Mato Grosso
Ruas de Baixo, Cuiabá - Juillet 1976
Ruas de Baixo, Cuiabá
Juillet 1976
Je gravis les marches en courant, pousse la porte, et traverse l’ombre du couloir. J’espère surprendre Angèle quelque part, dans sa chambre inondée de soleil. Dans la cuisine fraîche d’un carrelage passé à l’eau. À la table du salon appliquée à son écriture, les seins lourds sous sa blouse – de m’attendre j’espère. Mais il n’y a que lui, debout de dos en contre-jour dans l’embrasure de la porte qui donne sur le jardin, un café fumant à la main. À peine surpris de mon empressement quand il se retourne.
C’est un homme grand à la silhouette sans élégance. Son cou un peu long et tiré en avant lui donne une dégaine de tortue que la lenteur de ses gestes confirme. Il est lourd sans être athlétique, fort sans être gros, assez étroit d’épaules avec un ventre naissant. Il porte une chemise blanche, un pantalon de tergal bleu marine et des mocassins de cuir noirs.
– Qui êtes-vous ?
– Bonjour, répond-il aimablement, je suis Everaldo da Souza. Vous devez être l’ami français d’Angèle, n’est-ce pas ? C’est vous qui habitez chez les Chancel ?
Son ton, ses gestes, sa courtoisie me clouent sur place. Cet inconnu se comporte comme s’il était chez lui, à prendre son petit café du matin dans la maison d’Angèle. Soudain au fond de la pièce, par la porte entrebâillée de la chambre, je devine le matelas jeté à même le sol et les draps défaits.
– Où est Angèle ?
Ma question fuse comme une peur panique.
– Partie en ville, faire quelques courses je suppose.
Il « suppose » ! Un sentiment mauvais me serre le ventre. Je ne le regarde plus. Je fixe les draps souillés et le désordre de la chambre. Ça ne peut pas être ça ! Cet homme n’a pas pu me prendre Angèle comme ça, pendant que j’étais là-bas. Cet homme ne peut pas exister ! Il n’existait pas quand je suis parti !
Everaldo, un instant surpris de ma stupeur, se reprend.
– Excusez-moi, je peux vous offrir un café peut-être ? demande-t-il avec politesse.
Sans attendre ma réponse, il se dirige vers la cuisine et comme il me tourne le dos, je remarque qu’un pan de sa chemise dépasse de son pantalon. Un jet de bile me brûle la gorge. Cet homme qui se veut chez lui chez Angèle, au petit matin, pousse l’audace jusqu’à être mal rhabillé. Après l’avoir furieusement baisée sur le matelas jeté à même le sol peut-être, il ose me proposer un café ! Vingt jours plus tôt Angèle me cédait encore dans cette même chambre, sur ce même matelas, et maintenant voilà que cet homme me nargue, fatigué et tranquillement heureux de l’avoir pénétrée ! Je ne peux pas croire qu’elle ait pu offrir son sexe à cet homme-là que je ne connais même pas…
– Je pense qu’Angèle doit cacher son café quelque part par là, dit Everaldo en ouvrant un placard. Il faut m’excuser, je ne suis pas encore très familier avec la maison.
« Pas encore » ! Mon cœur dérape. Alors ce n’est pas qu’un brusque abandon, ce n’est pas qu’une aventure de passade, une simple baisade. C’est déjà un autre petit matin, un autre réveil nu au côté d’Angèle. Peut-être ont-ils déjà fait l’amour par habitude ce matin même. Peut-être l’a-t-il regardée se lever nue sans honte devant lui. Peut-être l’a-t-il même attirée contre lui en chahutant pour essayer de recommencer, avant qu’elle ne lui échappe en riant. Peut-être l’a-t-il suivie sous la douche pour la reprendre par surprise, glissante de mousse et de savon sous l’eau bouillante qui les suffoquait !
Merde, qu’est-ce que ce type a de plus que moi qui aurait poussé Angèle à ne même pas m’attendre ? Je le regarde farfouiller dans les placards. Il n’est ni plus fort ni plus beau. Il n’a l’air de rien, ce type. Est-ce que sa verge est plus grosse ? Est-ce qu’il la fait plus rire que moi ? Est-ce qu’il ose des choses que je n’ai pas osées ? Est-ce qu’il la sodomise ? Est-ce que j’aurais dû la sodomiser ? Est-ce qu’il la violente ? Est-ce qu’il la force et qu’Angèle aime ça ?
– Isabelle m’a dit que vous écriviez. Est-ce la raison de votre présence ici ?
Everaldo me fait face. Il me tend un café brûlant et me sort de ma muette fureur. Son ton est ferme et direct. Celui d’un homme qui conduit l’entretien.
– Pardon ?
– Vous êtes journaliste, n’est-ce pas ? Pour quel journal d’ailleurs ?
– Indépendant, dis-je trop vite pour qu’il ne devine pas ma gêne.
– Ah, indépendant ! C’est bien. C’est très bien ! Je suis journaliste aussi, au Folha de São Paulo. C’est un grand quotidien d’investigation malgré la censure. Je me demandais si nous étions là pour la même raison.
– Je ne comprends pas, dis-je, furieux et désarçonné que la conversation nous éloigne du sexe d’Angèle.
Everaldo me prend par le bras, feignant de ne pas noter mon réflexe de recul. Il me dirige aimablement jusqu’à la porte qui donne sur le jardin, où je l’ai trouvé, pensif, quand je suis entré en imaginant surprendre Angèle.
– Vous savez qui habite là, affirme-t-il plus qu’il ne le demande en désignant le bâtiment, de l’autre côté du haut mur qui ferme le jardin de la Société minière.
– C’est la prison, réponds-je d’un ton ironique que je veux méchant. Je suppose qu’elle est habitée par des prisonniers !
– Oui, ça va sans dire, mais connaissez-vous l’un d’entre eux ? Est-ce que le nom d’Ilton Pinheiro vous dit quelque chose ?
– Non, je fréquente assez peu les prisons, vous savez…
– Dommage, répond-il en me regardant soudain droit dans les yeux, c’est une fréquentation plutôt gratifiante pour les journalistes dans ce pays. Pour votre information, Ilton Pinheiro est le dernier des chasseurs d’hommes. Vous en avez entendu parler je présume ?
Bien sûr que j’en ai entendu parler. Pendant l’expédition, de la bouche d’Esterlito. Mais je ne suis pas prêt à le croire de celle d’Everaldo.
– Oui, la légende urbaine des chasses du comte Zaroff version tropicale…
– C’est loin d’être une légende, coupe Everaldo. Ces chasses étaient organisées par deux notables de cette ville, Antônio Peixoto et Sebastião Ortiz, dans la fazenda de ce dernier, à l’ouest de Cáceres. Ils ont été couverts et protégés pendant toute la dictature de Rademaker pour services rendus à la junte. Depuis l’assouplissement tout relatif de la dictature, deux procès leur ont été intentés. Deux non-lieux. Le premier pour une erreur de procédure d’un magistrat qui a aussitôt pris une retraite anticipée dans sa toute nouvelle maison dans les beaux quartiers de Chapada do Guimarães. Le second du fait de la mort brutale des témoins à charge : trois des cinq hommes de main chargés d’organiser les chasses. Les deux survivants ont été jetés en pâture à une justice terrorisée qui les a condamnés à vie pour crime crapuleux uniquement, lavant Peixoto et Ortiz de tout soupçon. Le premier a été égorgé dans sa cellule parce qu’il cherchait probablement à faire chanter Peixoto, selon la rumeur. Le dernier survivant, Ilton Pinheiro, doit avoir de quoi faire trembler ses deux anciens patrons, puisqu’il survit encore de l’autre côté de ces murs justement. C’est le caïd de la prison. Il vit dans un appartement privé. Toute sa famille est employée par Peixoto, et son fils, Zé Maria, est le pilote d’Ortiz.
Everaldo raconte ces horreurs comme on énonce des faits certains. Il n’y a pas d’hypothèse dans ce qu’il dit. Pas de place pour le doute.
– Pourquoi me dites-vous tout cela ?
– Pour que vous le sachiez. Après tout, nous sommes confrères, n’est-ce pas ?
– Ça ne m’intéresse pas. Je ne suis pas ici pour ça !
– Ah, fait-il d’un air faussement déçu. Et pourquoi êtes-vous donc ici alors ?
– Pour Angèle !
J’ai voulu répondre avec provocation, mais Everaldo ne s’en émeut pas plus que ça. Il regarde sa tasse, la repose sur la soucoupe qu’il tient dans le creux de son autre main et, d’un geste presque mondain, pose le tout sur la table. Puis lève un regard noir et pointu sur moi et me fixe droit dans les yeux.
– Dans ce cas, je crains qu’il n’y ait pas que notre métier que nous partagions…
Je n’ai aucun souvenir de ce que je lui ai répondu. J’espère avoir eu le courage de lui sauter à la gorge. Qu’il est étendu dans le salon d’Angèle, égorgé sur le carrelage, ou le ventre déchiré d’une lame à désosser. Ou qu’au moins je l’ai étouffé sous une vomissure de jurons et d’injures. Mais je n’ai rien d’autre en tête qu’un trou noir et le corps blanc d’Angèle contre son corps flasque de saloperie d’intello de São Paulo.
Je marche dans des rues que je ne reconnais plus. Je traverse des quartiers où je n’ai jamais mis les pieds, en hurlant ma rage. Les gens prennent peur et s’écartent. Même les méchants, les petits hommes aux muscles tordus, au regard sec, et au couteau facile. Les mauvaises filles, qui d’habitude se moquent et sifflent des invites vulgaires, se taisent quand elles me voient. Les petits voleurs à la tire se défilent. Les ivrognes s’écartent. Puis je m’effondre sur un banc de pierre dédié par une petite plaque en bronze à une Excellentissime Grandeur de gouverneur, dans le square de Ruas de Baixo, au cœur de la vieille ville, et je pleure. Je pleure des orages de haine, des tempêtes de désespoir qui me hoquettent, sans gêne, sans pudeur, et sans fierté. Je pleure par soubresauts obscènes, sans retenue, devant des gens qui passent et qui s’arrêtent, qui se moquent, qui rient, m’imitent entre eux, et repartent gênés de ne pas me voir me reprendre. Je pleure surtout sur moi-même, rien que sur moi, et soudain la colère est là de me voir comme ça. Une colère qui se retourne aussitôt contre Angèle, aussitôt pardonnée, et qui devient une fureur contre celui qui me pousse à m’avilir ainsi en public. À me rendre misérable, méprisable à mes propres yeux qui ne pleurent déjà plus. Une haine pour reprendre à cet homme ce qu’Angèle me doit, ce qu’elle m’a volé pour lui, et qui m’appartient. C’est cet éclat impur et vengeur de la jalousie qui me donne la force de me relever et de traverser dans l’autre sens le monde des gens. Et ils s’écartent avec la même prudence sans savoir que le malheur, dans mon regard, est pire encore que tout à l’heure. Car je marche d’un pas ferme et décidé maintenant.
– Quelque chose ne va pas ?
La voiture roule à mes côtés et c’est Santana qui la conduit. Le bras à la portière, il semble sincèrement s’inquiéter pour moi.
– Foutez-moi la paix !
– Quoi, vous avez rencontré da Souza, c’est ça ? Et vous croyez avoir perdu Angèle ?
– Ce ne sont pas vos affaires, Santana, contentez-vous de terroriser les pauvres gens.
– Un jour, vous savez, votre insolence vous vaudra des ennuis. Graves peut-être même. Mais je mets ces propos imprudents sur le compte de votre colère. Il y avait un petit restaurant libanais dans le quartier du fleuve. Je n’aurai pas le plaisir de vous y inviter, l’inondation l’a emporté. Le propriétaire était arménien et, outre ses dolmas d’aubergine et ses mantis citronnés, ce que j’appréciais chez cet homme, c’étaient ses proverbes. Mon préféré pourrait peut-être vous aider. Il dit : « Quand on te donne tu prends, quand on te prend tu cries. »
Je m’arrête, la voiture aussi. Santana tend sa main et la pose sur mon bras.
– Angèle s’est donnée à vous et vous avez eu raison de la prendre. Da Souza vous la prend et vous avez raison de hurler votre rage.
Puis il me tapote deux fois le bras, et redémarre.
– Je ne vous propose pas de vous déposer, vous avez besoin de vous refaire un visage d’homme, mais venez donc prendre une bière avec nous tout à l’heure, lance-t-il avant d’accélérer.
Je retrouve mon chemin dans la ville, jusqu’à l’avenue et la terrasse du Bar Internacional où je rejoins la table des habitués qui me regardent m’approcher en silence. Santana est déjà là, Sebastião aussi, dont je sais désormais qu’il s’appelle Ortiz. Antônio Peixoto et quelques notables que je ne connais que de vue mais qui doivent tout savoir de moi. Plus Everaldo da Souza. Une chaise en lanières de plastique jaunes est libre à ses côtés. Je m’y assois sans hésiter et commande d’un geste suffisant une bière au serveur qui passe.
– Vous connaissez le Senhor da Souza, me demande poliment Santana sans vraiment poser la question.
– Nous nous sommes rencontrés.
– Oui, c’est ce qu’il nous a dit, approuve Santana en reprenant sa bière.
Un bon quart d’heure s’écoule, personne ne parle vraiment, s’abandonnant sans retenue au spectacle du corps des femmes qui passent dans la rue, accompagnées ou pas. Certaines s’en offusquent en silence, d’autres osent un sourire flatté, d’autres encore préfèrent ne rien voir des regards qui les violent. Mais un nuage de peur irise les yeux des hommes qui les accompagnent et qui, en prenant leur bras, leur font presser le pas.
Puis Angèle arrive au loin sous les flamboyants, le corps ravi de tous ces regards qui la frôlent. Quand elle rejoint notre petit groupe, je les surprends en me levant le premier pour lui céder la place aux côtés d’Everaldo. Ortiz et Peixoto ne peuvent masquer leur surprise, Everaldo sa gêne, mais il me semble que l’inspecteur Santana apprécie, en connaisseur, toute la méchanceté de mon geste. Aussitôt la conversation se délie et s’enroule autour d’Angèle. Tous ces hommes subjugués par son corps d’étrangère se perdent en politesses allusives, en métaphores sexuées, en sous-entendus appuyés qui la font rire et la rendent plus désirable encore. Everaldo boit du petit-lait de savoir qu’ils la désirent tous et que c’est à lui qu’elle sera ce soir, qu’il pourra la prendre en pensant à eux, qu’ils s’en masturberont peut-être dans la salle de bains moite en petit carrelage blanc de leur pompeuse bicoque de parvenus du trou du cul du Brésil. Ou qu’ils s’en consoleront avec une mauvaise putain du Balneario au sortir de la ville. Il n’a d’yeux que pour eux, et eux que pour elle, sauf Santana qui, de temps en temps, me regarde ne rien dire.
– À propos, Senhor da Souza, dit-il soudain, toujours sans me quitter des yeux, il faudra que vous passiez ce soir à mon bureau. Les formalités habituelles à régler pour organiser votre séjour parmi nous. Vous savez, les autorisations, la procédure de soumission. Vers dix-huit heures, si vous voulez bien. Nous en aurons pour deux petites heures je suppose.
C’est une demande qui n’attend pas de réponse. Everaldo le sait et se contente de répondre qu’il s’y rendra volontiers. Alors Santana le lève et prend congé en me regardant encore droit dans les yeux une dernière fois.
OceanofPDF.com