Mato Grosso
Corumbá - Mai 1976
Corumbá
Mai 1976
Et tout en bas du Pantanal : Corumbá. L’expédition m’y mène avec vingt jours de retard. Le cœur, chez Paul, n’y était plus. Sombre et silencieux à l’avant de la première pirogue, il a tout abandonné des jeux et des joies des péons et des zingadores : courir les émeus affolés sur les remblais, plaquer les caïmans surpris dans les marigots pour leur scotcher la gueule, appuyer sur les yeux des sucuri pour leur faire lâcher prise, se baigner avec les piranhas ou les pêcher avec n’importe quoi. Plus de confessions la nuit aux bivouacs non plus. Plus d’histoires de chasse. Plus de légendes indiennes. Rien qu’un ami replié et morose que plus rien ne touche. C’est Limirio qui prend les choses en main, et Esterlito qui nous guide et surveille tout ce que fait l’ingénieur jusqu’au port de Corumbá.
Une ville pastel coloniale. Des fenêtres aveuglées d’ombre sous le soleil, hautes et profondes, qui ouvrent sur des recoins de verdure. Une jolie ville nonchalante, droite et fière, adossée à une colline, qui regarde venir à elle toutes les eaux du fleuve du haut de ses murs courus de promenades. D’en bas c’est un rempart, mais d’en haut c’est un chemin de ronde.
Dès que l’expédition nous y échoue, entre les pavés chauds et les bateaux à l’ombre d’une bâche, dès que les marinheiros paresseux nous appellent compadres pour écouter nos histoires, j’aime cette ville. Pour ses gosses qui rient sous les grands manguiers auxquels ils accrochent leurs barques. Pour le suc pulpeux d’un fruit qui jute entre mes doigts et trois melons jaunes sur une planche en bois, en plein soleil. Pour des mots simples et de joyeux silences au pied de la ville calme. Pour une ruelle vers la colline et quelques femmes immobiles. Pour l’escalier de la promenade et ses palmiers en altitude.
Pas pour Santana, qui pourtant m’y attend aussi. Toujours bien mis dans son costume blanc, un panama pour se prémunir du soleil et des lunettes à l’américaine, il m’accueille comme s’il m’espérait depuis longtemps. Puis soudain m’ignore pour ne s’occuper que de Paul, qu’il prend par le bras pour l’emmener à l’écart. Je le regarde lui parler, lui expliquer quelque chose, le redire, et lui remettre une enveloppe. Paul se résigne à accepter d’un hochement honteux de la tête, avant de revenir vers les pirogues. Il prend son sac, abandonne tout le reste de son équipement et rejoint Santana sans saluer personne. Une voiture s’approche et Santana le fait monter à l’arrière. Il a le même geste qu’il aura pour moi à Cáceres : une main sur la tête pour éviter à son passager de se cogner le front. Puis ils s’en vont et je suis seul. Sans Paul, je ne suis rien dans ce pays. L’expédition est terminée. Je ne travaille plus pour le Service cinématographique. Je suis à six cents kilomètres d’Angèle et des Chancel.
Déjà Otávio et Limirio se congratulent de la réussite de l’expédition et rassemblent le matériel. Les zingadores se sont regroupés et se demandent qui va les payer. Un envoyé du gouverneur arrive en courant, s’excusant de loin de son retard et leur tend une poignée de billets sans même les regarder. Les quatre hommes se les répartissent et les empochent, puis rejoignent les pêcheurs qui attendent les bières qu’ils vont offrir en racontant leur long voyage. De son côté, l’homme du gouverneur tombe dans les bras des deux ingénieurs en les félicitant à grandes accolades et claques dans le dos. Puis il leur promet le meilleur bordel de Corumbá et ils partent vers la ville en riant aux éclats.
De loin, je hèle Limirio qui revient vers moi à contrecœur pendant que les autres l’attendent à distance.
– Limirio, que s’est-il passé avec Santana à Cuiabá ?
– À Cuiabá ? Rien.
– Qu’est-ce que tu lui as dit ?
– Rien.
– Qu’est-ce qu’il t’a demandé ?
– Rien.
– Rien ?
– Non, rien. Il ne m’a pas interrogé. J’ai dormi dans une chambre à la caserne et personne ne m’a rien demandé. Le lendemain il m’a ramené à la fazenda avec Paul.
– Et Paul ?
– Je n’ai pas vu le Senhor Paul pendant que j’étais là-bas. Je ne l’ai revu que le lendemain matin quand on m’a ramené à l’avion.
Puis il regarde l’homme du gouverneur et Otávio, un peu gêné.
– Désolé, il faut que j’y aille. On va au bordel, tu veux nous y rejoindre ?
J’hésite, mais Esterlito répond à ma place :
– Non, merci, Senhor Limirio. Nous avions prévu de fêter notre arrivée nous aussi, mais étant donné le départ du Senhor Paul, nous allons juste déjeuner quelque part sur le port avec les zingadores. Et après, nous irons faire la sieste je suppose…
– Très bien, sourit Limirio qui semble soulagé.
Quand il rattrape Otávio et l’envoyé du gouverneur, ce dernier se rappelle quelque chose et m’apostrophe. Il me donne le nom d’un hôtel où le gouvernement, à la demande de l’inspecteur Santana, m’a réservé une nuit pour que je me repose. J’y trouverai aussi mon défraiement pour ma participation à l’expédition. Puis ils m’abandonnent, comme trois marins d’eau douce qui vont aux putes.
– Que va-t-il arriver à Paul, Esterlito ?
– Je crois que Santana l’a expulsé du pays. Je suppose qu’il va passer en Bolivie. Je lui ai déconseillé le Paraguay et l’Argentine.
– Tu savais qu’ils allaient l’expulser ?
– Santana ne s’intéresse aux gens que pour de mauvaises raisons. Paul était en sursis depuis longtemps.
– Pourquoi aujourd’hui, alors ?
– C’est la question. Est-ce que Paul t’a parlé de ce film sur les Indiens ?
– Tu es au courant ?
– Un bon Pantaneiro sait toujours tout de ce qui peut devenir un danger pour lui. Et qui croyais-tu qu’il voulait choisir comme guide ?
– Il te l’a proposé ?
– Non, mais il m’a posé assez de questions sur les Kaiowás et leur territoire pour que je le devine.
– Tu crois que c’est la raison de son expulsion ?
– Il y a de mauvaises gens dans ce pays. Des gens qui se croient d’un autre sang. Dans les années soixante, quelques dizaines de Kaiowás acculturés ont disparu. De pauvres bougres alcoolisés, même plus indiens, justes déguisés à l’indienne pour soutirer quelques dollars aux touristes et quelques subsides aux autorités. On ne les a jamais retrouvés, mais le bruit court dans la forêt qu’on les a chassés.
– Expulsés eux aussi ?
– Non. Chassés, comme on chasse du gibier. Comme des proies. De riches propriétaires prêtaient leurs immenses terres de bois et de marécages et les pauvres Kaiowás étaient lâchés dans la nature avec une heure d’avance sur les chasseurs.
– Je ne te crois pas. Ça ne peut pas être possible.
– Il y a eu des procès, même si aucun n’a abouti. Les noms de gens bien sous tous rapports, bienfaiteurs des bonnes œuvres, ont été cités. Tu peux encore les croiser chaque jour à Cuiabá. Quelques méchants hommes de main ont été condamnés, mais pour crime crapuleux seulement, pas pour chasse à l’homme. Voilà pourquoi il ne fait pas bon s’intéresser aux Kaiowás. Chacun craint qu’ils n’aient des choses à révéler. Les Anglais qui voulaient faire ce film ont vite compris qu’il leur fallait un fusible entre les Kaiowás et eux. C’est pour cette raison qu’ils l’ont proposé à Paul. De ce jour, il était en sursis.
– Comment Santana l’a-t-il su ?
– Santana sait tout, c’est son métier. Pas la peine de chercher à comprendre comment. Tiens-toi loin de lui, c’est un cobra, une intelligence à sang froid. Tu te souviens de ce que je t’ai dit des serpents ?
– Oui : ne jamais les attaquer dans l’eau, même petits ils sont plus forts.
– Eh bien ce cobra de Santana, il est plus fort toujours, même hors de l’eau.
Puis Esterlito invite d’un geste les zingadores et les autres pêcheurs à se joindre à nous dans une des gargotes au bord du fleuve.
Ici, le fleuve est déjà Paraguay. Il était encore São Lourenço à la Fazenda São Jorge, et après des milliers de kilomètres d’aventure il sera estuaire à Buenos Aires, en mélangeant ses eaux à celles du Paraná. Comment imaginer qu’alors il roulera des cargos rouillés entre ses épaules ambrées ? Là il ne fait que glisser vers le sud, large et étale, jusqu’au pied de la ville où, comme par peur des remparts, il tourne vers l’est et cet océan que personne ne connaît ici. Et il laisse les lanchas et les pirogues, portées par leur élan, glisser hors de son méandre jusqu’au port de Corumbá qui dort.
Après avoir déjeuné d’un banquet de pacu grillé, de farofa et de molho, de fromage salé à la pâte de goyave, de mangues tièdes et juteuses, d’abacaxis et de doce de leite, arrosé de plusieurs Brahma glacées et de cafezinhos brûlants, je fais mes adieux aux zingadores qui me serrent dans leur sueur avec plus de pitié que d’amitié. Seul Esterlito me souhaite un au revoir au lieu de me dire un Adeus, comme un espoir, et m’étreint longtemps dans ses bras noueux qui me suffoquent. Puis il m’accompagne jusqu’à l’hôtel que m’a réservé Santana, pour me saluer encore de plusieurs Boa sorte qui me serrent la gorge. Il me laisse alors sans se retourner et je monte dans ma chambre.
Une grande pièce ouverte, claire et nue, qui a dû abriter bien des après-midi de passage sous un ventilateur froufroutant. Un lit de fer forgé, bordé de draps légers, et la douce pénombre des volets clos, quand je sais dehors le soleil qui se cogne au port. Le parquet gondolé sent la cire. Sur une commode, un mot à mon intention. Santana me donne un numéro de téléphone et me demande de le contacter.
– Santana ? C’est moi…
– Ah, merci de me rappeler. J’espère que vous êtes bien installé. Ce n’est pas le meilleur établissement de la ville, vous m’en excuserez. C’est même, comment dire, un hôtel d’amours passagères, mais sa vue sur le Pantanal est imprenable, n’est-ce pas ? J’ai pensé que cela pourrait vous plaire.
– Pourquoi m’avez-vous demandé de vous rappeler ?
– Je voulais juste vous remercier d’avoir pris soin d’Angèle à la Fazenda São Jorge. C’était un peu cavalier de ma part de la laisser là toute une nuit, mais je ne pouvais faire autrement, vous comprenez ? Quoi qu’il en soit, merci de vous être occupé d’elle.
– Comment va-t-elle ?
– Bien. Très bien. C’est une personne si pleine de joie de vivre, n’est-ce pas ?
Je ne réponds pas, cherchant à deviner ce qu’il veut.
– Santana, à propos de Paul…
– Ne parlons pas de Paul, s’il vous plaît. Ne nous fâchons pas. Qu’allez-vous faire maintenant, vous allez remonter à Cuiabá je suppose ? L’avion de notre ami Sebastião sera à Corumbá demain et il se propose de le mettre à votre disposition si cela vous tente.
– Je ne sais pas si…
– N’hésitez pas. De toute façon il remontait à vide. Prenez-le. Vous aurez plus vite rejoint Angèle et vos amis.
Et il raccroche, me laissant le geste suspendu, le combiné à la main, dans la moiteur de l’après-midi. Aussitôt dans le miroir face à moi, c’est déjà le corps d’Angèle qui bascule. Pourtant jamais je ne passerai avec elle la porte de cette chambre, à l’étage, avec sa haute fenêtre ouverte sur l’horizon. Je reste avec la vision d’Angèle, dans l’écho tranquille de la ville, le pas d’un cheval résigné tirant sa calèche, le soupir d’un taxi fatigué, les mots d’un homme qui passe en fredonnant. J’imagine toute cette intimité préparée, feutrée de soleil, où je veux son corps. J’ai posé un foulard mouillé devant le ventilateur pour hérisser sa peau d’un frisson de fraîcheur et de surprise. Et j’imagine aimer Angèle. Je voudrais qu’en chavirant elle voie le port se perdre dans les reflets du ciel, qu’à ses suppliques impatientes elle ajoute la plainte de ne pouvoir tout prendre de cet horizon brutal qui la pénétrerait. Qu’elle s’arque devant la fenêtre pour que cette immensité inonde son ventre et s’y redéploie dedans, nous échouant tous les deux, accrochés à nos corps reposés.
OceanofPDF.com