Mick
3- « Miss Crépue ».
Assise sur scène avec les autres compagnes des Stones, Marianne Faithfull était trop défoncée pour s’en rendre compte. Dans le cercle intime des Stones, elle paraissait la plus atteinte par la mort de Jones.
Marianne était choquée aussi par l’indifférence des membres du groupe. À un moment, elle entendit Mick renifler dans la salle de bain ; elle crut que le chagrin le submergeait enfin, mais en réalité, il avait juste le rhume des foins.
Après le concert, Mick annonça à Marianne qu’il la rejoindrait plus tard au 48 Cheyne Park, car il avait des détails d’organisation à régler. Et il partit ainsi passer la nuit avec Marsha Hunt, sa nouvelle conquête afro-américaine. Fille d’un psychiatre de Philadelphie, elle avait joué dans la comédie musicale Hair, mais il fallut qu’un problème de costume découvre ses seins lors d’un passage à la télévision pour que Mick la remarque.
Jagger voulait qu’elle fasse la couverture du disque « Honky Tonk Woman » ainsi que la campagne de publicité, mais elle refusa. Au début, Marsha résista aux avances de Mick ; il parvint toutefois à la mettre dans son lit, en lui racontant d’une façon poignante les problèmes d’addiction de Marianne et le fait qu’il avait beau être une star du rock il était « très seul ». Durant le concert à Hyde Park, tout le monde vit Marsha sur les gradins réservés aux VIP qui culminaient dix mètres au-dessus de la scène. Elle était vêtue d’une tenue de daim blanche à franges ; mais ce qui la rendait réellement remarquable, c’était sa coiffure afro gigantesque
– Mick la surnommait d’ailleurs « Miss Fuzzy ». 3
Mick dit adieu à Marsha sous une pluie battante le lendemain matin, puis partit en Australie avec Marianne, non sans lui avoir annoncé qu’il écrivait une chanson pour elle. Il voulait l’appeler « Brown Sugar ».
Puisque le jour des funérailles de Brian Jones, Jagger devait être sur le plateau de Ned Kelly, il avait une bonne excuse pour ne pas lui rendre un dernier hommage. Finalement, Bill Wyman et Charlie Watts seront les seuls de la maison Stones à faire le déplacement.
Dès que Mick et Marianne arrivèrent à leur hôtel à Sydney, Mick, épuisé par les vingt-quatre heures d’avion, alla se coucher. Marianne, encore ébranlée par la mort de Brian, eut du mal à trouver le sommeil. Une fois Jagger endormi profondément, elle accomplit son rite nocturne, un chocolat chaud accompagné de deux comprimés d’amytal pour dormir.
Seulement, ce soir-là, elle ne s’arrêta pas à deux comprimés. Elle en prit cent cinquante avant de se glisser sous les draps à côté de Jagger. Elle se retrouva dans les limbes, entre la vie et la mort, tantôt emportée dans le néant par Brian et tantôt ramenée sur terre par son fils et sa mère.
Une heure plus tard, Mick s’éveilla en sursaut et découvrit la boîte de somnifères vide. Il saisit Marianne, la secoua, la gifla. En vain. Elle restait inerte. Paniqué, il appela les secours et fit le voyage avec elle dans l’ambulance qui l’emmenait à l’hôpital. Malgré le lavage d’estomac, son état demeura critique, puisqu’elle allait être en manque d’héroïne, et son organisme risquait de ne pas tenir le coup. Elle pouvait ne jamais sortir du coma.
Mick resta à son chevet jusqu’à ce qu’elle soit tirée d’affaire. Pour cette sollicitude, et le fait qu’il avait appelé une ambulance, Marianne lui en sera à jamais reconnaissante. La jeune femme passa deux mois en convalescence dans un hôpital à l’extérieur de Sydney. Elle n’aurait donc pas le petit rôle que Mick lui avait obtenu dans Ned Kelly, mais c’était un mal pour un bien. Des dissensions éclatèrent sur le scénario, et Mick s’agaçait des exigences du réalisateur. Rapidement, il devint évident que Mick Jagger n’était pas fait pour le rôle de ce Robin des Bois des temps modernes.
Ned Kelly étant d’origine irlandaise, on demanda à Mick de prendre l’accent du terroir, mais Jagger, qui singeait pourtant à merveille le cockney londonien, n’y parvint jamais.
Puis il y eut ces scènes de bagarres qu’il ne put jamais accomplir correctement, malgré ce que pouvaient laisser présager ses gesticulations sur scène. Et, en dernière humiliation, Mick fut le seul à se blesser pendant le tournage. Il faillit perdre sa main à cause d’un accident avec une arme à feu.
Mick et Marianne retournèrent à Londres en septembre et découvrirent qu’ils avaient de nouveaux voisins : Keith et Anita. Ils avaient emménagé au 3 Cheyne Walk, trois jours avant la naissance de leur fils, prénommé Marlon, en hommage à l’acteur préféré de Richards.
Le déménagement à Cheyne Walk était stratégique. Les Glimmer Twins voulaient se rapprocher pour pouvoir travailler sur des nouveaux morceaux et répéter pour leur prochaine tournée aux États-Unis. Cela faisait trois ans qu’ils ne s’étaient plus produits outre-Atlantique. Voulant mettre toutes les chances de leurs côtés, ils engagèrent en première partie le légendaire B.B. King ainsi que Ike et Tina Turner.
Mick et Keith débarquèrent à L.A. le 13 octobre et prirent leurs quartiers au Laurel Canyon, dans la propriété de Stephen Crosby de Crosby, Stills & Nash. Durant la semaine qui suivit, Mick écrivit des lettres d’amour à Marsha Hunt et à Marianne tout en profitant du flot ininterrompu de groupies et de fans de la première heure ayant des noms plus que suggestifs – Suzi Creamcheese, Sable Starr, Sweet Connie, et Suzie Suck.
Dans les années 60 et 70, quand Cynthia Plaster Caster immortalisait, par ses moulages de phallus, Hendrix, Morrison et tous les membres (au figuré comme au sens propre) de Led Zeppelin, peu de groupies parvenaient à atteindre le statut régalien de Pamela Des Barres. Mick ne prêta guère attention à cette fan originaire de Reseda en Californie quand elle le rencontra lors de la tournée des Stones en 1966. Son péché mignon, c’étaient les femmes de ses amis. Une véritable obsession. Et lors de cette nouvelle tournée de 69, Pamela Des Barres (qui s’appelait encore Pamela Miller) était devenue la petite amie officielle de Jimmy Page de Led Zeppelin ; elle était donc soudain devenue d’un attrait irrésistible.
Pendant des semaines, Mick se consacra entièrement à cette chasse, mais il demeurait bredouille. Voyant que les techniques de drague classique ne fonctionnaient pas, il alla jusqu’à s’agenouiller devant elle pour quémander ses faveurs. Mais en vain.
Il ne manquait pourtant pas de prétendantes. Le disc-jockey Rodney Bingenheimer se souvient être allé à une fête avec Jagger ; ils s’étaient arrêtés en chemin dans un snack House of Pies sur Hollywood Boulevard à une heure du matin pour « ramasser des filles. Toutes les midinettes se sont levées de concert et se sont écriées : “Hé, tu ressembles à Mick Jagger !” et Mick a répondu : “Oui, oui, c’est ce qu’on me dit souvent.” Et il en a ramené deux avec lui. »
Mais le vent tourna brusquement lorsqu’au lendemain de leur premier concert à Dallas, Jagger apprit que Marianne l’avait quitté pour partir avec Mario Schifano, un peintre italien post-moderne et ancien amant d’Anita Pallenberg. Humilié, blessé, et craignant que cette nouvelle ne ternisse son image de grand satyre du rock, Jagger appela Marianne à Rome et l’implora de revenir, avec force larmes et sanglots.
Finalement, elle reviendra. En attendant, Miss Pamela vit à travers Mick une opportunité d’entrer dans la sphère du rock. Elle céda donc à ses ardeurs dans une alcôve du Whisky-a-Go-Go sur Sunset Strip. « Ah ces lèvres…, s’extasie-t-elle encore. On a fait l’amour pendant des heures. »
Mick eut moins de succès avec le public américain. Certes le groupe était « en lambeaux » pour reprendre sa propre expression, mais surtout le mythe Jagger, qu’il avait cultivé avec tant d’assiduité, éclipsait désormais l’homme de chair et de sang qui s’agitait sur scène. Ville après ville (il y en avait dix-huit au programme) les critiques faisaient savoir leur déception, et l’hystérie collective des fans n’était jamais au rendez-vous.
Mais la tendance s’inversa à New York, le jour de Thanksgiving. Jimi Hendrix, Janis Joplin, Andy Warhol, le vieil ami de Mick, et le grand compositeur Leonard Bernstein furent témoins des prouesses de Mick, qui parvint à mettre la foule en délire. Aux dires de Warhol, Bernstein était tout excité par le charisme sexuel de Jagger. « Lenny craquait complètement. » Bernstein ne cachait pas cet élan. Mick était flatté qu’un grand homme comme Bernstein puisse avoir un faible pour lui, mais il ne répondit pas à ses avances.
Usant et abusant de ce que Kenneth Anger appelait « son charme bisexuel », Mick, avec ses yeux de biche, excitait les foules. Finalement, les Stones battirent des records d’affluence et gagnèrent deux millions de dollars – une somme inégalée à cette époque.
Toutefois, tout le monde n’était pas satisfait du prix exorbitant des places – là aussi un record. Après avoir été accusé par les médias de saigner à blanc son public, Mick tint une conférence de presse pour annoncer que les Stones allaient organiser un concert gratuit pour remercier leurs fans.
Mick, qui ne put affronter les journalistes qu’après que l’un d’entre eux lui eut offert un Valium, prétendit que l’idée de donner un concert gratuit aux États-Unis lui trottait dans la tête depuis un moment déjà. « Dès qu’on est arrivés en Amérique, dès notre première date à Los Angeles, se justifia-t-il, on a eu envie de le faire pour clore la tournée en beauté. On voulait que ça se passe ici, dans cette ville, parce que le temps est meilleur. Mais comme il n’y a pas de place, on nous a assurés que ce sera jouable à San Francisco. »
Et ce n’était pas une si mauvaise idée. Le district de Haight-Ashbury de San Francisco était le berceau du « flower power » et, par extension, de toute la contreculture. Le magnifique Golden Gate Park semblait le lieu idéal pour le premier concert gratuit des Stones en Amérique.
La ville, craignant les abus de drogues comme lors des concerts de rock précédents, refusa l’accès au parc. Les Stones se reportèrent sur le circuit de Sears Point, à cinquante kilomètres au nord de San Francisco. Ils avaient terminé de monter la scène et avaient commencé à installer les tours d’éclairage lorsque les propriétaires du circuit exigèrent d’être payés cent vingt-cinq mille dollars. Outragé, Mick plia bagages, non sans avoir dit où les responsables du circuit pouvaient se mettre les tours.
C’est alors qu’intervint Dick Carter, l’organisateur de courses, qui leur offrit les trente hectares du circuit d’Altamont, totalement gratuitement. Sur le territoire de la ville de Livermore, à soixante kilomètres à l’est de San Francisco, le circuit d’Altamont se résumait à des gradins blanchis par le temps, flanqués d’une cabine des commentateurs dominant une ellipse poussiéreuse. Caché de la civilisation, le circuit n’était accessible que par une petite route de terre.
Peu après 2 heures du matin, le 6 décembre 1969, un hélicoptère atterrit au milieu du circuit. Jagger sauta à terre, vêtu d’un manteau de velours rouge et d’un grand béret assorti. Avec Keith dans ses talons, Mick, frissonnant dans l’air froid, se faufila au milieu des milliers de personnes qui campaient déjà sur place, tel un général inspectant ses troupes avant la bataille.
À ce moment encore, les mêmes vibrations « peace and love » qui avaient régné sur Woodstock à peine quatre mois plus tôt semblaient prendre leur quartier à Altamont. Au milieu d’une vaste zone éclairée par des groupes électrogènes venus en camion de San Francisco, les fans jouaient au frisbee ou au ballon prisonnier. Mais la plupart luttaient surtout contre le froid, pelotonnés les uns contre les autres, emmitouflés dans des sacs de couchage, et se réchauffant les entrailles en faisant tourner les bouteilles de vin. Des feux, alimentés par les piquets arrachés aux clôtures des champs voisins, scintillaient sur le flanc des collines. Ceux qui n’avaient pas eu la présence d’esprit d’apporter leur duvet se serraient dans les carcasses de voitures abandonnées en attendant que le jour se lève.
Une fois assurés que la scène était digne du plus grand événement rock de tous les temps, Mick et Keith remontèrent dans leur hélicoptère et rentrèrent par les airs dans leur suite du Huntington Hotel sur les hauteurs de San Francisco. Cette visite avant l’aube, ainsi que les événements qui suivirent le lendemain, furent filmés pour la postérité par les cinéastes Albert et David Maysles (qui, plus tard, réaliseront un documentaire bien différent, intitulé Grey Gardens). Mick voulait se venger de la Warner, qui avait refusé de sortir son film Vanilla jugé trop érotique, en produisant un documentaire qui éclipserait leur Woodstock dont tout le monde parlait. Avec Gimme Shelter, ce but serait effectivement atteint – mais d’une façon bien funeste.
Depuis le début, des voix s’élevaient, prédisant que ce concert serait un désastre. Des astrologues consultant leurs cartes annoncèrent le chaos, mais également nombre d’organisateurs de concerts, jugeant que la sécurité du public avait été négligée. Bill Graham de Fillmore désigna d’office le responsable si les choses tournaient mal : Mick Jagger. Pour lui, le chanteur était « un petit con égoïste » qui voulait être la vedette quel que soit le coût humain.
Tandis que les embouteillages se formaient sur la Highway 50, les disc-jockeys à la radio annonçaient aux conducteurs qu’ils ne pourraient pas rejoindre le site en voiture. Loin de se laisser décourager, les gens abandonnaient leurs véhicules sur le bas-côté de la route et faisaient le reste du chemin à pied.
À midi, il y avait déjà trois cent cinquante mille personnes – une manne pour les revendeurs de drogues qui proposaient marijuana, speed, LSD, cocaïne, champignons hallucinogènes, et héroïne. Il y aurait des centaines de mauvais trips et d’overdose, avec une infirmerie débordée qui se démènerait pour stabiliser les malades avant de les évacuer en ambulance vers le minuscule hôpital sous-équipé de Livermore.
Il n’y avait qu’une douzaine de toilettes pour les besoins d’une foule aussi nombreuse que la population entière d’Oakland. Comme il fallait s’y attendre, il y eut des bagarres dans les files d’attente interminables devant les cabines.
Et la situation empira d’heure en heure. Des Hare Krishna en sari ocre, tête rasée, sinuaient parmi la foule en psalmodiant et agitant leurs encensoirs, marchant parfois sur des couples en train de faire l’amour dans la poussière. Et au milieu de ce pandémonium, un jeune garçon défoncé s’écarta de la foule et sauta dans un canal d’irrigation coulant vers la vallée de San Joaquin. On retrouvera son corps plus d’un kilomètre en aval.
La situation était explosive avant même que les Hell’s Angels fassent leur entrée en scène. Le gang de motards avait été chaudement recommandé par le Grateful Dead, et Jagger avait été satisfait du travail des Hell’s Angels anglais à Hyde Park. Le chanteur, toujours grippe-sou, trouvait le prix abordable : les Hell’s Angels assureraient la sécurité contre des places au-devant de la scène et des bières fraîches à volonté.
Pour Mick, les Hell’s convenaient à l’image satanique qu’il tentait inlassablement de donner aux Stones. Avec leurs tatouages, leurs casques allemands et leurs bandanas de pirates, ils faisaient peur à voir – les parfaits figurants pour l’armée de Lucifer.
Et dans ce rôle, ils ne déçurent pas leur maître. À midi, ils démarrèrent leurs Harley et foncèrent droit sur la foule, faisant déguerpir les gens bon gré mal gré. Leur première mission était de dégager la voie pour qu’un bus scolaire jaune puisse s’approcher de la scène. Dans le car : bière, drogues et caches d’armes renfermant fusils, couteaux, chaînes, queues de billards lestées de plomb (leurs outils de travail pour la journée).
Le groupe Santana avait la charge d’ouvrir le concert. Les fans, entraînés par la rythmique latino, commencèrent à se masser devant la scène et furent accueillis par une phalange de Hell’s Angels jouant avec leur couteau et faisant tourner des chaînes au-dessus de leurs têtes. Ils commencèrent à les rouer de coups de pieds avec leurs bottes au bout d’acier et à les frapper avec des poings américains et des tuyaux de plomb.
« Seigneur ! s’exclama Mick en découvrant la foule du haut de l’hélicoptère. Vous avez déjà vu autant de monde que ça en un seul endroit ? » Après l’atterrissage, l’euphorie fut de courte durée quand un spectateur jaillit de la foule en hurlant « Je te hais ! Je te hais ! » et frappa Jagger au visage. Choqué, le chanteur se réfugia dans la caravane des Stones pendant que les Hell’s passaient à tabac l’assaillant.
Sur scène, le Jefferson Airplane rencontrait aussi des problèmes. Alors que Grace Slick terminait « Someone to Love », le chanteur Marty Balin voulut porter secours à une jeune afro-américaine qui se faisait tabasser par les Hell’s ; il écopa d’un coup de queue de billard sur le crâne, le coup fut si puissant que Balin perdit connaissance.
Même les douces harmonies de Crosby, Stills, Nash & Young ne purent arrêter les violences. Au contraire, les jeunes gagnés par les chansons « peace and love » de CSNY furent irrésistiblement attirés vers la scène, ce qui décupla la férocité des motards pour refouler la marée humaine. Au bout d’une demi-heure, le groupe arrêta de jouer et prit le premier hélicoptère pour s’en aller. « C’est le Viêt Nam là-bas ! lâcha Graham Nash une fois en cabine. J’avais vraiment les jetons. »
Il était minuit passé quand Mick enfila son costume de Lucifer (une tenue rouge et noire créée par Ossie Clark, le couturier préféré de la famille royale) et lança « Jumpin’ Jack Flash ». Au milieu du morceau, Mick s’arrêta – pas à cause des fans, mais parce qu’il y avait tellement de Hell’s Angels sur scène que Satan ne pouvait plus bouger.
Quelques mortels tentèrent de s’approcher de Jagger et payèrent le prix fort pour leur audace. Un adolescent retira ses vêtements et parvint à se hisser sur la scène avant qu’un Hell’s le renvoie dans la foule d’un coup de pied au visage, lui brisant la mâchoire. Pendant « Sympathy for the Devil », une femme – nue elle aussi – fut jetée à bas de la scène, tête la première. « Il se passe toujours de drôles de trucs quand on joue ce morceau », lança Mick au micro pour détendre l’atmosphère.
En réalité, maintenant qu’il avait lâché ses anges de l’enfer, bardés de cuir, il ne savait plus comment les arrêter. Un berger allemand traversa la scène au beau milieu du morceau, et les Hell’s Angels n’hésitaient pas à venir lui parler à l’oreille pendant qu’il chantait.
Même les proches de Jagger n’étaient pas à l’abri des exactions des soldats des Stones. Quand un des motards cracha plus tôt dans la journée sur Pamela Des Barres, la jeune femme quitta les lieux en hélicoptère. « Vu ce qui s’est passé ensuite, raconte-t-elle, ce fut une sage décision. »
Les Stones étaient au milieu de « Under My Thumb » quand un jeune Noir de dix-huit ans nommé Meredith Hunter traversa la foule en courant, poursuivi par un motard qui n’appréciait pas de voir que Hunter avait une petite amie blanche. Acculé contre la scène, Hunter – facilement repérable avec son costume vert et son grand chapeau – sortit un pistolet dans un geste désespéré d’auto-défense.
Même au milieu du chaos, Mick parvint à voir le canon de l’arme luire sous les feux puissants des projecteurs. « Putain, lança-t-il à Mick Taylor, le remplaçant de Brian Jones. Il y a un mec qui nous pointe avec son flingue ! »
Jagger ne pouvait entendre la copine de Hunter le supplier de ne pas se servir de son arme, ni voir le carnage qui s’ensuivit quelques mètres plus loin. Hunter brandissait encore son arme quand un Hell’s Angel lui donna un coup de couteau dans le dos. Tandis qu’il perdait l’équilibre, un autre motard, armé aussi d’un couteau, le frappa au visage. Contre toute attente, Hunter courait encore, tentant d’échapper à ses agresseurs ; mais ils le poursuivirent dans la foule, le poignardant encore à plusieurs reprises, jusqu’à ce qu’il s’écroule enfin.