Mato Grosso

Manook Ian · Chapitre 23 sur 33

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Rua Barão de Melgaço, Cuiabá - Août 1976

Rua Barão de Melgaço, Cuiabá

 

Août 1976

 

Les semaines qui suivent sont un délice, comme une délivrance. Café, presque toujours, vit nue à mes côtés et se laisse aimer. Elle me laisse tout oser et fait tout ce qu’elle veut de moi. C’est une gamine, une enfant liane qui aime comme on s’amuse. Sans émoi, tout en rires. Elle habite au bord de la ville. Une favela de bois et de rues en terre qui, la nuit, s’éclaire à la chandelle ou aux néons de couleur. Sa famille vit dans une bicoque de bric et de broc où une télé hurle jour et nuit des telenovelas débiles. Sa chambre n’est qu’une baraque attenante et nous y faisons l’amour souvent, sans gêne aucune, pendant qu’une ribambelle de frères et sœurs rigolent à moitié nus de l’autre côté des planches disjointes et que son frère militaire fume pas loin de nous en buvant des bières. Je l’emmène manger des fritures ruisselantes dans des gargotes ouvertes à tous les vents le long du fleuve et je finis souvent par la prendre debout dans les hautes herbes folles sans plus faire attention aux serpents. Nous entrons en coup de vent, main dans la main, au beau milieu d’une promenade, dans n’importe quel hôtel borgne ou pension pour voyageurs que sa bouche me quémande au cœur de l’après-midi. J’emprunte le pick-up d’Édouard et nous allons nous aimer dans l’eau froide d’une cascade au cœur de la haute forêt, ou encore en plein ciel à l’arrière du Toyota arrêté n’importe comment dans un champ de canne à sucre. Et encore sur la route la nuit, au retour, elle appuyée des deux mains contre le capot entre les phares, les reins cambrés et la tête retournée pour me voir nu devant son joli cul cuivré des reflets de la lune sous tout le ciel étoilé.

Elle est noire comme Angèle est blanche, mince comme Angèle est ronde, enfant comme Angèle est femme. Je n’ai jamais à lui mendier son corps. Elle me le donne, me le sert, me l’assaisonne. Elle prend mes baisers et mes caresses quand ils viennent, s’y ouvre sans résistance. Quand elle a envie de moi, elle le dit, l’écrit, ou me prend par surprise. Nous passons nos journées et nos nuits l’un dans l’autre, huilés de sueur et de désir. Et tous les soirs nous rejoignons Eric au Balneario pour danser, pour boire, moi pour me battre et toujours, à la fin, aimer Café qui lèche avec une moue attendrie le sang de mes blessures.

Les premiers jours nous y croisons encore Everaldo et Angèle qui y retournent sans Santana. Sebastião les invite toujours à sa table, mais jamais nous. Puis ils ne viennent plus et je deviens, avec Eric, le roi des fêtes et des nuits défaites. Quand Eric repart en prospection, il me laisse sa chambre et la maison, et maintenant c’est chez moi que devrait habiter Angèle qui n’y revient plus et reste avec Everaldo. Elle passe prendre des choses quelquefois, quand je ne suis pas là, et retourne le rejoindre. À son hôtel peut-être, ou bien chez Isabelle. Je ne cherche même plus à savoir, et je prends plaisir à aimer Café debout sur le matelas dans la chambre d’Angèle, contre l’évier froid de la cuisine d’Angèle, dans le jardin arrosé et fleuri d’Angèle, sur la toile cirée de la table d’Angèle, sur le courrier éparpillé d’Angèle. Un matin très tôt, Café s’offre à moi par-derrière devant le grand miroir et j’y aperçois soudain le reflet furtif d’Angèle qui passait prendre son courrier et s’enfuit en pleurant.

Puis un soir je rentre Rua Barão de Melgaço et Eric est là. Il enfouraille des vêtements dans un sac.

– Tu ne devais pas rentrer dans dix jours ?

– Je me tire.

– Où ça ?

– Le plus loin possible d’ici.

– Que se passe-t-il ?

– On a tué mon guide dans la forêt.

– Qui ça ? Tu sais qui c’est ?

– Non, mais je sais qui les a laissés faire.

– Tu penses à Santana ? dis-je en me souvenant de l’incident du Balneario, le jour de la première bagarre.

– Oui. Je ne sais pas pourquoi il a lâché les chiens après moi. Je n’ai pas encore localisé la kimberlite. Mais quelque chose a changé.

Il fourre des sachets de pierres dans son sac, des paquets de dollars dans ses poches, un revolver à sa ceinture et cherche son passeport dans un tiroir.

– Tu crois vraiment qu’il pourrait s’en prendre à toi ? je demande, incrédule. Merde, tu travailles pour une société française quand même !

– Je me tire, et toi, tiens-toi loin de lui. Pour moi le message est clair : à partir de maintenant, chaque homme que je croise peut m’étriper d’un coup de coutelas.

Il prend son sac et se dirige vers la porte.

– Tu sais où aller au moins ?

– Bien sûr. Dans ce pays, un étranger doit toujours se préparer au pire. Mais tu n’as même pas à savoir où je vais. Oublie même que tu m’as connu, et s’il faut dire du mal de moi, ne te gêne pas si ça peut sauver ta peau à ton tour.

Il sort et je le suis. De l’autre côté de la rue, une ombre nous observe dans la nuit.

– Et comment je fais pour la maison ?

– Tu y restes et tu en profites. Il faudra des mois avant que la Minière s’aperçoive de quelque chose. Pendant ce temps-là le loyer est payé.

– Je n’ai pas besoin de régler quoi que ce soit avec le propriétaire ?

– Le propriétaire c’est Ortiz, pauvre imbécile, qui veux-tu que ce soit d’autre !

Puis il me tape fort sur l’épaule et court rejoindre l’ombre qui disparaît avec lui dans la nuit.

Quand je rentre dans la maison, Café est debout au milieu de la grande pièce, nue.

– Il est parti ? dit-elle.

– Oui, lui aussi, comme tous les autres. Ils s’éloignent tous de moi. Ils m’abandonnent tous. Merde, je suis tout seul à présent, Café, je n’ai plus que toi. Je t’en prie, ne pars pas, reste-moi, d’accord ? Tu me resteras ?

Alors je l’écrase dans mes bras et la mouille de mes larmes.

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