Mato Grosso

Manook Ian · Chapitre 10 sur 33

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Mato Grosso

Petrópolis - Avril 2006

Petrópolis

 

Avril 2006

 

– Je peux vous demander quelque chose ? coupa soudain Figueiras.

– Je vous rappelle que vous avez une arme pointée sur moi.

– Si vous ne voulez pas répondre, vous pouvez continuer votre lecture.

– Je vous en prie, soupira Haret, posez donc votre question.

– Comment faites-vous pour construire vos personnages ?

– Quoi, vous pensez que le moment est bien choisi pour commencer un atelier d’écriture ? ironisa le Français.

– Non, mais c’est qu’une fois votre lecture terminée, vous serez trop mort pour répondre à ma curiosité…

Haret, les coudes plantés sur la table, plongea son visage fatigué entre ses mains grandes ouvertes et prit son temps.

– Que voulez-vous savoir exactement ?

– Mon personnage par exemple, comment l’avez-vous construit ?

– En disant de vous ce dont je me souvenais, tout simplement.

– Pourtant vous savez très bien que nous ne nous sommes pas rencontrés pour la première fois au poste de pesage, alors pourquoi ce passage ?

– Pourquoi pas ? C’est ma liberté d’auteur de vous faire apparaître quand je pense que c’est bon pour l’histoire.

– Et en quoi ce mensonge était-il bon pour l’histoire ?

– Il fallait que le lecteur sente que vous étiez omniprésent dans cette ville comme vous le deveniez dans ma vie.

– N’était-ce pas plutôt pour instiller en lui le dégoût de moi ? Quand vous lui faites croire que j’avais tous pouvoirs sur les pauvres chauffeurs qui entraient ou sortaient de cette ville, jusqu’à sous-entendre que je pouvais même briser la vie de ces hommes, n’êtes-vous pas un peu loin de la vérité ? Je n’ai jamais exercé un tel contrôle, aucun registre des entrées et des sorties de camion n’était tenu au nom de la police fédérale, et nous ne nous sommes pas rencontrés à ce poste de pesage.

– C’est un roman, une version romancée d’une partie de ma vie, j’utilise les artifices que je veux pour construire la psychologie de mes personnages.

– Et vous n’avez pas besoin, par respect pour vos lecteurs, de respecter une certaine vérité ?

– Mes lecteurs ne vous connaissent pas. Ils ne connaissent que ce que je fais de vous. Ils n’ont pas besoin de votre vérité, la mienne leur suffit.

– Pourquoi alors inventer cette autre scène où, au beau milieu de la désolation que provoque l’inondation des bas quartiers, vous me montrez dans une pirogue l’arme à la main, menaçant deux pauvres bougres agenouillés et menottés ?

– Pour faire comprendre au lecteur qu’au milieu du malheur des autres, il s’en trouve toujours pour ajouter la violence et la cupidité.

– Vous voulez parler des deux hommes menottés qui seraient donc des voleurs ?

– Oui, c’est ça.

– Mais vous n’avez pas été témoin d’une telle scène, n’est-ce pas ?

– Non, mais vous ne pouvez pas nier qu’il y ait eu, pendant cette inondation, des vols et des pillages.

– C’est vrai, mais pourquoi m’inclure, moi, dans cette scène fictive ? Vous auriez pu décrire cette pirogue avec n’importe quel policier ou militaire en uniforme par exemple. Pourquoi moi ?

– Pour donner corps à votre personnage.

– Vous voulez dire que vous vous servez d’une vérité imaginaire pour donner corps à une vérité romancée ?

– Figueiras, vous n’êtes pas un enfant de chœur, d’accord ? Vous étiez un flic, un inspecteur de la police fédérale toute-puissante et redoutée de tous, une police politique pour tout dire, alors j’ai usé d’artifices d’écriture pour construire un personnage à partir de la perception que j’avais de vous. Et très franchement, vous auriez pu être cet homme-là, à traquer de pauvres bougres de camionneurs ou à faire disparaître je ne sais où des pilleurs de ruines.

– Oui, j’aurais pu être cet homme-là, sauf que je ne l’ai pas été. Vous ne m’avez vu ni à ce poste de péage ni dans cette pirogue, comme d’ailleurs je n’ai jamais fait le coup de feu au Balneario ni entretenu des prostituées. En fait, nous ne nous sommes aperçus que de temps en temps à la terrasse du Bar Nacional où vous n’avez jamais partagé ma table.

– Écoutez, si la technique de création des personnages romanesques vous échappe, j’en suis désolé pour vous et ravi pour les lecteurs. Restez flic et laissez-moi être écrivain.

– Vous avez sûrement raison, répondit Figueiras sans s’énerver, mais j’ai quand même une intuition sur la façon que vous avez eue de façonner mon personnage, voulez-vous la connaître ?

– Encore une fois vous êtes armé et moi pas, je ne vois pas comment je pourrais refuser…

– Vous n’avez pas construit un personnage autour de moi. Vous avez encore et toujours construit un personnage autour de vous. Santana ne sert que de miroir à votre ego. Vous l’avez construit machiavélique et manipulateur pour vous excuser par avance de vos débâcles. Vous l’avez prétendu cynique et violent pour vous absoudre de vos lâchetés. Vous l’avez voulu omniprésent pour justifier vos fuites.

– Et vous dites que c’est moi l’égocentrique !

– Oui, et je pense que personne n’en est dupe bien longtemps. Dans un roman, voyez-vous, les personnages secondaires doivent prendre vie par eux-mêmes, exister en dehors du narrateur, comme dans la vraie vie. Les gens que nous fréquentons ont tous en dehors de nous une vie qui les construit, de sorte que nos rencontres s’enrichissent de ce qu’ils ont vécu sans nous. Il en va de même des personnages, qui ne peuvent se construire que loin du narrateur, dans des chapitres qui leur sont plus intimes, où ils nous livrent leurs émotions, nous révèlent leurs sentiments, pensent et agissent par eux-mêmes. Or voyez tout ce que vous venez de lire : pas une page, pas une ligne, pas même un mot de liberté accordé à aucun de vos personnages. Aucun ne vit en dehors de vous. Ce que pense chacun d’entre eux, c’est le narrateur qui l’exprime, c’est-à-dire vous. On ne sait rien des sentiments d’Angèle, rien des ambitions d’Everaldo, rien des tourments de Paul. D’ailleurs on ne sait rien d’eux, ni de leur quotidien, ni de leurs habitudes, ni de leurs goûts. Rien de Santana non plus. Où habite-t-il ? Comment vit-il ? Est-il marié ? Trompe-t-il sa femme ? A-t-il des enfants ? Les aime-t-il à la folie ? A-t-il des vices, des talents cachés, des secrets ? Quel genre d’enfance, est-il malade, l’a-t-il été ? Rien, vous ne dites rien de lui ni des autres pour une seule et bonne raison : ce ne sont que des personnages en creux qui n’ont pour seul et unique but que de donner du relief au vôtre.

– Merci, inspecteur, on voit bien grâce à vous la limite de ce que le raisonnement policier peut apporter à la littérature. Contentez-vous donc d’être le salaud de service, celui qui force un homme à lire un livre sous la menace d’une arme.

– Pour être exact, je suis plutôt celui qui force le salaud de service à lire le roman avec lequel il a tué ceux qui ont inspiré ses personnages.

– Tournez-le dans le sens que vous voudrez, le salaud c’est vous, Santana.

– Sauf que moi je suis Figueiras…

– Peu importe, Figueiras ou Santana, vous êtes le même salaud.

– Je sais que c’est ce que vous aimeriez croire aujourd’hui – et peut-être même que vous le croyez à force de vous en être convaincu –, mais si je le suis, c’est que je le suis devenu grâce à vous. Si je vous menace d’une arme aujourd’hui, c’est peut-être parce que vous m’avez forcé, en tuant Blanche, à devenir votre personnage. Il se peut que je sois devenu Santana, assez manipulateur et cynique pour vous attirer dans ce piège, et je l’espère assez cruel pour vous faire payer vos crimes, ce que Figueiras n’aurait jamais osé imaginer. Votre mauvais talent a réussi à pousser Blanche à la mort, j’espère qu’il réussira à me pousser à vous tuer.

– Parce que vous doutez encore de réussir à le faire ?

– C’est que je ne suis pas comme vous, je n’ai encore jamais tué personne, mais j’espère que la suite de votre lecture m’en convaincra. Allez, reprenez là où je vous ai interrompu…

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