Mick

Christopher Andersen · Chapitre 17 sur 45

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Mick

2- « Allez, dites-moi qui vous êtes. V

Pendant ce temps, au moins, Mick et Keith parvinrent à mettre leurs différends de côté. Avec Marianne et Anita, ils firent une croisière de Lisbonne à Rio au mois de décembre, où deux morceaux virent le jour : « Honky Tonk Women » et « You Can’t Always Get What You Want ».

Le duo de compositeurs revint avec un nouveau surnom. Tandis que Keith et Mick descendaient des whiskys au bar du bateau, une dame qui trouvait leurs visages familiers mais qui ne parvenait pas à retrouver leurs noms, ne cessait de leur dire : « Come on now, who are you ? Won’t you

give us a glimmer ? » À partir de ce jour, Mick et Keith se firent appeler 2

les « Glimmer Twins ».

N’étant pas encore prêt à abandonner son rêve de devenir une vedette de cinéma, Jagger accepta de jouer le rôle titre de Ned Kelly, le biopic sur le bandit australien du e XIX siècle, défenseur des opprimés. Même si Mick était loin d’avoir le type viril du personnage, il risquait effectivement la prison à tout moment. Le jour où on annonça officiellement qu’il allait interpréter Ned Kelly dans le film de Tony Richardson, la police faisait une perquisition chez lui. Jagger fut finalement condamné à cinq cents dollars d’amende pour possession de sept grammes de marijuana.

Alors que l’été 69 approchait, il devint évident que Brian Jones n’était pas en état de faire la tournée des Stones. Mick annonça à Allen Klein que c’était le bon moment pour couper le cordon ombilical entre Jones et les Rolling Stones. Contre cent mille livres (en gros deux cent mille dollars) plus les royalties sur toutes les chansons des Stones écrites jusqu’alors, Brian Jones serait convié à quitter définitivement le groupe. « Mick était déterminé, raconte Ian Stewart. Il disait que c’était impératif de se débarrasser de Brian et de le remplacer par quelqu’un qui puisse monter sur scène. »

Le premier juin, peu avant minuit, Mick invita un guitariste de vingt ans nommé Mick Taylor à remplacer Jones sur « Honky Tonk Women ». Jugeant que Taylor faisait l’affaire, Jagger partit la semaine suivante rendre visite à Brian dans sa nouvelle maison du Sussex, accompagné de Keith et de Charlie Watts. Sa mission : annoncer à l’homme qui avait fondé les Rolling Stones qu’il était viré.

Brian avait trouvé un peu de paix dans la bucolique Cotchford Farm, autrefois la demeure de A. A. Milne, le créateur de Winnie l’Ourson. Au lieu d’exploser de fureur quand Mick lui dit que c’était fini, Brian se contenta de hocher la tête : « On restera amis, déclara Jones dans son communiqué de presse pour annoncer la séparation. J’aime ces gars-là. » Quand Mick et les deux autres Stones s’en allèrent rapidement après avoir accompli leur besogne, Brian ne laissa rien paraître. Mais le soir, il s’enferma dans sa chambre et pleura pendant des heures.

Maintenant que Brian Jones était hors-jeu, Mick reporta son attention sur la gestion du groupe. « À l’évidence, il aimait l’argent que tout cela brassait, explique Stephanie Bluestone. Il entrait dans la salle de réunion et tous ces financiers en costumes stricts se mettaient au garde-à-vous. »

D’après ses calculs, Jagger estimait que les Stones avaient amassé dix-sept millions de dollars. Pourtant les comptes étaient dans le rouge. Convaincu que Klein se servait dans la caisse, Mick engagea le prince Rupert Loewenstein, banquier et aristocrate de son état, surnommé dans le cercle chic de Christopher Gibbs « la boulette allemande », comme conseiller financier. Loewestein, descendant du roi Rodolphe Ier d’Habsbourg et associé dans le célèbre cabinet d’affaires Leopold Joseph, avait impressionné Mick au cours d’une soirée lorsqu’il avait prétendu ne pas savoir qui était Mick Jagger et n’avoir jamais entendu parler des Rolling Stones.

Avec l’aide de Loewenstein, Jagger allait découvrir que le clone américain de leur société Nanker Phelge n’était pas réellement une filiale de la Maison Stones, mais une entité autonome possédée par Klein. En outre, Klein avait les droits sur tous les morceaux des Stones, et la propriété de leurs enregistrements originaux. Une situation qui perdurerait jusqu’à ce que le groupe quitte Decca, leur maison de disques, en 1970.

Les Stones, avec Mick et le prince Rupert aux commandes, finiraient par se délivrer du joug de Klein une fois pour toutes, mais à la suite d’une longue procédure judiciaire (sept procès !) qui durerait dix-sept ans. Pour l’heure, Mick avait chargé Loewenstein de sauver sa situation financière. Contre toute attente, Mick, comme les autres membres du groupe, étaient criblés de dettes.

Brian, qui venait d’être évincé du groupe, se souciait de ce genre de détails matériels comme de sa première chemise. Curieusement, il était gai comme un pinson. Quelques jours après avoir été chassé sans vergogne, Jones fut contacté par Jeff Beck, John Lennon et Jimi Hendrix – entre autres –, tous voulant travailler avec lui. « On avait l’impression que la chape de plomb au-dessus de lui s’était évaporée, raconte Stewart. Il n’avait plus à s’inquiéter si Mick complotait contre lui. Soudain, il était plein d’énergie. Il débordait d’idées et d’optimisme. »

Jagger aussi avait envie d’explorer de nouveaux chemins. Eric Clapton et Steve Winwood avaient formé Blind Faith, et pour leur concert gratuit à Hyde Park, ils rassemblèrent cent cinquante mille personnes. Mick et Marianne qui, comme la plupart du public, flottaient sur un nuage de LSD, de vapeurs éthyliques et d’herbe, se dirent que si les Stones proposaient ce genre de concert, ils feraient venir au moins deux fois plus de monde. Trois jours plus tard, la date de l’événement était arrêtée : le 5 juillet.

Brian, apprenant la nouvelle du concert gratuit, paria avec Anna Wohlin, sa nouvelle petite amie suédoise, qu’il serait la seule personne à qui Mick demanderait de payer sa place. « Il ne le prit pas mal, se souvient Anna. Il avait le projet de former un nouveau groupe. C’était un nouveau départ pour lui. »

C’était un été particulièrement chaud et chargé de pollen ; le 2 juillet, Brian s’était servi plus que d’habitude de son inhalateur pour prévenir les crises d’asthme. Tout le jour, Cotchford Farm avait été une ruche bourdonnante d’ouvriers, qui effectuaient des travaux de rénovation dans la demeure presque bicentenaire. Brian leur proposa, après leur journée de travail, de venir avec leurs petites amies piquer une tête dans la piscine.

Vers 22 heures, après avoir regardé à la télévision leur émission préférée – Rowan and Martin’s Laugh In – Brian Jones et Anna rejoignirent les ouvriers autour de la piscine. Ayant déjà au compteur une demi-bouteille de whisky, des amphétamines, des comprimés de méthaqualone et du Mandrax, Jones enfila un short multicolore, sauta à l’eau et commença à éclabousser les copines des ouvriers.

Anna Wohlin se lassa rapidement des gesticulations de Jones et rentra dans la maison se changer. Les ouvriers, eux aussi, commençaient à s’agacer du comportement juvénile de Jones. Ils se mirent à leur tour à l’embêter – en lui mettant la tête sous l’eau et lui laissant à peine le temps de respirer avant de le faire couler à nouveau.

Deux amis de Brian, Richard Cadbury et Nicholas Fitzgerald, arrivèrent à 23 heures et furent témoins de la scène. Les deux hommes se sauvèrent quand l’un des ouvriers leur annonça « après c’est votre tour ! ».

Quand Anna revint à la piscine, les ouvriers et leurs copines avaient disparu et Brian gisait au fond du bassin, bras en croix. Anna fut surprise de voir le contremaître Frank Thorogood et sa fiancée, infirmière de son état, rester les bras ballants, sans rien faire. Finalement, l’infirmière pratiqua un massage cardiaque pendant que Anna lui faisait du bouche à bouche ; soudain Brian agrippa sa main et puis il retomba inerte.

L’autopsie conclut au décès de Brian, âgé de vingt-sept ans, par noyade et « suite à un sévère dysfonctionnement du foie ». Mais la conclusion de l’enquête demeura ambiguë, justifiant la cause du décès par une formule tout droit sortie du e XIX siècle « mort par mésaventure » (vingt-sept ans plus tard, Frank Thorogood, sur son lit de mort, confessera qu’il avait noyé Jones. Keith comprenait le geste. « Ce connard de Brian avait poussé les ouvriers à bout »).

Les Stones étaient en studio occupés à mixer « I Don’t Know Why » de Stevie Wonder (qui apparaîtrait des années plus tard sur l’album Metamorphosis), quand le téléphone sonna à 2 heures du matin le 3 juillet. Mick était assis à la console de mixage, le teint cendreux, au bord des larmes, lorsque Keith Altham entra dans la cabine.

Lorsqu’il annonça que Brian Jones était mort, Altham s’attendait à voir tout le monde remballer ses instruments et partir sur-le-champ. « Pas question ! ordonna Mick en faisant signe aux musiciens de se remettre au travail. On continue ! »

La nouvelle de la mort prématurée de Jones allait booster sans nul doute les ventes de leur double face A, « Honky Tonk Women » et « You Can’t Always Get What You Want », car, coïncidence curieuse, la sortie du disque était prévue ce jour-là.

Mick ne vit pas de raison d’annuler le concert à Hyde Park, qui devait être retransmis par la télévision. En vendant l’événement comme un hommage à Brian Jones, les Stones pouvaient monter sur scène sans paraître insensibles. En vérité, on ne pouvait repousser la date du concert car le 9 juillet Mick était attendu, en Australie, sur le plateau de Ned Kelly.

Vers 14 h 30 le 5 juillet, il y avait plus de trois cent mille personnes à Hyde Park – une mer de fleurs, de plumes, de perles et de tee-shirts multicolores s’étendait jusqu’à l’horizon. En blouson de cuir, arborant la croix gammée, les Hell’s Angels d’Angleterre, une copie édulcorée de leurs homologues californiens, furent chargés d’assurer la sécurité.

La foule hoqueta de stupeur quand Mick apparut sur scène, vêtu d’une robe blanche, dessinée par le couturier Michael Fish, passée sur un pantalon blanc moulant. Il lança des baisers à la foule. Il avait mis du rouge à lèvres, du mascara, et un crucifix de bois se balançait à son cou.

Mick demanda alors le silence et se mit à lire les vers que Percy Bysshe Shelley avait composés pour son défunt ami Keats : « Paix, paix ! Il n’est pas mort, il n’est pas endormi/ il s’est éveillé de ce rêve qu’est la vie. » Il continua ainsi à lire pendant quelques minutes puis à la fin, des cartons furent ouverts pour libérer deux cent cinquante mille papillons blancs qui s’envolèrent. Sur ce, un tintement de cloche de vache se fit entendre, sonnant le départ de « Honky Tonk Women » – un son nouveau pour la foule mais qui deviendra la signature du morceau.

Le reste du concert n’aura plus rien de poétique, avec un Mick gesticulant et se trémoussant au fil des hits des Stones. Se fichant apparemment d’être vu par des millions de téléspectateurs, Jagger se mit à genoux et referma sa bouche sur le micro d’une manière que nous qualifierons pudiquement de suggestive.

Les déhanchements de Jagger sur scène ne suffirent pas à faire oublier la piètre prestation du groupe. Critiques comme fans ne cachèrent pas leur déception ; les téléspectateurs changèrent de chaîne. Le concert à Hyde Park, annoncé comme l’événement musical du siècle, fut presque un fiasco.