Mick
5- « T
Bianca ne se montra guère plus charitable envers Mick. Elle lui claqua la porte au nez à son arrivée à la villa. Et lorsque Jagger parvint à convaincre un domestique de le laisser entrer, elle le jeta à nouveau dehors. Mick racontera plus tard que, « folle de jalousie », elle l’avait menacé avec un pistolet.
Des années plus tard, Bianca confia à Andy Warhol que, de toutes les maîtresses de Mick, Carly Silmon avait été la plus dangereuse. Comme l’explique Warhol, « c’est parce que Carly était intelligente et avait le type qu’aimait Mick. Elle ressemblait à Mick et Bianca ».
Plusieurs mois après leur liaison, Carly épousa Taylor et passa les neuf années suivantes à tenter de le faire décrocher de l’héroïne. Taylor ne prit pas mal la parenthèse entre Mick et Carly. Ils restèrent tous les trois très amis. Ils étaient si proches que lorsque Carly enregistra son tube « You’re So Vain », Mick vint faire les chœurs. (Bien qu’on supposât que la chanson faisait référence à Warren Beatty, ceux qui savaient l’adoration qu’avait Mick à l’époque pour son écharpe de soie « abricot » comme il l’appelait, ne furent pas dupes : « Your scarf it was apricot/… [you’re
with] the wife of a close friend/ wife of a close friend ».) 5
L’écharpe abricot jouerait un autre rôle cette année-là, quand Mick annonça à Bianca qu’elle ne viendrait pas avec lui sur la tournée américaine. Mick se tenait sur le trottoir, au milieu de vingt valises, attendant la limousine qui devait l’emmener à l’aéroport. Bianca piqua une colère : « Si je ne peux pas venir, mon écharpe de soie ne part pas non plus ! Alors tu vas ouvrir toutes ces valises jusqu’à ce que tu la trouves ! »
Une scène ahurissante eut lieu sous les yeux de Janie Villiers, la nounou de Jade. Mick, qui appelait Bianca « B », se mit à pleurer de rage, tapant des pieds par terre. « B, je dois la porter pendant tout le concert. Tu ne peux pas me la réclamer maintenant ! » Mais elle ne lâcha pas le morceau. Pendant trois quarts d’heure, Jagger, tout en pleurnichant, dut vider toutes les valises jusqu’à retrouver la fameuse écharpe abricot – dans la dernière malle, évidemment. « Tiens, la voilà ! lâcha-t-il en la lançant à la figure de Bianca. Tu es contente ? Maintenant, je vais rater mon avion. » (Malgré toutes ces crises, Bianca rejoindra Mick pour la fin de la tournée.)
Mick tint sa revanche quand, peu après, Marianne et lui passèrent une nuit ensemble. Il lui parla des courtes vacances qu’il avait prises avec Bianca en Asie du Sud-Est au début de l’année, lui racontant qu’il avait été dans un bordel de Bangkok pendant que Bianca faisait du shopping. « Et depuis lors, se lamenta-t-il, question cul, c’est la misère. »
Bianca savait qu’il y aurait des escadrilles de femmes qui ne demanderaient qu’à satisfaire la libido de Mick maintenant que, portés par le tsunami Exile on Main Street (l’album passait en boucle à la radio et il s’en était déjà vendu plus d’un million d’exemplaires), les Stones allaient déferler sur les États-Unis, comme une horde mongole. « Mick avait besoin de se prouver qu’il était toujours au top, explique Ertegün. Mais il n’avait aucun souci à se faire. Personne ne pouvait l’égaler. »
Il allait fêter toutefois ses vingt-neuf ans. Nombre de ses contemporains étaient soit morts (Jimi Hendrix, Janis Joplin, Jim Morrison, Brian Jones), soit, comme les Beatles et d’autres groupes qui avaient été à la pointe de l’invasion britannique, déjà considérés comme des saintes reliques. Les nouveaux, tels que les Jackson Five, les Carpenters, et David Cassidy, se battaient désormais pour récupérer le moindre dollar des jeunes ados, tandis que Elton John, Lou Reed et David Bowie faisaient fortune dans le Glam Rock que Jagger avait initié.
Jagger voulait défricher encore, aller plus loin. Pour récupérer le marché des jeunes, il s’agissait de créer le plus de bousculades devant la scène. Mick, pour tous ses concerts, bannit les VIP des vingt premiers rangs, pour les remplacer par des ados surexcités et hurlants. Jagger s’abreuvait à cette fontaine de jouvence impétueuse : « Je sens leur énergie battre à mes pieds. »
Dès qu’il apparaissait sur scène dans sa combinaison blanche à paillettes, ouverte jusqu’au pubis, il était évident que Mick ne laissait rien au hasard. Des années avant que Keith ne révèle la véritable taille du pénis de Jagger, le chanteur alimentait les ragots en continuant à rouler des chaussettes dans son slip.
Entre deux goulées de Jack Daniels ou deux sniffs de coke, Mick, dégoulinant de sueur, chantait « Midnight Rambler », « Under My Thumb », « Brown Sugar », « Tumbling Dice », avec force déhanchements sauvages. Dans l’article de LIFE, « Les Stones déferlent sur le pays », Tommy Thompson écrivait que Jagger était au-dessus de tous les autres. « Il est habité, comme seuls ont su l’être une petite poignée d’artistes (la Callas, El Cordobes, Noureïev), doublé d’une capacité étonnante à réveiller le public, comme s’il lui donnait une secousse électrique. » Il comparait ensuite Mick à « une marionnette folle, abandonnée par son manipulateur, une pom-pom girl ouvrant une orgie ».
Les Stones aimaient se voir capables de semer encore le chaos sur leur passage. Rien ne pouvait plus les rassurer. À Vancouver, plus de trente personnes furent hospitalisées après des échauffourées entre deux mille fans et la police montée. Plus de trois mille personnes avec de faux billets causèrent des émeutes devant le Forum de Montréal. Des fans, à San Diego, mirent le feu aux barrages policiers ; bilan : quinze blessés et soixante arrestations. Mais ce n’était rien comparé aux événements de Tucson, où la police dut faire pleuvoir un déluge de bombes lacrymogènes sur une foule surexcitée. La police arrêtera plus de trois cents personnes.
Les mêmes scènes de violences se répétèrent dans la capitale. La police arrêta soixante-cinq fans déchaînés ; mais à Rhode Island, il n’y eut que deux personnes arrêtées : Mick et Keith pour avoir agressé un photographe.
Plus tard, à bord du « Lapping Tongue », le DC-7 privé des Stones avec la fameuse langue dessinée par Andy Warhol sur le fuselage, Mick gifla une jolie jeune femme avant de l’éjecter de l’avion. La jeune femme était un huissier de justice et venait simplement remettre à Mick une assignation en justice demandée par les propriétaires du terrain d’Altamont qui réclamaient trois cent soixante-quinze mille dollars (une coquette somme à l’époque) en dédommagement des dégradations. Souvent, Jagger se sentait « intouchable quand il était à bord d’un avion. Lors d’un vol précédent pour L.A., Pauline Laugh, une hôtesse de l’air, commit l’erreur de dire à Jagger qu’il était assis à la mauvaise place. « Ne t’avise jamais plus de me parler comme ça, sinon je te botte le cul », aurait rétorqué Jagger en ayant rattrapé la jeune femme par le bras. Plus tard, en narrant cette histoire, il ajoutera : « Je lui aurais bien mis une tarte, parce qu’elle le méritait bien. »
Une telle arrogance masquait en fait une peur palpable, celle de périr d’une mort violente – plus précisément, d’être abattu en plein concert. Pour cette raison, deux gardes du corps l’accompagnaient partout sur la tournée. Et en dernière ligne de défense, il avait sur lui un calibre .38.
Même si la peur de l’avion s’était récemment ajoutée à sa liste de phobies (la moindre turbulence suffisait à déclencher chez lui une crise de panique), Mick n’avait aucun intérêt à lever le pied. Au contraire. La vie des Stones lors de cette tournée n’avait jamais été aussi folle et surréaliste.
Robert Frank filma tellement de scènes ahurissantes dans son documentaire sur la tournée (qui devait s’appeler Cocksucker Blues) qu’il devint rapidement évident que le film ne serait jamais montré au public. Durant une interview, Mick et Keith, visiblement défoncés, marmonnaient des réponses incohérentes tout en se roulant chacun un joint. Dans une autre scène, on voyait Keith se piquer à l’héroïne. Il y avait d’autres morceaux d’anthologie : Bianca qui photographiait son mari fumant un joint à l’arrière de leur limousine, roulant à vive allure sur une petite route du Vieux Sud ; Mick longeant la piscine de leur camp de base à L.A., les mains plongées dans son maillot de bain, un autre type, le visage invisible, se masturbant dans son pantalon de satin ; des groupies toutes nues, se piquant mutuellement ; Jagger sniffant de la cocaïne, à l’aide d’un billet de cent dollars roulé, juste avant d’entrer en scène ; Mick jouant des percussions à bord du Lapping Tongue tandis que des roadies déshabillent trois jeunes groupies et se mettent à les pourchasser dans la cabine.
Dans un tableau particulièrement outrancier, Mick est assis au bord d’un lit, un miroir à la main, et se regarde dans la glace avec les mimiques de la méchante reine dans Blanche Neige. Tout autour de lui, des groupies et des membres de l’équipe s’envoient en l’air, sniffent de la coke, ou inhalent des fioles de poppers – du nitrite d’amyle, un vasodilatateur – dans une joyeuse orgie.
Même Robert Greenfield, le journaliste rock qui en avait déjà vu beaucoup au cours de son métier, n’en revenait pas. « Il y avait cinq bouteilles de Demerol et un flacon de 500 cachets de méthaqualone et tout est parti en un instant ; un bocal de cocaïne pour l’énergie, des méthaqualones pour dormir, et si on commence à être trop speed, on gobe un Placidyl pour redescendre… il y avait pour cinq cents dollars de coke étalée sur un miroir… un type gardait sa dope dans un préservatif – il n’y a pas plus hygiénique comme cachette ! »
Un autre témoin des excès des Stones fut Truman Capote, qui devait écrire un article pour Rolling Stone qui ne verra jamais le jour. « Eux deux, ce fut dès le début les frères ennemis ! » commenta un ami de Capote. Mick détestait Tru parce qu’il voulait toujours être la vedette… « Et il avait beau faire, personne ne riait parce qu’il n’était pas drôle », raillait le chanteur. Capote, de son côté, trouvait que Mick était « un enfant terrifié, complètement paumé ». Quant à son charme androgyne : « Croyez-moi sur parole, raillait l’auteur surnommé dans les cercles mondains la Petite Terreur, Mick Jagger est aussi bandant qu’un crapaud en train de pisser. »
Des millions de femmes n’étaient pas de cet avis. Et l’une d’elles fit une apparition remarquée à une fête à L.A. donnée en l’honneur des Stones. « Miss Pamela ! s’écria Mick en apercevant son amante à l’autre bout de la salle. La fille de mes rêves ! » Pamela Des Barres venait de découvrir que son nouveau prince charmant, un jeune acteur inconnu nommé Don Johnson, la trompait avec Melanie Griffith, la fille de Tippi Hedren, alors âgée de seize ans. Elle annonça aussi à Mick que Johnson était particulièrement bien monté. « Mick, évidemment, fut aussitôt touché dans sa fierté masculine ! raconte la jeune femme, acerbe. Et Mick tenait à relever tous les défis. »
Bianca ne l’ayant rejoint que deux fois sur la tournée (« Je voulais avoir ma liberté », expliquait Jagger), Mick goûta à toutes les gourmandises sexuelles qui se présentaient sur sa route. En tournée, c’était buffet à volonté. Il y eut plusieurs playmates pulpeuses de Playboy quand il séjourna chez Hugh Hefner à Chicago. Même Hef était impressionné par la voracité de Jagger. « Mick n’avait pas besoin de mon entremise ! »
Le deuxième concert des Stones au Madison Square Garden le 26 juillet 1972 marquait la fin de la tournée et l’anniversaire de Mick – ses vingt-neuf ans. Après avoir envisagé de lâcher cinq cents poulets vivants sur la tête des spectateurs, les Stones optèrent finalement pour une bataille de tartes à la crème tandis que deux mille personnes chanteraient « Happy Birthday ».
La fête qu’organisa Ahmet Ertegün au St. Regis Hotel cette nuit-là fut digne d’un film de Fellini. Andy Warhol prenait des Polaroïds pour immortaliser la soirée : Pat Ast et le travesti Candy Darling bavardant avec Tennessee Williams, Bob Dylan, avec ses lunettes noires et son Borsalino blanc, parlant avec le présentateur TV Dick Cavett avant de demander qu’on le prenne en photo en compagnie de Zsa Zsa Gabor. Woody Allen se tenant dans un coin, et George Plimpton échangeant des potins mondains avec Capote et la princesse Lee Radziwill. Parmi la foule, coupe de champagne à la main, il y avait encore une multitude de célébrités de la haute société new-yorkaise, tels que le grand joaillier Gianni Bulgari, Huntington Hartford, l’héritier de la chaîne de supermarché A&P, les icônes de mode C. Z. Guest et Slim Keith, le couturier Oscar de la Renta, le magnat de la presse Si Newhouse, et le critique Rex Reed.
À 2 heures du matin, Mick fit un bœuf avec Stevie Wonder et Muddy Waters, son idole du R&B. À la fin de la fête, qui se termina à l’aube, Dylan dira de la soirée que ce fut « une expérience envoûtante, les prémices d’une conscience cosmique ». La journaliste Harriet Van Horne avait une toute autre impression. Elle se disait que Néron, Caligula, le Marquis de Sade et la famille Manson « se seraient sentis parfaitement chez eux à ces bacchanales ».
Van Horne aurait pu ajouter à la liste Rudolf Noureïev. Bien que le danseur ne pût être présent à la fête, les deux hommes étaient très proches et passèrent quelques jours ensemble cet été-là.
Cela faisait dix ans que Noureïev avait fui l’Union soviétique, et l’artiste était au sommet de son art ; il ensorcelait le public avec ses sauts qui défiaient l’apesanteur et sa présence animale. Loin de la scène, le danseur flamboyant, avec ses lèvres boudeuses et ses pommettes de Tartare, traversait l’existence avec panache comme Mick (séduisant hommes comme femmes, tels que sa partenaire Dame Margot Fonteyn, mais aussi Leornard Bernstein, l’acteur Anthony Perkins, et les couturiers Giorgio Sant’Angelo et Halston).
Mick était attiré par les gens qui lui ressemblaient et, en bien des manières, c’était le cas de Noureïev. « Moi et Noureïev on a eu de vives discussions quand on a essayé de déterminer ce qui exigeait le plus de talent entre danseur de ballet et chanteur rock, racontait Mick à propos de leur rivalité amicale. Il me prenait de haut, mais à la fin je pense que je l’ai converti. Je lui ai dit que j’aurais rêvé être danseur mais que l’occasion ne s’était jamais présentée. »
Il fut évident que Jagger et Noureïev avaient une relation intime quand Geraldo Rivera, l’animateur TV, invita les deux hommes à une fête qu’il donnait dans son appartement de Lower East Side. Tandis que Rudolf et Mick fumaient de l’herbe et dansaient ensemble dans le salon, Rivera quitta ses invités pour aller préparer des boissons dans la cuisine.
« Soudain, se souvient Rivera, quelqu’un s’est glissé derrière moi. J’ai senti un bras se refermer autour de mes hanches ; j’ai tourné la tête : c’était Noureïev et il ondulait contre moi avec la musique. Ses mouvements étaient plus que suggestifs, ouvertement sexuels, et avant que j’aie la moindre chance de m’extraire, Jagger est venu me coincer par devant et a commencé à se frotter aussi. Ils plaisantaient et pouffaient, mais en même temps, il y avait une réelle compétition entre ces deux-là. »
Tandis que Mick caressait la poitrine de Rivera, Noureïev passait la main dans ses cheveux. « Il est vierge, tu sais ? » Et Mick de répliquer : « Si ce n’est que ça, ça peut s’arranger… »
À cet instant Rivera, qui resterait convaincu que Jagger et Noureïev étaient sérieux, s’échappa de cette prise en sandwich en riant de leur bonne blague. Mais plus tard, il dira : « Si je devais avoir une expérience homosexuelle, ç’aurait été ce soir-là, avec Noureïev et Mick Jagger. »
Quand Geraldo Rivera raconta l’anecdote à Bianca, elle haussa les épaules avec fatalisme : « Mick n’est pas très porté sur les femmes. »
En septembre, Jagger rentra à Londres et annonça qu’il était de retour au pays pour de bon. Les Jagger en avaient assez du sud de la France. Tout comme Anita et Keith, mais pour ces derniers, il y avait urgence. À force de narguer les autorités françaises, ils risquaient d’être arrêtés pour possession de stupéfiants.