Mick

Christopher Andersen · Chapitre 26 sur 45

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Mick

4- « C’est fini maintenant ».

Si la chemise fleurie et le costume blanc du marié étaient tout à fait convenables, on ne pouvait en dire autant de Keith. Le vieux comparse de Mick portait des collants noirs et une veste de l’armée avec rien en dessous. Richards fit un scandale quand les gendarmes voulurent l’empêcher d’entrer avec Anita, alors que le maire venait de dire que l’hôtel de ville était un lieu public. « Il a fallu que je me prenne la tête quatre fois rien que pour arriver ici ! »

Puis ce fut l’ascension folle jusqu’à la chapelle Sainte-Anne, avec la presse et les curieux dans leur sillage. Quand les jeunes mariés atteignirent l’édifice, ils trouvèrent portes closes, alors que la foule était sur leurs talons. Au dernier moment, le battant s’ouvrit, et le couple put se faufiler à l’intérieur. Mick regarda alors Bianca remonter l’allée centrale au bras de Lord Litchfield. Même si la reine n’aurait jamais permis à sa sœur la princesse Margaret d’assister à une telle cérémonie, les liens entre Jagger et la couronne restaient étroits. Mick réprima une grimace quand l’organiste joua l’air demandé par Bianca : le thème sirupeux du film Love Story.

Durant l’office, le père Lucien Baud s’adressa directement à Mick. Il lui souhaita tout le bonheur possible puis contempla les paparazzi massés dehors. « Mais quand on est une célébrité comme Mick Jagger, ajouta le père Baud avec du regret dans la voix, pouvoir se marier dans l’intimité est un rêve qui relève de l’impossible. »

Si d’aucuns doutaient encore que Mick avait trouvé son double en Bianca, ils n’eurent plus la moindre incertitude quand ils virent arriver la jeune mariée dans un chemisier de soie transparent et un turban à paillettes. Elle jouait souvent avec son bracelet de diamant qui scintillait à son poignet gauche – un cadeau de mariage de Mick.

Jagger avait trouvé un groupe de reggae, baptisé les Rudies pour animer la fête. Quand ils entamèrent « It’s All Over Now » des Stones –

un choix curieux au regard du titre – Mick prit la main de Bianca et la 4 mena sur la piste, pour faire leur première danse en tant que mari et femme. Au grand amusement des deux cents convives et pique-assiettes, « It’s All Over Now » fut joué un nombre incalculable de fois durant la soirée.

Keith, qui s’effondra bien avant minuit, mit fin aux espoirs de ceux qui imaginaient que les Glimmer Twins allaient les gratifier d’un mini concert. Bien que complètement défoncé, Mick monta sur scène avec Doris Troy et P.P. Arnold, l’ex-Ikette, pour un pot-pourri endiablé de vingt-cinq minutes.

Assise à côté de Roger Vadim et de Paul McCartney, la nouvelle Mme Jagger regarda avec intérêt Mick et P.P. se trémousser lascivement sur scène au fil des morceaux (la jeune mariée ignorait que ces deux-là avaient été amants en leur temps). Mais au fil de la nuit, Bianca se sentit de plus en plus abandonnée. Elle s’en plaignit ouvertement à son époux. « Mick déteste qu’on lui dise quoi faire, expliqua Wyman. Il est donc reparti aussitôt s’amuser avec ses amis et profiter de la soirée. » Bianca, furieuse, rentra seule dans sa suite du Byblos.

Les jeunes mariés embarquèrent le lendemain pour une croisière de dix jours en Sardaigne et en Corse, à bord du Romeang, un yacht de cent vingt tonnes. Un journaliste lui demanda si quelques-uns de ses prestigieux amis allaient les accompagner. « Vous plaisantez ? répliqua Jagger. Pas question ! »

Dès leur retour de lune de miel, Mick s’enferma avec ses compères des Stones pour travailler sur leur prochain album – un double-album, plus exactement, dont la sortie coïnciderait avec leur nouvelle tournée américaine, au début de l’année 1972. Le disque devait être un gigantesque succès, à l’égal de Sticky Fingers.

Puisque Nellcôte, le quasi-manoir qu’habitait Keith, était la plus grande résidence des Stones, Mick jugea opportun d’enregistrer leur nouvel album là-bas, le vaste sous-sol pouvant accueillir le matériel et l’équipe technique.

En revanche, Nellcôte n’était pas équipée de la climatisation ni d’une installation électrique fiable. Le thermomètre monta jusqu’à 49 degrés cet été-là. Mick dut retirer tous ses vêtements pour pouvoir tenir le coup pendant l’enregistrement de « Tumbling Dice » et « Rock Off ». L’air était si chaud et moite. « C’était insupportable, raconte-t-il. Dès que j’ouvrais la bouche, je n’avais plus de voix. »

Pour compliquer les choses, l’électricité faisait des siennes ; le courant faiblissait régulièrement ou se coupait d’un coup. « J’étais au beau milieu d’une prise, tout allait bien, et paf ! tout s’éteignait. Et on devait tout recommencer à zéro. Un cauchemar ! »

Keith et Anita remarquaient à peine ces désagréments. Perdus dans les mondes parallèles de la drogue, ils étaient heureux d’être entourés par des dealers, des compagnons junkies et une cohorte de zonards de tous poils. En outre, ils adoraient le parfum de scandale qui les nimbait. Quand vint le jour où il fallut baptiser son yacht, Keith songea à « Marlon » (son acteur fétiche), mais choisit finalement de peindre sur la coque « Mandrax », sa marque de méthaqualone préférée.

Jugeant que ce n’était guère un environnement idéal pour une femme enceinte de sept mois, Bianca choisit de passer l’été dans la suite des Jagger à L’Hôtel, le vénérable établissement parisien. C’est à L’Hôtel, niché près de la Seine, rue des Beaux-Arts, qu’Oscar Wilde périt – non sans avoir exigé : « Ou c’est ce papier peint qui disparaît, ou c’est moi ! »

Cet exil fut judicieux. Sa Némésis Anita Pallenberg semait la discorde dans la ruche de Nellcôte, en draguant ouvertement les ingénieurs du son, les livreurs, et les parasites – et même Eric Clapton leur compagnon d’héroïne. Comme il fallait s’y attendre, une rumeur courut sur Anita et Mick. Pour apaiser Bianca, qui craignait une « rechute » entre Jagger et Anita après leurs scènes torrides dans Vanilla, Mick accepta de passer trois jours par semaine à Paris avec son épouse. Pendant les absences de Mick, les Stones enregistraient sans lui. Le chanteur devait donc faire ses prises séparément.

Bianca donna naissance à Paris d’une fille de trois kilos, le 21 octobre 1971. Il faudra deux jours aux jeunes parents pour se mettre d’accord sur un prénom : Jade Sheena Jezebel. Pouquoi Jade ? « Parce qu’elle est si précieuse, répliquait Mick. Et tellement parfaite. »

Deux semaines plus tard à Londres, Eva et Joe Jagger, qui étaient les seuls au monde à appeler leur fils encore « Mike », admiraient leur petite-fille. En l’absence de Bianca, Mick invita Marsha à faire une halte à Cheyne Walk pour qu’il puisse faire des photos de Marsha avec Karis et Jade. Il fut évident pour Marsha que c’était Jade – et non Karis – la préférée du père.

Il s’écoulera un mois avant que Mick ne parle de nouveau à Marsha, et ce fut à l’initiative de la jeune mère qui lui réclama de quoi nourrir et vêtir décemment sa fille. Jusqu’alors, Marsha, qui se disait sans le sou, recevait pour Karis une pension misérable de cinq cents dollars. À cette époque, Mick n’osait la regarder dans les yeux quand il signait à contrecœur le chèque. « Je pense qu’il avait honte », expliquera plus tard Marsha Hunt.

Il négligeait Karis, mais débordait d’attention pour Jade. Janie Villiers, la nounou de Jade, disait que Jagger « aimait jouer les papas ». Cela engendrait des scènes incongrues : Mick Jagger dans une chemise de soie, avec un pantalon de satin blanc et son fard vert à paupières, débarquait dans la chambre de la petite, illuminant de son aura toute la pièce.

Bianca, en revanche, se plaignait constamment des « contraintes terribles » d’être mère. « Personne n’imagine comme c’est épuisant de s’occuper d’une maison, de veiller sur Jade tout en restant élégante. » Aux dires de la nounou, Bianca passait moins de temps avec sa fille que Jagger, et quand elle la sortait du berceau, « elle la soulevait à bout de bras, et la jetait sur son épaule avec la douceur d’un pompier arrachant une victime des flammes. Un jour, elle fit même tomber Jade dans les escaliers. »

Au printemps suivant, les Stones n’avaient toujours pas fini d’organiser leur grande tournée américaine. Mais ils avaient le titre de leur nouvel album : Exile on Main Street. Après un an d’exil fiscal, Mick avoua avoir le mal du pays. Il disait qu’il allait peut-être suivre le conseil de son ami Tom Driberg et revenir en Angleterre pour commencer une carrière politique dans le parti travailliste. « Mais pour ça, ajoutait-il, je n’ai pas la bonne épouse. »

Laissant Bianca dans leur maison du sud de la France, Mick se rendit à New York pour une série de réunions avec Ahmet Ertegün. C’est là qu’il rencontra James Taylor, le chanteur moustachu et dégingandé qui venait de connaître la gloire avec son album Sweet Baby James. Quand il fit la connaissance de Peter Asher, l’ami producteur de Mick, Taylor était déjà sous traitement pour psychoses suicidaires. Comme Keith, Anita, Clapton, Moon, et tant d’autres qui gravitaient autour de Mick, Taylor était désormais dangereusement accro à l’héroïne.

Il voulait à tout prix présenter à Jagger sa nouvelle petite amie, Carly Simon, une autre étoile montante de la scène pop. Mick connaissait certes sa musique – des ballades soignées aux textes curieusement fouillés comme « That’s the Way I’ve Always Heard It Should Be » ou « Anticipation » – mais il était bien plus intéressé par ses origines. Le père de Simon avait créé la maison d’édition Simon & Schuster ; et durant l’enfance de Carly, des sommités telles que Albert Einstein, Salvador Dali ou John Steinbeck dînaient souvent à leur table.

Comme Taylor, des traumatismes de l’enfance avaient incité la jeune femme à se tourner vers la musique. Voyant qu’une psychanalyse ne parvenait pas à corriger le bégaiement de la jeune Carly, Andrea Simon, sa mère, lui suggéra de chanter ce qu’elle voulait dire puisqu’elle était douée pour la musique. Et l’astuce fonctionna. Sa véritable voix se fit enfin entendre, claire et limpide, par les chansons. Carly reprit confiance et surmonta son handicap.

Mick, évidemment, ne pouvait résister à l’attrait de cette jolie créature. Elle aussi lui ressemblait. Grande et mince, avec une bouche surdimensionnée, et des cheveux en bataille – elle était une version américaine de Bianca, ou, plus exactement, de Mick.

Taylor sortait d’une relation avec Joni Mitchell, la chanteuse folk, quand il fit la connaissance de Carly lors d’un concert au Carnegie Hall, fin 1971, alors que la jeune femme était encore avec Warren Beatty, le nouveau Valentino d’Hollywood. Mais aujourd’hui Taylor et Carly semblaient fous l’un de l’autre, alors bien sûr, Mick se devait de la mettre dans son lit.

Rapidement la rumeur d’une liaison entre Jagger et Carly traversa l’océan Atlantique. Dans leur villa de Biot, la réaction de Bianca fut prévisible. Elle ouvrit le dressing-room de Mick, sortit ses chemises préférées et entreprit de les déchiqueter une à une. Elle ne cachait pas son acrimonie envers sa rivale : « Il y a une chanteuse américaine, disait-elle à tout le monde, que je rêve aussi de réduire en charpie ! »