Mato Grosso
Polícia Federal, Cuiabá - Octobre 1976
Polícia Federal, Cuiabá
Octobre 1976
Le reste de la journée est une longue errance dans la ville qui désormais m’ignore. Le chagrin d’Angèle me hante, mais plus son corps. Je ne peux plus penser à elle sans revoir celui, flasque, du cadavre d’Everaldo. Comme si c’était Angèle que sa mort flétrissait par ma faute. Je la vois s’abandonnant à une longue désespérance de ne plus rien attendre de son propre désir. Ni du mien ni de celui d’Everaldo. J’imagine son corps jusqu’alors aimé se défaire et se déliter, ses seins se racornir, son ventre se gonfler d’humeurs, ses lèvres se froisser et sa bouche grouiller d’insectes. Je la vois se décomposer vivante comme je n’ai pas vu le corps d’Everaldo le faire. Je la vois sale et laide et puant la mort, seule dans sa chambre vide, des liquides visqueux et malodorants suintant de son sexe et de ses yeux.
Le soir, j’échoue au Balneario à attendre Santana. Je sais qu’il viendra et quand il arrive, accompagné de Sebastião, de quelques filles et d’un Anglais nouveau venu en ville, je marche droit vers lui, en remarquant le mouvement discret de sa main qui se pose sur la crosse de son arme dans son dos.
– Santana, il faut que je vous parle.
– Je vous en prie, parlez…
– Pas ici !
À ma grande surprise, il n’hésite pas une seconde. Il s’assure que Sebastião et les filles s’occuperont bien de son hôte anglais, s’excuse auprès de lui, et m’invite à monter dans sa voiture.
– Où voulez-vous que nous allions ?
– Je crois que vos bureaux seront le meilleur endroit.
– Très bien. Va pour mes bureaux.
Et il ne dit plus rien jusqu’à ce que nous arrivions devant l’immeuble de la police fédérale.
Ce sont de petits bureaux impeccablement ordonnés. Celui de Santana n’est pas plus grand que les autres. À ses murs sont affichés des notes de service et toutes sortes d’imprimés soigneusement caviardés au marqueur noir.
– La censure, explique-t-il. Tout ce qui s’imprime passe par mes bureaux, du faire-part de naissance à l’article du Senhor da Souza. Nous relisons tout et caviardons ce qui, selon les critères du gouvernement, porte ou pourrait porter atteinte d’une façon ou d’une autre à ce qui s’appelle les « intérêts supérieurs du pays ». Pas très efficace, je vous l’accorde. Les grands journaux nationaux de la côte tirent même une grande fierté à publier l’intégralité de nos caviardages, le nombre de lignes noires devenant l’aune de leur courage intellectuel. Le journal de votre cher Everaldo est un des plus forts à ce petit jeu. Un autre journal remplace les passages caviardés par des recettes de cuisine qui deviennent le gage de son insolence. Mais mon métier est de caviarder, donc je caviarde ! Je suis un policier consciencieux, vous avez dû le noter. Alors, de quoi vouliez-vous m’entretenir ? demande-t-il en prenant place derrière son bureau.
– J’ai tué Everaldo da Souza, dis-je en restant debout face à lui.
– Allons bon ! répond-il d’un ton plutôt bonhomme. Asseyez-vous donc et racontez-moi tout ça.
– Je suis allé à la fazenda de Sebastião. Un homme m’y a conduit en pirogue. Vous pourrez l’interroger. J’ai tué Everaldo par jalousie. L’homme à la pirogue a entendu le coup de feu, il vous le dira. J’ai jeté le corps aux jacarés, dans le méandre derrière la maison. Ensuite j’ai rassemblé ses affaires dans une valise que j’ai jetée dans le fleuve, elle aussi, pour effacer toute trace de lui. Voilà, c’est tout !
– Et pourquoi vous accuser de ce soi-disant crime ?
– Ce n’est pas un soi-disant crime, Santana. C’est un crime. Je l’ai tué comme je vous le dis, par jalousie, pour m’avoir pris Angèle.
– Je comprends. La jalousie est mauvaise conseillère, surtout sous nos climats. Le problème c’est qu’officiellement, pour moi, il ne s’agit pas encore d’un crime.
– Eh bien c’en est un désormais puisque je l’avoue ! Comment pouvez-vous d’ailleurs en douter ?
– J’en doute en premier lieu parce qu’il n’y a pas de corps, et qu’ensuite il n’y a ni indice ni témoin.
– Mais da Souza a bien disparu, non ?
– Une foucade d’intellectuel, une retraite d’écrivain, un secret de reporter…
– Et l’homme à la pirogue ?
– L’homme à la pirogue n’existe pas.
– Bien sûr qu’il existe, il vous suffit de…
– Écoutez, calmez-vous et regardez-moi bien. Voyez-vous quelqu’un d’autre que nous dans ces bureaux ?
– Non, je réponds, décontenancé par cette question.
– C’est exact, nous sommes seuls ici dans ce bureau de la police fédérale, n’est-ce pas ?
– Oui…, je murmure en cherchant à savoir où il veut en venir.
– Vous ne voyez personne d’autre, pas de secrétaire, pas de planton, pas de femme de ménage, non ?
– Non.
– Très bien, alors laissez-moi vous dire une bonne chose les yeux dans les yeux, juste comme ça, entre nous : l’homme à la pirogue n’existe pas. Vous devez comprendre ça !
– Comment ça, je dois comprendre ? Qu’est-ce que je dois comprendre ?
– Vous devez comprendre qu’il n’y a pas de crime. Je ne sais pas où est passé da Souza. Personne ne le sait. C’est bien dommage pour cette pauvre Angèle, mais c’est comme ça. Il est peut-être rentré chez lui, ou peut-être est-il parti en Europe ou en Afrique, qui sait ? L’homme à la pirogue n’existe pas et n’existera jamais. J’ai la déposition de l’homme qui devait accueillir da Souza à Cáceres pour l’accompagner à la fazenda. Il ne l’a jamais vu. Da Souza n’est jamais arrivé à Cáceres.
– Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Je l’ai tué, vous entendez, je l’ai tué ! Vous savez ce que c’est que de tuer un homme ? Oui, bien sûr que vous savez, c’est votre métier, mais savez-vous ce que c’est pour quelqu’un qui le fait pour la première fois ? Vous croyez qu’on peut s’en accuser par erreur ? Ou par caprice ? Everaldo était au pavillon de chasse, assoupi sur la véranda. Il m’a entendu approcher, il est venu à ma rencontre et je l’ai tué. Je l’ai tué tout de suite, sans rien dire, dans un geste de haine d’une froideur qui me rend malade. Je l’ai tué comme ça, pour rien d’autre que le tuer, puis j’ai jeté son corps aux jacarés et ses affaires dans le fleuve. Vous entendez ? Je l’ai tué d’une balle dans le front. Une seule. Il est tombé à la renverse et je l’ai traîné par les pieds jusqu’au fleuve derrière la maison. Je l’ai tué. Je l’ai tué avec le colt que je vous ai montré au restaurant sur le fleuve à Cáceres.
– Arrêtez de pleurnicher sur vous-même et écoutez bien ce que je vais vous redire, coupe Santana d’une voix d’acier cette fois. Écoutez-moi bien et retenez tout ce que je vais dire : vous ne prouverez jamais avoir tué cet homme. Vous comprenez ça ? Ni à moi ni à personne d’autre. Pour moi et pour les autorités de ce pays, cet homme a disparu, c’est tout. Il est venu à Cuiabá et il n’y est plus. C’est comme ça. Personne ne vous a vu à la fazenda. Personne ne vous a vu avec cette arme. Personne n’a vu da Souza là-bas et personne ne vous a vu le tuer. Peu m’importe ce que vous voulez avouer. Pour moi vous ne l’avez pas tué et je suppose donc qu’il n’est pas mort.
– Le collecteur de dettes ! je hurle. Le collecteur de dettes a vu mon arme !
– Le collecteur de dettes est mort. Nous nous sommes rencontrés à Cáceres autour de son cadavre, vous ne vous en souvenez pas ?
– Et l’homme à la pirogue aussi ! Le colt est tombé sur le ponton quand j’ai sauté à terre et il l’a vu. Il m’a vu avec cette arme m’enfoncer dans la forêt en direction du pavillon. Il ne peut pas ne pas avoir entendu le coup de feu.
– L’homme à la pirogue n’existe pas, vous devez comprendre ça !
– Comprendre quoi ? Comment un homme avec qui j’ai voyagé plusieurs heures peut-il ne pas exister ? Comment ?
– Disons, pour être plus clair, s’énerve soudain Santana, que l’homme à la pirogue n’existe plus. Est-ce que je me fais mieux comprendre maintenant ?
Je m’affaisse sur une chaise, abasourdi par ce que cela sous-entend.
– Comment ça, il n’existe plus ? Vous voulez dire qu’il est mort ? L’homme à la pirogue est mort ? Vous l’avez tué, le seul témoin de mon crime, vous l’avez fait disparaître ?
– Il n’est plus là, c’est tout, comme da Souza n’est plus là. Personne ne parle de mort, juste de gens qui ne sont plus là. C’est un grand pays ici, vous savez, on s’y perd ou on s’y fait oublier facilement.
Les instants qui suivent sont silencieux. Santana est à son bureau, dans son costume blanc, les mains sur la table, à jouer avec un crayon entre ses doigts. Il le fait tournoyer et passer d’un doigt à l’autre en attendant ma réaction. Je reste prostré, le regard perdu au plafond, comme pour rassembler mes idées qui recomposent peu à peu les grandes lignes de ce qui m’apparaît comme une machination. Et plus l’idée s’en précise, plus je secoue la tête pour ne pas y croire.
– Alors c’est donc ça ! C’est vous, c’est vous qui m’avez poussé à le faire, n’est-ce pas ? C’est vous qui m’avez poussé à tuer Everaldo !
Soudain chaque mot, chaque image reprend sa place dans mes souvenirs. Santana m’a offert Angèle à la Fazenda São Jorge pour mieux la précipiter ensuite dans les bras d’Everaldo pendant mon absence qu’il a organisée en expulsant Paul. Au Bar Internacional, j’ai cru ensuite qu’il convoquait Everaldo pour me permettre de revoir Angèle, mais c’était pour me faire rencontrer Eric. C’est lui encore qui m’a poussé à plonger avec le géologue dans l’alcool et la violence, et jusque dans les bras de Café qui ne faisait que lui obéir. Puis il m’a confisqué Café à son tour pour exacerber ma jalousie et ma colère. C’est pour ça qu’il m’a humilié et rabaissé pendant ma garde à vue. Pour attiser ma colère et ma haine contre Everaldo. Tout est évident maintenant ! Et pendant mon expulsion aussi, il savait qu’Everaldo était Rua Barão de Melgaço quand il m’y a conduit pour récupérer mes effets personnels. Il savait tout ça. Il savait même que la chambre d’hôtel où son policier me déposerait à Corumbá me torturerait l’esprit. Comment pouvait-il savoir même ça, je n’en sais rien, mais c’est évident qu’il le savait. Cet homme est le diable. Il m’a ensorcelé. C’est lui encore qui m’a instillé l’idée de revenir à Cuiabá malgré mon expulsion. Lui et Sebastião, son chasseur et son commanditaire, toujours prêt comme par hasard à me prêter son avion et son pilote, le propre fils de son pisteur d’Indiens. Prêt à payer pour éloigner Café. Prêt à entraîner Everaldo dans son pavillon de chasse…
– Mon Dieu, comment ai-je pu être aussi naïf ! Comment ai-je pu me laisser manipuler de la sorte !
– Parce que vous êtes tellement concentré sur le grand malheur de votre toute petite personne, mon cher monsieur ! Un enfant se serait joué de vous !
– Donc vous avouez, vous vous êtes bien servi de moi, n’est-ce pas ? Vous avez bien manipulé tout ça jusqu’à me pousser à commettre ce crime, c’est bien ce que vous venez d’avouer, non ?
– Je n’avoue rien, répond calmement Santana. Je n’avoue rien parce que je n’ai rien à avouer, et vous non plus !
– Bien sûr que si. J’ai tué un homme. J’ai tué cet homme-là. Everaldo da Souza. J’ai cru pouvoir vivre avec ça, j’ai cru pouvoir le supporter, mais je me rends compte que j’en suis incapable.
– Allons, allons, ne sous-estimez pas votre lâcheté, répond l’inspecteur dont le ton change. Vous vivrez très bien avec, ne vous en faites pas. Vous avez bien su le faire, il ne vous sera pas trop difficile de savoir l’oublier.
– Jamais ! Je veux l’avouer maintenant, et si ce n’est pas à vous, ce sera à quelqu’un d’autre. Au journal de da Souza. J’irai me confier au Folha de São Paulo et ses confrères viendront mener l’enquête que vous me refusez ! C’est ça ! C’est ce que je vais faire !
– Ah oui ? Vraiment ? s’emporte soudain Santana qui se lève et pointe son doigt sur moi. Vous voulez vraiment avouer ? Vous voulez vraiment être jugé ici pour le meurtre d’un citoyen brésilien ? Vous, un étranger, pour le meurtre d’un journaliste de São Paulo ? Vous voulez vraiment être condamné pour expier ? Vous voulez vraiment passer les trente prochaines années dans la prison derrière les bureaux de la Société minière ? Mais savez-vous seulement ce qu’est une prison chez nous ? Y êtes-vous déjà allé dans cette prison, avez-vous seulement osé la visiter ? Vous voulez vraiment vous faire sodomiser jour après jour plaqué contre des murs suintant le salpêtre et la vermine jusqu’à vous faire jeter comme une vieille maîtresse quand votre anus sera trop distendu pour faire jouir vos codétenus ? C’est ça que vous voulez ? Servir de larbin sexuel à des violeurs analphabètes ? Finir comme une vieille coquette à sucer des gardiens ou des assassins de seize ans à peine pour votre survie ? Pourrir de l’intérieur loin des vôtres ? Regarder vos plaies partir en lambeaux ? Sentir la fièvre vous ronger par quarante degrés dehors ? C’est vraiment ça que vous voulez ? Pensez-vous vraiment en avoir le courage, une fois passé votre petite seconde héroïque de bonne conscience expiatoire ?
Je suis sonné sur ma chaise et le dégoût me tord le ventre parce que, dans ce que Santana vient de dire, je comprends aussitôt ce qu’il me propose. Il a raison. Sur ce que serait mon martyre à pourrir ici en prison, et sur ma lâcheté qui me force à l’imaginer. J’ai voulu avouer par arrogance, mais ces minutes d’aveu me coûteraient des années de torture et de souffrance en prison. Alors, quelque part en moi, insidieusement, cette nouvelle lâcheté qu’il a instillée dans mon âme germe aussitôt. Et la nausée me vient quand je la reconnais, car cette lâcheté, il devient vite évident que Santana n’a fait que la réveiller, elle était en moi depuis longtemps, et me voilà déjà prêt à en accepter le tacite arrangement qui consiste à trahir le peu de courage que j’ai eu à venir me dénoncer. Déjà prêt à lâcher prise. Sans pour autant parvenir à trouver ces mots qui vont sceller mon destin de lâche. Santana le devine, évidemment. Il a toujours tout deviné de moi depuis le début, et les prononce pour moi.
– Rassurez-vous, dit-il en se rasseyant, comme disait Stefan Zweig, « toute souffrance est lâche : elle recule devant la puissance du vouloir-vivre qui est ancré plus fortement dans notre chair que toute la passion de la mort ne l’est dans notre esprit ».
– Allons bon, un tortionnaire qui cite Stefan Zweig ! Comment osez-vous vous moquer ! Qu’est-ce que c’est que ce mauvais vaudeville ? Qu’est-ce qu’un vil policier comme vous peut connaître de Zweig ? Comment pouvez-vous seulement oser citer les mots d’un tel homme ? Savez-vous qu’il a préféré mourir plutôt que de voir des hommes comme vous prendre le pas sur des hommes comme lui !
Je mets dans mon exclamation tout le mépris et toute la morgue qui me restent pour essayer d’oublier ma propre humiliation. Santana a tant piétiné l’estime de moi-même que ma seule vengeance est de chercher à rabaisser la sienne. Comment peut-il seulement prétendre avoir lu cet humaniste, délicat au point de fuir la vie pour fuir le cours d’un monde qui le poursuivait ? Mais Santana ne se vexe pas de mes moqueries. Il semble au contraire soudain plus sincère et sans calcul, jouant toujours avec le crayon entre ses doigts agiles à la façon d’un escamoteur.
– J’ai toujours beaucoup aimé M. Stefan.
– M. Stefan ! Mon Dieu, vous en parlez comme on parlerait d’un boutiquier juif ! M. Stefan ! La culture devrait être interdite aux âmes policières. Le seul fait qu’elles la frôlent la dénature. M. Stefan ! Non mais écoutez-vous !
– Que voulez-vous, c’est comme ça que nous l’appelions, mes parents et moi, raconte alors Santana en regardant ailleurs, comme s’il contemplait le tableau d’un souvenir. Nous habitions Petrópolis, dans le quartier de Valparaíso où mon père tenait la petite épicerie au coin de Coronel Veiga et Saldanha Marinho, de l’autre côté du pont sur la ravine. Je passais tous les jours porter les courses de Mme Lotte et rendre à M. Stefan les petits services qu’il me demandait. Un livre, un courrier, des cigares pour ses invités. Le dimanche avant sa mort, mon père et moi sommes allés les attendre à la gare pour les aider avec leurs bagages. Ils rentraient de Rio plus tôt que prévu, pour mourir. Et ce fameux lundi, quand mon père s’est inquiété, c’est moi qui suis monté par l’échelle jusque sur le toit pour écarter quelques tuiles et les apercevoir, Mme Lotte et lui, étrangement endormis sur leur lit. Voilà pourquoi je me permets aujourd’hui encore de l’appeler « Monsieur Stefan ».
– Comment, vous avez vraiment connu Stefan Zweig ? Vous l’avez vraiment côtoyé, vous ?
Cette fois mon ton reste sceptique, mais je ne peux maîtriser une pointe d’envie incrédule qu’aussitôt je regrette.
– Oui, je l’ai vu tous les jours, depuis leur emménagement au 34 de la Rua Gonçalves Dias, quand il m’a demandé d’appeler mon père pour un peu d’aide et que Mme Lotte est venue se rafraîchir chez nous, jusqu’à ce triste lundi. Je lui ai parlé tous les jours. Le dernier jour il a laissé des instructions pour qu’un de ses costumes revienne à mon père, et que j’aille poster ses ultimes écrits. La veille il m’avait demandé de porter à la poste ce qui allait devenir Le Monde d’hier et auparavant j’étais allé envoyer le manuscrit du Joueur d’échecs que je l’avais regardé écrire jour après jour dans le bureau de leur maison, en bas de la côte, dans la verdure du talus. C’est pourquoi, ne vous en déplaise, il est et restera pour moi M. Stefan.
– Comment pouvez-vous avoir connu Zweig, aimer ce qu’il a écrit, et être devenu cet homme cynique, ce policier manipulateur, ce tortionnaire, ce sbire d’une dictature ! Vous êtes une insulte à ce qu’il était !
Santana accuse le coup mais je devine qu’il contient sa colère.
– Bravo, quelle belle indignation pour un homme qui vient d’en tuer un autre pour la seule raison qu’il lui était préféré par un amour de passage ! Rassurez-vous, je me préoccupe de mon âme plus que vous ne vous préoccupez de la vôtre. Moi je vais rester ici à combattre mes démons pendant que vous allez rentrer chez vous en apprivoisant les vôtres. Plus j’y pense et plus je suis convaincu que vous vivrez très bien avec ce crime. Peut-être même trouverez-vous moyen d’en vivre. Je ne doute pas qu’un jour vous écriviez quelque chose de cette histoire. Un mauvais Étranger peut-être, ou une pâle copie d’Amok. Je doute que vous puissiez faire plus. Sauf peut-être soigner votre biographie d’auteur. Je vous imagine bien dans dix ans, peaufinant votre légende à sous-entendre les tortures et les sévices que je vous aurais infligés. Ce serait bien dans votre genre.
– Comment osez-vous ! Vous avez tout calculé, vous avez voulu chaque coïncidence, provoqué chaque rencontre, chaque malheur, et vous prétendez me donner des leçons ?
– Je m’en garderais bien ! Je suis aussi noir que vous, vous avez raison, sauf que je le suis par métier et vous par orgueil. Par curiosité intellectuelle même. Je suis sûr qu’au moment de tirer sur Everaldo, vous étiez plus attentif à vos propres émotions qu’à la souffrance de l’homme que vous abattiez. Êtes-vous seulement certain qu’il était bien mort avant de le jeter aux jacarés ?
– Je lui ai tiré en plein front !
– Avez-vous seulement vérifié ?
– Bien sûr que non, je ne l’ai pas fait ! dis-je comme un enfant pris en défaut.
– Moi je l’aurais fait.
– Et alors, qu’est-ce que cela aurait changé ?
– Rien, reconnaît Santana. C’est juste pour vous montrer à quel point seule importe votre petite personne. Mais le destin ou la souffrance de ce pauvre Everaldo n’est pas le sujet de cette discussion. Mon seul intérêt est de voir jusqu’où un homme soi-disant tourmenté par le repentir peut rester là à discuter avec le policier d’une dictature qui va le laisser partir impuni malgré le crime de sang qu’il a prémédité. Jusqu’à quel point cet homme-là va se décharger de sa culpabilité en ne cherchant qu’à m’en charger. N’importe quel homme honnête se serait déjà jeté sur moi pour me forcer à l’arrêter dans la violence. N’importe quel homme sincère serait venu se faire sauter la cervelle dans mon bureau avec son beau colt 38 assassin. Vous, au lieu de cela, malgré vos hypocrites leçons de morale et vos jugements grandiloquents, vous restez là, assis, à discuter et à vous étonner que j’aie pu connaître Stefan Zweig. Vous indignant presque que cette chance m’ait été accordée à moi plutôt qu’à vous. Je crois que la démonstration est faite de qui vous êtes vraiment. Inutile de continuer sur ce registre. Réglons plutôt les modalités de votre départ, voulez-vous ?
Le reste ne fait qu’accroître le dégoût de moi-même et le goût inespéré de mon impunité. Bientôt, toute honte bue, je me convaincs même que le seul véritable coupable est Santana. De ce crime imbécile, je ne me juge déjà plus que le simple complice. Je m’acquitte de la préméditation. Je plaide à moi-même la manipulation. Est-ce qu’on dit « coupable collatéral », comme on parle des victimes ? C’est ce que je me persuade d’être. Un coupable collatéral par la faute des machinations de Santana. Et je sens alors poindre en moi l’ivresse du mauvais garçon qui va s’en tirer à bon compte et cela me grise aussitôt. J’ai osé tuer un homme, j’ai eu ce courage, et j’ai aussi eu celui de m’en accuser, et voilà qu’en plus je vais avoir la chance inespérée d’échapper à mon châtiment. Peu importe que la complicité de Santana m’avilisse, je vais continuer à vivre, loin de tout ça, reprendre mes habitudes, revoir mes parents, rentrer chez moi et oublier le Pantanal…
Santana me dicte désormais ses ordres sans la moindre considération. Je vais partir dans l’instant, sans revoir personne. L’avion de Zé Maria me déposera de nuit dans une fazenda près de Campo Grande dans le sud du Mato Grosso. Un contremaître d’Antônio Ortiz me conduira au petit matin à la gare routière. Il me remettra un billet pour São Paulo. Santana glisse sur la table un papier plié en quatre. Il y a écrit à la machine l’adresse d’un receleur de sa connaissance qui m’achètera une des caméras du Service cinématographique. Elle est déjà prête dans un sac de sport qu’il pousse du pied vers moi. Il en a négocié par téléphone le prix qui couvrira très exactement le coût d’un aller simple pour Gênes, en Italie, à bord d’un cargo mixte qui part dans soixante-douze heures. Le reste ne le concerne plus, dit-il. Je ne l’écoute d’ailleurs plus vraiment, amusé que je suis de comprendre que, s’il a ainsi tout préparé, c’est qu’il avait aussi anticipé que je viendrais dans ses bureaux pour jouer la triste pantalonnade de mes aveux.
– Pourquoi m’aidez-vous ainsi, Santana ?
– Je ne vous aide pas.
Une heure plus tard je quitte le Pantanal, comme un voleur, et deux jours plus tard je quitte le Brésil, comme un touriste échaudé par une mauvaise affaire.
FIN
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