Mato Grosso

Manook Ian · Chapitre 19 sur 33

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Mato Grosso

Altiplano - Juillet 1976

Altiplano

 

Juillet 1976

 

– Et alors, racontez-moi, comment sont les Indiens ? demande Édouard Chancel.

– Quels Indiens ?

– Ceux de là-bas, pardi, ceux des Andes. Comme est-ce là-bas ?

Il passe par là, mais sûrement pas par hasard. Je viens de quitter la terrasse du Bar International quand il arrête son pick-up à ma hauteur et m’invite à y monter pour une de ces balades « à la sauvage » qu’il me propose de temps en temps pour s’évader des hystéries dépressives d’Isabelle. Nous quittons vite la ville pour une piste où la voiture soulève un tourbillon de poussière. Tout le long du chemin, les arbres et les broussailles ont la couleur de la terre qui retombe.

Je ne sais pas comment lui dire que tout est l’exact contraire du Pantanal généreux, alors il me pose toutes sortes de questions dont chaque réponse l’étonne un peu. Les femmes qui s’accroupissent au milieu des marchés colorés et pissent à même le sol sous leurs jupes bariolées en bavardant entre elles. Les hommes rachitiques et nu-pieds obéissant à des matrones qui leur font porter des chargements de baudets. Le marché des fœtus de lama qu’on mélange à des bonbons et des insectes pour les enfouir dans le mortier des maisons et les protéger ainsi du mauvais œil.

Il conduit vite et la voiture se cogne dans les ornières, dérapant dans une flaque oubliée par le dernier orage pour rebondir sur le chemin, les phares fouettés par les buissons qu’elle traverse. Il conduit comme il en a l’habitude, comme il le fait depuis vingt ans sur cette terre ingrate où il a vu les colons se casser l’échine et perdre leur fortune à essayer de cultiver autre chose que de la mauvaise herbe.

– Pauvres gens ! dit-il enfin.

– Qui ça ?

– Les Indiens…

C’est vrai qu’ils sont pauvres. Pauvres au-dedans et au-dehors, gens de terre, séchés, crottés de soleil et de froid trop forts.

Paul n’était pas à Santa Cruz, bien entendu. Ni à Cochabamba. Pas à La Paz non plus. Le premier mot de lui, je l’ai récupéré au poste frontière de Copacabana sur les rives du lac Titicaca. Il m’attendait à Puno, au Pérou. De sombres paysages froids et humides, des temples tombés, brutaux et émasculés, sur des plateaux silencieux où vivent des gens sans mots. Des empires de pierre, fichés dans la terre des montagnes, et des silhouettes désolées plantées le long de la route comme des troncs élagués.

La Paz, au fond de sa crevasse, ses quartiers lépreux remontant à la verticale pour tapisser les montagnes qui l’étouffent. La nuit, de la ville, les lumières vacillantes des taudis se fondent au mur des étoiles. Pour en sortir, il faut qu’un bus courbatu se hisse jusqu’au rebord du plateau pour enfin déboucher, épuisé, sur l’étendue immortelle et figée, haute comme un sommet d’Europe et plate comme une mer de pierre. Noire aussi d’une terre dure, et tassée d’un ciel de granit. La piste est longue et le vieil autocar s’y lance droit devant. D’immensités en immensités, un enfant tout seul à des siècles à la ronde garde trois lamas. Quand il voit s’approcher le car, qu’il regarde venir depuis des heures déjà, il marche vers la piste et le chauffeur lui lance par la fenêtre une tranche de pain qu’il tire d’un sachet en plastique en se signant aussitôt au nom de la Vierge et de Jésus-Christ amen. Chaque jour il jette du pain aux enfants en remerciant la Vierge et Jésus-Christ amen que les siens soient nés dans la vallée et qu’ils achètent leur pain à la supérette. C’est pour les sauver eux, les siens, qu’il jette aux autres un peu de pain chaque jour. Et jamais il n’a su ce qu’ils en font. S’ils le mangent. S’ils le gardent. S’ils le rapportent. Ou bien s’ils le donnent aux lamas. Chaque jour il les voit disparaître, immobiles, à reculons dans le miroir fêlé de son rétroviseur. Une fois il s’est arrêté et l’enfant ne s’est pas approché, resté loin de la route, à ne pas répondre, pendant qu’un touriste belge de La Louvière prenait une photo vautré par terre pour cadrer toutes les Andes en arrière-plan du gosse.

Là-haut, l’Indien garde sa misère, son froid et sa peur au-dedans. Ses milliers d’ancêtres syphilitiques lui ont glacé un sang que la coca poudroie, et ses yeux sombres s’irisent des mêmes reflets que les profondeurs des lacs sacrés où ne nagent que des crapauds immondes et monstrueux. Un peuple qui pourrit, dans la terre et les joncs où il s’enfonce, et dont la pourriture prend dans le vent humide des relents d’humus qui me rappellent les mauvais jours d’automne. Un peuple à son automne. Un peuple beau et qui se meurt malade, saoul de coca, d’altitude et de bière, alors qu’à elle seule l’éternité qui fige les montagnes et le lac aurait dû suffire à leur ivresse.

C’est le piège du temps omniprésent et des empires passés où il faut rester seul à des milliers de kilomètres à la ronde, planté à ne rien faire, à ne rien regarder, où il faut se laisser prendre par la terre froide et mouillée et pleurer sur tant de désolation et de grandiose solitude. Là, chaque jour à peine vécu devient aussitôt un jour passé à oublier, suivi d’un autre jour d’égale tristesse. Un monde à pleurer de ne pas avoir un autre quelque part chaud et familier, des habitudes de feutre et d’édredons, et des amis proches autour de boissons chaleureuses. Un monde qui rend immensément triste, mais qu’on ne peut pas quitter, fasciné par la mélopée rauque des roseaux.

– Comment avez-vous fait pour rester là-bas aussi longtemps ? demande Édouard.

– Je ne sais pas, dis-je doucement sans vouloir être plus précis.

– Et Paul, avez-vous des nouvelles ?

– Il ne veut pas rentrer.

Un long moment se passe en silence. Je pense à Paul, que j’ai laissé sur une des petites îles d’Uros, sur le lac Titicaca, au large de Puno. Des îles en joncs qui ne flottent que parce que leurs habitants recouvrent chaque jour de joncs neufs ceux qui pourrissent en dessous. Paul n’a pas voulu en revenir. J’ai longtemps parlementé mais il n’a rien voulu savoir. Je suis rentré par le train des Indiens jusqu’à Corumbá, puis sur une lancha jusqu’à Porto Jofre, un taxi jusqu’à Poconé, et enfin un bus jusqu’à Cuiabá…

Édouard ne parle plus. Il laisse passer quelques kilomètres d’arbustes et de poussière, mais je devine qu’il se prépare à dire des mots qu’il n’ose pas encore. Il continue de rouler vite, puis commence une phrase :

– La police est venue à la maison…

– La police ? Qui ça, Santana ?

– Oui.

Soudain il saute sur les freins et nous dérapons de travers avant de buter de côté dans une ornière après une longue glissade. Doucement le vent rabat le nuage de poussière sur la voiture, et comme le paysage immobile en émerge peu à peu, Édouard parle à nouveau, sans me regarder, le regard fixé loin à travers le pare-brise, les bras tendus comme s’il voulait repousser le volant. Dehors, le vent est ocre sur la plaine ébouriffée d’épineux.

– Écoutez, nous sommes amis, j’espère que vous le savez, alors il faut essayer de me comprendre. Sans votre présence à la maison, je n’aurais peut-être pas supporté l’année que je viens de vivre. Je suis au bout du rouleau, comme Paul, et c’est heureux que vous soyez venu. Il faut vous imaginer ce qu’était Cuiabá quand nous y sommes arrivés. Isabelle a dû vous raconter comment nous vivions à Paris, l’appartement de la rue Blanche. La pauvre tombe en pleurs chaque fois qu’elle s’en souvient ! Eh bien ici, en 1955, il n’y avait rien. Absolument rien. Pas de trottoirs, pas d’eau courante, pas d’électricité. Pas de route pour Rio, ni pour nulle part ailleurs. Rien du tout ! Bon Dieu, si vous saviez tout ce que nous avons dû supporter, Isabelle et moi ! Ces maisons de notre lointaine famille avec toutes leurs habitudes qui n’étaient pas les nôtres et qui nous semblaient presque barbares. Les chambres que l’on nous prêtait pour dormir dans des lits étrangers au milieu de familles d’un autre monde que nous dérangions. Et ceux qui, avec vingt ans d’avance, recalculaient déjà des héritages et nous en haïssaient. Mon Dieu, j’en ai passé des nuits à la chandelle à apprendre leur langue tandis qu’Isabelle pleurait à surveiller les araignées.

» Les premières années ont été très dures. D’autant plus dures que ce qui nous semblait une vie de miséreux comparée à l’Europe représentait dans le Mato Grosso d’alors notre meilleure espérance. Et en dessous, quelle autre misère immonde et sauvage ! Une vie de bêtes pour nous, pas mieux. Le soleil se couchait, et la vie se terrait dans tous les recoins. Dès le soir, plus personne dehors que des ivrognes et des voleurs. J’ai tant travaillé pour faire une vie à ma famille, tant donné ! Par deux fois ils m’ont fait trébucher, mais je n’aurais pas la force de me relever une troisième fois. Je suis trop vieux pour ça, trop usé. Il faut me comprendre : je dois jouer leur jeu à présent. C’est un pays qui grandit. Quand j’y ai fait fortune, c’était un pays riche de possibilités mais pauvre d’hommes capables. Ils m’ont fait tomber par envie, par jalousie, deux fois déjà. Mais aujourd’hui c’est un pays jeune et fort, et ils ont envers nous l’arrogance de ceux qui ont l’avenir pour eux. Ils n’en sont que plus dangereux.

» On dit des choses à votre sujet. Jaime, le beau-frère de Paul, colporte des rumeurs. Il dit que vous êtes journaliste et que vous n’êtes pas ici par hasard. Il y a quelques tragiques secrets dans le Mato Grosso, vous savez, des choses horribles que je ne veux même pas évoquer. Si vous êtes venu ici pour fouiller ces secrets, si vous m’avez menti, si vous avez profité de mon hospitalité, fuyez, parce qu’ici on tue pour bien moins qu’un secret. Et si vous êtes étranger à tout ça, fuyez quand même, car le mal est fait et la rumeur vous tient.

– Édouard, Jaime n’est qu’un gamin jaloux qui…

– Je sais qui est Jaime, s’emporte Édouard. Le rejeton d’un homme du gouverneur, un garçon paresseux et fourbe. Mais il est brésilien et vous êtes étranger. La fonction de son père fait de lui le cousin de tout le monde ici, et vous n’êtes qu’un vagabond de passage. Un vagabundo ici, c’est un voyou, un bon à rien, un moins-que-rien. Encore une fois je vous le demande en ami : fuyez ! Et si vous ne le faites pas, alors éloignez-vous de nous. Éloignez-vous de ma famille, je vous le demande, s’il vous plaît. Et éloignez-en Santana, dont vous devez vous méfier plus que tout.

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