Mick

Christopher Andersen · Chapitre 40 sur 45

Pages du PDF

Mick

2- Assonance entre « goddess » (déesse) et « dog shit » (crotte de chien).

S’il espérait quelques mots de consolation de la part de son Glimmer

Twin, Mick se trompait lourdement. « Quoi ? 2 Dog Shit in the Doorway ?

railla Keith quand on lui demanda ce qu’il pensait de l’album de son ami. J’ai écouté trois titres et j’ai laissé tomber ! Parfois, on s’interroge. Avec les Stones, Mick est super. Il vaut mieux ne pas lui laisser trop de mou. »

Peu importe la presse, seuls les chiffres de ventes comptent – or ils étaient catastrophiques ! Seulement neuf cent cinquante-quatre exemplaires de Goddess in the Doorway s’écoulèrent le jour de sa sortie. Par comparaison, l’album de Robbie Williams, Swing When You’re Winning, pourtant décrié par la critique, se vendit à hauteur de soixante-treize mille six cents exemplaires le premier jour. Mick Jagger fit moins bien que quatre-vingt-quatre autres artistes, dont The Tweenies, un groupe d’enfants déguisés en marionnettes du Muppet show, et l’ex-présentateur télé britannique Des O’Connor.

Cherchant désespérément à faire oublier ces mauvais résultats, le chargé de communication de Mick, Bernard Doherty, supplia le Daily Mirror de Londres de publier un article à propos de la liaison supposée de Mick avec une actrice anglaise. Le chanteur et l’actrice publièrent de véhéments démentis dès le lendemain matin.

« Les chiffres de ventes ont ébranlé tout le monde, reconnut le dirigeant d’une maison de disques. Ils sont tellement mauvais. C’est incroyable… On n’est pas loin du désastre. »

Quelques jours avant la sortie de l’album, Mick jouait les modestes : « Le succès commercial est éphémère. C’est toujours une période bizarre. Je ne m’attends pas à des miracles… J’ai eu une longue carrière, alors je ne suis pas comme ces gamins qui attendent les chiffres toutes les semaines. »

Mais quand les résultats peinèrent à décoller la semaine suivante, le chanteur accusa le coup. « Mick dit toujours que le plus important est de se faire plaisir, explique un membre de l’organisation des Stones, mais je pense qu’il n’était pas du tout préparé à une telle Bérézina. Ça a été une vraie claque pour lui, pas de doute. »

Le rocker dut bientôt faire face à une crise d’une tout autre nature – qui relativisa ses vicissitudes professionnelles. Pendant le tournage de son émission de télé Superpop à São Paolo, Luciana Morad tomba évanouie et fut transportée d’urgence à l’hôpital. Les examens révélèrent qu’elle avait contracté une méningite virale.

Inquiet à l’idée que cette maladie mortelle puisse toucher son fils Lucas, Mick appela l’enfant et sa mère et leur demanda s’il pouvait faire quelque chose. En fait, Lucas était en pleine forme et se montra plus disert que d’ordinaire avec son papa. Au bout de trois jours, Luciana fut déclarée hors de danger et put quitter l’hôpital.

« J’étais terrifié, avouera le chanteur par la suite. C’est le genre d’épreuve qui vous rappelle ce qui est important dans la vie. »

Tout comme la mort de George Harrison, décédé d’un cancer quelques jours plus tard. Jagger s’était autrefois décrit comme le « pote de beuverie » d’Harrison et affirmait que George était loin d’être un « Beatle tranquille ». « D’accord, il aimait bien rester dans son coin. Mais il était très complexe. C’était un mec charmant et très sympa. »

Le décès d’Harrison secoua drôlement Mick et Keith, comme la disparition de Lennon en son temps. « Vraiment, tout ce que je pourrais dire de mes sentiments serait inapproprié. J’étais tellement triste… mais tout le monde doit ressentir la même chose. Parce que les Beatles faisaient partie de nos vies. Et quand un homme comme ça meurt, c’est un peu de nous qui disparaît. »

Mick n’était pas prêt à dire adieu à la célébrité. Luttant pour oublier l’échec cuisant de Goddess, il se lança dans la préparation d’un album des meilleurs tubes des Rolling Stones avec la tournée qui allait avec. « Quand on chante dans un groupe de rock’n’roll, on passe son temps sur les routes, expliqua Mick. Ce n’est pas plus compliqué que ça. C’est ça, la vie de rocker. »

Pour Keith, qui avait enregistré ses propres albums après Mick pour tenter sa chance en solo, sa loyauté était acquise à ses compagnons de toujours. « Les Stones sont les meilleurs. Les Stones sont ma raison de vivre, ma vie professionnelle. On a essayé de s’en sortir seuls, mais on est tous revenus aux Rolling Stones. » Et quelle meilleure occasion de marquer l’événement que le quarantième anniversaire du groupe ?

Mais des questions persistantes se posaient. Mick, Keith et Ronnie approchaient tous les soixante ans. Charlie Watts avait déjà passé le cap. Cette bande de vieux ne serait-elle pas ridicule sur scène ? Étaient-ils seulement capables d’un tel tour de force ? Durant les réunions organisées à Londres et Paris pour parler de la nouvelle tournée, Mick et Keith se montrèrent inflexibles. « Pourquoi ? Quel est le problème ? Bien sûr que nous pouvons le faire ! » clamait Mick.

Pendant ces réunions préparatoires, Watts déclarait : « On va passer pour des mauviettes si on dit non. »

Le 7 mai 2002, un dirigeable jaune estampillé du logo des Stones se posa tout en douceur dans le Van Cortlandt Park du Bronx. À son bord : Jagger et son groupe. « Ça devient une habitude, déclara un Ron Wood sobre depuis peu à la horde des journalistes rassemblés dans la lumière printanière pour entendre les détails de la tournée. On a fait le train, le bateau, le pont. La prochaine fois, ce sera sûrement le sous-marin ! »

Comme de coutume, Mick s’imposa un entraînement de sportif olympique pendant des mois, passant des heures à soulever des poids et à courir. Il pratiquait également la gym suédoise avec la discipline stricte que son père lui avait inculquée enfant. Pour ne rien laisser au hasard, le chanteur fit appel à son entraîneur personnel de longue date, le gourou norvégien du fitness Torje Eike.

« C’est l’enfer, l’enfer total ! » reconnaît le rocker, qui désormais évitait de boire de l’alcool pendant la tournée et s’en tenait à un régime maigre, à base de pain complet, de pâtes, de riz brun et de fruits. Grâce à une alimentation et une préparation physique drastiques, Mick se sentait prêt à donner des concerts fabuleux sur toutes les scènes du monde, de New York à Tokyo. « Je m’attends toujours à en baver, alors je me prépare à fond. Et puis au final, ce n’est pas si difficile. »

Pourtant, il était clair que le leader des Stones s’inquiétait et s’interrogeait sur ses capacités de résistance. Pendant la tournée Bridges to Babylon, une laryngite l’avait obligé à annuler trois concerts – c’était la première fois qu’il renonçait à une représentation pour des raisons de santé. Même quand il était capable de chanter, il se sentait toujours « sur le fil du rasoir… un vrai cauchemar », selon ses propres termes. Cette fois, il loua les services de Don Lawrence, un coach vocal. « On a fait un vrai travail scientifique, pour mettre en place un échauffement routinier de la voix, qui en a autant besoin que le corps. »

Pour le corps justement, le chanteur prit aussi des cours avec Stephen Galloway, un danseur du Ballet de Francfort. « J’en ai retiré un plus large registre de mouvements. »

« Que trafique encore cette garce de Brenda ? » plaisantait Keith, employant l’un de ses sobriquet préférés pour Mick (« Sa Majesté » en était un autre). Richards ne comprenait pas pourquoi son ami avait engagé quelqu’un pour lui enseigner les mouvements que lui-même avait inventés il y a quarante ans. « C’est fascinant. Incroyable ! On dirait presque que Mick aspire à être Mick Jagger, comme s’il courait après son propre fantôme. Et il engage des consultants pour l’aider à se copier lui-même ! » Quant aux leçons de ballet : « Merde. Charlie et moi on observe cet imbécile depuis quarante ans et on sait quand la machine à fric a des ratés. »

Et lui Keith Richards ? Comment se préparait-il pour cette nouvelle tournée qui s’appelait désormais Licks ? Il sourit et reprit une nouvelle bouffée de son éternelle cigarette : « D’abord en étant sur scène ! »

Cette fois encore, les Stones organisèrent des concerts pour toutes sortes de lieux – des stades pouvant accueillir soixante mille à cent mille spectateurs, des salles de spectacle et même des clubs. Keith l’appelait l’Underwear Tour, parce que le public aurait plusieurs tailles, comme les sous-vêtements – small, medium, large. « Cela dit, pour le groupe, c’était super », concède le guitariste. « C’est beaucoup plus drôle pour nous, renchérit Jagger. Et passer d’une scène à l’autre constitue un défi. Cela nous force à rester concentrés. »

Mick et Keith voulaient également rester des auteurs de chansons. La tournée Licks, comme toujours, était conçue pour promouvoir un CD – cette fois, un double album, Forty Licks, contenant quarante des meilleurs tubes du groupe. Mais Keith ne voulait pas qu’il ne soit question que de nostalgie. Mick était d’accord : « Il est important pour moi de continuer à écrire des chansons. Bonnes ou mauvaises, c’est une autre histoire. J’aime travailler dur. Ces cinq dernières années, j’ai bossé comme un chien. »

Même Jagger reconnaissait que ce nouvel album était difficile à vendre. « Inutile de prétendre que les Rolling Stones sont un nouveau groupe. Les gens croient souvent que pour être bon, il faut être inconnu, pauvre, voire légèrement déjanté… et drogué si possible – c’est toujours un plus. Ça vous rend intéressant. Mais ça ne signifie pas forcément que votre travail l’est aussi. »

De nouveau, Mick s’associa à Charlie Watts, Mark Fisher et Patrick Woodroffe pour créer un décor époustouflant, capable de s’adapter à toutes les tailles de scènes. En plus de l’impressionnante œuvre numérique de Jeff Koons, projetée sur un écran de soixante mètres de long (un méli-mélo bizarroïde incluant une bouche de femme, un chien gonflable et une poubelle), un film d’animation accompagnait « Honky Tonk Women ». La vidéo montrait une femme seins nus en train d’escalader la langue du logo avant d’être dévorée par l’immense bouche rouge. « Autrement dit, c’est pas pour les gosses ! » raillait Mick.

Même s’ils ne partagaient plus leur complicité d’antan – voilà des années que pendant les tournées, aucun des deux n’allait voir son alter ego dans sa loge –, Keith et Mick travaillaient de nouveau en équipe. Une entente cordiale qui se brisa brutalement le 14 juin 2002 – deux mois seulement avant le début de la tournée – quand le palais de Buckingham annonça que le nom de Mick Jagger avait été inscrit sur la liste d’honneur de la reine. En vue de son anoblissement.

Mick avait déjà prévenu son acolyte que le Premier ministre Tony Blair avait fait mention de cette possibilité. Maintenant que c’était une réalité, Keith était furieux. Il accusa Mick de trahir le groupe et menaça de se retirer de la tournée. Trois semaines plus tard, le guitariste s’était un peu calmé, mais il avouait ressentir encore une « rage sourde » à propos de l’adoubement de son comparse. « J’étais fou de rage ! Mais Mick a fait tellement de conneries… une de plus ou de moins… »

La tournée des Stones de nouveau sur les rails, Mick minimisa la réaction de son ami : « Keith a une personnalité forte et il aime faire parler de lui. Je pense qu’il fait tout pour entretenir cette image de grande gueule. » À quelques exceptions près, Mick décrivait leur relation comme « mature ». Sans quoi, ajoute-t-il, « on n’aurait jamais pu travailler ensemble au quotidien ».

Keith n’était pas le seul à se sentir offensé par l’anoblissement de Mick. Surnommant Jagger le « Chevalier Noir », un journaliste joignit sa voix au cœur de ses détracteurs qui pensaient que l’hédoniste numéro un de la planète n’était pas digne de cet honneur royal. « Séducteur en série et débauché sexuel, continuait James Reynolds dans The Scotsman d’Edimbourg, drogué et alcoolique notoire… Un court passage en prison suivi… d’un exil fiscal. Et au milieu de tout ça, quelques chansons et quelques disques. »

Le chanteur ne s’offensa pas des railleries de sa famille, de ses amis et de ses fans. Certains venaient s’agenouiller devant lui dans une parodie de soumission, d’autres agitaient des épées en plastique sous son nez. « On s’est beaucoup moqué de moi, mais en réalité j’étais très heureux, réellement ravi. » À l’école, le petit Gabriel, âgé de cinq ans, annonça à ses copines de classe que son père allait devenir chevalier.

— Et qu’est-ce que ça veut dire ? demanda son professeur.

— Euh, il va aller au château pour voir le roi et devenir un chevalier et après, il portera une armure tout le temps.

Peu après l’événement, Mick dit au professeur de son fils en plaisantant : « Vu tout ce qu’on écrit sur moi, porter une armure n’est pas une si mauvaise idée. »

Le 16 juillet 2002, les Stones retournèrent à Toronto pour commencer à répéter dans l’école privée où ils avaient préparé Bridges to Babylon. Deux jours plus tard, le régisseur des Stones depuis toujours, Ryden « Chuch » Magee, était à la table de mixage pendant que Mick chantait « Don’t Know How to Stop », quand il s’effondra au sol, victime d’une crise cardiaque.

Le préparateur physique de Jagger, Torje Eike, tenta de le réanimer, mais c’était trop tard. « Mick et les autres membres du groupe n’ont rien pu faire, sinon regarder la scène, impuissants, raconte Alan Dunn, le responsable de la logistique des Stones. C’était terrible. »

Chuch Magee était bien plus que le chef des roadies du groupe. Depuis qu’il avait signé avec les Stones en 1976, il faisait office à la fois de thérapeute, de mentor et de guide pour le groupe, en particulier pour Mick : « Pour moi, il était cette chose rare : un véritable ami. »

Saisi par la mort de son ami (Magee avait cinq ans de moins que Jagger), Mick continua à aller de l’avant. Le jour de la disparition de Magee, les Stones s’installèrent dans un nouveau lieu de répétition : le Temple maçonnique de Toronto. Le lendemain soir, Mick dînait avec trois jeunes femmes dans l’un des meilleurs restaurants de la ville et quelques jours plus tard, il dansait toute la nuit au club Revival. À la soirée donnée pour son cinquante-neuvième anniversaire, il porta plusieurs toasts à la mémoire de Chuch et fit remarquer que Magee aurait voulu que ses amis « profitent de la vie ». « La vie continue, vous savez », dit-il dans l’un de ses rares moments d’introspection au-dessus de son verre de jus de canneberges frais. « Tout passe si vite… »

Plus de sept cents personnes se pressèrent dans l’église évangélique luthérienne de Marquette, dans le Michigan, pour les funérailles de Magee. Au milieu du service, Mick, Keith, puis Ronnie Wood se levèrent de leur banc au premier rang pour prendre un siège près de l’autel. Grattant les cordes de sa guitare, Mick fredonna « Amazing Grace », puis « Rivers of Babylon » avec Richards et Wood. Après avoir achevé la chanson dans une parfaite harmonie, le trio de géants du rock regagna son banc, luttant pour contenir leur émotion, comme le reste de la congrégation.

Deux semaines plus tard, les Stones lancèrent la tournée Licks par leur habituel concert de rodage au Palais Royal de Toronto, devant un public restreint. C’était la première fois depuis trois ans que les Rolling Stones se retrouvaient sur scène. C’était aussi leur premier concert du millénaire. « Les membres du groupe étaient super nerveux, se rappelle Mick. Je ne les avais jamais vus aussi à cran. J’ai pourtant essayé de les calmer. “Ça va aller les gars, on va être super…” »

Mais ils étaient loin du compte. « On a fait des tonnes de fautes, on n’était pas du tout en place, déplore Mick. Pourtant on avait répété ces airs des centaines de fois ! C’était vraiment nul, mais j’imagine que Keith et les autres n’étaient pas montés sur scène depuis trop longtemps. »

Le groupe réussit à remettre les choses en ordre pour le lancement officiel de la tournée le 3 septembre 2002 au Fleet Center de Boston, suivi de concerts au Gillette Stadium et à l’Orpheum Theater. Enchaîner les salles de tailles différentes permettait au groupe d’être plus proche de son public. « Comme on restait en ville toute une semaine, on avait le temps de prendre la température du coin », se réjouissait Jagger.

Pourtant, quand Mick était sur scène, rien ne changeait vraiment. Si ce n’est le masque à oxygène dont il prenait quelques bouffées pendant les pauses, et la présence d’un défibrillateur cardiaque dans sa loge, juste au cas où.

Cent dix-sept représentations en quatorze mois, dans soixante-treize villes, aux quatre coins du globe… et à chaque fois la même excitation. Jagger jaillissait sur scène comme un boulet de canon. « On vit de sacrées émotions, vous savez. Bon sang, tout ce monde ! Parfois, on repère quelques sièges vides et on se dit : “Oh, mon Dieu…” On a conscience de ses propres mouvements, un peu comme si on s’observait d’en haut. “Hé ! cette fille là-bas : elle est plutôt jolie. Arrête ! Ne te focalise pas sur elle !” Mais c’est agréable au contraire, d’avoir un contact visuel avec quelqu’un dans la foule… »

À la fin, il ressentait « une pure poussée d’adrénaline, comme s’il conduisait une voiture à une vitesse folle ou participait à la finale du championnat de basket-ball… ». Parfois, il vivait aussi des « moments transcendantaux ». « Je ne peux pas dire si ces instants étaient heureux. Parfois oui. Parfois, ils étaient juste dingues. »

L’un de ces coups de folie n’était pas lié à la tournée, mais à un millionnaire excentrique américain qui voulait faire de son anniversaire un événement inoubliable. Fondateur du Texas Pacific Group, David Bonderman avait amassé une fortune de près de cinq milliards de dollars en achetant et vendant des parts chez Continental Airlines, Burger King, Ryanair et U.S. Airways.

À l’occasion de ses soixante ans – Jagger franchirait ce cap dans huit mois –, le milliardaire invita ses mille cinq cents plus proches et plus chers amis au Hard Rock Hotel & Casino de Las Vegas. Comme les Stones avaient prévu de terminer leur tournée américaine à Las Vegas, ils acceptèrent son offre de six millions de dollars pour un concert, ce qui faisait d’eux le groupe d’animation de soirée le mieux payé de toute l’histoire ! Comme si le groupe légendaire ne suffisait pas, Bonderman engagea Cougar Mellencamp en première partie, et Robin Williams pour faire un sketch entre les deux sets. Coût total estimé de la soirée pour le milliardaire : sept millions et demi de dollars !

Pourtant, les Stones n’avaient pas besoin d’argent. D’après le magazine Fortune, les gains amassés par le groupe durant les dix dernières années se montaient à un milliard sept cent mille dollars, bien plus que Michael Jackson, U2 ou Madonna. « Je ne suis pas un homme d’affaires, se défend le chanteur. Je suis avant tout un artiste, un créateur. Tout ce que je sais des affaires, je l’ai appris sur le tas. »

Sans doute oubliait-il ses études à la London School of Economics. Avec l’aide experte du prince Rupert Loewenstein, Mick était toujours le cerveau de la bande, l’homme responsable de l’immense succès commercial du groupe. En plus de superviser les moindres détails financiers des tournées, Jagger avait participé au montage du labyrinthe de sociétés où l’argent coulait à flot. La plupart de ces compagnies, propriétés des Stones, étaient basées aux Pays-Bas pour des raisons fiscales.

Avant d’entamer la seconde partie de la tournée, Mick trouva le temps d’emmener L’Wren en croisière aux Antilles à bord du yacht Ultima III, un cinquante-six mètres de soixante-dix millions de dollars appartenant au PDG de Revlon, Ron Perelman. Jagger veillait aussi toujours sur ses enfants, dont l’un se retrouva dans une position particulièrement gênante.

Quand Jerry appela Mick pour lui apprendre que Lizzy sortait avec un acteur canadien de quarante-quatre ans du nom de Michael Wincott, « papa piqua une crise », selon les termes de sa fille. Wincott était connu pour ses rôles de vilain dans des films noirs tels que The Crow et Le Masque de l’araignée, et s’était bâti hors écran une réputation de noceur et de séducteur invétérés.

Sans doute le coureur de filles le plus célèbre du monde, Mick savait qu’il était mal placé pour mettre sa fille en garde contre des Casanova d’âge mûr.

— Je n’aime pas ça, avoua-t-il à Jerry, mais elle ne voudra rien entendre.

— Elle a de qui tenir ! railla-t-elle.

Son conseil à Mick : « Surtout, ne t’en mêle pas ! »

Ainsi, tout au long de l’année 2003, pendant que Lizzy et Wincott roucoulaient, se querellaient, puis se réconciliaient, Mick, lui, rongeait son frein. Finalement, le père supplia sa fille de laisser tomber son petit ami : « Il est bien trop vieux pour toi. Et trop ennuyeux. »

Lizzy finit par suivre le conseil paternel, mais pas avant que la presse ait réussi à le faire passer pour un « sale hypocrite ». Quant à son propre comportement, Mick se considérait comme une « personne de principes ». « Mais comme chez beaucoup de gens, ajoutait-il, les principes peuvent être un peu… fluctuants. »

Les liaisons de sa fille semblaient bien triviales comparées à l’urgence à laquelle Mick dut ensuite faire face. Les Stones s’apprêtaient à se produire à Singapour quand le chanteur apprit que son fils Lucas avait fait une chute à l’école et s’était cogné la tête sur les pavés de la cour. Saignant d’une large plaie ouverte au niveau du crâne, le garçon de trois ans fut transporté d’urgence à l’hôpital local et immédiatement transféré au bloc opératoire.

Le groupe s’apprêtait jouer quand une Luciana en pleurs appela Mick pour lui annoncer la terrible nouvelle (« Elle s’arrachait les cheveux et sanglotait », se souvient une infirmière). Inquiets que l’enfant souffre de séquelles cérébrales, les médecins expliquèrent à la mère paniquée que la situation était « très délicate ».

Mick allait prendre un vol pour le Brésil quand Luciana le rappela plus tard pour lui donner des nouvelles. Après avoir refermé la plaie à l’aide de vingt-six points, les médecins déclarèrent que les résultats des scanners cérébraux étaient encourageants. Lucas resta une nuit supplémentaire en soins intensifs, après quoi, au grand soulagement de Mick, il put rentrer à la maison.

C’était l’une des multiples facettes du leader des Stones – un père et un grand-père aimants – que le public voyait rarement. Et pour cause ! Mick n’avait aucune intention de se livrer. Encore moins d’agir comme un homme de son âge – ni avec les femmes, ni avec la presse, ni sur scène.

Au milieu de sa tournée asiatique, Mick reprit ses vieilles habitudes et organisa un rendez-vous avec une ex-passionaria à Bangkok. Angelina Jolie venait de signer un contrat pour donner la réplique à Brad Pitt dans M. et Mme Smith, mais avant le début du tournage, elle devait rencontrer des officiels thaïlandais en tant que nouvelle ambassadrice de bonne volonté pour l’agence des Nations Unies pour les réfugiés. Elle comptait également profiter de son séjour pour se faire faire un tatouage élaboré, confia-t-elle au chanteur.

Récemment divorcée de Billy Bob Thornton, Angelina raconta à son ancien amant qu’elle était enchantée de travailler avec Brad Pitt, à l’époque encore marié à Jennifer Aniston. Qu’importe ! Mick et Angelina passèrent la nuit ensemble dans la suite du chanteur, à l’hôtel Oriental de Bangkok.

Jagger eut soixante ans le 26 juillet 2003, un événement que le monde comptait bien lui rappeler. Les journaux rivalisèrent de bons mots sur le sujet en transposant des titres de chansons des Stones. « SYMPATHY FOR THE SENIOR : MICK A 60 ANS », s’affichait en gros titre sur la première page du Boston Herald, tandis que le Sun le taquinait : « NOT FADE AWAY, JAGGER. 60 ANS AUJOURD’HUI ! » Le Sunday Times de Londres qualifiait Jagger de « SATANIQUE À 60 ANS », tandis que l’Independant on Sunday réclamait de la « SYMPATHY FOR THE OLD DEVIL ». Bien sûr, on pouvait aussi lire des douzaines de plaisanteries dans les journaux de l’Associated Press, du New York Post au Time, qui ne purent résister à faire des variantes drolatiques sur les paroles de « Mother’s Little Helper » : « Quelle misère de vieillir… »

Non, pas quand on s’appelait Mick Jagger… L’homme qui proclamait autrefois qu’il « préférait mourir » plutôt que de chanter « Satisfaction » à quarante-cinq ans promettait désormais de continuer… indéfiniment. « Je vais composer, chanter et jouer aussi longtemps que possible. Jusqu’à plus de soixante-dix ans j’espère ! » confia-t-il à un journaliste de Prague, l’une des étapes de la tournée européenne Licks. « J’ai dit, autrefois, que nous étions un symbole d’éternité. Nos millions de fans nous en ont convaincus. »

Ce soir-là, il se rendit à l’hôtel Four Seasons, près du pont Charles à Prague, pour dîner aux chandelles avec un groupe d’invités triés sur le volet. Le repas serait accompagné d’un bordeaux de 1943, l’année de sa naissance. Matt Damon, sir Bob Geldof, Terry Gilliam et même son vieil ami Václav Havel étaient présents, ainsi que le père du chanteur, quatre-vingt-neuf ans, deux de ses petits-enfants, et son nouvel amour L’Wren.

Après minuit, la fête – qui incluait à présent les Stones et les membres de leur entourage – se poursuivit au Duplex, à Wenceslas Square, une boîte de nuit rétro avec une coccinelle Volkswagen pourpre sur le toit. L’acteur Jeremy Piven, qui jouerait par la suite dans la série Entourage, déboula dans la soirée au petit matin. « Mick et moi sommes nés le même jour, mais pas la même décennie ! Je l’ai vu danser pendant cinq heures de suite. On aurait dit un poulet sous amphét’. C’était dément ! »

L’âge, répétait inlassablement Jagger, n’était qu’un nombre. « Quand on a vingt et un ans, on n’arrive pas à croire qu’on a vingt et un ans. Quand on a trente ans, on n’y arrive pas plus. On commence seulement à s’habituer à l’idée de vieillir quand on a quarante ans – et à soixante, c’est tellement énorme, incroyable, qu’il n’y a rien d’autre à faire que de l’accepter. »

Pendant la tournée, Mick prouva soir après soir qu’il pouvait toujours « faire le show », comme il aimait à le dire. Bien sûr, il avait parfois quelques problèmes mineurs ; en dépit des conseils de son coach vocal, le chanteur souffrit de plusieurs laryngites. Mais les principaux changements de planning de Licks n’avaient rien à voir avec l’état de santé du leader du groupe. Une épidémie de SRAS (Syndrome Respiratoire Aigu Sévère) s’était déclarée en Asie au mois de novembre 2002 et répandue en Amérique du Nord, obligeant le groupe à reprogrammer plusieurs concerts en 2003. La ville de Toronto, en particulier, avait été durement frappée, et quatre jours après l’anniversaire de Mick, les Stones s’efforcèrent d’apporter leur soutien aux populations en souffrance. À l’occasion du concert de charité donné le 30 juillet devant un parterre de quatre cent quatre-vingt-dix mille spectateurs – leur plus large audience –, les Rolling Stones récoltèrent plusieurs millions de dollars au profit de la ville touchée par le SRAS.

Mais avec les Stones, tout ne pouvait être « paix et amour », pas même lors d’un concert caritatif. Les fans de rock, furieux de voir Justin Timberlake débouler sur scène, lui jetèrent des bouteilles et des détritus. Plus tard, Timberlake revint courageusement chanter « Miss You » avec Mick, ce qui lui valut le respect de la foule et des Stones.

La tournée Licks s’acheva le 9 novembre avec un autre concert au profit des victimes du SRAS, cette fois en compagnie de Prince, Santana et Neil Young, au Harbor Fest de Hong Kong. C’était la première fois que les Stones se produisaient sur le territoire chinois.

Une fois tous les gains additionnés, le prince Rupert appela Mick pour lui donner le résultat final. Avec un prix officiel de billets tournant autour des trois cent cinquante dollars, qui pouvait même grimper à cinq mille sur Internet, Licks, leur tournée la moins ambitieuse de la décennie, engrangea un peu plus de trois cents millions de dollars. Ceci sans compter les revenus des produits dérivés ni, bien sûr, les ventes de disques.

Pourtant, aucune fortune ne pouvait acheter l’honneur que Mick avait convoité toute sa vie d’adulte. Le 12 décembre 2003, après avoir reporté plusieurs fois la cérémonie pour ne pas être éclipsé par d’autres célébrités, Mick fut adoubé chevalier par le prince Charles au palais de Buckingham. L’absence de Sa Majesté n’échappa pas à sir Mick : « Je suis sûr que la reine préfère les Beatles parce que ce sont de gentils garçons. Si seulement elle savait la vérité ! »

Toujours est-il que la sécurité autour du palais de Buckingham fut particulièrement renforcée ce jour-là. La police de Londres avait reçu des menaces de mort contre Mick Jagger – or, après le meurtre de John Lennon et l’attaque presque fatale de George Harrison à l’arme blanche en 1999, les autorités les prirent très au sérieux.

À ce stade de sa carrière, Mick ne s’inquiétait guère de ce genre de menaces. En revanche, quand sa famille était en cause, c’était une toute autre histoire. Début janvier, la police d’Ibiza découvrit qu’un gang projetait d’enlever les filles de Jade, Assisi (dix ans) et Amba (sept ans), pour obtenir cinq millions de dollars de rançon.

À cette époque, Jade, directrice artistique pour Garrard & Co, le « joaillier officiel de la Couronne » depuis 2002, vivait avec ses filles et le musicien Dan Williams dans le pittoresque village de San Juan Bautista. Mick embaucha immédiatement des gardes du corps – à quarante mille dollars la semaine, d’après les rumeurs – pour veiller sur sa fille et ses petites-filles vingt-quatre heures sur vingt-quatre. En réalité, Mick voulait que Jade et sa famille reviennent s’installer dans la maison qu’il lui avait achetée à Kensal Rise, au nord-ouest de Londres, et pas seulement à cause des menaces d’enlèvement. Chantre de l’hédonisme débridé et haut lieu du commerce de drogue, Ibiza était selon lui loin d’être le lieu idéal pour élever une famille.

Jerry, qui partageait l’inquiétude de Mick concernant la sécurité de Jade et ses enfants, le pressa d’acheter une grande maison à Londres où Jade pourrait le rejoindre facilement. Bien sûr, Jerry avait ses raisons de vouloir faire partir Mick de Richmond. « Ce voisinage n’est pas tenable à long terme. Cette situation me met mal à l’aise, se plaignait Jerry. Il n’aime pas me voir fréquenter d’autres hommes, pourtant, c’est mon droit le plus strict, n’est-ce pas ? »

De plus, voir sa remplaçante aux longues jambes débouler à tout bout de champ à la porte d’à côté ne l’enchantait guère. Les tentatives de L’Wren de passer inaperçue frisaient le comique. Quand les paparazzi la surprirent en train de quitter la maison de Mick à Richmond, la jeune femme tourna les talons et remonta les marches – mais elle trouva porte close. « Bloquée sur le perron, elle a été obligée de sonner, raconte un photographe, pour essayer de rentrer ! Finalement, une Mercedes est venue à sa rescousse et elle a pu filer. »

Jerry était sur le tournage du Lauréat quand elle découvrit que Mick avait emmené sa petite amie à Richmond. Furieuse, elle appela Mick depuis San Francisco pour lui lancer un ultimatum : ou il déménageait ou elle vendait la maison et quittait Richmond avec les enfants.

Plus tard dans l’année, Mick s’installa dans une suite au dernier étage de l’hôtel Claridge en tant qu’« invité permanent », pour la modique somme de trente-cinq mille dollars par semaine. Cela dit, il ne vendit pas sa propriété de Richmond. Au contraire ! Il acheta un autre appartement au rez-de-chaussée pour huit cent mille dollars et commença à le rénover en vue de sa nouvelle vie avec L’Wren.

Pour adapter l’appartement au mètre quatre-vingt-treize de sa petite amie mormone, Mick fit abaisser le sol de vingt-cinq centimètres. Les intentions du rocker étaient évidentes : il voulait que L’Wren joue un plus grand rôle dans la vie des plus jeunes Jagger. C’est pourquoi elle avait déjà passé du temps avec Georgia May et Gabriel en l’absence de leur mère. De nouveau, Jerry mit Mick en garde : les visites de sa petite amie avaient une « mauvaise influence » sur les enfants. Autre sujet de discorde pour Jerry : l’habitude de Mick de débarquer par la porte de communication entre les deux habitations à tout moment du jour et de la nuit. Ce qui empêchait Jerry d’avoir une vie sentimentale sereine. « Il est incapable de rester seul, ça me rend folle ! »

Les tensions entre Mick et Jerry s’intensifièrent en 2004, au sujet de la vente des meubles et des œuvres d’art de la demeure de Richmond – dont une peinture d’une valeur d’un million de dollars de Roy Liechtenstein. Jerry avait-elle le droit de vendre le tout pendant que les Stones étaient en tournée ? Elle le traitait de « mesquin », lui insistait pour dire que leur arrangement n’incluait pas le mobilier et qu’il voulait le récupérer. À la fin, Hall remporta la partie. « Trop tard, Mick, trop tard. »

S’ils étaient bien d’accord sur un point, c’était sur l’histoire d’amour naissante entre Lizzy, qui venait de renouveler son contrat d’un million de dollars avec Lancôme, et Sean Lennon. Le fils unique de John Lennon et Yoko Ono sortait avec l’actrice Leelee Sobieski quand Keith Richards lui présenta Lizzy à la cérémonie du Rock And Roll Hall of Fame à New York.

Plusieurs jours plus tard, les héritiers des deux dynasties du rock eurent leur premier rendez-vous dans un restaurant de Soho. Aucun des deux n’était intimidé par le père de son partenaire – véritable écueil dans leurs relations sentimentales passées respectives. « J’ai beaucoup de mal à trouver un compagnon qui n’est pas impressionné par ma famille », témoigne Lizzy. Étant donné son incroyable pedigree, Sean pourrait bien être cette personne.

« Ils s’aiment, c’est tellement adorable, roucoulait Jerry. Sean ressemble énormément à John maintenant et il écrit de merveilleux poèmes. » Sean charmait aussi Jerry en se mettant au piano à Richmond et en lui faisant la sérénade avec la chanson de son père, « Imagine ». Mick était plus discret dans son approbation paternelle, mais il était satisfait que Sean, à vingt-huit ans, n’ait que huit ans de plus que sa fille.

Comme l’ennui le guettait, Mick réunit les Stones à Paris. La tournée Licks était terminée depuis seulement quatre mois, mais déjà, les membres du groupe brûlaient de remonter sur scène.

C’est alors que l’un d’eux dut faire face à une crise qui menaça non seulement la tournée à venir, mais l’existence même du groupe. Les Glimmer Twins étaient en pleine écriture et enregistraient des maquettes à tout va à La Fourchette quand Charlie Watts leur annonça qu’on lui avait diagnostiqué un cancer de la gorge. « Je me suis jeté sur mon lit et j’ai pleuré, se rappelle Charlie. Je pensais que c’était terminé, que je n’en avais que pour trois mois. »

Les médecins avaient en fait dit à Watts qu’il avait 90 pour cent de chance de survivre. « À sa place, avoue Mick, j’aurais été dans un sale état. Si Charlie m’avait dit : “Je ne peux pas faire cette tournée, je dois affronter la mort”, on aurait sûrement changé nos plans. »

Watts subit plusieurs séances de radiothérapie durant l’été, et Mick l’appela plusieurs fois pour prendre de ses nouvelles. « Tu dois guérir ! Ne t’inquiète pas pour nous. » En réalité, le chanteur était terrifié. « Je n’arrêtais pas de m’inquiéter pour lui. Est-ce qu’il mange ? Par certains côtés, je suis une vraie nounou ! »

Cinq mois plus tard, Charlie revint, aux dires de Keith, comme s’il ne s’était rien passé : « Il n’avait absolument pas changé ! C’était tout juste si on lui avait donné un coup de peigne. » L’idée de repartir en tournée avec le groupe l’avait aidé à tenir, disait-il. « Ça fait quarante ans que je regarde Mick bondir partout devant moi : c’est la seule chose que je vois depuis le fond de la scène ! Mais je ne me plains pas. L’un des plus beaux compliments pour un batteur, c’est de réussir à faire danser quelqu’un. »

Jagger était lui aussi impatient de reprendre la route. « Je suis accro aux rediffusions tardives à la télévision, dit-il, faisant soudain son âge. Je peux regarder la chaîne Turner Classic Movies jusqu’à l’aube. » À moins qu’il ne soit rivé à un match de cricket. Grand fan de ce jeu, Mick avait fondé Jagged Internetworks uniquement pour pouvoir assister aux matches de cricket en direct n’importe où dans le monde.

Mais même dans ces moments-là, le rocker n’était pas inactif. Après avoir travaillé sur les bandes son de plusieurs films, Mick collaborait à présent avec l’ancienne star d’Eurythmics, Dave Stewart, sur la BO d’Irrésistible Alfie, un remake du film de 1996 avec Michael Caine dans le rôle titre. Cette fois, c’était Jude Law qui prenait les traits de ce séducteur au regard enjôleur.

« Si quelqu’un doit écrire les paroles de cette BO, déclare Stewart, ami du leader des Stones depuis vingt ans, c’est bien Mick. Mick est Alfie ! » Jagger était plus ou moins d’accord : « Tout le monde a une part d’Alfie en lui. Tous les hommes ont leur période “drague à tout va”. » Mais aussi longtemps ? « D’accord, reconnaît-il avec un sourire malicieux. Peut-être pas tous… » Plus tard, quand il reçut un Golden Globe pour la meilleure musique de film grâce à « Old Habits Die Hard » (une cérémonie durant laquelle il remercia L’Wren de ne pas porter de talons), Mick était prêt à répondre aux journalistes qui feraient de nouveau l’amalgame : « Toute vague ressemblance entre ma vie et celle de ce play-boy est totalement fortuite », répondait-il alors, non sans malice.

À Noël, Mick reprit naturellement son rôle de père de famille. À l’insu de Jerry, il avait invité quelques semaines plus tôt L’Wren en vacances à Rome avec Georgia May, douze ans, et Gabriel, six ans. À peu près à la même époque, L’Wren assista au trente-troisième anniversaire de Jade à Londres, passant ainsi du temps avec les petits-enfants du rocker.

Les vacances de Noël étaient une bonne opportunité pour L’Wren de faire la connaissance du plus jeune des Jagger, Lucas, âgé de cinq ans. Sa mère, Luciana Morad, n’était nulle part en vue quand L’Wren traversa le hall de l’hôtel Claridge avec le petit garçon – portrait craché de son père – pour l’emmener dans la suite palatiale du chanteur. Pour Mick, qui se partageait à Noël entre Karis, Jade, Jerry et leurs enfants, Lucas, et son père âgé de quatre-vingt-dix ans, L’Wren s’avéra d’une aide précieuse. « J’adore les enfants et les petits-enfants de Mick, confia-t-elle à sa mère. Tout le monde me traite comme si je faisais partie de la famille. C’est merveilleux. »

Jerry était loin de partager le bonheur de sa rivale. Juste avant Noël, elle déposa tous les bijoux que son ex-mari lui avait offerts dans un coffre à la banque. « Mick me donnait des diamants quand il voulait se faire pardonner une mauvaise action. Donc, comme vous pouvez l’imaginer, j’ai amassé une jolie collection de “bijoux coupables”. Je ne les porte plus parce qu’ils me rappellent trop de mauvais souvenirs. »

Pour enfoncer le clou, là où cela faisait le plus mal, Jerry ne portait plus que la bague de fiançailles en diamant et rubis que Bryan Ferry lui avait donnée quand elle avait dix-neuf ans – avant que Jagger ne lui enlève Jerry. « Je lui ai proposé de la lui rendre quand nous avons rompu nos fiançailles, mais Bryan m’a très galamment demandé de la garder. Aujourd’hui, je la mets de nouveau. Cette bague n’a pas de prix pour moi. »

Jerry ne s’arrêta pas là. Pendant que Mick et L’Wren passaient le Nouvel An sur l’île Moustique, elle faisait ses débuts dans la chanson avec « Around This Table », diatribe manifeste contre l’attitude volage de Mick : « Then you bring other women, while I’m out of town/And I can

always sense when a stranger has sat down . » 3

C’était le lieu le moins propice à un concert des Rolling Stones… Après le train, le bateau, le pont et le dirigeable, le groupe choisit d’annoncer sa nouvelle tournée par un concert dans l’enceinte de la prestigieuse Julliard School of Music de New York.

À présent, à eux quatre, les Stones totalisaient deux cent quarante-cinq ans, mais Mick répétait avec insistance que leur prochaine tournée mondiale – provisoirement intitulée A Bigger Bang – ne serait pas la dernière. On lui avait déjà posé cette question en 1966, aimait-il faire remarquer (« Je m’en souviens comme si c’était hier ! »). Il y aurait d’autres tournées et d’autres albums, aussi longtemps que le public aurait envie d’entendre les Rolling Stones. « Combien de temps peuvent-ils continuer ainsi ? » s’interroge un journaliste. « Éternellement, répond Keith. On vous fera savoir quand on sera morts. »

Leur nouveau CD était tout aussi crucial – c’était leur premier album studio depuis huit ans, et le plus long depuis le double album Exile on Main Street. « Si on fait une tournée, on doit faire un disque, martelait Mick. Les gens disent qu’ils préfèrent entendre “Brown Sugar” qu’une nouvelle chanson. Eh bien, je me fous totalement de leurs préférences ! On n’est pas juste un groupe qui chante des vieux tubes. »

Le cancer de Charlie Watts avait-il remis les choses en perspective ? Toujours était-il que Mick et Keith ne se bagarrèrent presque pas durant la préparation de A Bigger Bang. À une époque, reconnaît Richards, « on se battait pour un rien ». La couleur de la pochette pouvait donner lieu à des passes d’armes épiques… « On est des frères bagarreurs. Notre rivalité est typique d’une fratrie. »

Pourtant, cette fois, les Glimmer Twins adoptèrent une approche différente dans l’écriture des chansons. Richards poussa son alter ego à puiser tout au fond de lui-même, à se révéler davantage dans ses paroles : « Je pense qu’il était temps que Mick sorte de sa coquille. »

« Bien sûr, je suis vulnérable. Comme tout le monde, confie Mick. C’est idiot de croire qu’un homme est intouchable parce qu’il est célèbre ou qu’il se trémousse sur scène. » Cette fois, avec l’aide de Keith, le chanteur ne chercha pas à cacher ses sentiments comme il l’avait fait par le passé.

Au studio, avant que Mick ne « fasse le show », il procédait à une transformation qui laissait toujours le producteur Don Was sans voix. « Pour pouvoir se déplacer dans le monde réel, avec ses centres commerciaux et ses complexes cinématographiques géants, Mick avait appris à cacher son immense et charismatique personnalité », explique Was. Il lui fallait du temps pour transformer le Mick, l’homme normal, en Mick Jagger, le personnage. « Il enlevait sa chemise blanche, et là, en maillot de corps, tout son corps changeait, sa bouche se faisait plus grande. D’un coup, il avait quarante ans de moins. C’était tellement incroyable que je le regardais bouche bée, tout gêné. »

Il y avait des moments tendres, des accents bluesy dans A Bigger Bang. Mais les critiques furent surpris de constater que la colère, et non le pathos, dominait les paroles de Jagger. Dans « Oh no ! Not You Again », Mick donnait le change à Jerry pour « Around the Table ». (« Oh non ! Pas encore toi ! Ne reviens pas foutre le bordel dans ma vie. C’était terrible la première fois, je préfère ne pas recommencer. »)