Mato Grosso
Santa Cruz - Mai 1976
Santa Cruz
Mai 1976
Quand je rentre, je cours aimer Angèle un jour tout entier, à picorer son corps en croquant des fruits mûrs, à nous saouler de cafés forts et de souvenirs du Pantanal. Puis la vie reprend son cours, malgré l’absence de Paul dont personne n’ose parler. Les balades échevelées dans le pick-up d’Édouard, les fritures dorées au bord du rio, les bières blondes glacées à la terrasse de l’Internacional et les repas trop copieux dans la cour ombragée des Chancel. Santana et ses compères, Ortiz et Peixoto, trop aimables et avenants. Trop galants aussi avec Angèle, mais leur désir impossible me flatte. Angèle est heureuse et elle est à moi, nous sommes un couple et il semble que toute la ville s’y habitue.
Et puis un soir, trois semaines après mon retour, Santana me prend en confidence, un peu à l’écart d’Angèle et des autres, à l’abri d’un flamboyant. Il a des nouvelles de Paul. De mauvaises nouvelles. Il est au Paraguay et ça ne lui plaît pas.
– C’est un pays dangereux, vous comprenez ? C’est plein de bandits là-bas. Selon ce que je sais, Paul est sans le sou, mais ces crapules de Paraguayens pensent qu’un gringo est toujours plus riche qu’eux. Votre ami va finir par prendre un mauvais coup de coutelas ou se faire battre à mort dans un caniveau pour le peu qu’il lui reste encore.
– Qu’est-ce que je peux faire ? Je vais bientôt être à court d’argent moi aussi.
– Avant que vous n’arriviez, Paul avait tourné quelques films animaliers pour le gouvernement. Et puis il y a tout ce qu’il a filmé sur les dégâts de l’inondation. Le Senhor Ortiz est intervenu auprès du gouverneur pour débloquer un paiement. Une sorte d’avance en fait. Après tout, même si elles ne sont pas encore montées, ces images ont été filmées et méritent bien un salaire.
Santana sort une enveloppe de sa poche et la glisse dans ma main.
– Il y a là huit cents dollars américains. Allez les lui porter, il en a besoin.
– Au Paraguay ?
– Non, pour sa sécurité j’ai demandé à la police paraguayenne de l’expulser vers la Bolivie. Ce pays est secoué par plus d’un coup d’État militaire par an, mais la présence permanente des soldats freine un peu l’audace des voyous. C’est plus sûr pour votre ami. Je me suis arrangé pour qu’il vous attende à l’hôtel Astoria, à Santa Cruz.
Le soir, j’en parle à Angèle. Sebastião met son avion à ma disposition jusqu’à Corumbá. Ensuite il faut deux jours de train jusqu’à Santa Cruz, un jour ou deux avec Paul sur place, et autant pour le retour. C’est l’affaire d’une grosse semaine, dix jours tout au plus. Angèle dit qu’elle comprend. Si c’est pour aider Paul, bien sûr qu’il faut le faire. Alors je décide d’y aller.
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