Mato Grosso
Rua Barão de Melgaço, Cuiabá - Mars 1976
Rua Barão de Melgaço, Cuiabá
Mars 1976
Un drôle d’arbre, le flamboyant. Tout ceint de fleurs, un peu comme une aubépine, il ressemble à une couronne. Peut-être pour ses rameaux de petites feuilles serrées, maculées de fleurs rouge sang. Une couronne de Christ blessé.
C’est un acacia, et comme pour moi l’acacia n’a jamais été qu’un épineux, je pense à une couronne d’épines. Son tronc n’est pas aussi tors que celui de l’olivier, mais sous le soleil du Brésil, il garde ce quelque chose de sec et noueux qui me rappelle les sarments de vigne, les vieillards de garrigue, ou les boiadeiros du Pantanal. De ceux avec qui, dans quelques semaines, je partagerai des bivouacs sur les rives du São Lourenço avant que l’inspecteur Santana ne me mette au secret dans une caserne.
Accroupis à l’avant d’une pirogue silencieuse, ces péons m’apprendront combien le boa est vulnérable quand il somnole au soleil. Mais pas de sucuri, comme on appelle ici l’anaconda, dans les feuillages mouchetés d’ombre et de sang du flamboyant. Le reptile préfère à son écorce rugueuse, chiche d’ombre et de fraîcheur, les profondeurs de la mangueira. Ah, en voilà un bel arbre pour le boa ! Un arbre femelle, maternel, avec toutes ses voluptueuses rondeurs et son ventre abrité, ouvert jusqu’au cœur du feuillage que pénètre un tronc robuste. Un arbre enfanté. Dans le jardin de la maison d’Angèle, mitoyen de la prison, ses fruits abondent et pendent au bout de leurs verges, juteux et rosés, et pulpeux quand ils tombent et s’écrasent dans le bourdonnement gourmand des abeilles. Le flamboyant, lui, ne produit jamais rien de beau, que de longues cosses dures comme des fourreaux de cuir desséché. Flambeur et inutile, il jalonne les chemins jusqu’aux frontières de Bolivie où des Indiens nonchalants, blancs dans l’ombre blanche de leurs maisons, se demandent encore quel envahisseur prétentieux eut l’idée de planter là ces torches végétales qui ajoutent à la fournaise du soleil. Car il n’en finit pas de fleurir, cet arbre pénitent. Qu’une feuille tombe et une autre fleur s’enflamme aussitôt, et elle brûle encore qu’une nouvelle feuille verdoie déjà pour rafraîchir l’incendie.
À la terrasse du Bar Internacional où je prends vite mes habitudes, en haut de l’Avenida Presidente Vargas, je m’étonne de ce que mars touche à sa fin et que les flamboyants fleurissent encore. Ma chaise adossée à l’écorce grise du tronc, il me suffit de lever la tête pour voir le ciel d’un bleu sans tache écorché de grappes rougeoyantes, et suivre des yeux l’interminable tournoiement horizontal des petites lames qui tombent et viennent se poser sur la mousse aérée de nos bières. L’automne, même à l’envers, n’existe pas dans cette région du Brésil, et si le flamboyant perd ses feuilles, elles se détachent encore vertes et ne semblent jaunir que le temps de leur chute. Petites et longues, alignées de chaque côté de leur tige, comme l’arête peinte d’un long poisson, elles tombent et je les regarde comme je regardais, enfant, tournoyer les graines des platanes dans la cour de l’école. Ou quelque part du côté du Rhône, en colonie de vacances.
Et me voilà plongé, Avenida Presidente Vargas, à Cuiabá, Mato Grosso, par un bel après-midi de mars, dans la contemplation nostalgique de la chute des feuilles de flamboyants, qui se posent en apesanteur sur les cheveux gominés de Sebastião que je n’écoute plus et qui ne m’a pas encore dénoncé à la police fédérale, ou bien sur la mousse fraîche d’une bière à la table d’à côté, d’où me surveille déjà l’inspecteur Santana.
L’Internacional est le bar où se retrouvent, pour se montrer, ceux qui se veulent les notables de la ville. C’est là que se nouent et se dénouent les secrets et les rumeurs. Qu’on invite les voyageurs pour mieux les avoir sous les yeux et leur faire dire en devisant d’où ils viennent et où ils vont, en payant leur bière pour les pousser à raconter ce qu’ils font. Chaque jour à midi, puis encore dans l’après-midi jusqu’à la fraîche, ceux qui font la vie locale s’y retrouvent. Et de toute la terrasse, la meilleure table est celle réservée à Sebastião Ortiz et Antônio Peixoto, qui semblent posséder toute la ville à eux deux, et à l’inspecteur Santana, de la Polícia Federal, qui ne les quitte pas. Dès le premier jour où je m’y arrête, pour la fraîcheur d’une bière à l’ombre des flamboyants, ils payent ma consommation et m’invitent à rejoindre leur table qui deviendra la mienne. Jusqu’à ce qu’ils décident de ma perte…
Par un de ces contrastes qui font la rêverie vagabonde, je repense à la mangueira. Parce que dans la lumière des flamboyants, l’idée d’une pénombre secrète sous les lourds ramages m’y invite. Ah, la mangueira ! Un monde clos qui nous reçoit sous ses jupes végétales, chaque branche maîtresse refermant sur nous ses invitations généreuses. Là-haut se trouve la fraîcheur, roulent les rondeurs d’un feuillage mystérieux qui s’entrouvre soudain à d’autres profondeurs, nous prend dans le détour d’une courbe, et nous guide à travers un apaisant labyrinthe en haut duquel ne peut qu’attendre, l’écaille fraîche et luisante, un de ces boas légendaires que les gens du pays appellent le mapinguari et qu’ils grandissent d’un corps de vingt mètres.
Entrer sous la mangueira, c’est pénétrer un ventre de femme. Y dormir, c’est l’aimer. Voilà pourquoi, sans doute, je pense au corps d’Angèle quand aujourd’hui encore je passe sous un manguier. Parce qu’à le savoir noble et géant comme un chêne frisé, un cèdre bleu du Liban ou un orme centenaire fier et droit près de sa rivière, un académicien obsédé, dans un élan d’impuissance, a pu écrire de l’arbre, à la lettre M de son dictionnaire : « Manguier (n. m.) : Bot. Espèce de Mangifera, qui donne la mangue. » Mais s’il avait pris la peine, ce prélat des lettres amidonnées, de s’y endormir, sous le manguier, et qu’il ait eu dans le sang assez de jeunesse et d’insolence pour qu’un désir simple lui monte au ventre, il aurait laissé le caboclo lui apprendre à prononcer a mangueira, au féminin. Et Dieu m’est témoin que s’il se trouvait autant de gens pour porter à leurs lèvres le fruit pulpeux de ses enfantements qu’il ne s’en trouve pour broder leurs glands desséchés à leur bicorne, le monde pourrait s’endormir dans l’éternelle torpeur d’un après-midi brésilien, à Cuiabá.
Quand je retournerai à Rio, l’idée incongrue me viendra que Cuiabá y ressemble un peu. Pourtant, pas de plage sur l’océan ici. Tout juste un petit bout de berge argileuse que le flot épais d’un fleuve couvre et découvre à sa guise. Pas de filles dénudées non plus, dorées au soleil jusqu’à la pointe de leurs seins remodelés, jouant à énerver le regard des hommes qui, plantés jusqu’à la taille dans l’écume des vagues, dos à l’horizon et face à la plage, admirent sans gêne ces corps paradant leur arrogante jeunesse sur le sable d’Ipanema. Sur les plages du Rio Cuiabá en revanche, ce sont les camions que l’on regarde, dans la lumière des fins d’après-midi.
Un homme, la main sur le pare-chocs, précède l’engin pour s’assurer du fond, et les camions ressemblent alors à des chevaux dociles et prudents qu’on mène à la rivière pour les rafraîchir et les laver. Dans la brise légère de ces heures privilégiées, le museau chromé dans les remous, ils se laissent éclabousser par leur chauffeur qui les aime et les caresse avec soin comme on étrille un poulain. Souvent d’ailleurs, au milieu d’eux, des gamins conduisent aussi de vrais chevaux pour qui ils ont les mêmes gestes amoureux où pointe toujours un peu de crainte respectueuse. Et plutôt que les voiliers inclinés de la baie de Rio, ce sont de fines pirogues indigènes qui glissent, longues sur les eaux lisses, soudain auréolées d’un filet ruisselant qui scintille dans le soir et retombe en silence dans les eaux frémissantes. Quelques enfants effrontés sautent d’une pierre à l’autre, pendant que leurs aînés se poursuivent autour d’une pile en bois du vieux pont et plongent en riant pour ne pas être rattrapés, le remous en contre-jour qui les dérive les forçant à nager avec vigueur pour remonter le courant. Un soir où j’emmènerai Angèle sur les bords du fleuve pour marquer d’un instant calme une éphémère réconciliation, je resterai longtemps à ses côtés à écouter en silence la joie de leur innocence, les larmes aux yeux…
Le pont qui enjambe avec prudence l’eau imprévisible. Le balancement des palmiers dans le ciel enflammé. Le petit fort qui retient la ville à l’écart. La plage de limon au pied des murs, où s’échouent barques et pirogues. Le chemin qui court le long du fleuve, comme un chien joueur poursuit de côté un cheval de labeur au pas régulier, soudain bondit de côté et s’en écarte, taquin, loin dans les herbes folles. Il chante un air de liberté, ce côté du fleuve. C’est par là qu’il s’en va, passé le pont, quand il n’a plus de mauvais tours à jouer. D’ailleurs, même au pire des inondations, c’est toujours à l’amont qu’on en veut de déverser ses torrents boueux sur la ville. Jamais à l’aval de ne pas savoir les éponger. Ce côté-ci, c’est l’espoir lumineux qui s’ouvre sur le Pantanal. La décrue viendra de lui quand bien même, six mois après les flots terribles, il se montrera toujours incapable d’en écouler les eaux retenues.
L’amont par contre reste maudit, bien qu’il ne fasse que rendre ce qu’il reçoit des pluies diluviennes du nord. Et puis il vient de la forêt sombre du pays des Indiens. On ne se baigne pas en amont du fleuve !
Pourtant si, on s’y baigne quand même. Un peu plus haut sous les manguiers, dans le petit Rio Coxipó. Un rio étroit, frais et sombre, par où sont descendus en tapinois les conquistadors sanguinaires. Encombré de rochers, frangé de sable blanc, il abrite sur ses berges les jardins ombragés des chácaras, ces petites résidences secondaires prétentieuses des fonctionnaires cupides et besogneux de cette ville promise à un nouvel eldorado. Les jeunes gens de Cuiabá y viennent en fin de semaine, au volant de voitures puissantes qu’ils embourbent en s’avançant trop loin dans le sable mouillé. Leurs autoradios hurlent des musiques populaires par les portières grandes ouvertes contre la chaleur qui ondule les tôles. Mais le courant du rio est bien trop fort pour y nager. Angèle joue à se laisser emporter et moi, un peu plus bas, à recevoir dans mes bras son corps mouillé qui s’échoue contre le mien. Un garçon s’est accroupi dans l’eau près de Josette, la fille d’Isabelle, que surveillent ses deux frères. Le dos au courant, les talons dans le sable, ils lient connaissance et se sourient dans le remous qu’ils creusent de leurs corps. De temps en temps le flot les décroche et l’un essaye de retenir l’autre en se frôlant de furtives caresses sous les yeux d’un frère qui se lève soudain. Ils dérivent jusqu’à Angèle et moi et nous plaisantons un peu avant que chaque couple ne s’éloigne de l’autre à nouveau. Tout autour, allongés dans l’eau jusqu’aux yeux, des garçons bruns regardent les filles de loin. Angèle les appelle les « jacarés » : comme les caïmans, seuls leurs yeux voraces dépassent à fleur d’eau…
Quel bel après-midi ! Isabelle sue et tricote, assise sur une chaise de camping à l’ombre du pick-up. Édouard, en short et torse nu, debout les pieds dans l’eau, une cannette contre son ventre rebondi, boit en compagnie d’un ami d’affaires. Josette, dont la peau si blanche rend Isabelle tellement fière, se laisse courtiser par le bel idiot. Assis un peu plus loin, Paul et une jeune fille remuent le sable en parlant de coquillages. Et Angèle, que je frôle sous l’eau qui court, se laisse faire et murmure que nous sommes fous. En fin de journée, Édouard coule à coups de pierres la dernière cannette de bière qui filait en flottant, puis tout le monde rentre content, Angèle et moi à l’arrière de la camionnette découverte, les cheveux au vent sous un soleil ourlé. Quelques instants plus tard les nuages se déchirent et déversent une pluie chaude et ronde. S’abritant de l’orage sous une bâche, Angèle se laisse embrasser. Juste avant la pluie, je tire deux jolies photos que je perdrai un jour mais dont je garde encore le souvenir précis d’un baiser à la Marilyn.
Cuiabá ressemble à Rio, c’est vrai, ou est-ce le souvenir répété d’Angèle et de mes voyages qui lient ces deux villes en une même image ? Angèle aimée ici, attendue et regrettée là-bas, et dont les abandons marquent à coups d’épingles la géographie des lieux dans mon cœur.
Une pièce blanche à l’ombre des volets tirés sur un après-midi qui somnole. J’entre par une porte bleue en haut de deux marches en pierre usées. Dehors, le soleil a brûlé l’herbe sauvage dans les fissures des trottoirs et fondu l’asphalte où le taxi effondré soupire en s’y engluant. Mais juste derrière la porte, c’est un trou d’ombre. Le début d’un frais corridor au sol carrelé, fermé à quelques mètres par une autre porte. Mes yeux me trahissent dans la pénombre. Je trébuche contre des caisses défaites et des équipements de mesure. Sur la gauche, l’entrée du bureau officiel de la Société minière. Au fond, dans le bruit d’un loquet qui glisse, j’ouvre une autre porte et me brûle le visage à une clarté irradiante : le couloir devient un patio à ciel ouvert où le soleil cogne et rebondit contre les murs. Après quelques mètres et trois marches qui remontent du jardin, une dernière porte entrouverte sur la gauche. Je la pousse, une jeune femme surprise me regarde.
La pièce est vide et haute de plafond. Au milieu, une table en formica jaune. Deux pièces de chaque côté et une troisième au-delà de la table – une chambre dont on devine le lit défait. Quatre fauteuils flétris en simili, de travers autour d’un coffre en guise de table basse. Rien au mur qu’une carte du Mato Grosso. Sur un guéridon, contre un mur, une télévision portative. Débranchée.
– Bom dia ?
Ce sont les premiers mots d’Angèle. Je porte un pantalon de coton sur des espadrilles, et une chemise ouverte. Je suis brun et bronzé par mes voyages et elle me croit brésilien.
– Bom dia…
Je réponds en souriant de sa méprise qui me flatte. Elle est vêtue d’un pantalon de toile et d’une chemise à carreaux, bleus tous les deux, comme ses yeux.
Comme je ne dis rien d’autre, son visage s’éclaire d’un sourire étonné mais beau joueur. Je la regarde et je me dis que sa peau doit être douce. Aussitôt, une idée de satin lisse me hérisse le corps d’un court frisson.
– Vôce quer alguma coisa ?
Elle doit se demander ce que je lui veux. Elle est jolie, et le désir que j’ai est immédiat. Pourquoi Paul ne m’a-t-il jamais parlé d’elle ? Je ne sais quoi répondre dans mon portugais bourlingueur. Si au moins je pouvais lui adresser un compliment ! Mais je ne fais que sourire d’un air désolé. Heureusement, Isabelle fait alors son entrée.
Isabelle Chancel entre partout comme on entre en scène pour un succès mérité. D’un petit pas vif et précis, tête haut levée, bras repliés vers le ciel, paumes en l’air. D’un œil rapide elle repère gens et personnes, enfle sa généreuse poitrine et marque un léger temps d’arrêt sur le pas de la porte, pour un salut silencieux qu’elle se charge elle-même d’apprécier façon Castafiore. Puis, comme on va des coulisses à l’avant-scène sous l’ovation, elle vient droit sur son hôte. Debout dans le cadre de la porte ouverte, je m’attends presque à ce qu’elle entonne l’« Air des bijoux ».
– Aïe ma petite comment allez-vous avec toute cette chaleur moi je ne supporte pas c’est l’âge vous savez le docteur l’a dit ah ma petite ce n’est pas à Paris qu’on connaît des chaleurs pareilles non hein vous avez tiré les volets comme vous avez eu raison vous savez il faut se méfier surtout pour les enfants à cause de la déshydratation au fait où sont-ils les chéris mais ils doivent dormir bien sûr sauf le grand qui est à l’école où ai-je la tête il va à Pernalonga je crois une voisine y a sa fille et m’a dit que c’était une très bonne école vous savez…
Soudain elle se tait et ses yeux sont sur moi. Elle me regarde, immobile, la tête sur le côté. Un long silence. Elle met dans ses gestes la ponctuation qui manque à son discours. Mains jointes sur la poitrine à présent, buste incliné, tête légèrement relevée, un sourire complice à ses lèvres pincées et mûries d’un rouge trop vif, quelque chose de coquin au fond de l’œil. Puis de nouveau, sans me quitter des yeux, enlaçant la jeune femme par les épaules et m’invitant de l’autre main à me rapprocher :
– Angèle ma chérie je voudrais vous présenter un compatriote un journaliste que dis-je un journaliste un écrivain un aventurier qui nous arrive tout droit de Paris après plein d’incroyables détours vous allez voir comme il est intelligent comme il est cultivé comme il a de l’esprit c’est autre chose que tous ces macaques et il travaille déjà avec notre petit Paul vous vous rendez compte alors Angèle ma chérie quand je l’ai rencontré je me suis dit voilà un homme pour notre petite Française avec qui elle pourra parler du pays et aller au restaurant vous allez voir vous n’allez pas vous ennuyer il est arrivé dans un camion qui s’est retourné du côté de Rio Verde vous vous rendez compte ma petite Angèle comme il a voyagé et maintenant il me sert de chauffeur n’est-ce pas que vous me servez de chauffeur ?
Je confirme d’un hochement de tête et aussitôt elle décide :
– Bon Angèle ma chérie nous vous laissons nous allons chez le coiffeur je profite de mon chauffeur il est adorable alors à bientôt maintenant que notre petite colonie s’est agrandie !
Angèle se lève et je prends congé. D’un regard amusé je lui fais comprendre que ces présentations ne sont pas les miennes. Puis je sors en plein soleil.
Un quart d’heure plus tard, Isabelle sort à son tour et gesticule un au revoir grandiloquent à Angèle qui reste prudemment dans l’ombre du corridor. Isabelle rit encore de ce qu’elle a dit de moi.
Cet après-midi-là, la ville recompose sa géographie. En plus de la villa des Chancel, en arrière quelque part dans les feuillages de la Rua Joaquim do São João où j’habite pour l’instant, de la place en bas de l’Avenida Presidente Vargas, à deux pas des bureaux de Paul, se dessine maintenant loin sur la droite, perpendiculaire et éloignée, la longue Rua Barão de Melgaço. Avec, quelque part sur la gauche, presque au sortir de la ville, la bâtisse de la Société minière, et dans l’ombre de la maison, silencieuse pour ne pas réveiller les enfants qui dorment, Angèle, désirable, encore tout étonnée de ma visite.
Je ne dois reprendre Isabelle chez son coiffeur que deux heures plus tard. Angèle n’a pas bougé. Assise dans un fauteuil, elle lit une lettre. L’enveloppe a glissé jusque sur le carrelage. Le timbre dit qu’elle vient de France. Tout est calme, silencieux. Dehors le Brésil assoupi fait la sieste à l’ombre des maisons. Les nouvelles sont de son amant peut-être, avec un mot de sa famille et les noms de quelques amis. Elle lit, attentive et troublante dans son application.
– Bonnes nouvelles ?
Elle sursaute, avec ce geste désarmant de chiffonner entre ses poings serrés la lettre contre son cœur.
– Vous m’avez fait peur ! Entrez, entrez… Isabelle n’est pas allée chez le coiffeur ?
– Si, je l’y ai conduite.
– Quelle chance elle a ! Une voiture et un chauffeur !
Un silence passe, pendant lequel je n’ose pas, puis…
– Justement, j’ai la voiture pendant deux heures si vous voulez. Vous avez peut-être envie d’aller quelque part ?
– Vrai ?
– Vrai !
Elle pousse un petit cri de joie et nous sommes partis.
Cette balade est un délice. Angèle, heureuse de flâner et de bavarder, me montre la ville. Ses places ombragées sous les palmiers élancés, chaussés de longs troncs peints à la chaux, les façades colorées des administrations baroques, les kiosques à musique pour les fanfares militaires, une fontaine où l’on donne, paraît-il, des eaux polychromes le dimanche soir. Le palais du gouverneur, trop vite bétonné il y a quelques années dans un style Brasilia et qui s’effrite déjà, face à la cathédrale reconstruite. Les cafés, bariolés. Mieux que les bâtiments et les monuments, Angèle me plonge dans cette douce torpeur qui semble faire de chaque jour un après-midi de congé. Le temps d’un jus de goyave au comptoir d’un bar à fruits, et elle m’arrête. Moi, mon voyage et mes idées, ma fatigue, mes rêves, elle m’en repose d’un rire léger. Je le ressens peu à peu, tandis qu’elle parle de choses et d’autres, de son Montpellier natal à cette Cuiabá en haut du Pantanal, et le désir surgit de la prendre, dans ce bar et dans ce petit cœur de ville au parfum colonial.
Une envie qui me fait lui sourire et recommander des cafezinhos brûlants. Celle de me poser là, profitant de cet accident providentiel pour prendre mon temps avant de chercher à repartir. Cette peur d’avoir à rester là où je ne voulais que passer, la voilà qui se dissout dans la douceur paresseuse d’un abandon qui s’annonce. Le rire d’Angèle, sa présence à mes côtés, à siroter le jus de quelques mangues mûres à l’abri d’un soleil radieux, quelques silences, ses yeux soudain dans les miens. Déjà je décide de rester. Un peu. Quelque temps.
– Vous habitez chez Isabelle ?
– Oui. Je voulais rejoindre Manaus à bord d’un avion militaire, mais tous les réfugiés de l’inondation sont prioritaires. Un policier m’a donné le nom de Paul, qui travaille ici depuis quelques années. J’ai cherché à le rencontrer et je suis tombé sur sa secrétaire, Josette. Paul était absent, à filmer les dégâts de l’inondation. Josette m’a invité à déjeuner chez ses parents. Il semble que sa mère soit décidée à m’adopter.
– Isabelle a l’adoption facile, plaisante Angèle en connaissance de cause. Facile et encombrante. Bientôt elle vous parlera de son enfance en pleurant et cherchera à savoir chaque nuit de votre vie. Il faut la connaître. Je l’adore !
– Et vous, que faites-vous ici, dans le Mato Grosso ?
– Je garde les enfants d’un ami géologue qui travaille ici et que sa femme a quitté.
– Un ami ?
Angèle me regarde, le temps d’un autre sourire d’une franchise sans pudeur.
– Isabelle m’a déjà posé la même question. Un ami, oui. Je ne suis que la nounou de ses gosses.
Je n’en crois rien, mais je m’en fiche. Angèle est là, dans cette ville où je vais rester. Pour elle.
Le lendemain, je prends mon petit déjeuner sous la véranda des Chancel. Isabelle me sert dans de la porcelaine de Sèvres dont elle se souvient très exactement où et quand elle l’a achetée. Paris, en 1951. Elle sait ainsi l’âge de chaque bibelot des étagères et des vitrines surchargées. Seul le sien lui échappe et se perd dans les souvenirs racontés de son enfance.
– Quelle jeunesse. Vous qui écrivez, vous pourriez en faire un livre !
C’est vrai qu’un homme moins égoïste que moi, ou moins tourmenté par la contemplation de sa propre jeunesse, y trouverait matière à écrire.
Isabelle est née corse dans les orangers d’Algérie, ou plutôt elle y a grandi après la mort de sa mère, qui succombe à son enfantement. Des grands-parents aimants et rigoureux l’élèvent. Les vergers éclatants, les maisons blanches en terrasse et les servantes maures tissent ses souvenirs où se prend, dans la monotonie ensoleillée de ses quinze ans, l’amour sage d’un jeune homme gris. Il est fonctionnaire au pénitencier. Pas encore directeur, mais un comptable prometteur. Ils s’aiment comme ceux qui ne savent pas vraiment aimer. En rêve, à la romantique, à la billets doux, à la promenade sous les feuillages. Père, lui, est resté à Paris. Depuis vingt ans. De temps en temps, il revient sur un bateau blanc qui entre dans le port d’Alger sous de lourds panaches de fumée. Le ciel est toujours bleu. Toute son enfance le ciel a été bleu. La mer aussi. Les grands-parents sont contents et le mariage est arrangé. Mais Père n’en veut pas. Le monde s’échauffe et des gens, quelque part, se battent déjà. Pas très loin. Alors Père ramène Isabelle dans Paris occupé.
– À Paris une surprise m’attend dans ma chambre Père habite un bel appartement rue Blanche à deux pas de Pigalle et de la Trinité je découvre le grand escalier de marbre qui monte à l’étage et sa rampe forgée qui s’enroule au milieu et puis le bois celui de la porte d’entrée mais aussi celui des parquets cirés où l’on glisse avec des patins et en poussant la lourde porte de ma chambre je trouve cette brosse…
Elle tire du tiroir d’une coiffeuse en marqueterie tarabiscotée une brosse à cheveux en plastique translucide.
– Sur le dessus-de-lit en satin tout plissé comme une robe de bal je trouve cette brosse avec le peigne, le poudrier et un bâton de rouge à lèvres ce sont les tout premiers plastiques transparents comme du verre j’ai vingt ans et je découvre Paris je découvre aussi mon père flambeur et portant beau avec sa nouvelle compagne et son fils Édouard nous avons une Hispano Suiza et Édouard nous emmène en week-end avec des amis jamais mon père ne nous a privés de rien je deviens mannequin par plaisir je porte des fourrures nous buvons du champagne et je suis belle je vous jure que je suis belle très belle Édouard ne dit rien et je lui préfère les hommes grands et bruns un poète célèbre me courtise un peintre aussi qui me peint nue mais je n’en veux pas trop petits puis en 1955 Père meurt.
Isabelle pleure sans honte. Assise près de moi à l’ombre de la véranda, elle essaye ensuite de se retenir avec élégance. Elle pose sur la table quelques photos aux bords dentelés : en sortant de chez son coiffeur ; à deux pas des Champs-Élysées ; en présentation de collection à Bruxelles ; dans l’Hispano du côté de Houlgate. Et celle-ci, le jour de l’inauguration du premier escalator du Bazar de l’Hôtel de Ville. En 1954, se souvient-elle.
Les photos ressemblent à celles de ma mère avant ma naissance. La silhouette ronde affinée par une jupe fourreau et une courte veste cintrée, et la coiffure relevée haut sur le front qui retombe en boucles sur l’arrière des épaules. Sur la dernière photo, Édouard est près d’elle.
– Mais…
– Oui, dit-elle. J’ai épousé Édouard un peu après la mort de Père il était l’enfant de sa compagne un oncle habitait l’Amérique nous y sommes allés mon Dieu mon petit quitter Paris… !
Pauvre Isabelle. Après l’affaire de la disparition d’Everaldo et l’enquête de la police fédérale, elle n’osera pas me chasser de sa maison et je me souviendrai de ces instants fragiles. Angèle me préviendra : « Tu ne peux pas rester chez les Chancel. » Isabelle a peur, même si elle possède cette étonnante faculté qui ellipse le temps et l’histoire. Comme elle me parle aujourd’hui des petites esclaves maures qui la servaient dans son enfance et dont les frères allaient égorger, par vengeance, nos soldats, comme elle me parle des repas de fête, rue Blanche, dans un Paris occupé et rationné, elle me reparlera un jour, si nous nous revoyons jamais, des délicieux moments passés tous ensemble à Cuiabá. Pour elle, les heures pénibles qui vont me déchirer, la mort, la prison, la petite torture de l’inspecteur Santana, tout cela aura disparu.
La véranda, en contrebas, donne sur une petite cour cimentée, protégée des villas voisines par un mur blanc repeint chaque année. Un refuge fermé par de hauts arbres et percé en son milieu d’un cocotier épanoui et généreux. Un lavoir laisse échapper une eau légère qui chante et coule à même le sol en rafraîchissant l’air. De l’autre côté, dans une petite dépendance, vivent la cuisinière et les deux criadas, les petites bonnes qui me regardent avec une gourmandise insolente quand elles servent le cafezinho ou les sucos.
Le café est fort. Je repose ma serviette, remercie Isabelle pour le repas, et demande la permission de me lever de table.
– Vous allez voir Paul ?
– Oui, il doit filmer aujourd’hui.
– Comment est-il ?
J’ai rencontré Paul deux jours plus tôt, ainsi que Santana me l’avait recommandé : « Un Français habite la ville depuis quelques années, il pourrait vous aider, entre compatriotes… » Mais depuis que je suis arrivé, Paul ne me parle pas. Tout juste s’est-il inquiété de mon nom et de savoir de quelle ville, en France, je viens.
Isabelle se lève. Elle transpire déjà sous sa blouse imprimée et passe de temps en temps un mouchoir blanc dans le sillon rougi de ses seins. Quand elle me connaîtra à peine plus, elle m’avouera que ces chaleurs sont dues à son âge : « Vous savez la ménopause l’âge difficile pour les femmes et ici mon petit avec cette chaleur c’est plus difficile encore ! » Elle m’appelle son « petit » sans que je puisse m’en offusquer. Je n’ai que vingt-cinq ans et elle serre mes mains dans les siennes pour me prendre en confidence et je sens le mouchoir blanc tout humide de la sueur de ses seins sur mes doigts.
– Le pauvre a bien des soucis de gros soucis et vous devriez lui parler vous qui êtes un homme de son âge et de son pays car il est trop seul il ne vient jamais nous voir et nous l’aimons tant pourtant vous savez alors invitez-le vous car ici les hommes n’ont pas d’amis…
OceanofPDF.com