Mato Grosso
Fazenda São Jorge, Pantanal - Avril 1976
Fazenda São Jorge, Pantanal
Avril 1976
– La São Jorge ! dit Esterlito, désignant du doigt, loin au sud au-delà de l’eau, le corps bas des bâtiments.
Une longue construction perpendiculaire à ce qu’on devine être un bras du fleuve dans les terres inondées. Une fazenda aux allures de petit avant-poste officiel, surmonté d’un château d’eau, d’un pylône pour une antenne radio, et d’un haut mât au sommet duquel le drapeau du Brésil pend sans mouvement. Un large perron, deux grandes portes symétriques, et des fenêtres profondes qui gardent l’ombre et le frais. En face, mais loin du fleuve, un vaste hangar ouvert à tous les horizons et dont la toiture en tôle ondule sous la chaleur. Il borde une courte piste d’atterrissage en herbe rase en travers d’un pré d’herbes folles. Face au hangar, deux entrepôts cossus et bien clos. Une dizaine de petites maisons de terre ocre alignées le long du fleuve, pour les péons et leurs familles, ferment le dernier côté de la fazenda.
– Encore une terre d’Indiens ! conclut Esterlito.
Je pense à un fort du Nouveau-Mexique ou de Californie à l’époque des Espagnols. Une garnison viendrait nous y présenter les armes sabre au clair que je n’en serais pas surpris. Comme un éclaireur indien, Esterlito observe les lieux encore distants d’un bon kilomètre.
– Tout le monde dort, dit-il en souriant, complice des paresseux, lui qui se lève toujours une heure avant le soleil. Le maître n’est pas là. Le hangar est ouvert et l’avion est parti. Le contremaître aussi. Inspecter les dégâts de l’inondation, probablement.
On ne devine aucune embarcation. Une heure plus tard nous abordons. Comme l’a deviné Esterlito, l’endroit est sec et il fait haler les pirogues de la boue jusque dans les herbes, puis va demander l’aide des péons pour décharger le matériel et revient accompagné de la dona de la fazenda, trop heureuse de recevoir deux visiteurs étrangers, français de surcroît. Quelques hommes, sous les ordres de la maîtresse femme qu’ils craignent, s’occupent des bagages et Esterlito porte notre chasse du jour aux cuisines où il se découvre un cousin. Puis nos péons se joignent à ceux de la dona, qui se retire dans ses appartements, et quelqu’un nous guide jusqu’à une des petites maisons de terre face au fleuve, au cas où l’envie nous prendrait de vouloir nous y reposer.
Il est deux heures. La pleine chaleur. À perte de vue l’horizon plat ondule à la verticale, comme si le ciel devait tout évaporer de cette eau débordée. Invisible dans l’immensité des roseaux immobiles, sous l’étendue continue des tapis de jacinthes, dans les flaques pleines de nuages pommelés, l’eau vibre et transpire à travers les éléments.
Le paysage est désert. Les hommes dorment. Les animaux aussi. Seuls deux grands échassiers, à l’ombre d’un parasolier moussu, fouillent la vase des marigots. Deux tuyuyu, marabouts du marais, plus grands que des hommes. Deux oiseaux incongrus, précautionneux, trop élégants dans leur robe blanche ourlée de noir. La gorge enflée d’un goitre de velours rouge qui tremble à chaque poisson pris qu’ils avalent en éraflant le ciel de leur long bec. Ils fouillent la vase, et quelque part dans ces terres, dans un arbre mort aux branches dénudées, ils ont leur énorme nid de branches.
– Regarde comme ils sont lourds, dit Esterlito qui ne dort pas.
Accroupi près de l’eau, il m’observe avec fierté admirer les grands oiseaux de son pays. Puis il se lève, bat l’air de ses bras, et court vers eux. Les oiseaux se figent dans leur mouvement, surpris, et restent à le regarder, hautains, comme un couple de vieux Anglais dérangés. Il s’en rapproche alors, pataugeant dans l’eau qu’il éclabousse des deux mains vers les oiseaux. Un des tuyuyu l’observe, interloqué, offusqué de tant d’inconvenance, puis déploie ses ailes à moitié, économe de ses efforts. Comme Esterlito insiste, il se tourne vers l’horizon et se résigne à courir dans l’eau à longues enjambées paresseuses, articulant ses pattes à l’envers haut au-dessus de l’eau qui s’auréole à chaque pas, comme s’il cherchait plus à s’éloigner qu’à s’envoler. Si l’homme s’arrêtait, l’oiseau s’arrêterait aussi, trop content d’éviter la fatigue d’un envol. Mais Esterlito le poursuit toujours et le lourd échassier finit par gagner en vitesse pour déployer finalement toute l’envergure de ses ailes, et brasser l’air brûlant pour s’aider à courir. Peu à peu, son corps tendu en avant par son long cou pesant, chaque enjambée le pousse vers un déséquilibre pataud, avant que le battement de ses ailes donne enfin l’ampleur nécessaire à son envol. Sa course s’allonge, plus souple, en longs bonds espacés d’abord, puis il se risque à relever une patte, prend un dernier élan à cloche-pied, manque de s’étaler comme un coureur qui trébuche, et se tire enfin au ras de l’eau. Alors il se redessine, prend de la hauteur et de la vitesse, et soudain il est là-haut et devient beau, noir et rouge dans le ciel bleu.
– Tu as vu ? s’extasie Esterlito qui revient tout essoufflé.
J’ai vu. J’ai vu l’oiseau s’envoler, lourd et rebondi comme, plus tard, les vieux DC3 magiques qui m’emporteront vers Santa Cruz quand Santana m’aura expulsé. J’ai suivi la longue boucle de l’oiseau contre le ciel loin au-dessus des champs inondés. Je l’ai regardé revenir pour prendre le vent et se poser à nouveau juste un peu plus loin dans le marigot. Et, traversant la lumière aveuglante d’un nuage boursouflé de soleil, je l’ai vu masquer une seconde l’avion qui s’approche.
Quelques instants plus tard, sur la piste d’où s’est envolée une nuée d’oiseaux gris perlé qui se cachaient dans les herbes, Angèle est là qui descend du coucou de Zé Maria. Accompagnée de l’inspecteur Santana.
Il faut ce jour-là qu’il fasse trop chaud pour que Paul résiste à la sieste. Il faut que le maître soit absent et la fazenda plongée dans une douce somnolence. Il faut qu’Angèle soit là, sa jupe imprimée enflée par le vent brûlant de l’hélice, pour que devant le grand hangar je ne puisse résister au désir immédiat de l’aimer. Et pendant qu’Esterlito accueille le pilote, pendant que l’inspecteur Santana entre présenter ses hommages à la dona de la fazenda, pendant que les péons viennent décharger l’avion de Zé Maria qui les regarde sans les aider, je prends Angèle par la main et l’emmène vers le fleuve.
– Vous avez fait bon voyage ?
– Oui, dit-elle en souriant de ma question convenue. C’est magnifique de là-haut.
– Vous avez déjà vu des tuyuyu ?
Je la guide jusque dans un des cabanons pour observer les grands oiseaux sans les effrayer. Et dans la chaleur étouffante, comme elle regarde à travers la fenêtre les tuyuyu dans le marécage, alors qu’elle vient à peine d’arriver, je la retiens contre moi par les hanches, son dos contre mon corps tendu, et je lui raconte mon rêve du Campo do Limão, celui dans lequel je la prenais dans le désordre des chaises basculées de la salle de projection du Serviço cinematográfico. Elle sourit, un peu surprise, puis se tait et me laisse dire, s’appuie un peu plus contre moi, se laisse aller, et bientôt, sur l’image immobile des oiseaux dans l’eau, je devine sur la vitre le reflet de son visage aux yeux clos qui sourit aux anges. Elle soupire et se refuse dans un murmure, mais me retient aussitôt, s’abandonne comme on tombe, et se reprend à moi. Non… Mais son corps pèse contre mon ventre. Le sol est de terre battue et la pièce sent le bois des outils, le manioc dans les sacs, les rouleaux de vieux tabac, le cuir musqué des harnais. Non… Des étriers suspendus tintinnabulent contre la lame d’une faux, la terre crisse comme un tissu froissé sous nos pieds qui trébuchent, sa robe qui sent bon le coton propre se déboutonne et m’enivre. Et dessous, sa peau salée de sueur et son parfum de France aussi. Non ! Elle se retourne alors avec violence et c’est elle qui prend ma bouche dans la sienne et nous tombons dans les sacs de farine qui se tasse, mate et sourde. Elle a dans sa chute une maladresse un peu obscène qui m’affole aussitôt. Elle a ce petit cri plaintif et suppliant à la fois, à peine retenu, vite étouffé par ma bouche. Puis le désordre de ses vêtements ajoute à la confusion de mes sentiments et c’est la violence de l’amour qui nous laisse, après, longtemps, écouter son cœur battre et revenir à elle. Puis elle se rhabille devant moi sans me quitter des yeux.
Quand nous sortons du cabanon, je remarque aussitôt que quelque chose a changé, au loin, dans la cour de la fazenda. Les zingadores de l’expédition se sont regroupés à l’écart dans la cour. Limirio et Otávio se tiennent sur les marches de la maison principale et regardent Santana, au centre de la cour, qui parle avec Paul. Je m’approche d’eux.
– Restez à l’écart de ça, s’il vous plaît, dit l’inspecteur avant même que je parle.
– Que se passe-t-il ?
– Rien de grave, répond Paul, c’est à cause de Jaime.
– Quoi, Jaime ?
– Restez en dehors de ça ! répète Santana. Et reculez à dix mètres !
– Écoutez, je veux juste…
– Vous voulez que je vous arrête, vous aussi ?
La réponse de Santana m’étourdit. À mes côtés, Angèle pâlit.
– Vous arrêtez Paul, mais pourquoi ?
Santana m’ignore. Son doigt pointe juste l’endroit jusqu’où il veut que je recule, et c’est à Angèle seule qu’il s’adresse.
– Votre ami a tiré sur l’avion de Jaime et celui-ci a porté plainte dès son atterrissage. On a trouvé une balle fichée dans la carlingue, c’est grave. Elle aurait pu blesser ou tuer Jaime, ou provoquer un crash de l’appareil. Un juge pourrait y voir une tentative d’homicide.
– Mais Jaime a failli nous tuer, dis-je, il a largué sur nous ce qu’il devait déposer. Tout a été filmé. Il y a des preuves.
– Écoutez, Senhora Angèle, continue Santana sans me répondre, Paul est étranger, il porte une arme sans autorisation, et il a tiré sur un fonctionnaire de l’État qui pilotait un avion affrété par le gouvernement du Mato Grosso. Je suis obligé de l’entendre pour l’enquête.
– Tout le monde porte une arme ici, Santana, qu’est-ce que c’est que cette mascarade !
– Je vous recommande de surveiller votre langage, Senhor. C’est à moi de décider qui peut porter une arme ici, et la première condition est d’être brésilien. Paul ne l’est pas, et vous non plus, je vous le rappelle. Et je vous le répète, il a tiré sur un citoyen brésilien.
– Il a vraiment fait ça ? demande Angèle, incrédule.
– Oui il l’a fait, mais…, dis-je sans que Santana m’écoute.
– Senhora, je suis de votre côté, faites-moi l’honneur de me croire. Faites-moi confiance. Je vais faire mon possible pour arranger les choses. Je vais saisir les films de l’expédition et les faire développer, et s’ils présentent des circonstances atténuantes pour le Senhor Paul, j’en tiendrai compte. Mais je suis obligé de le ramener à Cuiabá pour l’interrogatoire et les formalités.
– Vous l’arrêtez alors ?
– Disons que je l’emmène pour l’interroger. D’ailleurs je vais vous demander une faveur, si vous le voulez bien. Comme je dois ramener Paul à Cuiabá, ainsi que Limirio comme témoin en sa faveur, il n’y aura pas assez de place pour vous dans l’avion. Pouvez-vous attendre ici jusqu’à demain matin ? Je vous envoie un avion dès la première heure.
Et sans laisser à Angèle le temps de répondre, Santana se tourne vers moi.
– Je compte sur vous pour prendre soin de la Senhora Angèle. Assurez-vous qu’elle ne manque de rien et rassurez-la. En serez-vous capable ?
Je suis sidéré par ce ton. Il est sans équivoque sur ce que ce flic sait déjà de ma relation avec Angèle.
– À la bonne heure ! dit-il sans attendre ma réponse, en prenant Paul par le bras pour l’entraîner à l’intérieur de la fazenda sous le regard fuyant des péons, et celui consterné d’Esterlito.
Deux heures plus tard Santana repart en emmenant Paul dont le regard est noir de tristesse. Esterlito nous accompagne jusqu’à l’avion, Angèle et moi, pour suivre mon ami qui ne répond pas à mes encouragements. Et nous regardons l’engin rouler jusqu’au bout du pré. Zé Maria le lance comme on fait prendre son galop à un cheval. Je pense à Paul, bien sûr, et en même temps je me demande si les avions qui s’élancent écrasent par mégarde des serpents paresseux dans l’herbe de la piste. Et je m’en veux de cette pensée stupide.
La carlingue ondule sous la chaleur, et de l’herbe surgit un émeu surpris qui court, affolé, à côté de l’engin. Tout le monde rit. Angèle et moi aussi, à contrecœur. Puis l’avion disparaît et nous remontons vers la fazenda. En chemin nos mains se frôlent à nouveau. La dona de la fazenda nous fait alors servir un jus de cajou glacé à l’intérieur. Dehors, les péons aiguisent leurs coutelas à une pierre au milieu du jardin. L’éternité reprend possession du Pantanal immobile. Jusqu’à la nuit.
C’est une des seules nuits presque complètes que je passerai allongé contre le corps d’Angèle. Elle se donne d’abord sans retenue à nouveau. Elle ose ce qu’elle n’a pas demandé ou ce qu’elle a hésité à prendre dans le cabanon, donne plus que ce que je ne pouvais espérer, puis me rejette, épuisé, mouillé d’amour et de sueur, sur les draps trempés. Et quand elle s’endort, je pense à Paul entre les mains de Santana. Avant de me glisser contre le dos encore moite d’Angèle pour la reprendre dans son sommeil.
La mesure du temps avec Angèle se délite. Seule la passion lui sert de diapason. Et c’est de cette passion-là que je veux encore et encore. Rien d’autre. Juste l’instant de son abandon. De son corps pris et tenu. J’aurais dû la surprendre et la reprendre encore sans la laisser se rhabiller dans le cabanon. Jamais je n’aurais dû abandonner le désir avant elle. C’est déjà mon regret. J’aurais dû la laisser exsangue et échevelée, nue sur le sol souillé de nos excès. Je ne veux plus rien d’autre d’elle maintenant que l’instant où elle m’abandonne son corps. Je la veux nue partout, prise et défaite, à bout de souffle. Que ça et rien d’autre, mais ça à chaque fois. Toujours.
Quand je me réveille, tard, Angèle a déjà quitté la chambre et j’entends l’avion qui approche. Je saute du lit en passant mes vêtements, et sors pieds nus au moment où il glisse hors du ciel jusque dans la prairie pour se poser sans déranger les tuyuyu. Le moteur expire, la carlingue brille, et Santana est là. Et avec lui Paul et Limirio qui descendent à leur tour et viennent rejoindre la fazenda, tête basse. Pas Santana qui, de loin, invite Angèle à le rejoindre et l’aide à monter à bord. Je serre dans mes bras Paul, qui se laisse faire sans me rendre l’accolade. Et par-dessus son épaule, je vois l’avion qui court déjà dans les herbes pour aussitôt se perdre à l’horizon.
Et voilà. Angèle a disparu et rien n’a changé. Les corps blancs des bâtiments, le parasolier moussu, les champs inondés qui ondulent. La vie comme avant, avec juste mon corps fatigué d’elle et Paul dans mes bras.
Voilà ce que j’aurais dû comprendre ce jour-là. Que le temps, dans ce pays, n’existe pas. Que seul vaut le présent, celui qu’on ne peut ni prévoir ni refuser. Un présent décomposé d’absences et d’éternités et qui ne se conjugue qu’à d’étranges personnes, étrangers égarés qui le regardent ne pas bouger. Il n’y a pas d’après, comme dit une chanson, dans ce pays-là. Que d’autres présents nouveaux qui fleurissent dispersés, éclatent et disparaissent, sans jamais avoir eu le temps de se faner. Il y a eu le bivouac, il y a eu Angèle prise et aimée, il y a la fin d’après-midi à la Fazenda São Jorge et la nuit qui la prolonge. Et Angèle qui repart aussitôt pour Cuiabá.
Paul se défait de mon embrassade et rentre à l’ombre de la fazenda. Je m’allonge alors sous tout le ciel inondé, à même l’herbe, sans prudence. C’est toute cette beauté dissolue qui va me rendre fou. Tous ces horizons qui dérivent. Pour l’instant le Pantanal m’enivre. Il porte en lui tout l’espace de mes voyages et le goût nouveau d’Angèle. Et je ne comprends pas qu’en fait lui comme elle m’ensorcellent.
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