Mato Grosso
Bar Internacional, Cuiabá - Août 1976
Bar Internacional, Cuiabá
Août 1976
Et puis un après-midi, Café part embrasser ses parents et ne revient pas. Je l’attends. Longtemps. Sans nouvelle. Le soir elle n’est toujours pas là. Au Balneario non plus. Ni la nuit dans mon lit. Ni au petit matin dans mes bras. Je pars à sa recherche, dans son quartier où soudain les visages se ferment et les regards me sont hostiles. Personne ne répond à mes questions inquiètes et son frère ne me laisse pas voir ses parents. Quand j’insiste, il me pousse dehors en me menaçant du poing. Pour la première fois depuis longtemps, je retourne chez les Chancel. Édouard ouvre mais reste dans l’embrasure pour m’empêcher d’entrer.
– Je vous croyais reparti.
– Vous savez bien que j’étais en ville.
– C’est vrai, vous faites assez de bruit pour ça.
– Vous savez où est Café ?
– Votre mulâtresse ? Demandez à Santana ! lâche-t-il d’un ton méchant.
– Pourquoi dites-vous ça ?
– Parce que toutes les filles ici obéissent à Santana. Surtout celles du Balneario. Si Café est partie, c’est lui qui l’a voulu et il sait où elle est.
– Le salaud !
– Attendez, n’allez pas non plus vous jeter dans la gueule du loup.
Son ton a perdu toute animosité. C’est un conseil qu’il me donne, comme à un ami qu’on va perdre.
– Ne l’affrontez pas. Ne le provoquez pas. Vous n’êtes pas de taille. Restez loin de lui et faites-vous oublier.
– Ce fumier !
– Et de grâce, s’il vous plaît, ne revenez plus à la maison.
Et il referme la porte sans plus oser me regarder.
Plus tard dans l’après-midi, à l’heure habituelle, je rejoins l’avenue et la terrasse du Bar Internacional. Tout le monde est là, Angèle aussi cette fois. Je les salue, commande une bière, et trouve une place à côté d’Everaldo. La conversation est anodine, entrecoupée de longs silences. Chacun attend que je pose la question, mais je n’en fais rien. Mon silence contrarie l’arrangement des choses et personne ne sait comment le prendre. Santana fixe en souriant mon visage fermé par la colère et prend la conversation en main.
– Des nouvelles de Lúcia ?
– Pardon ?
– Café, votre amie, son vrai nom c’est Lúcia. Lúcia de Andrade. Vous avez de ses nouvelles ?
– Non, dis-je sans le quitter des yeux. Mais je suppose que vous en avez, vous ?
– Eh bien non ! Je pensais qu’elle vous en aurait donné dès son arrivée à São Paulo. Vous saviez qu’elle était partie pour São Paulo, n’est-ce pas ?
Je me retiens de frémir. Je contiens ma surprise pour ne rien laisser paraître de ma colère, et chacun s’en étonne en silence, sauf Santana qui n’est pas dupe.
– Oui, je le savais, et non, elle ne m’a pas encore donné de nouvelles. Mais c’est vous qui lui avez recommandé de ne pas le faire, n’est-ce pas ?
Santana ne laisse paraître aucune surprise à son tour. Mon mensonge et mon aplomb ne le désarçonnent pas. Ils le flattent. Il aime ma bravade et c’est ce qui m’inquiète aussitôt.
– Elle vous en donnera, j’en suis sûr. Il faut reconnaître que son départ a été un peu précipité. Par chance Antônio a pu lui prêter la somme nécessaire pour son billet. Je crois bien que la petite n’avait jamais pris l’avion !
C’est cet idiot d’Everaldo qui met le feu aux poudres. Il se tourne vers moi, naïvement intéressé, et pose la question qu’il ne fallait pas :
– Qu’est-elle allée faire à São Paulo ?
– C’est à l’inspecteur qu’il faut le demander, je réponds sans pouvoir me retenir. C’est lui qui décide où vont et ce que font les gens d’ici, n’est-ce pas ?
– Holà ! répond Santana sans se défaire. Voilà beaucoup d’insolence en peu de mots, monsieur !
– Elle est partie travailler chez un ami, intervient Sebastião pour désamorcer la situation. Il cherchait du personnel pour un hôtel qu’il vient d’ouvrir. C’est une opportunité que Lúcia ne pouvait laisser passer. Elle sera femme de chambre, je crois.
– C’est un métier qui lui convient parfaitement ! provoque cette fois Santana d’un ton méchant.
– Femme de chambre ? Ça me surprend beaucoup ! dis-je en me levant. J’ai toujours pensé que son métier c’était de faire la pute et que vous étiez son souteneur !
Et je quitte la terrasse de l’Internacional dans un silence figé par la peur. Santana me fixe avec une cruauté satisfaite. Je sais qu’il vient d’obtenir de moi ce qu’il attendait. Les autres me plaignent déjà du regard. Everaldo semble désolé, et Angèle a les larmes aux yeux.
Comme je m’éloigne sans me retourner, j’entends l’inspecteur s’excuser auprès de l’assistance et prendre congé. Je devine qu’il se lève et me suit, mais je me force à ne pas presser le pas. Quelques secondes plus tard, il est à mes côtés et me prend par le bras, écrasant mon coude d’une poigne que je ne lui soupçonnais pas.
– Veuillez me suivre s’il vous plaît, sans résistance de préférence.
Aussitôt une voiture se glisse le long du trottoir et Santana me pousse fermement à l’intérieur. Quand il claque la porte sur moi et donne l’ordre de redémarrer, j’aperçois dehors tous les passants qui se forcent à n’avoir rien vu.
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