Mato Grosso

Manook Ian · Chapitre 30 sur 33

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Bar Internacional, Cuiabá - Octobre 1976

Bar Internacional, Cuiabá

 

Octobre 1976

 

– Il doit être quelque part à enquêter pour un article, lâche Santana.

– Je pensais qu’il s’était retiré chez moi pour écrire ? s’étonne Sebastião.

– Notre ami dit qu’il ne l’y a pas vu, répond l’inspecteur en me regardant.

C’est le soir de mon retour de Cáceres, à la terrasse du Bar Internacional. Angèle est là, surprise de me revoir. Un peu inquiète aussi de l’absence d’Everaldo.

– Tu es allé là-bas ? s’inquiète-t-elle.

– Je suis tombé sur notre ami à Cáceres, répond Santana à ma place. Un homme s’est fait tuer et j’y suis allé pour l’enquête. Un collecteur de dettes abattu par un pauvre gosse de six ans à peine. D’ailleurs notre ami avait voyagé la veille avec la future victime. Nous avons déjeuné ensemble et nous sommes revenus dans l’avion de Sebastião.

– Qu’est-ce que tu allais faire là-bas ? insiste Angèle.

– Sebastião m’avait invité à y passer à l’occasion. Rien de particulier ne me retenait à Cuiabá, dis-je en la fixant droit dans les yeux. J’ai eu envie d’aller voir.

– Et il n’y était pas ?

– Everaldo ? Non, il n’y était pas. J’ai pensé qu’il était parti pêcher ou chasser et j’ai attendu. Comme il ne venait pas, j’ai passé la nuit là-bas et j’en suis reparti au petit matin.

– Mais il m’a dit qu’il y serait, répond Angèle, soucieuse. Il voulait écrire. Il y avait des affaires à lui ?

– Non. Il n’y avait rien.

– Comment avez-vous fait pour revenir ? s’enquiert Sebastião.

– J’ai pris la barque qui était amarrée au ponton et je me suis débrouillé dans les méandres des arroyos et du fleuve. J’ai bien failli me perdre.

– Mais si la barque était là-bas, lui aussi devait y être alors.

Je suis pris de court. Je cherche une bonne réponse. Je répète en bredouillant :

– J’ai pensé qu’il était parti chasser…

– Seul ?

– Qu’est-ce que j’en sais ! Peut-être était-il avec quelqu’un, un guide, quelqu’un de chez vous ! J’ai attendu toute la nuit, personne n’est venu.

– Mais s’il est revenu après votre départ, comment ferait-il à présent pour nous rejoindre, sans barque ?

À nouveau je ne sais quoi répondre. C’est Santana qui me sauve la mise en même temps qu’il me tétanise.

– J’ai envoyé deux hommes au cas où. On m’a informé qu’ils n’avaient trouvé personne.

– Mais la barque…

– Qui sait ? Un péon, un braconnier, un garimpeiro. Ou quelqu’un venu chercher le Senhor da Souza. Peut-être avait-il un rendez-vous dans la forêt…

– Oui mais la barque ! coupe à nouveau Angèle, inquiète.

– C’est sûrement la barque de la fazenda, celle que nous laissons toujours là-bas, explique alors Sebastião, le regard plongé dans celui de Santana. Soit le Senhor da Souza n’est jamais allé à la fazenda, soit il y est allé et en est reparti avec sa propre barque.

– Vous savez, intervient Santana pour appuyer le revirement de Sebastião, des journalistes de la côte venus s’encanailler chez nous autres, les sauvages de l’intérieur, j’en ai connu beaucoup. Le confort leur manque soudain, leur patron annule leur note de frais, ou pire encore une fiancée les rappelle à l’ordre. Je ne veux surtout pas vous offenser, Senhora Angèle, mais les hommes d’ici ont une notion très relative de la fidélité.

Aussitôt les larmes montent aux jolis yeux clairs d’Angèle et pour la première fois je prends conscience que l’homme que j’ai tué va manquer à quelqu’un.

– Vous êtes souffrante ? demande soudain Sebastião comme s’il voulait changer de conversation.

– Non, répond-elle en essuyant vivement ses larmes comme une enfant surprise. C’est l’inquiétude. Ou la déception, je suppose.

– Je ne parle pas de vos larmes, que je comprends parfaitement par ailleurs, reprend Sebastião, trop poli. Mais on vous a aperçue chez le médecin de la Rua da Selva avant-hier…

– Mon Dieu, mais quel pays de cancans, quel village à ragots ! s’exaspère aussitôt Angèle. Rien qui vous regarde, Sebastião, reprend-elle avec humeur. Ni vous ni personne, d’ailleurs. Laissez-moi tranquille !

Et elle se lève en quittant la terrasse du Bar Internacional sans que personne cherche à la retenir.

Santana se tourne vers moi et fait mine de s’étonner :

– Vous ne la raccompagnez pas ?

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