Mato Grosso
Cáceres - Octobre 1976
Cáceres
Octobre 1976
Je pars tôt le lendemain matin, aux premières brumes tièdes et humides qui imbibent le sol. Je me perds longtemps dans le dédale des bras du rio. Je me fais des frayeurs à me croire égaré, moi qui viens pourtant de me perdre à jamais. Les singes se moquent de moi. Les toucans me frôlent par surprise de leur vol tendu. Je surveille chaque serpent dans les arbres, chaque liane fluo qui n’en est pas une, les onças invisibles qui feulent dans les fourrés, les toiles d’araignées constellées de proies phagocytées en travers des arroyos. Puis les eaux s’élargissent peu à peu, se roulent en lourds détours limoneux, et je finis par retrouver le fleuve. Je glisse bientôt ma barque dans le désordre des lanchas et manque plusieurs fois de chavirer dans les remous de leur sillage, pour le plus grand bonheur des passagers édentés entassés le long des bastingages.
Quand j’aborde enfin les quais de Cáceres, sous le soleil de midi, c’est beaucoup plus en amont que là où j’ai embarqué la veille. Sur le quai en hauteur qui protège la ville du fleuve, le long de la Rua Boa Vista, j’aperçois un attroupement. La pirogue échouée sur un banc de boue, je grimpe aussitôt l’escalier de pierres et découvre une foule silencieuse qui regarde le corps d’un homme étendu sur le dos. C’est l’homme au pistolet. Le collecteur de dettes. Celui du bus. Il est mort comme dans un film, les bras écartés, un genou pointé dans un sens et la tête tournée dans l’autre. Sa chemise est poissée du même sang noir qui imbibait la chemise d’Everaldo…
– Balle vicieuse, murmure un inconnu en me voyant les rejoindre. Ou mauvais tireur. Dans le ventre, il a beaucoup souffert…
Je n’ose pas poser de question. J’attends de comprendre d’après ce qui se dit, mais la foule reste muette et l’inconnu aussi se tait. Je sens alors sur ma nuque le canon d’un regard qui ne me lâche pas, jusqu’à ce que je tourne les yeux vers celui qui se tient dans mon dos.
– Vous avez déjà vu cet homme ?
Je reconnais Santana. C’est un inspecteur de la police fédérale. Au Brésil, c’est la police politique, et dans le Mato Grosso, c’est la police toute-puissante. Je le connais parce que je l’ai déjà croisé et qu’il sera la cause de mon malheur. Je m’en doute déjà ce jour-là, sans savoir à quel point cet homme va me détruire. Nous détruire tous.
La question de Santana n’en est pas une. Je sens d’instinct que je ne dois pas lui mentir.
– Oui. Il est monté dans le bus à Cuiabá. Nous avons voyagé ensemble.
– Hier ?
Encore une fois, il sait et me le fait savoir.
– Oui, hier…
– C’était un collecteur de dettes, semble-t-il.
– Je sais, il m’a expliqué ce qu’il faisait.
– Il devait finir ainsi.
– Quelqu’un l’a tué ?
– De toute évidence !
– Je veux dire : sait-on qui l’a tué ?
– Vous peut-être, si vous aviez des dettes…
– Je n’ai pas de dettes.
– Oui, je sais. Et puis vous n’étiez pas en ville quand on l’a abattu.
Encore une fois, la remarque de Santana est sans équivoque.
– Alors, savez-vous qui l’a tué ? je demande pour ne pas relever l’allusion.
– Non, pas encore, mais il suffira de faire la liste de ses débiteurs. Il vous en a peut-être parlé ?
– Il m’a dit qu’il devait voir trois personnes à Cáceres, je crois.
– Donc l’enquête sera facile. À quel hôtel êtes-vous descendu ?
– Nulle part. Je rentre à Cuiabá aujourd’hui.
– Laissez-moi vous raccompagner. Je suis en avion.
– Merci, mais j’aime voyager en bus…
– Une heure d’avion contre six heures de bus, ça ne se discute même pas ! réplique Santana d’un ton poli qui, effectivement, ne se discute pas. Avez-vous déjeuné ?
– Non, mais je n’ai pas vraiment faim.
– Moi si. Venez !
Là encore, c’est plus un ordre qu’une invitation et je le suis à travers la foule qui s’écarte sur notre passage. La peur que Santana inspire aux petites gens est palpable. Mais le malaise que je leur inspire l’est plus encore. Indic ou suspect ? Chacun préfère ne pas savoir pourquoi Santana me prend par le bras pour m’éloigner.
Une voiture s’avance sans qu’il ait à faire signe et il me fait monter à l’arrière. Quand il ouvre la portière, il pose une main sur ma tête pour m’éviter de me cogner le front. Comme le font avec ceux qu’ils arrêtent les policiers dans les films américains. La voiture nous dépose deux cents mètres plus loin à peine, à l’ombre d’une promenade qui surplombe le Rio Paraguay, et nous descendons quelques marches vers une longue passerelle suspendue qui mène à un restaurant flottant. Au passage, j’aperçois la barque que j’ai échouée, avant que nous ne rejoignions une grande salle carrée, ouverte sur tous les côtés, déserte, et qui sent bon le poisson grillé et le citron vert.
Santana ne commande rien, mais on s’empresse de lui servir de tout. Une métisse en sandales, toute gamine, tout en fesses et les seins moulés dans un maillot trop court, dépose en silence deux caïpirinhas sur la toile cirée de notre table. Quand elle fait demi-tour pour retourner au bar, Santana claque ses fesses et elle ne dit rien.
Je n’ose pas regarder l’inspecteur. Il ne peut pas être ici pour le collecteur de dettes. Cet homme est mort depuis moins d’une heure, selon la rumeur. Le temps qu’on prévienne Cuiabá, que Santana rejoigne son avion, qu’il atterrisse à Cáceres et se rende sur le port, c’était l’affaire de trois heures au moins. Il était sur place quand on a abattu le collecteur, ça ne fait aucun doute. Il était donc déjà là quand j’ai tué Everaldo.
De l’autre côté du large Paraguay, qui glisse vers le sud ses eaux profondes et ses îlots flottants de jacinthes entremêlées, je me force à perdre mon regard dans la végétation exubérante d’une grande île abandonnée qui détourne le fleuve. Au-dessus, le ciel est vaste et argenté. Santana ne dit rien. Longtemps. Il manipule machinalement une pièce entre ses doigts. Il la fait disparaître avec agilité, sans vraiment s’y intéresser, puis la fait réapparaître en parlant d’autre chose.
– Savez-vous que chaque année on organise ici un grand concours de pêche ? International, qui plus est ! Vous devriez voir ça : des pêcheurs du monde entier remontent le fleuve à bord de centaines d’embarcations. On attrape par ici des poissons incroyables. Des rindo atoa, des carombatà, des pacu de plusieurs kilos, et des prises plus extraordinaires encore. Vous connaissez le peixe jaú ? Il a le fuselage d’un requin, mais très coloré de bleu et de jaune, avec en plus la nageoire dorsale d’un espadon. J’ai vu un pharmacien de Corumbá en sortir un de cent kilos juste un peu plus bas qu’ici. Moi-même j’ai sorti en amont un pintado de cinquante-cinq kilos.
La jeune mulata revient d’un pas silencieux qui me surprend. Elle pose sans bruit sur la table deux larges assiettes de pacu grillé. Je n’ai pas vraiment faim, mais je me laisse gagner par la torpeur du moment et la cachaça me monte à la tête. Santana cherche peut-être à m’enivrer.
– Vous êtes armé ? demande-t-il en regardant soudain son pacu avec attention, ses couverts à la main, suspendus au-dessus de son assiette.
– Oui, dis-je sans hésitation, pour éviter qu’il me prenne en défaut.
– Un colt 38 si j’ai bien vu ?
– Oui, je confirme en tirant l’arme de ma ceinture pour la poser sur la table avec un soupçon de provocation qui me surprend et que je regrette aussitôt.
– Holà, rangez ça bien vite, malheureux, on pourrait se méprendre. Il n’y a que pour des histoires sanglantes de femmes que deux amis sortent leurs armes à table. Paul a dû déjà vous parler de ça.
– Nous sommes amis ? dis-je avec une insolence qui me panique.
– J’avais la prétention de le croire, oui. Pourquoi, vous en doutez ?
– Nous ne nous connaissons pas.
– Allons, nous nous connaissons bien mieux que vous ne le pensez, répond Santana en souriant. Mais puis-je vous demander pourquoi ?
– Pardon ?
– Je veux dire : votre arme, pourquoi êtes-vous armé ?
– Ah, mon arme ! À cause des serpents. J’ai peur des serpents. Je les tue quand je les vois. Chaque fois que j’en vois un, je tire dessus…
– Moi non plus je n’aime pas les serpents. Nous sommes des hommes de la ville, n’est-ce pas ? Mais mangez plutôt, on dit qu’il faut se brûler les lèvres à sa chair fumante pour bien apprécier le pacu. C’est un cousin du piranha, vous savez ?
– Oui, je sais…
– Vous en savez des choses ! dit Santana en me regardant soudain droit dans les yeux.
Sans répondre je savoure la chair goûteuse du pacu grillé à point, relevé d’un juste molho d’oignons et de poivrons sur un riz blanc un peu sucré. Santana commande une salade d’avocats et de cœurs de palmier, une bière –
uma Brahma estupidamente gelada –, un fromage salé avec de la pâte de
goyave et deux cafezinhos accompagnés d’un verre d’eau.
Je n’ai aucune envie de parler à ce policier. Alors je garde pour moi mon premier souvenir de café au Brésil. Un concentré de nectar brûlant que j’ai avalé au bar en planches de bois d’une gargote de Botafogo, et le verre d’eau derrière pour me rincer la bouche, à l’italienne. Et l’homme qui s’est vexé aussitôt en criant à l’injure, parce qu’ici on boit l’eau avant le café, pour se préparer la langue aux arômes torréfiés. On ne s’en lave jamais le palais. Boire après le café est une insulte. Ce jour-là, le gargotier aurait pu m’assommer tant l’affront se lisait dans ses yeux. Mais je ne raconte rien à Santana, qui sait peut-être déjà tout de ce qui m’est arrivé depuis que je suis au Brésil. Lui non plus ne dit rien. Nous regardons tous les deux les eaux hautes qui passent, et soudain la beauté démesurée de ce fleuve qui charrie des îles m’enfle le cœur. Puis Santana se lève, m’invite à le suivre, et part sans payer.
La voiture attend à l’ombre des grands arbres de la promenade. Elle se glisse aussitôt jusqu’à nous avec autorité, dans le trafic indolent de l’après-midi qui s’écarte pour elle. Nous sortons de la ville par le même chemin qu’avait emprunté le bus et c’est déjà un autre Brésil infini de champs, de jachères, de marais et de forêts.
Quelques kilomètres plus loin, un peu après Sapé, quand le chauffeur prend sur la droite un chemin qui mène à une fazenda, j’aperçois de l’autre côté de la route la petite maison devant laquelle l’homme au pistolet avait fait arrêter le bus. Il y a des hommes armés de fusils tout autour et des voitures de police dont les gyrophares s’affolent. Je me tords le cou pour apercevoir la jeune femme et les enfants, mais la voiture s’engage sur un chemin de terre et la poussière qu’elle soulève à l’arrière me masque la vue.
– La vie des pauvres gens ! soupire Santana en regardant devant lui.
Deux rangées rectilignes de palmiers aux troncs badigeonnés de chaux bordent l’allée qui mène à la fazenda. Dans un champ attend un petit avion, cabré comme un cheval au pré. Le même qui, un jour, amena Angèle au bivouac de la Fazenda São Jorge, pendant l’expédition, pour me la reprendre aussitôt. Le même qui me déposera en secret à Corumbá pour me permettre de fuir.
Tout au bout du chemin la voiture passe sous un porche qui marque l’entrée de la Fazenda dos Caçadores.
– Vous savez chez qui nous sommes, je présume ?
– Non, je réponds en essayant de montrer le moins d’intérêt possible à ce qui nous entoure.
– Ah ! lâche Santana, faussement étonné. J’étais persuadé que vous le saviez. Nous sommes chez Sebastião Ortiz. Cette fazenda lui appartient, tout comme le pavillon de chasse où vous avez rejoint le Senhor da Souza hier.
Mon cœur panique aussitôt mais je me surprends à n’en rien laisser paraître.
– Everaldo n’y était pas, dis-je sans attendre. J’ai voulu lui rendre visite, mais il n’était pas là. J’ai passé la nuit là-bas, comme me l’avait un jour proposé Sebastião, au Bar Internacional. En votre présence d’ailleurs, si je me souviens bien. J’en suis reparti ce matin. Vous êtes sûr qu’Everaldo y était ? Je n’ai rien vu là-bas qui puisse le laisser penser.
Mon sang-froid m’étonne et j’en tire quelque fierté. Un peu de fausse culpabilité aussi, mais seule ma peau compte à présent. Santana ne répond pas tout de suite. Nous descendons de la voiture et il s’éloigne en direction de l’avion. Puis il s’arrête, les mains au creux de ses reins cambrés, pour s’étirer.
– Je pensais qu’il y était. Mais allez savoir, avec ces journalistes fantasques ! Peut-être est-il allé se fourrer dans quelque autre guêpier. Allons, venez, dit-il en m’invitant d’un geste à le rejoindre, rentrons chez nous.
Dans l’avion, derrière ses lunettes noires, dans le bruit du moteur, Santana me regarde résister au sommeil. Je sens son regard sur moi, jusqu’au moment où un cauchemar sans images m’engloutit.
OceanofPDF.com