Mato Grosso

Manook Ian · Chapitre 2 sur 33

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Mato Grosso

Petrópolis - Avril 2006

Petrópolis

 

Avril 2006

 

– C’est impressionnant, n’est-ce pas, d’imaginer qu’ils se sont allongés là pour mourir ensemble ?

Figueiras était dans l’encadrement de la porte. Il poussait son fauteuil d’avant en arrière et le mouvement donnait à sa silhouette blanche le flottement d’un fantôme dans la pénombre du couloir.

– Je trouve ça plutôt morbide…

– Quoi, vous ne pensez pas que ce fut pour eux une belle mort, Monsieur l’écrivain ?

– Ne soyez pas cynique, il n’y a pas de belle mort, ni pour ceux qui meurent ni pour ceux qui restent.

– C’est peut-être vrai ! répondit Figueiras. J’oubliais que vous avez quelque expérience en la matière. Ainsi la mort de Coelho vous a meurtri toutes ces années, trente ans je crois, c’est ça ? Vous avez dû tant souffrir !

– Coelho ?

– Everaldo, l’homme que vous avez tué et dont vous racontez comment vous l’avez fait dans votre roman. Avez-vous aussi oublié qu’il s’appelait Everaldo Coelho de son vrai nom ? Da Souza est le nom du personnage que vous en avez fait. Mais c’est Coelho que vous avez assassiné à l’époque. Vous vous en souvenez quand même, je suppose…

– Une dernière fois, que signifie toute cette mascarade ? Nous savons bien vous et moi qui a fait quoi. Cette histoire est prescrite, même au regard de la loi. Que cherchez-vous, Figueiras ? Pourquoi m’avez-vous attiré dans ce piège ?

L’infirme fit demi-tour avec habileté et poussa son fauteuil vers le salon sans répondre. Haret hésita à le suivre puis finit par le rejoindre, de peur que, seul, il ne manigance quelque autre mauvais coup. Mais Figueiras se saisit au passage d’un livre sur une étagère et fit une brusque volte-face pour le brandir. Haret reconnut la couverture de son Roman brésilien.

– Pourquoi avoir écrit cette histoire si longtemps après, dites-moi ? Pourquoi avoir attendu trente longues années et soudain vous être autorisé à franchir le pas ? Pensiez-vous que tous les protagonistes avaient disparu ? Ou ne vous êtes-vous même pas inquiété de leur sort, absorbé que vous étiez à leur substituer vos personnages ? Regardez comme vous écrivez, caché sous ce nom de plume à écailles ! Quand on tue quelqu’un et qu’on veut avoir le courage de l’écrire, on ne s’abrite pas derrière un nom d’emprunt. Vous avez décidément toujours le même talent pour salir les autres de votre fange. À votre pseudonyme vos confidences, à vos lecteurs vos tourments d’assassin nombriliste, et à vos personnages les destins que vous avez brisés ! Quand vous avez quitté le Brésil, je me souviens encore que c’était avec la conviction que j’avais armé par ruse votre main innocente, vous octroyant déjà l’absolution du meurtre de ce pauvre Coelho.

– Et alors ? rétorqua Haret en s’appliquant à retrouver un peu du ton bravache de son narrateur. Au moins je l’ai écrit. D’une certaine façon, j’ai eu le courage de l’avouer. Si le style ne vous convient pas, peu m’importe. C’est dit, et comprenne qui pourra !

– Justement ! hurla soudain Figueiras, figeant sur place le Français. Justement, c’est là tout le problème. Certains l’ont bien compris, trop bien même, malheureusement…

– Écoutez, je ne comprends pas ce que vous cherchez. Que voulez-vous ? Une vengeance ? Un duel pour savoir lequel de nous fut le plus salaud des deux ? Un partage des droits d’auteur peut-être ? Vous savez très bien que ce meurtre fut autant le vôtre que le mien !

Et aussitôt Haret lui tourna le dos pour se diriger vers la chambre et reprendre son bagage.

– Je vous laisse avec vos fantômes, pauvre dément, reprit-il.Celui de M. Stefan comme celui d’Everaldo. Je suppose d’ailleurs qu’ils sont loin d’être les seuls dans votre vie. Je pars. Vous saluerez Martinho pour moi. Je vais trouver un hôtel en ville et demain je quitte ce pays pour rentrer en France.

– Vous n’irez nulle part, ordonna Figueiras qui l’avait suivi.

La menace était si forte dans sa voix qu’elle força Haret à se retourner. Figueiras pointait sur lui un colt 38. Le même genre d’arme que celle avec laquelle il avait écrit avoir, trente ans plus tôt, tué Everaldo.

– Et vous avez bien raison, j’ai d’autres fantômes dans ma vie…

De sa main gauche, Figueiras jeta sur le lit un petit cadre en argent torsadé qu’il avait saisi sur un guéridon et l’objet retomba à l’envers, photo contre la couverture. Comme Haret ne quittait pas des yeux l’arme que l’infirme braquait toujours sur lui, Figueiras lui fit comprendre d’un signe qu’il pouvait sans crainte détourner le regard. Haret se pencha alors pour attraper le cadre du bout des doigts et le retourner. Un flot de sang bourdonna aussitôt à ses tempes quand il découvrit la photo.

– Angèle !

– Vous êtes décidément incorrigible ! Angèle, comme vous dites, s’appelait Blanche, souvenez-vous. C’était son vrai nom. Angèle est encore une de vos inventions. Les grosses ficelles de vos marionnettes d’auteur manipulateur, vous savez : Angèle/ange, Santana/Satan…

Mais le romancier ne l’écoutait plus. Trente ans après, il reconnut la photo. C’était dans les premiers jours de leur rencontre, à l’arrière d’un pick-up. Angèle était assise face à l’objectif et se penchait vers l’appareil pour envoyer au photographe un baiser à la Marilyn. Dans son mouvement figé par l’instantané, sa robe légère s’était déboutonnée et s’échancrait. On devinait le sillon de ses seins et Haret revit aussitôt cet instant précieux avec, sous la fine étoffe, la tentation de ses tétons durs aux larges aréoles qu’il caresserait plus tard, mauves, bandés, qu’il sucerait entre ses dents du bout de la langue. C’est lui qu’Angèle faisait mine d’embrasser sur cette photo et c’était lui le photographe aguiché avec déjà dans ses yeux à elle son désir de lui.

– Que fait cette photo chez vous ? s’offusqua-t-il.

Figueiras ne répondit pas tout de suite. Il glissa son arme dans sa ceinture pour faire rouler son fauteuil vers le salon et s’approcher d’un meuble en bois de jacaranda où d’autres photos étaient exposées comme un autel du souvenir sur des napperons de dentelle. D’un geste, il commanda au Français de le rejoindre pour les examiner. Quand Haret découvrit la première, son cœur chavira à nouveau et il dut se retenir au dossier d’une chaise pour ne pas trébucher.

– Mais c’est vous, c’est vous et Angèle ! s’étrangla-t-il. Oh, mon Dieu non, ne me dites pas que vous avez fait ça ! Ne me dites pas que vous avez épousé Angèle ! Vous ne pouvez pas avoir fait ça ?

– Non, Monsieur l’écrivain, répondit Figueiras d’un ton résigné, vous avez tout à fait raison, je n’ai pas épousé Angèle. J’ai épousé Blanche. Je n’ai pas épousé votre personnage. J’ai épousé la vraie jeune femme meurtrie que vous avez abandonnée sans un adieu après avoir tué son amant. Et n’y voyez aucun calcul. Je n’ai rien prémédité. Quand vous avez fui sans vous inquiéter d’elle, Blanche est restée longtemps à attendre qu’Everaldo lui revienne. Puis elle a perdu cet espoir, et bientôt le goût de la vie. Un petit matin, on m’a appelé d’urgence à son chevet. Elle avait voulu mourir. Alors je l’ai aidée à s’en remettre, puis à en oublier l’envie, et jusqu’à l’idée même. J’ai veillé sur elle longtemps et je l’ai protégée des violences et des haines de ce pays, des violences et des haines de ses souvenirs et, petit à petit, sans le vouloir, sans le chercher, sans m’y attendre, je l’ai aimée. Je ne me suis déclaré que deux ans après votre fuite et nous nous sommes mariés trois mois plus tard, en même temps que j’adoptais l’enfant.

– L’enfant ? Quel enfant ?

– L’enfant qu’elle portait quand vous avez tué Everaldo. Vous vous souvenez de cet après-midi à la terrasse du Bar Nacional, que vous vous entêtez à appeler le Bar Internacional dans votre roman. Mon ami Sebastião…

– Vous voulez dire le chasseur d’Indiens ? tenta d’interrompre Haret.

– Mon ami Sebastião s’était inquiété qu’on ait aperçu Blanche à l’hôpital. Souvenez-vous comme elle s’en était offusquée à l’époque, vexée de cette curiosité publique qui violait son intimité. Vous souvenez-vous comme elle s’était brusquement levée, les larmes aux yeux ? Bien sûr que vous vous en souvenez, n’est-ce pas, vous avez pris tant de plaisir à décrire cette scène dans votre roman. Et savez-vous pourquoi elle nous avait fuis en pleurs ce jour-là, sans que vous cherchiez à la retenir, du reste ? Parce qu’elle venait d’apprendre sa grossesse. Sa grossesse, en même temps que la disparition du père de l’enfant que vous veniez d’assassiner, Monsieur l’écrivain…

Haret s’avachit sur une chaise, effaré, et ses yeux cherchèrent autour de lui un point d’appui pour ses pensées défaites. Il devina que Figueiras n’avait aucun mal à comprendre ce qu’il ressentait : il devait avoir imaginé cet instant depuis longtemps. Depuis qu’il avait décidé de l’inviter à Petrópolis pour le lui dire, pour le voir s’effondrer comme il venait de le faire, le voir se noyer, sidéré, dans ses larmes et les tourments de son passé.

L’infirme le regardait se débattre en silence contre ce qui venait de le harponner, comme un pêcheur regarde se débattre le poisson dans le fleuve, un de ces gros pintados que Figueiras lui avait raconté un jour savoir tirer du Rio Paraguay du côté de Cáceres, fasciné par leur muette hystérie, lui qui avait probablement fait hurler des hommes sous la torture. Parce que Figueiras savait attendre le temps qu’il fallait pour le supplice des autres, Haret l’avait appris à ses dépens bien longtemps auparavant. Le temps que sa victime reprenne un peu de force et d’espoir. Le temps qu’elle s’épuise à croire qu’elle avait passé le pire. Le temps qu’il s’amuse à le lui laisser croire. Alors Figueiras ferrait brusquement et blessait à nouveau le poisson géant qui hurlait encore plus fort en silence et se mutilait à chaque soubresaut d’une nouvelle peur qui le cambrait de douleur.

– Est-ce qu’elle est là ? quémanda Haret.

Ce n’était qu’un murmure, une plainte, toute fierté bue, le visage enfoui au creux de ses mains. Puis il releva la tête et regarda Figueiras avec plus de supplique dans les yeux qu’il n’aurait voulu.

– Santana, est-ce qu’elle est là ? Est-ce que je peux la voir ?

L’infirme le fixa longtemps et Haret ne comprit pas tout de suite que demander à voir Blanche, c’était abandonner la lutte. S’avouer vaincu. Rendre les armes et s’en remettre au vainqueur. Mais c’était loin de suffire à Figueiras. Ce qu’il voulait, c’était le déchirer de l’intérieur, qu’il sente le sang dans sa gorge pendant que ses forces l’abandonneraient.

– Non, Monsieur l’écrivain, vous ne pouvez pas.

– Je vous en prie !

– Vous ne le pouvez pas, vous dis-je.

– Je vous en supplie…

– Vos jérémiades sont inutiles. Vous ne reverrez jamais Blanche, Monsieur l’écrivain, parce que Blanche est morte.

Haret n’eut même pas honte du couinement qui lui échappa quand il s’affaissa dans son siège, ni des larmes qui brûlèrent aussitôt ses yeux. Le silence de Figueiras le déchira un peu plus. Haret insista. À peine audible.

– Quand ? Quand est-elle morte, quand, dites-moi, je vous en prie.

Encore une fois Figueiras prit son temps pour répondre et regarda le Français comme un poisson hors de l’eau, le crochet d’acier dans la gorge, suffoquant de panique.

– Il y a tout juste un an, finit-il par dire d’une voix que l’émotion érailla soudain.

Ils étaient deux maintenant, les yeux abîmés, l’un par le remords, l’autre par les regrets, et Haret se perdit aussitôt en questionnements absurdes pour donner un sens à ces mots. Que faisait-il il y a un an alors qu’Angèle mourait ? Où était-il ? Il se forçait à y réfléchir, mais son esprit chaviré de désespoir ne dérivait que pour le préserver de l’autre question qui déjà le taraudait :

– Comment est-ce arrivé ?

Maintenant Figueiras le tenait fermement, décidé à ne rien lui épargner.

– Je ne suis pas sûr que vous vouliez l’entendre, dit-il après un long silence, mais puisque vous le demandez, sachez d’abord que nous nous sommes aimés doucement. Tendrement. Que nous avons été heureux longtemps dans cette maison et cette ville chargées d’émotion où j’avais passé mon enfance et qu’elle a aussitôt aimées, elle aussi. J’ai quitté la police pour elle et j’ai élevé notre petit Martinho pour elle. Pour moi elle était Blanche, et pour lui elle était Bianca. Nous avons voyagé tous les trois. Nous avons appris à rire ensemble, à nous endormir côte à côte, à nous regarder en silence, et nous avons commencé à vieillir heureux, dans le sens où M. Stefan disait que vieillir, c’est ne plus avoir peur de son passé. Nous n’avions plus peur du passé, Monsieur l’écrivain, ni du nôtre ni du vôtre, jusqu’au jour où vous avez publié votre roman.

» Un soir, sur la véranda, j’ai retrouvé Blanche qui pleurait en silence dans la balancelle, votre roman sur les genoux. Elle l’avait acheté à la librairie de l’Alliance française de la Rua 16 de Março qu’elle fréquentait souvent. « Comprenne qui pourra », disiez-vous tout à l’heure ? Eh bien Blanche a tout compris, elle. Elle a lu votre roman et y a reconnu son histoire, votre crime, et la lâcheté que vous m’y prêtez. Le soir même elle ne m’aimait plus. Lentement elle a glissé loin de nos vies, à Martinho et à moi, vers des tristesses et des silences inabordables, puis vers un renoncement à nous et à tout, nous fuyant jusqu’à l’abandon et bientôt jusqu’à la mort. Un lundi, comme la douce et gentille Mme Lotte de ce cher M. Stefan, elle s’est allongée dans leur lit pour y mourir aussi, mais sans moi. Sans m’attendre. Sans ma peine et mon chagrin pour l’accompagner. Toute seule, abandonnée par vous et trahie par moi. Voilà comment, Monsieur l’écrivain, Blanche est morte par votre faute…

Pour Haret, ce fut la débâcle. À l’intérieur de lui, des pans entiers de souvenirs s’effondraient dans les remous de sa mémoire. Dans son cœur malade, des horizons chaviraient, des ciels bousculés se renversaient. Il se disloquait. Il glissa de son siège et se retint sans force à la table, sous le regard triste et froid de Figueiras qui ne le quittait pas des yeux.

– Qu’aviez-vous donc besoin d’écrire cette histoire ? Ne pouviez-vous pas inventer d’autres personnages ? Ne pouviez-vous pas les cacher derrière d’autres mots ? Fallait-il donc pour votre seule jubilation abreuver votre soif de gloire au sang des autres ? Pensiez-vous, à chaque mot acéré, à chaque nom affûté, aux blessures dont ils allaient meurtrir ceux que vous dissimuliez à peine derrière vos personnages ? Vous n’avez pas tué Blanche comme vous avez tué Everaldo. Vous avez torturé Blanche mot à mot, vous l’avez tailladée phrase après phrase, jusqu’à la laisser exsangue d’espoir et épuisée de chagrin. C’est ainsi qu’elle est morte, Monsieur l’écrivain, vidée de toute vie par votre cruauté égoïste.

– Comment pouvais-je imaginer…

– En l’imaginant, justement. Je suis sûr que, assis à votre table de travail, vous avez bien réussi à vous voir publié et acclamé. Récompensé, peut-être. Vous avez dû programmer votre vie d’après, les mots pour parler de votre roman, les interviews dans les radios, les dédicaces dans les salons. Il ne vous aurait pas été beaucoup plus difficile d’essayer de penser à ce qu’étaient devenus ceux que vous aviez désincarnés en personnages. Combien de votre temps vous a coûté ce roman, et combien de fois pendant son écriture avez-vous pensé à nous ? Figueiras, Blanche, Coelho : vous ne vous souvenez même plus de nos vrais noms ! Vous avez tout assassiné de nous !

– Ça suffit ! se révolta soudain Haret. Fermez-la ! Comment pouvez-vous me parler ainsi ? Gardez donc vos leçons de morale pour vous, vous qui avez vécu trente ans aux côtés d’Angèle à lui mentir !

– C’est vrai, j’ai passé trente ans aux côtés de Blanche sans lui dire que son amant avait tué le père de son enfant, c’est vrai, je l’avoue, j’en ai pleuré et j’en pleure encore. Je ne lui ai peut-être rien dit par faiblesse, par lâcheté même, je vous l’accorde, mais je ne lui ai surtout rien dit pour qu’elle n’en soit pas malheureuse tout ce temps !

– La belle affaire de vous en absoudre ! À moins que vous n’ayez trouvé comme seul moyen de la faire vôtre de nous supprimer tous les deux et de nous éloigner, d’une façon ou d’une autre, Everaldo et moi ?

Le poing de Figueiras fusa par-dessus la table et cueillit Haret au menton. La rage de l’infirme le surprit plus encore que le coup qui le renversa. Sa chaise bascula en arrière et il tomba, emportant dans sa chute un guéridon et d’autres photos de Blanche. Figueiras poussa aussitôt son fauteuil de l’autre côté de la table et roula sur le ventre de Haret qui hurlait et tentait en vain de se dégager. Puis d’un brusque mouvement l’infirme recula et le libéra.

– Je vous interdis de me prêter des sentiments aussi vils que les vôtres. Gardez votre turpitude pour vous-même ! cria-t-il en réussissant à se lever, agrippé d’une main tremblante à la table. De nous tous, vous êtes le seul et unique salaud de cette histoire. Vous seul avez tué Everaldo, vous seul avez trahi Blanche, et vous seul avez pris plaisir à l’écrire pour que le monde entier vous admire.

Haret se releva et chercha à cacher sa peur de l’homme qui le foudroyait du regard. Bien sûr, avec un peu de courage, il aurait sans doute pu en venir à bout facilement, le frapper pour le déséquilibrer maintenant qu’il était debout sur ses jambes fragiles, les mains occupées à se retenir à la table, le prendre de vitesse avant qu’il ne se saisisse de son revolver. Mais une fois encore il lui manqua ce tout petit courage. Il ne fit que frotter son menton endolori et vérifier dans sa paume qu’il ne saignait pas.

– Vous êtes malade ! osa-t-il quand même. Vous n’êtes qu’un pauvre ex-flic malade, un misérable infirme impuissant ! Que cherchez-vous donc ? La vengeance ? La belle affaire ! C’est de vous-même que vous devriez vous venger. Moi j’ai oublié Blanche, mais vous, vous lui avez menti. Je l’ai oubliée il y a trente ans, c’est vrai, mais vous, vous lui avez menti pendant ces trente années, chaque jour, chaque nuit, chaque seconde à ses côtés. Ce n’est pas de mon abandon qu’Angèle est morte, c’est de votre trahison !

Figueiras était retombé dans son fauteuil. Un instant Haret eut l’espoir que ses derniers arguments avaient porté. Il guetta dans son regard la divagation qui aurait marqué sa victoire. Mais il n’y vit qu’une détermination qui chauffa aussitôt en lui une nouvelle peur inattendue.

Figueiras avait ressorti l’arme de sa ceinture. Ce vieux colt qu’il posa devant lui sur la table, comme Haret racontait dans son roman que Paul l’avait fait à Cuiabá au troisième jour de leur rencontre, et comme il l’avait fait lui-même dans ce petit restaurant flottant de Cáceres sur le Rio Paraguay peu de temps après la mort du collecteur de dettes, devant Figueiras qui, à l’époque, avait déjà tout compris et se jouait de lui.

– Vous avez raison, dit l’ancien flic à nouveau très calme, une main posée sur l’arme. Il est temps de finir notre histoire. Everaldo et Blanche sont morts. Il ne reste que nous. Il faut choisir lequel de nous deux dira la vérité à Martinho, car lui est étranger à toute cette histoire, vous en êtes d’accord ?

– Qu’est-ce que c’est encore que ce mauvais mélo de telenovela ? Posez cette arme. La vérité, moi je l’ai dite, je l’ai écrite, et je n’ai menti à personne ! Je n’ai fait que fuir, et sur vos ordres encore !

– Quoi ? Votre lâcheté vous rachèterait donc de votre crime ? Vous en seriez absous sous prétexte que vous auriez fui ? Et vous accableriez ceux qui, jour après jour, ont soigné les gens que vous avez abandonnés derrière vous ? Vous êtes un menteur et un lâche, parce que vous n’avez pas fui, vous vous êtes caché. Vous êtes resté là pendant trente ans, en embuscade, brûlant d’impatience de pouvoir enfin vous vanter de votre crime. Comme il l’a dit d’un autre livre, M. Stefan aurait pu dire du vôtre : « Tout est vrai, il n’y manque que l’essentiel. » Et l’essentiel, c’est que vous n’avez tué Everaldo que pour le geste et pour rien d’autre. Toutes vos jolies phrases n’avaient pour but que de maquiller la gratuité de cette cruauté qui vous a fait et commettre le crime et le décrire en mots précieux pour votre plus grande gloire.

– C’est au moins un courage que j’ai eu, et vous non ! répondit Haret qui gardait un œil prudent sur l’arme.

Mais soudain l’infirme sembla se lasser de l’attitude du Français. Il le regarda en silence, résigné à lui concéder quelque chose qu’il ne méritait pas. Il porta une main à la poche de sa veste et en sortit une balle cuivrée qu’il tint avec élégance comme une cigarette entre l’index et le majeur.

– Vous n’avez donc rien compris ? Nous avons depuis longtemps passé l’heure du courage. Nous en sommes à « ces heures vides, creuses, qui portent en elles le destin »…

Pendant qu’il citait à nouveau Zweig, Haret le vit avec horreur glisser la balle dans le barillet. Puis, d’un geste sec, il le fit tournoyer dans un roulement métallique qu’il stoppa net du pouce.

– Voilà, dit-il, l’un de nous doit mettre fin à cette triste histoire, et j’estime qu’ayant plus à perdre que moi qui ai déjà trop perdu, le premier coup vous revient. Vous voyez que je suis beau joueur.

Il posa l’arme sur la table et la poussa doucement vers l’écrivain.

– Mais de quel jeu parlez-vous ? bredouilla Haret en écarquillant les yeux. Vous ne pensez tout de même pas…

– Allons, vous étiez moins hésitant il y a trente ans, et pourtant le geste reste le même. Tuez-moi donc, ce sera pour moi une délivrance, et pour vous la vraie fin de votre histoire. Peut-être même une consécration.

– Vous êtes malade, jamais je ne ferai ça ! Je ne veux pas finir ma vie dans une de vos geôles brésiliennes. J’ai survécu à cette histoire pendant trente ans, je ne vais pas tout perdre aujourd’hui juste pour vous aider à fuir vos propres fantômes !

– Quel courage ! C’est donc encore votre petit destin qui vous préoccupe plus que le geste que je vous propose. Allons ! Votre livre parlera pour vous. Il vous suffira de placer l’arme dans ma main et chacun croira à mon suicide. Comment un honnête homme pourrait-il survivre au déshonneur de ce que vous dites de lui tout au long de votre roman ? Tout le monde comprendra. Nul doute que cela ne serve vos ventes, d’ailleurs.

– Faites-le donc vous-même ! Pourquoi voulez-vous me contraindre à assumer ce qui n’est que votre choix ?

– Parce que c’est ma dernière volonté et que c’est à vous que je l’adresse. Je veux voir vos yeux dans les miens quand le coup partira. Je veux sonder jusqu’aux abysses cette bassesse qui vous habite. Je veux comprendre. Comme le narrateur d’Amok, j’ai « plus de plaisir à comprendre les hommes qu’à les juger ». Prenez cette arme et tirez-moi une balle dans la tête, les yeux dans les yeux, comme vous l’avez fait pour abattre Everaldo.

Un instant le temps resta suspendu dans la maison devenue la prison de leur passé. Le trou de lumière de la lampe dessinait comme un ring à leur affrontement. Dehors des insectes vrombissaient dans la nuit.

C’est d’elle que lui vint cette force sourde, de cette nuit obscure et profonde, complice : Haret tendit le bras vers le revolver. Lentement. Sans quitter des yeux l’ex-inspecteur, prêt à arracher l’arme si Figueiras tentait de s’en emparer avant lui. Mais l’autre ne bougea pas. Haret posa sa main sur le revolver, le tira jusqu’à lui, et en empoigna lentement la crosse. Un frisson d’adrénaline lui revint, du temps où avec la même arme il éclatait pour la première fois le ventre des urubus pendant l’expédition à travers le Pantanal. Alors il la redressa comme il l’avait brandie sur Everaldo dans la jungle putride, puis sans un mot, sans trembler, sans baisser le regard, la leva à hauteur du front de Figueiras et resta longtemps ainsi, bras tendu, les yeux dans ceux de l’infirme, avant de presser la détente.

Le cliquetis du percuteur fracassa le silence immobile qui les séparait, mais aucun d’eux ne cligna des yeux. Figueiras garda les siens dans ceux de Haret, que la stupeur exorbitait.

– Jamais je n’aurais pensé que vous en seriez capable une nouvelle fois ! murmura enfin l’infirme pour répondre à l’étonnement terrifié du Français. Vous étiez donc prêt, trente ans après, à abattre de nouveau un homme en le regardant dans les yeux ! Dites-moi, qu’espériez-vous sauver cette fois, vous dont la vie est déjà en grande partie passée ? Vous auriez vraiment pu survivre moralement à ce second crime ? Quelle excuse allez-vous pouvoir trouver à cette nouvelle lâcheté ?

La vie, soudain, ébouillanta le corps de Haret, comme s’il se rendait compte à cet instant seulement de ce qu’il venait de commettre. Son bras retomba lentement vers la table où il déposa machinalement l’arme.

– Mon Dieu ! À quel jeu idiot me forcez-vous encore à jouer ? Que m’avez-vous de nouveau poussé à faire ?

À son tour, Figueiras posa une main sur l’arme et la tira à lui. Il fixait Haret comme s’il découvrait pour la première fois son visage.

– C’est le seul véritable jeu, Monsieur l’écrivain. Le seul qui en vaille la peine. Celui de la vraie vie et de la vraie mort. Pas celles de vos personnages d’encre et de papier, mais la vôtre et la mienne. Et c’est à mon tour maintenant.

Il leva l’arme vers le visage du Français qui pâlit.

– Non ! Attendez, non, non ! Que faites-vous ? Non, je vous en prie…

– Quoi, vous espérez quelque pitié ? Vous n’en avez eu aucune pour moi à l’instant, et aucune à l’époque pour Everaldo !

– Mais vous ne me l’avez pas demandé ! Je vous aurais accordé ma pitié si vous l’aviez fait. J’ai cru que vous vouliez mourir, je l’ai vraiment cru, sinon je vous aurais épargné, je vous le jure ! Je vous en prie, ne me tuez pas, ne me tuez pas, je ferai ce que vous voulez, mais ne me tuez pas !

– Votre pitié ? Mais qui donc a jamais voulu de votre pitié ? C’est plutôt vous qui auriez eu besoin de celle d’Everaldo, de Blanche et de la mienne si vous aviez eu la décence de nous en implorer, mais puisque vous êtes prêt à n’importe quoi pour sauver votre vie, alors je vous propose un marché.

– N’importe quoi ! Proposez-moi n’importe quoi et je l’accepte, je vous le promets !

– Très bien, dit alors Figueiras sans baisser son arme. Je passe mon tour à ce jeu macabre, Monsieur l’écrivain sans courage, contre une dédicace.

– Une dédicace ? bredouilla Haret, sidéré.

– Oui, une simple dédicace.

Figueiras sortit de la poche intérieure de sa veste un stylo à plume qu’il posa sur le roman que Haret avait abandonné sur la table. Le Français s’en empara aussitôt dans un mouvement de panique si brusque qu’il fit tomber le stylo sous sa chaise. La peur déformait ses traits, il en eut conscience sans parvenir pour autant à en avoir honte. Il se baissa sans quitter l’arme des yeux et tâtonna sous son siège pour récupérer le stylo.

– Je l’ai, je l’ai ! Voilà, je l’ai ! À quel nom voulez-vous que je le dédicace ? Pour qui ? Dites-moi et je le ferai, dit-il en feuilletant fébrilement le livre pour l’ouvrir à la page de titre.

– À Martinho, répond Figueiras. À Martin.

– À votre fils ?

– Au fils de Blanche, oui, et voilà ce que vous allez écrire : « Au fils d’Everaldo Coelho, Martinho, pour qu’il sache comment j’ai tué son père et poussé sa mère à la mort en l’écrivant. »

– Quoi ? Non, je ne peux pas écrire ça ! Je ne peux pas, ce serait me dénoncer ! Je ne peux pas écrire ça !

– Allons donc ! Vous avez déjà pris plaisir à l’avouer en trois cents pages. Ce n’est là qu’un résumé qui ne fera qu’ajouter enfin l’essentiel à la vérité !

Haret hésita quelques instants, l’œil rivé sur l’arme, puis d’une écriture qu’il s’étonna de rendre belle et appliquée malgré les circonstances, il écrivit les mots que Figueiras lui avait dictés. Quand il eut terminé, il souffla sur l’encre pour la sécher, puis retourna le livre ouvert vers Figueiras pour lui prouver sa bonne volonté.

– Voilà, je l’ai fait. J’ai écrit ce que vous vouliez. Exactement ce que vous vouliez, vous pouvez vérifier, je vous en prie, vérifiez…

– C’est parfait, dit Figueiras en refermant le livre sans le regarder.

– Vous ne vérifiez pas ? s’alarma Haret. Je vous jure que j’ai…

Mais Figueiras repoussa le livre de côté, satisfait et épuisé à la fois, soudain vieux et vulnérable dans son fauteuil roulant. Il reposa l’arme sur la table et la poussa vers Haret en le fixant sans émotion.

– Voilà, comme promis c’est de nouveau votre tour. Nous savons maintenant que vous en êtes capable puisque vous venez de le faire, et que de plus vous êtes persuadé que je le souhaite. Ça ne devrait donc pas vous être trop difficile.

Haret se saisit aussitôt de l’arme, la brandit contre le front de Figueiras, s’adossa à sa chaise sans se lever, et tira dans le même mouvement pour ne plus avoir à réfléchir à son geste.

À nouveau le cliquetis du percuteur claqua à vide. L’écho ricocha et se ficha dans son crâne comme un éclat métallique. Il regarda l’arme, hébété, cherchant en panique à calculer ses chances et à mesurer ses malchances. Il y avait plus que de la peur en lui maintenant, il y avait de la colère aussi, une folle colère contre lui-même de n’être même pas capable de tuer ce pauvre imbécile d’infirme qui n’attendait que ça et qui maintenant allait reprendre son tour.

– C’est un six-coups, dit Figueiras qui tendait la main pour réclamer l’arme. Nous avons encore chacun toutes nos chances.

Mais Haret ne lâcha pas le revolver. Il raidit son bras, crispa son poing sur la crosse en bois, et soudain se dressa avec violence, renversant la chaise contre le mur derrière lui, puis tira à nouveau sur Figueiras. Une fois, deux fois, six fois de suite, jusqu’à ce qu’il comprenne avec stupeur que le barillet avait fait plus d’un tour complet. La terreur le figea dans son geste assassin. Tout bouillonnait dans sa tête qui s’embrouillait de pensées insensées. Il tituba, se retint à la table, fixa à nouveau l’arme dans sa main, puis Figueiras qui le regardait avec jouissance s’effondrer en lui-même, imploser de hargne et de fureur, comme un homme qui vient de réaliser à quel point tout a été détruit en lui par sa propre faute.

– C’est donc bien ainsi que vous êtes ! murmura l’ancien inspecteur en le voyant trébucher dans la chaise pour s’adosser au mur. Encore et toujours à sauver votre misérable vie. Mais vous n’y parviendrez pas, Monsieur l’écrivain. Pas cette fois…

Il prit le revolver des mains de Haret qui ne lui résista pas, déboîta le barillet, et cabra l’arme pour montrer qu’elle était vide. Puis il glissa son pouce dans la poche de sa veste et en sortit la balle qu’il avait escamotée un peu plus tôt en faisant mine de la charger. Il la montra à Haret, la fit disparaître et réapparaître plusieurs fois entre ses doigts, puis l’introduisit dans une des chambres du barillet qu’il remboîta aussitôt d’un geste sec. Sans quitter Haret des yeux, il se leva avec difficulté pour lui faire face.

– Je vais vous tuer, Monsieur l’écrivain, parce que vous ne méritez plus vraiment de vivre à présent. Martinho trouvera votre corps demain matin, le livre à côté de vous, et en lisant la dédicace il comprendra. Je vais vous abattre comme vous avez abattu Everaldo, et nous aurons enfin écrit la fin de cette misérable histoire. Mais auparavant, pour que vous compreniez bien à quel point vous le méritez, vous allez vous asseoir à cette table et nous faire la lecture à haute voix de ce que vous avez pompeusement appelé Un roman brésilien. Nous avons toute la nuit pour cela, prenez votre temps, tout votre temps, car vous ne mourrez qu’à la fin. Lisez sans vous arrêter. Buvez si vous avez la bouche sèche mais lisez, sinon je vous tue.

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