Mick
3- « Let’
La carte qu’envoya Mick à Cleo pour la Saint-Valentin fut la source d’inspiration de l’un des premiers succès des Rolling Stones. « Passons la
nuit ensemble , disait la carte, avant que je ne sois en charpie. » 3
Brian, pendant ce temps, se souciait de la survie du groupe, car les Rolling Stones n’avaient plus leur source de revenus réguliers – le Marquee – depuis que Keith, éméché, avait frappé Harold Pendleton, le propriétaire.
Le salut vint par Giorgio Gomelski, un impresario russe qui venait d’ouvrir un club à Richmond, une banlieue de Londres. Gomelski fut impressionné par le groupe, en particulier par Mick. En attendant que se dégage un créneau pour programmer les Stones dans son propre établissement, il accepta de leur trouver des concerts dans d’autres salles pour qu’ils puissent gagner de quoi se nourrir.
Bill Wyman regardait Mick peaufiner son jeu de scène dans des lieux minables, tels que le Eel Pie de Surrey ou le Ken Colyer’s Club. « Il lui en fallait du courage, raconte Wyman. C’est vrai quoi, tout le monde le prenait pour un homo. »
Mais Gomelski croyait tant au succès du groupe qu’il se payait des encarts publicitaires vantant les Rolling Stones – « Inimitable, incomparable, à couper le souffle ! ».
Bientôt des centaines de fans hurlant et tapant des pieds faisaient le voyage en train du centre de Londres pour se masser tous les week-ends dans le club de Gomelski, toujours sans nom. « Ils étaient hystériques, raconte le Russe. Les filles arrachaient leur tee-shirt et dansaient sur les tables. » Comme les Stones terminaient leur set de quarante-cinq minutes par « Doing the Crawdaddy », une reprise de Bo Diddley, Gomelski décida d’appeler son club « Le Crawdaddy » parce que cela sonnait bien.
« Mick était leur arme secrète depuis le début, explique Phil May, l’ami de Richards à la Sidcup Art School. Il était incroyable, électrisant – vraiment un phénomène. Avant Mick, les filles se bousculaient au-devant de la scène tandis que les mecs restaient au bar, jouant les désintéressés. C’était la première fois que les gars se battaient pour être aux premières loges. Ils poussaient les filles pour être au plus près de Mick. Jagger était le premier chanteur ayant ce sex-appeal pour les deux sexes – les hommes hétéros comme les femmes et les homos. Il excitait tout le monde. Je n’avais jamais vu ça. »
Jagger n’était pas la seule force tactique de l’arsenal des Stones. Pendant que Mick attirait à lui les projecteurs, Brian travaillait en coulisses pour arracher un contrat d’enregistrement pour le groupe. Pour ce faire, il engagea Glyn Johns, un ami ingénieur du son aux Studios IBC, pour réaliser une maquette avec cinq morceaux. Après avoir essuyé sept refus consécutifs de diverses maisons de disque, Jones, le mercurien, était totalement abattu.
Mais il y eut une éclaircie : le 13 avril 1963, le Richmond and Twickenham Times sortit un article sur les Rolling Stones. « Un aimant musical attire les fans de Rythm’n’Blues à Richmond », écrivait Barry May, qui poursuivait son papier en disant que Mick était « le moteur du groupe ». Bien que Jones ait pu prétendre au même titre, il était ravi de cette publicité et il emportait partout avec lui le journal.
Gomelski devint un père pour eux. Il embaucha une équipe pour filmer les Rolling Stones dans le cadre d’un documentaire sur le R&B, puis harcela nuit et jour Peter Jones, le directeur de Record Mirror, une revue musicale influente, jusqu’à ce qu’il accepte de couvrir personnellement l’événement. « J’y suis allé à contrecœur, se rappelle Peter Jones. Mais je l’ai fait pour Giorgio. »
Quasiment tous ceux qui travaillaient pour Gomelski appréciaient ce Russe jovial, qui dispensait tout azimut tapes dans le dos et embrassades. Mick, qui hors de scène avait une réserve toute britannique, trouvait Gomelski vulgaire et « bruyant ».
Toutefois, il appréciait l’aide du Russe, tant que les Stones n’étaient pas liés à lui par contrat. Mais lorsque Brian voulut faire de Gomelski leur impresario officiel – le Russe n’ayant pas même pris sa part sur les recettes des week-ends pour que les garçons puissent passer l’hiver – Mick s’y opposa fermement. Non seulement l’homme l’agaçait, mais il n’avait pas le bras assez long ; il n’avait pas les contacts ad hoc pour que le groupe puisse percer dans l’industrie musicale.
De son côté, Gomelski se fichait des papiers. Il pensait avoir un accord moral avec Brian et Mick, et cela lui suffisait.
Il n’y avait personne dans le Crawdaddy quand Peter Jones vint les voir jouer – juste Giorgio qui peaufinait la position des caméras pendant que les Stones interprétaient « Pretty Thing ». Jones se souvient que le morceau était si explosif, même dans une salle vide, qu’il s’était levé de son siège.
Mick et Brian, sachant que Decca Records était le propriétaire du Record Mirror, coincèrent le journaliste. Peter Jones les écouta patiemment, tandis qu’ils se coupaient alternativement la parole. Il était évident que les deux garçons se disputaient la place de leader.
Dans l’article qui sortit ce mois d’avril 1963 dans le magazine, Mick faisait une déclaration étrange : les Stones ne joueraient que du répertoire américain. « Pouvait-on imaginer du R&B composé par un Anglais ? Pas même en rêve ! » Il était curieux aussi de voir que tous les journalistes s’accordaient à dire que la musique des Stones ne ressemblait qu’en surface à du rock’n’roll.
Le 14 avril 1963, la foule au Crawdaddy hurlait quand Mick entonna « Road Runner » de Bo Diddley. Au début, Mick ne fit pas attention aux quatre hommes vêtus de grands manteaux de cuir noir que Giorgio conduisait à une table. Même si Jagger reprochait au Russe son manque de relations dans le milieu, Gomelski connaissait John, Paul, George et Ringo et les avait invités à voir jouer les Rolling Stones.
Au moment où il tirait une chaise pour Lennon, Giorgio lança un clin d’œil à Mick, qui soudain devint livide. Richards resta bouche bée, tandis que Bill Wyman dira plus tard qu’il était tétanisé, une phrase tournant en boucle dans sa tête : « Merde, ce sont les Beatles ! »
Comme c’était prévisible, les Beatles furent estomaqués par le concert. Personne dans le cosmos musical ne chantait comme cet Anglais longiligne qui avait le groove d’un Noir du Delta et qui gigotait et se tortillait sur scène comme un pantin. Même si cette gestuelle syncopée pouvait être déroutante, l’aura sexuelle que dégageait Mick était palpable, excitant hommes comme femmes.