Mick

Christopher Andersen · Chapitre 39 sur 45

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Mick

1- « Ne m’appelle plus. »

On demanda à maintes reprises au chanteur d’expliquer pourquoi il éprouvait le besoin de travailler sans ce « super groupe » dont il est le leader et qui est largement considéré comme le meilleur du monde. « Parce que chez les Rolling Stones, tout est soumis au vote, répond-il. Or la démocratie en musique n’est pas toujours une bonne chose. »

Cette fois, Mick insuffla dans Goddess du funk, des rythmes de dance, des chansons d’amour et des ballades emblématiques. Jerry y voyait un hommage à sa personne. « Elle croit toujours que les chansons s’inspirent d’elle, commente Mick d’un air amusé. C’est mignon. » L’explicite

« Don’t Call Me Up » s’inspirait néanmoins de quelqu’un : Carla Bruni 1

– qui continuait à téléphoner à Mick des années après son altercation avec Jerry.

Afin de promouvoir son album devant un plus large public à la télévision américaine, Mick accepta que le cinéaste oscarisé Kevin Macdonald le suive pendant un an pour réaliser un documentaire. Au final, la majorité des plans de Being Mick finirent par être tournés par le sujet lui-même. Le récit incluait la préparation de Goddess, la première d’Enigma, la soirée vénitienne chez Elton John, les allers-retours du chanteur en avions privés, l’enregistrement de chansons en studio, Mick et Bono déjeunant sur une terrasse. Le plus révélateur était sans doute les quelques images de la vie de famille de Jagger – une minute à jouer avec le petit Gabriel, la suivante à s’inquiéter de voir Georgia, neuf ans, se ronger les ongles.

— Quelque chose ne va pas ? Tu t’inquiètes pour tes devoirs d’école ?

— Papa, répondit Georgia en roulant des yeux. Je me ronge juste les ongles !

Mick reconnaissait qu’en tant que père, il avait le don d’embarrasser ses enfants. « Ils me disent tout le temps : “Papa, tu ne peux pas sortir come ça. Tu ne peux pas venir nous chercher à l’école avec un pantalon pareil.” Parfois, ils ont raison, mais parfois aussi, ils me piquent mes fringues. » Le chanteur omettait de préciser qu’il faisait à peu près la même taille que son fils adolescent et ses filles.

« J’ai une belle et grande famille, s’émerveillait le chanteur comme si ses enfants venaient d’apparaître sur ses genoux, et je les adore tous autant qu’ils sont. »

Quand Being Mick fut diffusé sur ABC le soir de Thanksgiving 2001, MacDonald expliqua que son but était d’esquisser le portrait d’un « homme énigmatique qui a réchappé à tous les périls… Ce qui est incroyable chez Mick, c’est son énergie et sa passion. Elles demeurent inaltérables ».

Un mètre quatre-vingt-treize, trente-quatre ans, cheveux noir corbeau – telle était la nouvelle égérie de Jagger : une styliste et mannequin rencontrée à Paris en novembre. Cette femme au nom curieux – L’Wren Scott (de son vrai nom Luann Bambrough) – avait été adoptée par un couple de Mormons profondément religieux et élevée dans la petite ville de Roy, dans l’Utah. Sa mère travaillait dans une banque et son père était agent d’assurance, après avoir été un évêque mormon pendant un temps.

« Toutes les autres filles étaient des petites blondes au teint clair, commente l’intéressée. Moi, j’étais immense, avec de longs cheveux noirs et la peau mate. » Alors que son idole était Nadia Comaneci, ses professeurs voulaient la faire signer dans une équipe de basket-ball. « Comment osez-vous me dire que je suis trop grande pour être gymnaste ? » s’insurgeait-elle à l’époque. N’écoutant que son instinct, elle avait pratiqué la gymnastique et le ballet en s’efforçant de tirer avantage de ses jambes prodigieusement longues – 1 mètre 06 !

L’Wren Scott venait d’avoir dix-huit ans quand le photographe Bruce Weber la choisit, avec son petit ami de lycée, pour poser dans une publicité Calvin Klein. Weber lui dit alors qu’elle ne percerait jamais ici et lui conseilla de prendre le premier avion pour la France. Mais une fois à Paris, on lui expliqua qu’elle était trop grande pour la majorité des maisons de haute-couture.

Ses jambes interminables étaient néanmoins très demandées. Des jambes qui jouaient les aiguilles d’une horloge au son de « All Day and All the Night » des Kinks dans une publicité pour les collants Pretty Polly, réalisée par David Bailey. Bientôt, elles gagnèrent leurs lettres de noblesse grâce à deux photographes de renom : Jean-Paul Goude et Guy Bourdin. Étant au-dessus du lot (au sens premier du terme), la jeune femme à l’apparence étrange ne mit pas longtemps à attirer l’attention des grands couturiers Thierry Mugler et Karl Lagerfeld.

« J’ai toujours été fascinée par ce qui se passe derrière les podiums, disait L’Wren lors de ses débuts à Paris. J’ai sympathisé avec les couturières et les modélistes et j’étais subjuguée par la conception des vêtements. »

De retour à Los Angeles en 1994, elle est présentée par son amie mannequin Helena Christensen au photographe Herb Ritts, qui la photographie pour la couverture des magazines Rolling Stone et Vanity Fair.

À la demande de Ritts, puis d’Helmut Newton et de Mario Testino, elle joue le rôle de styliste, dénichant le bon accessoire ou le bon vêtement pour des stars telles que Nicole Kidman, Penelope Cruz, Jennifer Lopez, Sarah Jessica Parker et Sandra Bullock. Mais aussi pour des douzaines de publicités, couvertures et pages modes de magazines. En 2000, elle est engagée comme directrice artistique pour la cérémonie des Oscars, une première dans l’histoire de la célèbre institution.

Dès lors, L’Wren profite de son réseau hollywoodien pour créer les costumes de plusieurs films, dont Eyes Wide Shut de Stanley Kubrick (dans lequel Kidman joue aux côtés de son mari de l’époque, Tom Cruise, largement plus petit qu’elle), Diabolique et Ocean’s Thirteen.

Le rêve avoué de la jeune femme était de lancer sa propre ligne de vêtements, mais pour le moment, elle se contentait d’être la plus connue des innombrables maîtresses aux longues jambes de Mick Jagger. Bientôt, ils partageraient une suite au Carlyle et apparaîtraient ensemble aux soirées de gala et aux premières.

Pour les lecteurs assez âgés pour connaître la référence, la comparaison avec Mutt & Jeff, ces personnages de BD créés par Bud Fisher en 1907, est inévitable. Dépassant Jagger d’au moins dix-sept centimètres – la taille réelle de L’Wren était source de polémique –, la jeune femme apprit, pour les besoins de la photographie, à plier ses jambes selon un angle insolite quand elle se tenait près de son compagnon. Mais la majorité du temps, elle assumait sa haute stature, délaissant les chaussures plates pour glisser ses pieds dans une paire de talons aiguilles Jimmy Choo de treize centimètres. Avare de sourires, souvent habillée de noir de la tête aux pieds (vernis à ongle inclus), ses cheveux sombres nattés, elle évoquait un autre personnage célèbre : Morticia Addams.

« La taille n’a pas d’importance ! » martelait celle qui était restée trois ans avec Andrew Ladsky, le magnat de l’immobilier, un petit bonhomme d’un mètre soixante-trois, et avait été mariée brièvement à l’homme d’affaires de Los Angeles Anthony Brand, un mètre soixante-dix-sept. « J’aimerais bien savoir lequel des deux était le plus grand : Adam ou Ève ? »

Hormis la passion immodérée de Jagger pour les mannequins vertigineux et plus jeunes que lui de quelques décennies, ce couple étrange avait des points communs. D’après leur amie Rachel Feinstein, tous deux nourrissaient « le même amour pour le grandiose et le baroque » dans les domaines de l’art, l’architecture et la mode. Surtout, ajoute une autre amie new-yorkaise, « L’ Wren n’est pas dans le besoin, elle ne dépend de personne. C’est une femme intelligente, pragmatique, d’une maturité peu commune pour le milieu de la mode. Elle ne cherche pas à s’embrigader dans un mariage, un trait de caractère qui doit beaucoup plaire à Mick. »

La mère de L’Wren abondait dans ce sens. « L’Wren est très indépendante. Elle a les pieds sur terre et ne se laisse pas impressionner, même par des gens incroyablement célèbres », explique Lula Bambrough, dont l’élégance naturelle de femme d’affaires avait fortement influencé L’ Wren. « En général, elle sait ce qu’elle veut et elle l’obtient. » (Des années plus tard, Lula Bambrough élabora une théorie pour expliquer la solidité du couple, malgré les incartades de Mick. « Cela ne me surprend pas du tout que L’Wren l’ait apprivoisé, dit Lula. C’est son indépendance qui l’a séduit. » (L’Wren, en hommage à sa mère, finirait par donner son nom à l’un de ses sacs).

Fait incroyable, quand il se trouvait en Angleterre, Mick continuait à loger juste à côté de Jerry. « Mick n’est pas heureux, expliquait-elle. Il a besoin de moi comme d’une couverture de survie pour pouvoir batifoler avec d’autres femmes. Cette sécurité lui manque, voilà pourquoi il habite toujours à côté de moi et des enfants. Mais il va devoir partir. Cette situation devient ridicule. Je n’arrive plus à me débarrasser de lui. »

Néanmoins, Mick ne partirait pas, ajoutait-elle, tant qu’il ne prendrait pas la décision d’affronter ses démons et de cesser de pourchasser les femmes… « C’est une vraie maladie. Peut-être souffre-t-il d’un dysfonctionnement biologique qui fait qu’il produit trop de testostérone ? Mais tant qu’il n’admettra pas avoir un problème, il ne guérira jamais. »

Manifestement, « affronter ces démons » n’était pas en tête des priorités de Mick. Il était bien trop occupé à promouvoir Goddess in the Doorway, et ne comptait pas sa peine : un documentaire télévisé en prime time, des apparitions sur les chaînes VH1 et MTV, un nombre sans précédent d’interviews dans la presse et à la télévision. Pourtant, les dirigeants de Virgin, convaincus que le chanteur devait séduire les adolescents et la « génération Y » pour booster les ventes, en demandaient toujours plus.

Pour accomplir ce « rajeunissement de la marque Jagger », ils se tournèrent vers Internet. Leur nouveau site – mickjagger.com – ressemblait à la vitrine web de quelque rock-star pour adolescentes ; il y avait même une photo de Mick en chemise noire déboutonnée.

Le marketing de Britney Spears, qui à dix-neuf ans avait déboulé comme une tornade dans le monde de la pop, était devenu l’exemple à suivre pour le chanteur quinquagénaire. Les dirigeants de Virgin espéraient piquer les fans de la jeune égérie. « C’était impossible, voire ridicule », commente Craig Marks, journaliste pour le magazine de musique Blender. Marks faisait remarquer que Britney Spears avait enregistré sa propre version de « Satisfaction » et que ses fans avaient du mal à croire que Mick Jagger était l’auteur de cette chanson. Donc, pour accomplir un tel fait d’arme, Mick devrait faire plus de bruit que Britney ! « Comment peuvent-ils croire qu’il suffit de se mettre sur Internet pour embobiner une gamine de quatorze ans et lui faire acheter l’album de Mick Jagger ? raille le journaliste. Ce n’est qu’une vaste perte de temps et d’argent. »

Mick était intrigué par l’attitude de cette écolière aux cheveux nattés et aux allures de chipie (à l’époque, Britney portait des tenues d’écolière aux motifs écossais dans ses vidéos comme sur scène). Quand il apprit qu’elle était sortie avec Justin Timberlake, un ancien du boy’s band les N’Sync, raconte un roadie de longue date des Stones, « on voyait presque les rouages de son cerveau s’actionner ». Et le fait que Timberlake et Spears aient été les enfants-stars du Mickey Mouse Club de Disney, ne le freinait en rien. « Britney la souris ? plaisantait-il. Je me demande si elle accepterait de remettre ses oreilles… »

Année après année, Mick pourchassait Spears de ses ardeurs, à coup d’appels téléphoniques et d’e-mails envoyés des quatre coins du monde. Sans succès. « C’est un génie, une légende… et il est encore sexy, avoua la jeune chanteuse à l’une de ses choristes. Il bouge bien, tu vois ? Mais il a l’âge de mon grand-père, bordel ! »

Sur le plan professionnel, Mick en avait assez qu’on lui parle sans cesse de Britney Spears. C’était non seulement lassant, mais insultant. (« Qu’est-ce qui donne un tel son à sa voix ? persifla-t-il. L’hélium ? ») Un jour, il entendit la reprise de « Satisfaction » de Britney jouée à plein tube dans la chambre de sa fille de neuf ans, Georgia. « Le début est bien, dit-il, mais ça ne mène nulle part. »

Pas plus que Goddess in the Doorway, au grand désarroi de tous. Les critiques saluèrent unanimement Driving Rain, l’album solo de Paul McCartney, sorti à peu près à la même époque, mais à l’exception d’un article dithyrambique de Jan Wenner dans Rolling Stone, la majorité des critiques de Goddess étaient cinglantes. « Alors que l’assagissement de Mick Jagger lui donne un coup de vieux, écrit Benjamin Nugent dans le Time, McCartney est parvenu à retourner le temps à son avantage. » Quant aux efforts de Jagger de moderniser son son, Nugent ajoute : « L’impression qu’on en retient, c’est que ces vieux briscards et les boîtes à rythme ne vont pas ensemble. » Le critique du New York Daily News, Jim Farber, qualifia les nouvelles chansons de Jagger de « convenues, étriquées et sans chair », tout en louant Driving Rain de McCartney, selon lui « à son apogée musicale… » « Même ses chansons d’amour à l’eau de rose ont des mélodies magnifiques. »