Mick
2- « La Grande Hall ».
Mick niera avoir eu une liaison avec Maggie Trudeau : « Je ne l’aurais jamais touchée, pas même du bout d’une perche. C’était juste une fille malheureuse et malade qui cherchait à combler un manque. Et ce n’est pas avec moi qu’elle a trouvé son bonheur. » Ce fut avec Ron Wood, comme celui-ci le reconnut : « On a été très proches pendant une courte période. » Le regard de Keith Richards sur l’« affaire Trudeau » était moins charitable : « Ce n’était qu’une groupie. Pas la peine d’aller chercher plus loin. »
Bianca était de cet avis : « C’est étrange de voir toutes ces femmes se dire qu’elles ont remporté le jackpot parce qu’elles ont couché avec Mick. Elles n’ont donc aucune dignité ? Même Mick trouve ça répugnant. »
Tellement de femmes belles et raffinées passaient dans le lit de Mick que Bianca ne s’inquiéta pas outre mesure quand la presse annonça que Jagger avait été vu en compagnie d’une grande blonde d’un mètre quatre-vingts.
Jerry Fay Hall était la benjamine (avec sa sœur jumelle Terry) d’une famille de cinq filles à Mesquite dans les environs de Dallas. Fille d’un
chauffeur routier et surnommée « Tall Hall » par ses camarades de 2 classe, l’adolescente n’était jamais sortie avec un garçon au lycée, quand elle décida de perdre sa virginité. Alors qu’elle travaillait dans un fast food, elle demanda à un champion local de rodéo de se charger de la besogne. Le brave garçon s’exécuta (« dans la grange, sous une pluie battante »), sans même prendre la peine d’enlever ses bottes.
Jerry Hall fut blessée dans un accident de voiture l’année suivante, et elle se servit de l’argent de l’assurance pour s’offrir une rhinoplastie et un billet d’avion pour Paris. Bientôt, elle et sa copine Grace Jones se produisirent dans un cabaret sordide pour des soirées privées. L’un de ses premiers fans – le Shah d’Iran –, séduit par cette grande fille à l’accent campagnard du Texas, la fit venir à Téhéran pour égayer son palais.
Hall s’installa rapidement avec l’artiste Antonio Lopez ; elle était devenue un mannequin reconnu quand Bryan Ferry, de Roxy Music, la repéra dans le Vogue italien en 1975.
Six mois plus tard, ils étaient fiancés.
Malheureusement pour Ferry, ni l’un ni l’autre n’étaient très pressés d’officialiser, et les noces furent sans cesse repoussées. Ce fut pendant que Bryan Ferry était en tournée au Japon que Jerry se retrouva à un dîner assise entre Mick et son rival Warren Beatty. Encore une petite amie d’une rock-star. C’était trop tentant pour Mick. Mais n’ayant aucune envie de ferrailler avec Beatty pour s’attirer les faveurs de la belle, il appela un autre mannequin au téléphone, arrangea pour Beatty un rendez-vous avec elle, et il put ainsi emmener Jerry au Studio 54.
Il était près de 4 heures du matin quand Jagger proposa de raccompagner la jeune femme chez elle. Mais elle se retrouva dans la maison des Jagger sur la 73 Rue Est. « Le lendemain matin, raconte e
Jerry, je me suis dit : “Mon Dieu, qu’ai-je fait ?” »
Ferry le prit mal, comme on pouvait s’y attendre, et il sut exactement comment se venger de la trahison de son top model. Il refusa d’envoyer à la belle sa précieuse garde-robe qui se trouvait dans leur maison de Londres.
Jerry avait plus d’un tour dans son sac pour mettre le grappin sur un homme, et les beaux habits étaient loin d’être ses seules armes : « Il y a trois secrets que m’a appris ma mère, disait-elle. Il faut être une bonne au salon, un cordon bleu en cuisine et une putain au lit. J’ai déjà une bonne et une cuisinière. Pour le reste, j’en fais mon affaire. » Le précepte le plus précieux ne lui vint pas de sa mère, elle le trouva toute seule : « Même si tu n’as que quelques secondes, laisse tomber tout ce que tu fais et taille-lui une pipe. Comme ça, il n’ira pas voir ailleurs ! »
Si une autre femme s’approchait un peu trop de son homme, Jerry lui disait sans détour le fond de sa pensée. Elle pouvait au besoin y ajouter un coup de pied aux fesses.
L’une des rivales de Jerry durant cette période fut un autre mannequin nommé Janice Dickinson. « Il m’appelait cinquante mille fois par jour, raconte la jeune femme. Cela virait à l’obsession. Il m’envoyait sans cesse des roses en signant “Love Prince Philip”. » Puis, sa victime fin prête, Mick Jagger porta le coup fatal : « Je voudrais que tu sois la mère de mon enfant. »
« Combien de femmes résisteraient à ça ? » explique Janice. « Mais c’était des paroles en l’air, bien sûr. En revanche, Mick est le plus grand des amants que j’ai connus. Il n’y a pas meilleur que lui. » Moins charmant, peut-être, était son comportement post-coïtal. Après lui avoir fait l’amour pour la première fois, Jagger jeta sur le lit quatre cents dollars : « Tiens, achète-toi une nouvelle robe. »
« Le sexe avec Mick, poursuit Janice, c’était comme un match de boxe. Le ring était mon matelas queen-size. On s’est tour à tour retournés dans tous les sens, ce qui n’était pas difficile pour moi puisqu’il m’arrivait aux épaules. Dans le feu de la passion, j’ai pensé à mon idéal masculin – qui n’était pas Mick. Mon type, c’était plutôt les bruns ténébreux comme Jim Morrison. Mick ressemblait plus au rouquin des pots de peinture Dutch Boy. Il n’était pas du tout mon genre. Mais là encore, cela n’avait aucune importance… parce que c’était Mick Jagger. »
Janice ne trouvait pas Mick radin, contrairement à sa réputation. Pour Noël, il lui offrit une broche de rubis en forme de cœur, percée d’une flèche en diamants. « Elle était énorme, se souvient-elle. Aussi grosse que mon poing. Elle avait dû coûter une fortune. » Elle dansait au Studio 54 deux mois plus tard quand elle perdit le bijou. « Bah, lâcha simplement Jagger quand Janice lui apprit la nouvelle. Les filles, ça perd toujours tout. »
Mick était moins tolérant avec les autres hommes dans la vie de Janice, en particulier avec les autres stars du rock. Quand il aperçut un poster de Rod Stewart accroché dans l’appartement de la jeune femme, Mick lui demanda si elle avait couché avec Stewart. Elle lui répondit non, mais cela ne lui suffit pas : « Il s’est planté devant l’affiche et il l’a arrachée. »
À un moment, Janice Dickinson voulut se lancer dans la chanson et monta sur scène au Studio 54. Keith Richards et Ronnie Woods vinrent l’écouter, mais Mick ne fit pas le déplacement. Quand les critiques descendirent en flammes Janice le lendemain, Jerry Hall l’appela : « Ah ! Ah ! Ah ! J’ai entendu dire que ton concert a été un bide. Tant mieux. Et ne t’approche plus de mon mec. » Et elle ajouta : « Sache que j’ai un flingue dans mon sac et que je sais m’en servir. »
« J’avais reçu le message cinq sur cinq, dira Janice. Elle m’a vraiment fichu les jetons. »
Peu de temps après, alors qu’elle avait Jagger au téléphone, elle entendit la voix de Jerry en arrière-plan. « Elle veut que je rompe avec toi », expliqua Mick. Et il lui raccrocha au nez.
La plupart des amis de Jagger – en particulier les Britanniques – aimaient la gentillesse et la candeur de Jerry Hall, en plus de sa bonne humeur indéfectible. « Elle rendait tout le monde gai, explique Desmond Guinness. Dès qu’elle passait le seuil de la porte, la joie régnait. » Keith Altham était du même avis : « Jerry est la douceur incarnée… et elle a une patience d’or. »
Mick pouvait aussi se montrer patient, du moins à l’égard de son Glimmer Twin. En attendant son procès pour trafic de stupéfiants à Toronto, Keith fut autorisé à se désintoxiquer aux États-Unis. Puisque Keith et Anita étaient bloqués à Philadelphie où ils suivaient un traitement à base d’électrochocs, Mick fit le voyage à New York, avec les bandes de Love You Live sous le bras, pour que les deux hommes puissent travailler sur le mixage.
« Je dois reconnaître qu’au moment des problèmes à Toronto, explique Richards, comme dans tous les coups durs, Mick a toujours été très gentil avec moi. Il a veillé sur moi comme un grand frère. »
Pour le moment du moins, les Glimmer Twins étaient parvenus à laisser de côté leurs différends. Certes, cela n’empêchait pas Keith Richards de se moquer des efforts de Jagger pour paraître jeune alors que les années de débauche et de surmenage commençaient à marquer son visage. Jagger envisagea un moment la chirurgie esthétique pour effacer les pattes-d’oies et les sillons des joues ; mais il opta finalement pour une autre approche : embellir son célèbre sourire.
D’abord, il fit poser une émeraude Cartier dans son incisive supérieure droite, mais Keith lui dit qu’on avait l’impression qu’il avait un morceau de salade collé sur la dent. Quand Jagger remplaça l’émeraude par un rubis, son compère ne fut pas plus enthousiaste : cela ressemblait à une tache de sang. Jagger, finalement, fit installer un diamant. Les gens de chez Cartier, raconte le chanteur, se sont montrés très patients et coopératifs.
Cet automne 1977, les Stones étaient de retour aux studios Pathé Marconi à Paris pour travailler sur leur nouvel album Some Girls. Face à l’éventualité sinistre de voir Keith Richards aller en prison et signer ainsi l’arrêt de mort des Rolling Stones, Mick mit toute son énergie créatrice dans cet album comme si c’était le dernier du groupe.
« Et dans une certaine mesure, c’était le cas. On devait faire plus fort que les punks », explique Richards qui utilisa sa « petite boîte verte » – une pédale de réverbération MXR – pour enrichir le son. À force d’avoir été exposé pendant des heures au boum ! boum ! des musiques de danse du Studio 54, Mick voulait à son tour sortir son tube disco.
Dès son apparition dans les bacs, l’année suivante, Some Girls se vendit à sept millions d’exemplaires – un album d’où furent tirés plusieurs hits, tels que « Beast of Burden », « Shattered » et… « Miss You » (« la merde disco de Mick » comme l’appelait Richards). La chanson était en fait un hommage aux nuits au Studio 54 avec Jerry, et non avec Bianca comme on l’a prétendu. Fort de tous ces tubes, l’album s’installa durablement au top des ventes.
Mick retourna à Londres pour les vacances, mais ce ne fut pas pour consacrer du temps à Jade et sa mère. Il choisit de passer Noël, avec Jerry, à l’hôtel Savoy et trois jours plus tard, les tourtereaux s’enfuirent à la Barbade avec les paparazzi à leurs trousses. Au réveillon du jour de l’an, Mick lança une canette de bière à la tête d’un photographe ; quelques temps plus tard, à Paris, il eut à nouveau maille à partir avec un autre reporter, mais cette fois, c’est lui qui se retrouva étendu sur le trottoir.
Quand Mick revint à New York en mars 1978, il était clair pour tout le monde – Bianca incluse – que le mariage des Jagger avait fait long feu. Liz Derringer se trouvait avec Mick et Jerry dans leur suite du Carlyle Hotel quand on apporta à Jagger la demande de divorce. Bianca poursuivait Jagger pour adultère, en citant Jerry Hall. « C’est incroyable, c’est elle qui m’attaque en justice ! lança Mick à Liz avec un étonnement ingénu. Après toutes ces années, est-ce qu’on m’a vu une seule fois au bras d’une fille dans la presse ? »
Même si Bianca avait été contrainte d’accepter la séparation de biens au moment de son mariage chaotique à Saint-Tropez, elle ne comptait pas s’en aller sans rien. Avec ses avocats (Roy Cohn, qui s’était illustré pendant le maccarthysme et Marvin Mitchelson, le champion des indemnités compensatoires), Bianca tenta de faire juger le divorce en Californie où la loi lui assurerait douze millions cinq cent mille dollars – la moitié de la fortune de Mick.
Jagger répondit en offrant royalement cent mille dollars. Et s’empressa de couper les cartes de crédit de Bianca et de faire évacuer ses meubles et ses affaires de Cheyne Walk.
« Jagger est impitoyable, explique Keith Altham. Il n’a aucune fidélité ni loyauté. Avec lui, les gens défilent. C’est une véritable hécatombe. » Et il avait le même comportement avec ses collaborateurs de longue date. « Mick est lâche. Il s’arrange pour que ce soit quelqu’un d’autre qui vous vire. » Même ceux qui étaient les orfèvres du succès des Stones – tels que sir Edward Lewis, le président de Decca – n’avaient guère droit à davantage de considération. Quand Altham demanda à Mick de dire un mot pour la mort de sir Lewis, Jagger répondit : « Dis-leur qu’il était grand temps. »
Tandis que les Stones faisaient la tournée des grands stades américains avec Some Girls, tout le monde reprit ses vieilles habitudes. « Il y avait de la drogue partout, raconte Daniel Stewart, l’un des responsables de la sécurité. Des quantités astronomiques et Jagger en profitait bien. »
Richards aussi ne se gênait pas, malgré son procès canadien qui le menaçait comme une épée de Damoclès. Le 24 octobre 1978, l’affaire fut enfin jugée à Toronto. Une fois encore, des centaines de fans manifestèrent devant le palais de justice. « Libérez Keith ! Libérez Keith ! » À l’intérieur, le juge annonça qu’il n’allait pas incarcérer Richards parce qu’il était « riche et toxicomane ». Comme le musicien eut la bonne idée de plaider coupable, les charges pour trafic de drogue ne furent pas retenues. Keith fut condamné à un an avec sursis. En hommage à Rita, une groupie aveugle qui suivait le groupe partout, le guitariste accepta de donner un concert caritatif au profit de l’Institut National Canadien pour les Non-Voyants.
Mick fut bien soulagé. La machine à sous allait encore tourner, pendant un temps du moins. Il rentra à New York et tantôt avec Jerry, tantôt en solo, fréquenta assidûment les boîtes de nuit pour se remettre de toutes ces émotions.
« Partout où Mick allait, il était assailli par des hommes et des femmes, raconte Altham. Jerry était patiente mais, elle aussi, avait ses limites. » Mick avait davantage de liberté de mouvements quand le mannequin était parti faire une séance photos dans quelque endroit exotique de la planète. Mais même lorsqu’ils descendirent au Carlyle sous le pseudonyme « M. et Mme Phillips », Mick allait trouver son bonheur au Plaza, son lieu fétiche.
Sachant que Mick finirait par se montrer dans le vénérable hôtel, des groupies patientaient dans le hall sans se faire repérer par les vigiles. À la fin de l’année 1978, il y eut une nouvelle tête – une petite brunette de vingt ans, chewing-gum à la bouche qui, comme Kevin, avait été un moment danseuse dans la troupe d’Alvin Ailey.
La jeune femme, qui affectionnait les imprimés léopard et les collants de ballet, était très expansive, et se mettait à chanter à tue-tête pour un oui ou pour un non. « Je me disais, raconte Kevin, “Fichez cette fille dehors. Ou elle va me griller !” » Selon lui, ce n’était pas une véritable fan de Mick. C’était purement intéressé. « Elle pensait que Mick pouvait l’aider à percer dans la chanson. »
Quelles que fussent ses véritables intentions, la jeune femme exubérante tapa dans l’œil du chanteur qui la fit monter plusieurs fois dans sa chambre. « Elle n’avait pas froid aux yeux et Mick aimait ça », explique Kevin. Ou alors c’était son nom qui attira son attention : Madonna.
Certes, nulle groupie ne pouvait avoir plus de sex-appeal qu’une petite copine de rock-star – sauf peut-être la propre fille d’une rock-star… Telle que Mackenzie, la fille de John Phillips des Mamas and the Papas, le vieil ami et compagnon de défonce de Mick et Keith.
« J’ai quasiment grandi avec Mick. Depuis que j’ai huit ans, j’ai toujours vu Mick et Keith traîner avec papa, explique la fille de Phillips qui, à quatorze ans, connut à son tour la gloire en jouant dans la sitcom Au fil des jours. J’étais une gamine, mais j’étais irrésistiblement attirée par Mick. Il avait la grâce d’un chat dans tous ses mouvements. Il était si sensuel. »
Malheureusement, Phillips initia sa fille à l’herbe quand elle eut dix ans, et à la cocaïne quatre ans plus tard. Il la rendra même accro à l’héroïne en la piquant lui-même pour ses dix-sept ans. Mackenzie révélera plus tard qu’elle et son père avaient une relation incestueuse de longue date.
Au regard du dysfonctionnement de cette famille, ce qui se passa entre Mick et Mackenzie en 1978 paraît inévitable. À l’époque, John Phillips habitait le même quartier de New York que Jagger, et Jerry était partie à l’étranger pour des prises de vues. « On est tous les trois allés à une fête et Mick a proposé qu’on rentre chez lui manger des sandwichs au thon », raconte Mackenzie, qui avait dix-huit ans à l’époque. Quand ils arrivèrent, Mick s’aperçut qu’il n’avait pas de mayonnaise. « Papa pensait en avoir à la maison, alors il est parti en chercher… et Mick a fermé la porte à clé. »
Mick souleva Mackenzie de terre et l’emmena dans la chambre à coucher. « J’ai attendu si longtemps ce moment, dit-il. Depuis que tu as dix ans. » Quelques minutes plus tard, Phillips revint avec la mayonnaise et se mit à tambouriner à la porte, mais, raconte Mackenzie, « Mick et moi, on était déjà dans la chambre. C’est un amant fantastique, mieux encore que tout ce que j’imaginais. »
Le lendemain matin, Mick apportait du thé et des fraises à Mackenzie quand le téléphone sonna.
— Ma fille est chez toi ? demanda John Phillips.
— Oui, répondit Mick, qui dix ans plus tôt avait couché avec Michelle Phillips, la seconde femme de John et la belle-mère de Mackenzie. Mais je l’ai bien traitée.
Mackenzie en tiendra longtemps rigueur à Keith Richards pour avoir entraîné son père dans les drogues dures, mais elle n’avait que tendresse pour Mick. « Mick a bien des défauts, disait-elle, mais ce n’est pas un pervers. Quand il a dit qu’il m’avait attendue, il voulait dire : attendre que j’aie dix-huit ans. Il a couché avec moi comme on couche avec une femme. Et cela a été merveilleux. »
Mackenzie n’était pas la seule très jeune fille à graviter autour de Mick à cette époque. Il passa également du temps avec Natasha Fraser – la petite-fille de Lord Longford et la fille de l’auteur à succès Antonia Fraser. Loin d’être courroucée, la noble famille invita Mick au mariage de Lady Antonia avec Harold Pinter.
Pendant ce temps, la propre fille de Jagger connaissait les vaches maigres. Karis Hunt vivait à Los Angeles de l’aide sociale et sa mère n’en pouvait plus de pourchasser Jagger pour qu’il subvienne aux besoins de sa fille. Suivant l’exemple de Bianca, Marsha Hunt finit par embaucher Marvin Mitchelson et poursuivit Jagger pour qu’il verse une pension de deux mille cent quatre-vingt-dix dollars par mois.
Précisant que Jagger avait du temps et de l’argent pour ses maîtresses, mais ni l’un ni l’autre pour « sa propre fille », Marsha exigeait que Mick reconnaisse sa paternité. « Mick est partout, à la radio, sur les couvertures de magazines, disait Marsha, si Karis doit endurer ça, il est injuste qu’elle doive également vivre dans la pauvreté. »
Finalement Jagger céda, mais seulement après que Mitchelson fut parvenu à bloquer ses revenus de deux concerts à Anaheim. Mick se retrouva contraint de lâcher vingt-cinq mille dollars par an pour sa fille aînée, non sans traiter Marsha « d’extorqueuse » et de « salope ».
Mick montra plus de retenue avec Bianca, mais les sentiments demeuraient similaires. Leur divorce, comme leur mariage, fut un événement médiatique. Après avoir débuté à Los Angeles, où le juge prétendit n’avoir jamais entendu parler de Mick Jagger (« je ne regarde à la télévision que le Lawrence Welk Show »), l’affaire se poursuivit à Londres. Les litiges durèrent des mois jusqu’à ce qu’un accord soit trouvé en une réunion expresse d’un quart d’heure. Bianca aurait la garde de Jade et recevrait un million quatre cent mille dollars. « Elle faisait exprès de faire traîner le divorce pour avoir son nom dans la presse, explique Mick. Elle a été si pénible que je n’ai pas pu rester ami avec elle. »
Il fallait vraiment un événement sensationnel pour chasser de la une les vicissitudes conjugales de Jagger, tel qu’un suicide impliquant une compagne des Stones. Des mois plus tôt, le jour de la Saint-Patrick en 1979, Keith avait fait la connaissance du top model Patti Hansen au Studio 54 et était tombé amoureux d’elle. Anita Pallenberg, de son côté, jeta son dévolu sur un jeune de dix-sept ans nommé Scott Cantrell.
À la fin juillet, alors qu’Anita, droguée, dormait dans le lit de sa maison du Westchester County, Scott Cantrell, allongé à côté d’elle, jouait à la roulette russe avec le calibre .38 de sa belle. Malheureusement pour Cantrell, la chance ne fut pas de son côté. Quand la police arriva, les agents trouvèrent Anita affolée, couverte du sang de son jeune amant. La presse fit ses choux gras en parlant de la toxicomanie d’Anita, et de ses pratiques sataniques. Quand l’affaire se fut tassée, la jeune femme fut condamnée pour détention d’arme.
Il aurait pu y avoir un autre bain de sang, comme on le découvrit plus tard : pendant que Mick se reposait à Montauk cet été-là, un complot se tramait pour aller massacrer tous les habitants de la maison, dans une expédition digne d’un commando des Seals. Selon un informateur du FBI, plusieurs Hell’s Angels, encore pleins de rancœur parce que Jagger avait enfoncé les motards dans l’affaire d’Altamont, montèrent dans un bateau au sud de l’île, et sous le couvert de la nuit, longèrent le rivage jusqu’aux abords de la maison que Jagger louait à Andy Warhol. Il y avait suffisamment d’explosifs dans l’embarcation, dira la taupe du FBI, pour faire sauter toute la baraque et ses occupants.
L’expédition punitive fut à deux doigts de réussir. Mais quelques minutes avant d’atteindre la plage, il y eut une voie d’eau et les occupants durent sauter par-dessus bord et rejoindre le rivage à la nage. Aux dires du témoignage de l’informateur, toutes les armes – y compris les explosifs – sombrèrent avec le bateau.
Même si les responsables des Hell’s Angels nièrent catégoriquement avoir fomenté une telle expédition, l’ancien Hell’s Angels, alias « Butch » qui fut entendu par une commission d’enquête du Sénat, affirma que nombre de motards voulaient encore la peau de Jagger. « Pour celui qui y parviendra, ce sera un beau trophée. Ils ont fait le serment de se venger… ils en ont souvent parlé… Un jour ou l’autre, ça arrivera. »
Peu de temps après, Jerry et Mick emménagèrent dans une maison au 135 Central Park West, juste à côté du triplex de John et Yoko dans le légendaire immeuble Dakota. Quelques années plus tôt, quand Lennon vivait avec sa maîtresse May Pang sur la 52 Rue, les deux icônes du e rock se voyaient souvent. « Mick débarquait chez nous, raconte May, et John et lui parlaient musique, se demandant qui était le guitariste le plus sexy du moment, ou bien ils s’installaient par terre pour manger chinois et regarder la télévision. »
Mais maintenant que John était avec Yoko, Mick ne pouvait plus voir son vieil ami. « J’aime beaucoup John, disait Mick qui se faisait à chaque fois éconduire par le portier du Dakota. Ce doit être sa bonne femme qui lui interdit de me voir. » Souvent il lui laissait un mot : « Mick est passé. » Dans l’un d’eux, il écrivait : « Je sais que tu ne veux voir personne, mais si tu changes d’avis, appelle-moi. » « Mais il n’a jamais appelé », dira Jagger.
Mick ne se tournait pas pour autant les pouces quand il était à Manhattan. Même si la fête ne commençait vraiment au Studio 54 qu’avec l’arrivée de Bianca, Mick et Jerry passaient beaucoup de temps là-bas.
Bien que Mick, dans une interview pour High Times, déclarât qu’il prenait « très rarement » de la drogue, David McGough, le photographe des stars, eut l’impression contraire quand il se trouva à quelques mètres de Mick et Jerry sur le balcon du Studio 54 : « Ils étaient assis là, à prendre tous les produits que les gens venaient leur offrir. Ils voulaient tous pouvoir se vanter d’avoir fait planer Mick Jagger. »
Ce qui intéressait Mick – hormis la drogue, le sexe, le rock’n’roll, et l’argent – c’était l’immobilier. Quand Bianca l’accusa publiquement de vouloir échapper au fisc américain, Jagger comprit qu’il lui fallait de toute urgence acquérir d’autres demeures aux quatre coins du globe pour prouver son statut de « ménestrel nomade » et donc échapper à l’impôt.
À ses maisons de Londres et New York, il ajouta un bel appartement à Paris sur l’île de la Cité, et un magnifique château du e XVII siècle dans la vallée de la Loire. Classé monument historique, le château de La Fourchette avait ses propres vignes et ses caves, douze chambres et une chapelle privée où Mick et Jerry dormirent pendant les trois années que durèrent les travaux de rénovation et qui coûtèrent la bagatelle de deux millions de dollars.
Jagger avait également une propriété dans la baie de l’Ansecoy sur l’île Moustique. L’île fut achetée en 1958 par le Britannique Colin Tennant (le futur Lord Glenconner). Bien décidé à transformer ce petit îlot des Antilles en lieu de villégiature pour nantis, Tennant se fit construit une réplique du Taj Mahal et offrit à son amie la princesse Margaret une parcelle pour qu’elle puisse se construire son home, qu’elle baptisera « Les Jolies Eaux ».
La richissime Margaret, dont la liaison avec Roddy Llewellyn, son jardinier de dix-huit ans son cadet, sonnera le glas de son mariage avec Lord Snowden, invita son ami Mick Jagger à édifier à son tour sa propre maison dans ce coin de paradis. Finalement Stargroves – nommé ainsi en hommage au petit manoir de campagne qu’il avait acheté pour Marianne Faithfull – serait constitué de pavillons japonais, d’une maison de bains avec un spa, de quartiers réservés aux enfants, d’un salon de thé, d’un solarium et d’une salle de jeux avec un sol en teck parsemé de milliers de
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Toutefois, un décongestionnant, même à dose massive, ne pouvait suffire à Mick pour affronter la fête organisée à la Danceteria de New York pour la sortie en juin 1980 de Emotional Rescue. Aux dires de l’écrivain Victor Bockris, Mick se rendit directement dans les toilettes des hommes et, sous la surveillance de son garde du corps « sniffa un demi-gramme de coke, fuma un gros joint et descendit une demi-bouteille de whisky pour devenir “Mick Jagger” pendant quarante-cinq minutes. »
Emotional Rescue, avec son morceau éponyme où Mick chantait d’une voix de fausset, fut le premier succès des Stones de la nouvelle décennie, s’installant directement numéro un des ventes pendant sept semaines d’affilée. Keith, comme à son habitude, était impatient de reprendre la route pour la promotion de l’album. Mais la nouvelle stratégie de Jagger était de limiter le nombre des tournées – une tous les trois ans – afin d’accroître la demande. Sachant que Richards allait le prendre mal, Jagger attendit d’être en vacances au Maroc avec Jerry pour prévenir le bureau des Stones à New York qu’il n’y aurait pas de tournée en 1980.
C’est à cette période, se souvient Keith, que lui et Mick « faillirent en venir aux mains… ou pire encore ». Mick, affirmait Richards, « est tombé amoureux du pouvoir pendant que moi je ne me souciais que de l’art ». Mick empêchait Keith d’apporter la moindre idée, que ce soit aux réunions de travail, pendant les répétitions, ou même lors de discussions informelles durant une fête. Jagger brisait invariablement ses velléités : « Ta gueule, Keith. C’est ridicule. »
« Il me parlait comme à un chien, raconte Keith. On se connaissait depuis si longtemps qu’il ne prenait plus aucun égard. Mais c’était vraiment blessant, je vous le dis. »
Son vieil ami avait changé. Persuadé que tout le monde en voulait à son argent, Jagger se fit très distant. « Avant, c’était un gars très chaleureux, explique Keith. Mais il est devenu plus froid qu’un glaçon. » Mick était connu dans le microcosme de la musique pour son arrogance, en particulier avec les gens de son équipe – les personnes mêmes qui pouvaient faire ou défaire une séance studio, un concert ou une tournée. Jamais il ne fit l’effort d’apprendre le nom des techniciens, pas même de les saluer. « Quand on disait bonjour à Mick, neuf fois sur dix, il ne répondait pas et vous passait sous le nez comme s’il ne vous voyait pas, raconte Altham. Il se comportait de la même façon avec les autres Stones – Charlie Watts, Bill Wyman, Ronnie Wood. Il se mit même à ignorer Keith. » Mick se méfiait tellement des gens, de leurs réelles motivations, que même son frère d’âme fut touché par sa paranoïa. « Il a tellement refermé le cercle, explique Keith, que je me suis retrouvé dehors, moi aussi. »
Cette froideur était bien utile à Jagger lors des réunions avec ses gestionnaires. Arthur Collins, qui avait succédé à Earl McGrath à la tête de la maison de disques des Rolling Stones, fut étonné par le sens des affaires de Jagger : « C’est un garçon qui a une vision planétaire, à qui aucun détail n’échappe. Quand Mick demandait des chiffres, on avait intérêt à les avoir sous la main… On devait être très précis, sinon il s’en allait. » Jagger voulait également tout savoir sur ses rivaux – combien de disques vendaient Michael Jackson, Elton John, Bruce Springsteen. Il voulait même connaître les chiffres de Barry Manilow ! « Mick, concluait Collins, ne laisse rien au hasard. »