Mato Grosso

Manook Ian · Chapitre 26 sur 33

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Escola Militar, Cuiabá - Août 1976

Escola Militar, Cuiabá

 

Août 1976

 

J’attends Santana depuis trois heures, dans une grande salle au sous-sol d’une caserne. Un soupirail borgne éclaire au ras du plafond. Il n’y a pas d’autre meuble qu’une chaise inconfortable. Il manque un tampon de caoutchouc à un des pieds métalliques. La chaise boite au moindre mouvement. Soit je m’appuie contre le dossier et elle se stabilise en arrière, soit je me penche légèrement pour qu’elle repose sur les pieds de devant. Au rythme de mon ennui et de mon impatience, je bascule d’une position à l’autre. Je n’ai pas vraiment peur. Je n’ai rien fait d’autre que d’avoir été insolent. Je risque peut-être d’être un peu bousculé. Plus probablement d’être expulsé. Je suis étranger. Je suis français. D’autres Français ont été témoins de ce que Santana refuse d’appeler mon arrestation mais qui y ressemble fort. Il n’osera pas. Pourtant Paul me l’a dit : « Méfie-toi, ces pays sont capables de tout. » Alors, insidieuse, la peur cherche à s’immiscer en moi et moi à la contenir. Quand la porte s’ouvre brusquement, je sursaute sur ma chaise qui claudique.

– Là ! dit Santana en me désignant aux deux soldats qui le suivent.

Les hommes entrent et posent une petite table devant moi. Santana tient une chaise par le dossier et vient s’installer à la table. Les deux soldats restent au garde-à-vous dans mon dos, puis Santana les congédie d’un geste.

– Vous m’excuserez, dit-il en posant un mince dossier sur la table, des détails à vérifier.

– Non, dis-je d’un ton faussement assuré, cette attente fait partie de votre jeu, n’est-ce pas, histoire de me déstabiliser avant votre interrogatoire. Comme le choix de la chaise branlante.

– Vous croyez que le choix de la chaise était volontaire ?

– Bien sûr, « pression psychologique », c’est comme ça que vous dites chez les flics, non ?

– Eh bien vous avez tort. Le coup de la chaise est bien plus qu’un moyen de déstabilisation. C’est en fait le début d’un moyen de torture physique et psychique. Les muscles de votre dos régissent l’équilibre de votre corps. Le but de cette petite torture, c’est de les fatiguer plus vite que votre résistance psychique. Encore une heure ou deux, et votre dos va devenir douloureux. Vous n’aurez plus de tenue. Votre ego se vexera de vous voir ainsi avachi devant moi alors que votre esprit me résistera encore. Ou bien votre esprit s’emploiera à trouver la bonne position pour atténuer la douleur et oubliera de biaiser vos réponses à mes questions. Dans les deux cas vous perdrez peu à peu le contrôle. Si vous étiez déjà passé dans nos services, vous sauriez que cette technique implique que nous avons opté pour un interrogatoire très long et sans repos pour vous.

– Très bien ! Alors je dois me considérer dans quelque chose comme une garde à vue, c’est ça ?

– Pas du tout, répond-il sans état d’âme. Vous êtes en détention de la façon la plus arbitraire qui soit, dans le secret du sous-sol d’une caserne militaire, et aucun droit ne vous est garanti.

Curieusement je n’arrive pas à paniquer. La seule peur qui me prend, c’est celle de ce calme provoquant que j’affiche presque malgré moi face à ce flic. Et je me pose aussitôt la question de savoir si ce n’est pas lui qui le conditionne aussi. Comme dans tout ce qui va suivre, je vais me demander chaque fois si ce que je fais n’est pas exactement ce qu’il veut que je fasse.

– Je suppose que j’ai dû commettre un bien grand crime pour en arriver là !

– Si vous voulez, répond Santana dont l’œil se fait plus dur. Je peux donc noter que vous venez d’avouer avoir commis je cite « un bien grand crime ».

– Je vous en prie, Santana, ne sortez pas ce mauvais jeu, c’est plutôt médiocre de votre part.

– D’abord vous m’appelez « monsieur l’inspecteur ». Ensuite ce n’est pas un jeu. Loin de là. Vous êtes un étranger à quinze mille kilomètres de chez lui et à trois mille kilomètres de son ambassade. Moi je suis inspecteur de la police fédérale, dans mon pays, dans ma ville, dans ma caserne. J’ai une arme et pas vous. J’ai des amis et vous n’en avez plus depuis qu’ils m’ont vu vous arrêter. Je peux sortir, manger, dormir, boire, faire revenir Lúcia pour la baiser ou baiser Angèle avant de l’expulser. Vous voulez vraiment jouer ?

– Non, vous avez probablement raison. Alors venons-en au fait et finissons-en !

Mais Santana se lève en empoignant sa chaise et son dossier et aussitôt les deux soldats entrent à leur tour pour emporter la table.

– Il va falloir que vous finissiez par comprendre qui, ici, décide de ce que nous faisons et de quand nous en avons fini. Nous verrons donc ça plus tard. Donnez-moi votre montre.

À en croire le vasistas, il fait déjà nuit dehors. Je reste quatre longues heures debout contre le mur, ou à marcher de long en large à me fatiguer les jambes pour ne pas me fatiguer le dos sur la chaise. Je suppose du moins que mon attente dure aussi longtemps puisque je n’ai plus de montre. Quand la porte s’ouvre sans prévenir, un soldat vient droit vers moi, me saisit par le bras, et me tire hors de la pièce pour me pousser dans une salle en tous points identique à celle dont il m’a extirpé. Il manque le même embout de caoutchouc à un des pieds de l’unique chaise. Plus tard, je suis endormi depuis longtemps à même le sol quand un autre soldat me réveille d’un coup de pied et me ramène dans la pièce précédente où je ne retrouve plus le sommeil. J’y reste un temps indéfini avant que le même soldat que la veille vienne m’en sortir à nouveau sans un mot. La tête me tourne un peu parce que je n’ai rien bu ni mangé. Je passe de longs couloirs, traverse des paliers, pousse des portes pour éviter que le soldat ne m’y cogne et soudain le soleil m’aveugle. Je suis dans une cour au sol carrelé, entre quatre murs blancs qui font comme un four. Santana est assis sur une chaise dans le seul coin à l’ombre, son mince dossier sur les genoux. Je me demande comment il peut supporter son costume blanc sous une telle chaleur. Le militaire sort et je reste debout sous le soleil. Mon dos est tout endolori et mon ventre gargouille de façon obscène.

– Vous militiez à la Gauche prolétarienne en 1968, n’est-ce pas ? Vous étiez trotskiste ? Maoïste ?

– Vous n’y êtes pas, inspecteur. J’étais à la faculté de droit. J’ai commencé les manifestations dans le service d’ordre du PSU, par amitié, et j’ai fini dans le Mouvement des jeunes gaullistes par curiosité. Mais c’est vieux. Ça fait cinq ans déjà.

– Votre père était ouvrier chez Renault. CGT ? Communiste ?

– Mon père était…

– Peu importe, ce n’est pas intéressant. Que savez-vous de Sebastião Ortiz ?

– C’est un de vos amis. On le dit riche, et si j’ai bien compris il est propriétaire du Balneario. Je ne sais pas d’où il tient sa fortune.

– Quels sont vos rapports avec lui ?

– Il a mis son avion à notre disposition pendant l’expédition. Ou plutôt c’est vous qui lui avez demandé de le faire.

– Vous connaissez sa fazenda de Cáceres ?

– Non.

– Vous y êtes allé ?

– Puisque je ne la connais pas.

– Vous aimeriez y aller ?

– Pourquoi pas, s’il m’y invite.

– Vous avez une maîtresse en ville ?

– Pardon ?

– Cette façon de répondre à une question par une autre question révèle toujours un malaise à gérer une vérité qu’on veut cacher. Je répète ma question : vous avez une maîtresse en ville ?

– Café ! dis-je, assez fier de moi.

– D’après vos propres termes Lúcia de Andrade n’est qu’une prostituée, je parle d’une maîtresse.

– Non seulement vous déformez mes propos, mais de plus ça ne vous regarde pas.

Santana se lève sans rien dire et sort de la cour en emportant sa chaise. Un soldat le remplace aussitôt dans son coin d’ombre pour m’empêcher d’en profiter.

Le soleil cogne et les murs blancs m’aveuglent. Mon dos est meurtri, mes jambes fatiguées, mais quand j’essaye de m’asseoir, le soldat claque la culasse de son fusil avec tant de violence que je me raidis aussitôt au garde-à-vous. Je n’ai plus aucune notion de l’heure. Je suppose que le soleil est déjà celui d’un autre matin bien entamé. Très longtemps après, un garde vient relever le premier, puis un autre qui, lui, me laisse marcher un peu sans pourtant m’autoriser à m’asseoir. Quand Santana revient avec sa chaise et son dossier, le soleil a changé de côté, ma tête bourdonne et j’ai mal derrière les yeux. Mais je n’en montre rien.

– Normalement, à ce stade, votre tête bourdonne et les yeux vous font mal de l’intérieur, explique Santana. Alors il ne tient qu’à vous de terminer tout ça au plus vite. Donc Angèle est votre maîtresse ?

– Je n’ai jamais dit ça !

Il se relève aussitôt et emporte sa chaise, commandant d’un geste au soldat de lui ouvrir la porte.

– Attendez, attendez ! Si ça peut vous faire plaisir, oui, Angèle est ma maîtresse.

– À la bonne heure ! Mais soyez plus précis : elle l’est ou elle l’était ?

– Elle l’a été. Je ne sais plus très bien ce qu’il en est aujourd’hui.

– Diriez-vous qu’elle est aujourd’hui celle d’Everaldo da Souza ?

– Je suppose.

– Vous supposez ?

– Oui.

– Très bien, lâche Santana en écrivant quelque chose dans son dossier avec un crayon à papier qu’il a sorti de la pochette de sa veste blanche. Vous savez ce qu’est un titre froid ?

– Oui.

– Qu’est-ce que c’est ?

– Un titre de propriété établi sur des surfaces de plusieurs milliers d’hectares sans en préciser exactement les coordonnées. Ça permet au propriétaire de jeter son dévolu légalement sur une terre dès qu’on y découvre quelque chose ou qu’un projet important va s’y développer.

– Diriez-vous que c’est une fraude ?

– C’est une pratique courante dans votre pays.

– Diriez-vous que c’est une fraude ?

– Ça en serait une dans mon pays.

– Connaissez-vous Antônio Peixoto ?

– Oui.

– Qui est-ce ?

– L’homme qui paye votre bière chaque jour au Bar Internacional et je ne sais quoi d’autre encore.

Santana fait à nouveau mine de s’en aller mais je le prie cette fois de rester en m’excusant. Je suis furieux de tomber ainsi dans son jeu. Je sais que le feu roulant de ses questions n’a pour seul but que de me pousser à l’imprudence. De le mettre ainsi en position de me punir, et de me rabaisser en me forçant à quémander son indulgence.

– C’est un ami de Sebastião Ortiz, dis-je plus docilement.

– Avez-vous l’intention de participer à la réalisation d’un film sur les Indiens Kaiowás pour le compte d’une équipe de la télévision anglaise à qui l’autorisation de filmer a été refusée et qui vous a fourni deux bobines de film 16 mm et deux mille dollars d’avance pour le faire ?

– Non.

– Vous êtes sûr ?

– Je n’ai jamais rencontré de cinéastes anglais.

– Quelqu’un d’autre peut-être ?

– Quelqu’un d’autre peut-être.

– Depuis quand connaissez-vous le représentant de la Société minière à Cuiabá ?

– Depuis que vous vous êtes arrangé pour que je le rencontre, dis-je en me maudissant de ne pouvoir maîtriser mon insolence.

La tête me tourne. Mes jambes sont lourdes et mes chevilles enflées. Il me semble même que ma langue gonfle dans ma gorge tant j’ai soif.

– Moi, j’ai arrangé cette rencontre ? fait mine de s’étonner Santana.

– Oui, l’après-midi où nous étions au Bar Internacional. Vous avez pris soin de demander tout haut à Everaldo, devant toute l’assistance, de passer dans vos bureaux pour au moins deux heures. D’abord j’ai cru que vous vous faisiez mon complice pour l’éloigner d’Angèle et me permettre de la revoir en tête à tête. Quand, plus tard, j’ai appris que vous aviez invité Angèle à se joindre à vous, j’ai compris que vous vouliez en fait que je rencontre Eric. Je suppose que vous aviez prévu de nourrir ma jalousie désespérée de sa violence suicidaire, de nous conduire ainsi jusqu’au Balneario, d’y exposer ma déchéance aux yeux de toute la ville en général et d’Angèle en particulier, et de m’offrir Café en consolation de ma perdition. C’est bien ce qui s’est passé, n’est-ce pas ?

– C’est à peu près ça, reconnaît Santana sans aucune gêne. À propos, savez-vous quel bâtiment se trouve de l’autre côté du jardin des bureaux de la Société minière ?

– Oui, c’est une prison.

– Vous y connaissez des prisonniers ?

– Non.

– Pas un seul ?

– Pas un seul.

– Le nom de Pinheiro ne vous dit rien ?

– Ah si, en effet. Ilton Pinheiro, mais seulement de nom…

– Qui vous en a parlé ?

– Everaldo da Souza…

Je vacille aussitôt en réalisant que je viens de dénoncer Everaldo. Je viens de donner un homme à la police d’une dictature. Santana m’a amené exactement où il voulait et ce n’était juste qu’un petit interrogatoire. Un tout petit interrogatoire. Ça n’a pas été plus difficile pour lui qu’une simple partie de ni oui ni non. Et je suis tombé par vanité, par arrogance, par prétention dans le premier misérable petit piège venu. Le vertige de ce que je viens de faire me saisit la nuque et je suis sur le point de tomber. J’ai perdu, et il n’y a plus de honte à quémander.

– Est-ce que je peux m’asseoir s’il vous plaît ?

– Mais bien sûr, je vous en prie ! répond Santana dans un excès de politesse.

Aussitôt, sans même un signe de l’inspecteur, un soldat pousse la porte et pose une chaise derrière moi avant de disparaître. Je m’assieds avec prudence pour ne pas céder au vertige pendant que Santana rappelle son homme et lui demande un verre d’eau pour moi.

– Vous voyez comme c’est facile ? dit-il alors, en s’excusant presque. Vous ne pouviez pas résister. La chaise au début vous a sapé physiquement sans que vous vous en aperceviez. Puis quand je vous l’ai expliqué, c’est votre force psychique que j’ai ébranlée. Vous avez commencé à faire attention à votre fatigue, à surveiller la douleur, ce qui n’a fait que l’amplifier. Puis je vous ai fait perdre le repère du temps et je vous ai laissé croire à votre résistance. Le soleil n’y est pour rien. C’est vous qui avez décidé qu’il fallait y résister, et les efforts que ça vous a demandés vous ont empêché de vous concentrer sur le feu désordonné de mes questions. Alors vous avez fini par me dire ce que je voulais entendre et que je savais déjà. Vous voulez savoir depuis quand je savais que vous craqueriez ?

Je fais signe de la tête que ça ne m’intéresse pas, mais Santana continue :

– Mon homme vous empêchait de vous asseoir, mais moi je ne vous l’ai jamais interdit. Quand je suis revenu, vous auriez dû me le demander, mais votre jugement était déjà altéré et vous étiez déjà soumis. C’est vous qui avez décidé que je l’avais ordonné, mais un homme fort ne se serait pas résigné à l’exigence d’un simple soldat, il se serait assis en ma présence. En fait je savais votre faiblesse depuis bien plus longtemps encore. Depuis notre rencontre, même. Vous n’êtes pas le genre d’homme à avoir beaucoup de courage. Vous êtes plutôt du genre à vous trouver toutes les excuses pour céder. Il est passé dans ces murs des gens bien plus simples et tout aussi coupables que vous qui ont résisté plus longtemps. Bien plus longtemps. Il s’en est même trouvé quelques-uns pour me résister jusqu’au bout. Je suppose qu’un jour vous raconterez fièrement avoir été torturé, mais même si nous ne nous revoyons jamais, vous et moi saurons toujours qu’il n’en a rien été. Vous avez cédé avant même la première menace, sans aucune violence, et vous m’avez dénoncé un homme sans que j’aie eu à vous y forcer, par la seule peur de ce qui pourrait advenir de votre petite personne arrogante.

– Alors c’est da Souza que vous vouliez ?

– Da Souza, mais pourquoi en voudrais-je ? Je l’ai déjà depuis longtemps ! Avant même que vous n’arriviez ici je savais qu’il viendrait et ce qu’il voulait faire. Ces hommes-là, il faut les contrôler. Ils ont tendance à ne pas trop s’inquiéter des dommages collatéraux de leurs obsessions. Regardez ce qui vous arrive par sa faute. S’il n’était pas devenu l’amant de votre maîtresse, vous ne seriez pas dans les sous-sols de cette caserne.

– Que voulez-vous dire ?

– Où habite Angèle ?

– À la Société minière.

– Dont les jardins donnent sur ?

– La prison ! La prison où est enfermé Pinheiro. C’est pour ça qu’il a choisi Angèle ?

– Allez savoir ! Peut-être souhaitait-il se rapprocher de Pinheiro. Peut-être voulait-il lui faire passer un message. Ou en recevoir un. Ce genre de journaliste oserait tout pour une exclusivité dans un beau quotidien de la côte.

– Vous allez l’arrêter ?

– Pourquoi le ferais-je ? Il n’a encore rien fait. Il n’a rien détruit, à part vous, bien sûr. Vous avez une idée un peu caricaturale de la dictature, vous savez. Il ne fera pas de mal à ce pays parce que je suis là pour l’en empêcher. Mais vous, vous êtes trop faible pour vous défendre.

Chaque seconde m’humilie. Chaque politesse m’avilit un peu plus. Santana se propose de me raccompagner sans me laisser le choix de refuser. Nous roulons à travers la ville, silencieux, et j’ai la nausée d’avoir si lamentablement cédé. Je lutte pour ne pas pleurer devant lui qui le devine d’un seul regard. Il me fixe, sans gêne, comme on regarde s’effondrer quelque chose de fragile dans lequel on a juste donné un coup de pied. Un château de sable, un pan de neige, un ivrogne. Partout où j’ai habité, il me dépose, entre avec moi, et me regarde rassembler mes effets dans la précipitation. C’est une humiliation calculée. Je suis comme un élève qu’on renvoie de son pensionnat sous le regard des autres, puni et honteux.

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