloui par le soleil sur le marais.

Esterlito prépare déjà pour moi le traditionnel guarana. Il a tiré de son bagage une grosse langue mauve de pirarucu, un poisson monstrueux que l’on trouve aussi dans le Rio Araguaia. Plus gros qu’un homme et dont la langue séchée devient dure et râpeuse comme une lime. D’ailleurs les femmes indiennes se servent des écailles de ce monstre pour se limer les ongles. Esterlito y râpe son guarana. Un bâton dur comme du teck, droit comme un cigare et dont la texture n’est qu’un agglomérat de matière compressée. Il en extrait une poudre brune. Un à un, dès qu’ils ont plié leur hamac, les péons et les zingadores se prêtent au même cérémonial. Otávio et Limirio, eux, tirent la poudre toute faite d’un petit sachet acheté dans un armazén de la capitale. Puis chacun sort d’une autre sacoche un étui cylindrique en cuir. Une cuillère en argent est glissée à l’extérieur dans un passant, et de l’intérieur ils sortent un petit verre, comme un verre à shot dans les bars à whisky.

– O guaranazinho da manhã, dit Esterlito avec gourmandise. Le petit guarana du matin !

Depuis le début de l’expédition, je me suis habitué aux gestes rituels de ces hommes. J’attends comme une sucrerie ce verre d’eau pris à même le marais où se dilue difficilement une dose de poudre pour une dose de sucre, et dont le goût âcre et terreux imprègne longtemps la langue. Un le matin dès le lever, un autre vers onze heures avant la pause. Le guarana, comme la coca, coupe la faim et la fatigue.

Plus tard, quand je demande à Esterlito d’où on extrait cette racine, il éclate de rire et ceux de l’autre pirogue aussi. Le guarana n’est pas une racine, c’est un fruit. Une baie, un peu comme le café. On la cueille en Amazonie où on la traite. On la torréfie peut-être, Esterlito ne sait pas trop. On en extrait toute humidité, et Esterlito s’amuse d’apprendre le verbe « lyophiliser ». On la compresse enfin, pour en faire ces bâtons que pas un péon, dans tout le Brésil, n’oublierait, quel que soit le but de son voyage ou sa durée. On ne l’achète que dans les casas do guaraná, sans qu’Esterlito sache vraiment s’il s’agit d’un monopole d’État. Un industriel astucieux en a aussi fait un soda qui se vend comme du Coca-Cola, mais il y a du gaz dedans et il gonfle le ventre, dit Esterlito.

Et soudain, l’avion arrive. Nos deux pirogues sont des reflets parfaits, des mobiles suspendus entre le ciel et l’eau, accrochés comme à un fil sur l’horizon. À chaque extrémité la silhouette fragile des zingadores se contrebalance de leur longue perche. C’est ainsi que Jaime doit nous apercevoir d’en haut, glissant jusqu’à nous son vieux Piper par-dessous le ciel pommelé qui se gorge de nuages.

Échoué au milieu des eaux comme un cargo désarmé, le long remblai de terre argileuse gît à quelques centaines de mètres vers le sud. C’est un des tronçons en chantier de la future Transpantanaire qui permettra, si le projet résiste aux vicissitudes des gouvernements qui se jalousent, de relier Cuiabá à Corumbá par une longue digue à l’abri des inondations. Les ingénieurs ont prévu plus de quatre cents ponts. Cent cinquante rien qu’entre Poconé et la Fazenda São José. Mais pour l’instant ce ne sont que des tronçons en rade, çà et là, et qui vus d’avion doivent ressembler à un étrange convoi de barges échouées dans l’immensité des marais.

Esterlito murmure un ordre et les zingadores accostent les pirogues. Nous mettons pied sur une terre ocre et compacte qu’un entrepreneur local a eu l’idée de mélanger à l’amalgame résistant des termitières. De ces termitières qui empalent les horizons sur leurs stalagmites émoussées, souvent hautes de plusieurs mètres.

Notre agitation dérange trois caïmans qui se chauffaient au soleil et se laissent glisser dans l’eau à contrecœur. Leurs yeux globuleux, jaunes et coléreux, nous surveillent de côté, puis ils plongent se terrer dans la vase et disparaissent, invisibles mais présents.

Nous remontons ensuite le remblai sur toute sa longueur pour chasser quelques vaches-zébus efflanquées à la bosse flasque et avachie. Elles viennent, affamées, croyant recevoir un peu de fourrage, puis rebroussent aussitôt chemin, le regard affolé. Ce sont des squelettes faméliques qui n’ont même plus la force de courir et se laissent tomber à l’eau. Il nous faut aussi jeter en bas du remblai quelques charognes heureusement desséchées par le soleil et sur lesquelles bourdonnent des essaims de mouches luisantes qui restent à grouiller sur la carcasse jusqu’à ce que nous lâchions le tout dans le marais.

La piste enfin dégagée, large d’un peu plus de trois mètres sur une centaine de longueur, Jaime n’a plus qu’à atterrir. Mais comme il passe une première fois au-dessus de nous, Esterlito et les autres comprennent que quelque chose ne va pas. Jaime aurait pu faire l’idiot à piquer comme un fou pour ne redresser qu’à la dernière minute. Faire voler nos chapeaux, pour virer aussitôt. Il aurait pu prendre la piste sur toute sa longueur en rase-mottes pour nous forcer à sauter dans l’eau. Il aurait pu monter en vrille très haut pour se livrer à quelques acrobaties. Mettre son moteur en panne peut-être, puis redescendre enfin se poser très court en mettant un point d’honneur à s’arrêter juste devant Esterlito, qui n’aurait pas reculé d’un pas face à l’hélice.

Mais Jaime ne fait que décrire une longue boucle d’approche assez haut autour du remblai. L’avion est du même gris plombé que le ciel et je le perds de vue chaque fois qu’il frôle un nuage. Puis il s’éloigne vers le nord d’où il est venu, vire dans un rayon trop large et trop sage pour être honnête, et revient vers la piste en ne perdant pas assez d’altitude. Limirio, l’agronome qui se pique de piloter, le regarde revenir vers nous.

– Trop haut. S’il se pose, il sera trop long…

Chacun se retourne aussitôt pour mesurer du regard la plus grande longueur possible de la piste. Sauf Esterlito qui a déjà compris. Il a regardé l’avion comme il observe les oiseaux, et à ses tremblements, à son ronflement continu, à quelques secrètes vibrations qui lui permettent d’être sûr de son jugement, il sait que l’avion ne se posera pas et qu’il ne fera que passer assez près des hommes pour leur laisser un message. Une seconde plus tard, Jaime nous survole à basse altitude en balançant plusieurs fois des ailes avant de fuir très loin vers le sud et de virer à nouveau.

– Qu’est-ce qu’il fait ? s’interroge Paul. Pourquoi ne se pose-t-il pas ?

Mais déjà l’avion revient. L’horizon est si démesurément plat et le ciel si immensément gris qu’il semble s’être enfui jusqu’en bas du Pantanal, mais il est déjà sur nous à nouveau. Paul bondit au milieu de la piste, bras écartés face à l’avion qui surgit, et s’accroupit pour signifier à Jaime qu’il peut se poser sans danger. Mais encore une fois Jaime le survole en basculant sur chaque aile.

– Mais qu’est-ce qu’il fout ?

Quand Jaime repasse la troisième fois, Paul est debout sur la piste, son poing gauche brandi comme une injure et lui ordonnant de la main droite de se poser. Pour toute réponse, comme il passe au-dessus de lui, Jaime passe son bras par la vitre du cockpit et pointe son pouce vers le sol avant de disparaître.

– Merde, qu’est-ce qu’il fout ? Qu’est-ce que ça veut dire ?

– Ça veut dire qu’il ne va pas se poser, répond Esterlito. Il va larguer la marchandise…

– Quoi ? Larguer les caisses ? s’écrie Paul. C’est impossible, ce n’est pas assez large, tout va tomber à l’eau !

Il court sur le remblai face à l’avion qui revient déjà. Il est à vingt mètres à peine quand le premier chargement jaillit du cockpit. Paul, blanc de rage, insulte Jaime qui s’en amuse depuis sa carlingue. Ce n’est qu’un petit être minuscule qui s’arrête net dans sa course.

À peine poussé hors de l’avion, le premier paquet explose contre le vent. Deux ou trois grandes boîtes de pellicules en fer tombent d’abord à l’eau en soulevant des gerbes sourdes d’où remontent des remous de vase. Puis aussitôt s’abat sur le remblai une grêle de boîtes plus petites dont chacun se protège comme il peut. Par chance personne n’est touché et les péons, gourmands, courent aussitôt en riant après les conserves de pâte de goyave qui roulent en se cabossant avant de tomber à l’eau. Des bocaux de doce de leite explosent contre le sol en engluant la poussière, et des sachets de potage en poudre, déchirés par le vent, virevoltent dans le ciel bleu en déroulant des fumerolles vert et jaune. Puis tombe d’un paquet éclaté une pluie de sucres en morceaux qui criblent l’eau avec violence.

– Fils de pute ! hurle Paul devant les péons qui en rient.

Esterlito secoue la tête d’un air sévère. L’avion revient et c’est en piqué cette fois que Jaime largue le deuxième chargement. Le carton reste fermé mais tombe en oblique avec force contre la piste. Des gerbes de petites boîtes de pellicules rebondissent aussitôt dans tous les sens pour tomber par-dessus bord. D’autres roulent le long de la piste, s’ouvrent en deux en butant contre un caillou, et laissent s’échapper des guirlandes de film vierge brillantes qui se tortillent comme des serpents blessés. Quant au troisième paquet, il tombe directement à l’eau et coule loin au large du remblai.

Puis Jaime repasse une dernière fois et jette aux pieds de Paul une pochette en cuir lestée de deux boîtes de piles pour les torches. L’avion vole si bas cette fois que le pilote doit entendre les hurlements de Paul et les rires des péons. Il a tiré la vitre latérale du cockpit et passé la tête au-dehors. Ses lunettes rondes à œillères et ses cheveux tirés en arrière par le vent lui donnent l’air moqueur des héros risque-tout d’antan. Paul se tord le cou pour l’éviter puis lui court après en dégainant son colt. Il vide son chargeur contre l’avion, mais Jaime a déjà disparu dans l’éclat du ciel quand je ramasse la pochette. Elle contient la liste exacte de tout ce qui a été « livré ».

Sur la piste, en silence maintenant, chacun récupère ce qui peut l’être. Quelques piles, des bobines de film miraculées, des sachets de soupe. Un peu de sucre. De la pâte de goyave…

– Pourquoi a-t-il fait ça, il pouvait facilement se poser, non ?

Paul n’est pas d’humeur à me répondre. Il marche d’un bord à l’autre de l’à-terre en poussant les péons à ramasser ce qui peut encore être sauvé. Ce n’est que bien plus tard, quand tout ce qui pouvait l’être aura été ramassé, inspecté, réparé, regroupé et chargé à bord des pirogues, qu’il s’accroupit près de moi et me parle en regardant les reflets sombres de l’eau. Dans la pirogue, il déchire pour moi un peu de son triste rêve.

– Nous sommes étrangers à cet univers, toi et moi. Rien ici n’est à nous, rien ne nous appartient. Nous ne sommes que des objets de leurs passions et nos émotions n’auront jamais la violence des leurs. Ils vivent, ils tuent, ils boivent, ils baisent avec une intensité qui nous est inconcevable. Leurs passions sont à l’image de leurs paysages, sauvages et distendues. Elles les inondent de l’intérieur comme le Paraguay enfle et gonfle et envahit tout le cerrado de la forêt jusqu’aux remparts de Corumbá. L’aigreur a rempli le cœur de Jaime. Il est jaloux de toi et sa jalousie va nous être fatale. Il ne peut en être autrement. Méfie-toi de lui désormais. Il est le frère de mon ex-femme. Le fils du chef de cabinet du gouverneur. Le seul dans la famille qui m’avait gardé une certaine amitié, dans la mesure où je lui permettais une vie facile et un peu aventureuse. Il vient de me signifier que c’est fini. Je suppose qu’il aurait aimé venir avec moi à ta place.

– Je suis désolé, dis-je, je n’ai pas voulu ça. Pourquoi m’avoir accordé la préférence si tu étais sûr de sa rancœur ? Il te suffisait de l’enrôler dans l’équipe pour garder son amitié !

– Il n’y a pas d’amitié possible avec ces gens-là. Ils nous tolèrent. Parce que notre présence les amuse, parce que notre fréquentation les flatte, parce que notre industrie les enrichit. Ils sont dans leur vie et dans leur pays et nous n’y sommes que de passage. Édouard Chancel s’est installé ici dans les années cinquante. Il a bâti sa fortune en dix ans. Il était si riche qu’il a fait paver la première rue du gros bourg de culs-terreux qu’était Cuiabá à l’époque. Juste pour avoir un vrai trottoir devant chez lui comme à Paris. Un jour il est devenu trop riche et ils l’ont fait tomber. Ses meilleurs clients l’ont trahi, ses meilleurs fournisseurs aussi. Tous ceux qui s’étaient enrichis grâce à lui ont menti et l’ont volé. Ils l’ont laissé dans le caniveau, humilié de créances et d’intérêts. Il a tout recommencé, autrement, et tout regagné. À la São Antônio, quand les grosses fortunes, une fois l’an et à tour de rôle, offrent pitance aux pauvres, lui a tenu table ouverte pendant trois jours avec croissants frais et chocolat chaud. Dix ans plus tard il était à terre à nouveau, ses plus fidèles amis désormais propriétaires de ce qui était à lui. Aujourd’hui il sait rester juste assez riche pour qu’on oublie de lui rappeler qu’il n’est pas d’ici, même s’il y vit depuis plus longtemps que ceux qui y sont nés depuis et qui ont le pouvoir, aujourd’hui encore, de le faire tomber. Nous en sommes là. Ils vont nous rappeler à nous aussi que nous ne sommes pas chez nous. Ils vont nous faire tomber.

– Et nous devrions nous en inquiéter ?

– Ils peuvent te faire abattre au cœur de la ville devant tout le monde. Ils peuvent te jeter dans un campo isolé et t’abandonner aux caïmans. Ils peuvent te confisquer ton passeport et t’expulser vers la Bolivie ou le Paraguay. Ils peuvent ne plus te parler pendant des années comme ils l’ont fait avec moi. Ou pire encore, ils peuvent te pousser à devenir comme eux.

Paul attend que je l’encourage à d’autres confessions, mais je préfère le regarder en silence. Je n’ai pas la certitude de vouloir écouter ce qu’il peut encore me dire.

– Quand ma femme m’a quitté pour un autre, sans vraiment s’en cacher, j’ai beaucoup pleuré et je l’ai suppliée de rester. Puis je me suis résigné à ne pas pouvoir lui donner le bonheur qu’elle espérait. Elle ne m’avait pas épousé moi, elle avait « marié le Français ». Une fois la honte et la vexation passées, j’ai laissé faire les choses pour qu’elle refasse sa vie. Je n’ai exigé que le droit de voir mon fils et c’est ce qu’on m’a reproché.

– Qui pouvait te reprocher ça ?

– Tout le monde. Mes amis, mes relations professionnelles, les policiers, les journalistes locaux, ceux qui lisaient les comptes rendus qu’ils faisaient de mes déboires. Tout le monde. Toute la ville. Pour eux j’aurais dû tuer quelqu’un : elle ou lui, et ils auraient compris. Je ne l’ai pas fait donc je ne suis plus un homme ici. Plus personne ne me connaît.

– Tu veux dire que plus personne ne te parle ?

– À part les Chancel, et un peu Jaime jusqu’à aujourd’hui, plus personne dans cette ville depuis plus de deux ans.

– Et Angèle ?

– Je préfère me tenir loin d’elle. Il suffirait qu’on nous voie trop souvent ensemble pour aussitôt faire courir des rumeurs. Histoire de me nuire et m’éloigner de mon fils. Ils sont maîtres dans l’art de te détruire sournoisement. Tu sais, ils ont presque réussi à me pousser à l’irréparable. Je n’aurais jamais pu me résoudre à tuer ni ma femme ni son amant, mais j’en étais arrivé à envisager ma propre mort. Ils sont très forts à ce jeu-là. À te pousser à la mort, la tienne ou celle des autres. Quand tu es arrivé, je venais de passer la nuit avec mon arme à la main. D’une certaine façon, c’est toi qui m’en as empêché. C’est pour ça que je n’ai rien dit pendant les trois premiers jours où tu m’as suivi partout. Je ne voulais pas de nouvelles emmerdes. J’avais déjà les miennes. Maintenant, c’est sûr, d’autres vont venir mais les choses sont différentes. Nous sommes deux et je me fous d’eux. Ils sont chez eux, c’est leur pays, c’est leur histoire, eh bien qu’ils y restent. Ils auront raison de nous quoi que nous fassions, c’est écrit, mais nous en profiterons d’abord !

Il n’y a pas, dans ces terres lointaines, de trahison courageuse. Soit le sang bouillonne, parle et coule, dans des accès de fureur animale, soit la trahison s’enferre dans un entêtement d’une logique stupide et de mauvaise foi. Un atavisme indien peut-être. Eux aussi, sur une question indésirable, peuvent s’entêter des semaines entières à ne pas répondre, ou à répondre à côté. Ou à répondre à moitié. Mais sans jamais vraiment mentir au voyageur qui se voit nier chaque jour, par exemple, l’existence d’une fête que de toute évidence tout le monde prépare. C’est un pays où il est rare de dire non. Il suffit souvent de ne jamais dire oui.

Ce qu’a fait Jaime ce jour-là coule de la même veine, sauf qu’à le transposer dans notre siècle, l’entêtement fier des Indiens est devenu une sournoise hypocrisie. Jaime est jaloux. De moi. Que Paul ait épousé sa sœur, Maria Zabel, et qu’ils se soient séparés en se déchirant ne l’émeut pas plus que ça. Que Paul ait ramené à sa juste mesure le passé de son père, aujourd’hui chef de cabinet au palais du gouverneur mais il y a vingt ans légionnaire et trafiquant en Guyane, ne heurte pas son honneur non plus. Pas plus que le jugement de Paul sur sa famille dont, il faut le reconnaître, les femmes sont folles ou dévergondées. Jaime se moque de tout cela. Mais la création du Service cinématographique par Paul, à l’époque où son ménage tenait encore, assurait à Jaime un emploi tranquille et flatteur d’assistant situé à deux pas d’un petit musée animalier que montait avec opiniâtreté un vieil Allemand étrange et silencieux. Jaime, en fait, est un taxidermiste amateur passionné. Sa seule vraie passion, c’est l’amour froid du formol et les corps figés par la mort. Travailler pour Paul, c’était passer des heures entières dans le musée d’à côté, et rapporter d’expédition des animaux morts à naturaliser.

Paul m’explique que je suis arrivé pour détruire ce bel ordonnancement d’indifférence. Je suis devenu son ami et il m’a finalement préféré pour l’accompagner dans cette expédition jusqu’à Corumbá. Et c’est pour cette histoire de gosse privé de promenade que ma vie va déraper vers des bassesses que je n’aurais jamais pu concevoir.

Dans la pirogue qui glisse à travers l’eau des nuages, adossé à la cantine métallique du matériel photo, Paul se laisse gagner par un rêve triste. Il lui faudra désormais endurer la petite haine froide et moqueuse de Jaime en plus de toutes les autres. Comme il endure depuis deux ans déjà celle de Maria Zabel, de son père, de sa famille, et de la ville entière. Mais s’il a quitté sa maison pour l’abandonner à Maria Zabel, s’il a délaissé quelques ambitions pour ne pas affronter le père de Jaime, et s’il est allé jusqu’à se terrer, fuyant toute amitié, toute rencontre, toute relation amoureuse, ce n’était pas pour priver de rumeurs cette ville de cousins mesquins. Il n’a consenti tous ces sacrifices que pour deux espoirs aussi tortueux que les sarments de vigne de son Aveyron natal : rester dans ces paysages démesurés galopés de chevaux et tout chuintés du glissement des pirogues, et rester tout simplement au plus près de son fils. Tous ces renoncements, toutes ces indifférences qui prennent au pays des bandeirantes des couleurs de lâcheté, il ne les a accumulés que pour mieux protéger ces deux amours. Et voilà que par ma seule présence, par maladresse peut-être et sans jamais l’avoir voulu, j’ai bousculé ses fragiles remparts. La brèche s’est ouverte en lui par ma faute.

Comme le soir descend ce jour-là sur le Rio São Lourenço, un long sucuri tire sur les eaux un sillon en pointe qui s’élargit. L’horizon est si plat et le serpent si grand que les vagues en gondolent la pirogue. Paul, sur les conseils d’Esterlito, donne l’ordre de rejoindre la Fazenda do dois irmãos, à une heure environ dans les bois qui se dessinent à l’est. Nous pourrons y dormir et appeler Cuiabá par radio pour régler le problème de Jaime.

Le bois est inondé, et c’est à travers les feuillages que les pirogues s’engagent, dans l’obscurité menaçante des arbres et du soir tombant. C’est l’heure où les animaux se réveillent pour la chasse. Il faut prendre garde en taillant son chemin dans les branches de ne pas décrocher un sucuri surpris qui ferait chavirer une pirogue et engloutirait avec lui l’homme tombé à l’eau. Ou de vouloir écarter de la main un de ces longs serpents jaunes et fins comme des végétaux qui pendent parmi les lianes. Ou d’un coup de coutelas malheureux casser l’urne terreuse d’un de ces essaims meurtriers de méchantes petites guêpes noires, ou le nid bouillonnant de fourmis de feu qui se répandraient sur la pirogue comme un flot de sirop brûlant, ou encore le fil horrible d’une tarentule qui coupe le visage…

Sous les ordres d’Esterlito, un péon taille un tunnel dans la masse végétale et les embarcations s’y enfoncent avec prudence.

Esterlito. Il m’est arrivé de fréquenter des intelligences. À l’université de droit, à l’école de sciences politiques, dans les couloirs de la faculté du Panthéon. Des professeurs qui m’ont guidé avec aisance et malice dans l’inextricable fouillis des textes et de leurs interprétations. Des mémoires de sphinx, à la Sorbonne, aux siècles d’histoire retenus. Plus tard, comme journaliste, quelques brillants caractères que j’ai enviés en société. De merveilleux menteurs, de vrais artistes inspirés, des parvenus diaboliquement intelligents. Mais jamais je n’ai approché d’aussi près l’instinct. L’instinct inexplicable qui fait de l’intelligence un exercice laborieux et appliqué. Dans la nuit de coton et la peur qui l’électrise, je me prends à penser que la force de l’homme n’est pas tant de se différencier de l’animal que d’adjoindre, au contraire, l’instinct de la bête à sa propre intelligence. La supériorité de l’homme ne vient pas de l’impossibilité, pour l’animal, d’accéder à son intelligence, elle vient de la capacité de l’homme à développer lui aussi son instinct.

J’observe Esterlito. Agenouillé au bout de la pirogue, il guette. Voici nos embarcations sur trois mètres d’eau inondant le bois, offrant des arbres une vue inconnue, masquant le sol submergé, ses sentiers, ses chemins. Une fazenda qu’Esterlito n’a jamais visitée, qu’il ne connaît que pour l’avoir aperçue de loin, à la saison sèche, quand il regroupait le bétail à cheval. Et le feuillage touffu au-dessus de nous masque le scintillement salutaire des étoiles de la Croix du sud. Pourtant il guette. Il regarde la feuille, devine la branche dans l’eau, imagine le tronc dans les profondeurs et sait si l’arbre a grandi étouffé dans un taillis ou dégagé par un chemin. À la force de la ramure il sait la grandeur de l’arbre. La taille du tronc lui dit si le sol, sous l’eau, se bosselle ou se dérobe. Il sait qu’il existe toujours deux chemins pour rejoindre une fazenda. Non pas qu’il les connaisse, mais parce qu’il connaît les hommes. Un chemin plat pour la saison sèche qui évite aux péons les talus exposés au soleil, un autre suivant la crête molle des petites buttes pour circuler au début des pluies. Il sait aussi que sur le chemin creux, comblé par la pluie dès les premiers orages, la végétation sera maigre parce que pourrie chaque année sous les eaux ; de chaque côté par contre, les taillis seront touffus parce qu’assurés d’un peu d’humidité pendant la saison sèche.

Une heure plus tard, droit devant, une vaste clairière inondée où se reflète la flamme jaune d’une lampe à pétrole. Les deux frères sont debout dans la nuit, sur le pas de leur porte. Ce sont deux ogres. Géants, rabelaisiens, hirsutes, un gilet sans manches sur leur chemise blanche, le ventre retenu par une lourde cartouchière bardée de douilles rutilantes. Ils nous entendent depuis longtemps, nous écoutent depuis plus d’une heure, devinant pour chaque juron dans quel arbre de leur ferme s’est prise la pirogue. Ils savent combien nous sommes, combien d’embarcations, combien d’hommes. Un bon pilote d’après le chemin qu’il a choisi, deux péons à l’avant dont ils entendent les coups de coutelas dans les lianes. Deux autres à l’arrière probablement, dont ils ont perçu le doux remous des pagaies. Trois ou quatre passagers dont deux d’une autre région, un étranger peut-être qui jure trop souvent pour un Pantaneiro, avec un accent à la fois de la ville et d’ailleurs. Ils ont repéré nos armes dès que les pirogues ont glissé hors du bois sur les eaux de la clairière inondée. Un coutelas et un colt pour chaque homme, une machette pour le pilote et les quatre péons, un fusil pour chaque passager, plus un autre aux pieds du pilote. Ils ont vite repéré l’étranger que je suis, à la simple façon dont je suis assis et à ma position dans la pirogue.

Aussi, quand nos deux embarcations s’échouent dans l’argile à leurs pieds, les seuls mots échangés ne sont que de simples salutations :

– Boa noite, compadres.

– Boa noite.

Ils savent qui nous sommes. Ce que nous venons faire chez eux n’est que secondaire. Ils ont la nuit pour l’apprendre et ne le demandent pas. L’intérieur de leur refuge sent la tanière. Les deux frères vivent en ours. Comme dans toutes les fermes de la région, les pièces, un peu hautes de plafond, sont petites. Étroits aussi les couloirs qui mènent aux autres pièces sans porte. Pas d’électricité. Une lampe à pétrole et des chandelles. Une grande table de bois brut et des tabourets, des caisses, des sacs empilés. Des fusils aux murs. Pas de femmes. Un café qui embaume.

– Pinga ?

Quelques verres, citrons verts, sucre.

– Batida ?

Enfin les premiers mots. Sur l’inondation d’abord, le bétail perdu, le gibier difficile, la chasse, les tigres. Et tard dans la nuit, au moment d’accrocher les hamacs, la permission d’utiliser la radio demain matin pendant l’heure du générateur.

La nuit, dans le réduit sans lumière où Esterlito a suspendu mon hamac près du sien, quelques paroles de nouveau me préparent au rêve.

– Tu as vu la maison ? demande Esterlito. L’eau est montée jusqu’à quelques centimètres du pas de la porte. Cette ferme ne sera jamais inondée. C’est une vieille ferme que les Blancs d’avant ont construite. Elle est vieille parce qu’elle n’est jamais inondée, et elle n’est jamais inondée parce qu’elle est vieille, du temps où l’on chassait les Indiens pour s’installer à leur place. Il y a de l’Indien là-dessous, tu peux me croire. Creuse sous chaque ferme du marais que l’inondation a épargnée et tu trouveras des crânes et des tibias. Voilà le secret. Les Indiens savaient. Leurs légendes racontent des histoires de termitières hautes comme des manguiers et les esprits, dit-on, leur interdisaient de vivre ou de mourir plus bas que la plus haute des termites. La leçon de cette sagesse légendaire, vois-tu, c’est que les termites sentent venir l’inondation dans la terre bien avant les premières eaux. D’instinct elles construisent des monticules plus hauts que les plus hautes eaux à venir. Et en respectant cette légende, les Indiens vivaient à l’abri de l’inondation la plus haute que de mémoire d’homme leurs ancêtres avaient connue. Et les Blancs d’avant, en construisant sans trop savoir pourquoi là d’où ils avaient chassé les Indiens, se sont sauvés des eaux eux aussi. Peut-être parce que les Indiens, dans ce marais si plat, avaient su trouver les quelques mètres d’élévation. À moins qu’ils n’aient surélevé de leurs mains ces îlots artificiels. Toujours est-il que les grandes fermes neuves, dans le bas du pays, sont dans l’eau jusqu’à mi-hauteur. Parce qu’il n’y a plus d’Indien.

Alors je rêve cette nuit-là d’Indiens sages et pacifiques sur des îles décorées qui dérivent.

Le lendemain est un jour de soleil. Après le guarana, les deux frères offrent une grande gamelle de riz et de tatu boucané pour le petit déjeuner. Ils ont des gorges à dévorer un capiuara entier d’un seul coup de dents. Tous les hommes mangent au couteau avec leurs doigts et attendent en riant l’heure du générateur.

Vers sept heures enfin, à la première heure du soleil au-dessus de l’horizon inondé, se déclenche le ronronnement du moteur. Une femme cachée jusqu’alors à la convoitise des visiteurs appelle aussitôt l’aérodrome de Cuiabá qui répond dans un grésillement inaudible. Puis, selon les indications reçues la veille du plus vieux des deux frères, elle demande à contacter le Service cinématographique. Que celui-ci rappelle dans l’heure l’expédition qui fait étape à la Fazenda des Deux Frères. Accord de Cuiabá qui répète. Indicatif. Indicatif. Terminé.

Une heure plus tard une autre surprise m’attend. Cuiabá a rappelé Paul sur la radio. En l’absence de Jaime, il a demandé un autre pilote pour nous rejoindre, ce soir, à la Fazenda São Jorge sur le Rio São Lourenço. C’est Zé Maria qui viendra, le pilote de Sebastião, un notable de la capitale. Paul m’explique que l’inspecteur Santana, de la police fédérale, a demandé à lui parler et dit qu’il se faisait fort de convaincre son ami de mettre son avion à notre disposition. Angèle en profitera peut-être aussi pour faire l’aller-retour jusqu’à la Fazenda São Jorge. Une idée de Santana.

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