Mick
4- « Cher Néo-conservateur ».
Les paroles les plus provocantes de l’album étaient politiques. « Sweet
Neo-Con » est une accusation acerbe lancée contre George W. Bush et 4
sa politique étrangère américaine. « Tu te dis chrétien, mais pour moi tu es un hypocrite, clame Jagger. Tu te dis patriote, mais ce n’est que du baratin. » Ensuite, la chanson s’en prend au Pentagone, à l’inflation du prix du pétrole, puis au Vice-Président de l’époque, Dick Cheney et à son conflit d’intérêt avec la compagnie pétrolière Halliburton.
Mick se montra tout aussi critique envers l’homme qui avait proposé son anoblissement, le Premier ministre britannique Tony Blair. Jagger nourrissait des sentiments ambivalents concernant l’invasion de l’Irak, même s’il reconnaissait que se débarrasser de Saddam Hussein était « un bien pour l’humanité ». Il se déclara néanmoins « choqué » quand il apprit que « Blair savait parfaitement que les armes de destruction massive n’étaient qu’une excuse » et que le politicien « n’avait aucun plan pour remettre debout l’Irak ».
Au début, Richards émit des réserves à propos de « Sweet Neo-Con », arguant que beaucoup de leurs fans étaient pour la guerre en Irak. « Est-ce qu’on veut vraiment que les gens s’arrêtent là-dessus et passent à côté du reste de l’album ? Parce que là, on est loin de la métaphore ! » En effet, Mick concédait que sa chanson était « très directe ». « Je pense que Keith est un peu inquiet parce qu’il vit aux États-Unis. Mais pas moi. » De plus, ajoutait le chanteur, les Stones étaient politiquement engagés depuis « Street Fighting Man ». « Ce nouveau morceau était plutôt agressif, reconnaît-il, mais parfois il fallait taper là où ça fait mal. »
Et c’est précisément là que frappa Keith… Alors que les Rolling Stones préparaient le lancement de A Bigger Bang à Boston, le 21 août 2005, au Fenway Park, un journal bostonien publia une interview, où Keith Richards faisait une remarque désobligeante (la première d’une longue série) au sujet de la virilité de Mick : « Sa queue n’est pas plus grande que le bout de son nez. Grosses couilles. Petite bite. » Dès que Mick eut vent de l’affaire, il s’engouffra dans la suite du guitariste au Four Seasons : « C’est quoi ces conneries ? » explosa-t-il en brandissant le journal.
Keith, qui réitérerait cette affirmation six ans plus tard dans son autobiographie, sembla surpris par la réaction de son acolyte. « Oh, allez Brenda… Où est ton sens de l’humour ? »
Les relations entre les deux hommes se dégelèrent durant quelques semaines au cours de la tournée. On ne pouvait pas en dire autant de Mick et Jerry, dont la nouvelle émission de télé-réalité Kept mettait en scène douze jeunes gens qui rivalisaient pour être l’homme-objet du célèbre mannequin. « D’accord ! fulminait Mick. Alors moi, je vais tourner une émission où je m’envoie trente filles de seize ans ! »
Jerry Hall n’était guère impressionnée par la menace. « C’est ce que Mick a fait pendant au moins vingt ans. »
En réalité, c’était bien plus que trente ! Mais au vu de ses soixante-deux ans, on commençait à dire que le Don Juan planétaire du rock ne pouvait tenir la cadence sans une aide médicamenteuse. « Tout le monde peut se montrer charmant et drôle, dit-il au magazine GQ, puis il ajoute en baissant les yeux sur son entrejambe : mais il faut aussi en avoir dans le pantalon, pas vrai ? » Mick avait-il déjà pris du Viagra ? « Jamais ! s’insurge le chanteur. Je n’ai pas besoin de ça. »
À peu près à la même époque, le groupe pharmaceutique Bayer annonça que Jerry Hall serait leur égérie pour le Levitra, un médicament destiné à traiter la dysfonction érectile. Le Dr Christa Kreuzburg, présidente de la division pharmacologique de la compagnie en Europe et au Japon, considérait Jerry comme la « parfaite ambassadrice » du Levitra, « une icône internationale qui incarnait une approche des relations sexuelles franche et assurée ».
Étant donné ce que Mick lui avait fait subir en son temps, les commentaires de Jerry sur son nouveau rôle d’ambassadrice étaient plutôt charitables. « Une vie sexuelle épanouie ne doit pas seulement être réservée à la jeunesse. Elle est importante à tout âge. » Voilà un argument que ni Jagger ni L’Wren ne contesterait.
Mick prenait-il des médicaments pour augmenter son potentiel sexuel ? Ce n’était pas la question. L’image du rocker insatiable était à présent égratignée par la presse, qui surnommait sa nouvelle compagne « la dompteuse de lion » pour avoir, apparemment, calmé les ardeurs de Mick. Mais quelle était la réelle influence de la maîtresse mormone sur le chanteur, de quelle nature était-elle au juste ? Bientôt, ce serait la grande question des médias.
La rumeur courait que L’Wren, sur le point de lancer sa propre collection de vêtements, avait agacé les autres Stones en critiquant leur tenue de scène. Pire encore, il paraîtrait que la styliste avait même essayé de convaincre Keith Richards et Ronnie Wood de cesser de fumer. Inévitablement, la jeune femme, accusée de susciter des dissensions au sein du groupe, fut étiquetée la Yoko Ono des Stones.
Fait rare, Mick fit une déclaration publique sur le sujet : « Il est totalement faux de dire que L’Wren a créé un fossé entre le reste de la bande et moi. C’est absurde. À chacun son style. Il n’y a pas de problèmes concernant les fringues, la cigarette, ou L’Wren. C’est très blessant pour elle. L’Wren ne s’aviserait pas de s’immiscer dans les affaires d’un groupe qui tourne depuis quarante ans. »
Apparemment, le couple avait fait un pas certain vers l’engagement. En janvier 2006, alors qu’elle assistait à un défilé de mode à Paris avec son amie Victoria Beckham, L’Wren arborait à sa main gauche un anneau en saphir et diamant de dix carats. Un cadeau de Mick, confessa-t-elle.
Comme tant d’autres femmes avant elle pendant ses tournées, Mick proposa à sa compagne de le rejoindre de temps à autre pendant A Bigger Bang. Mais la jeune femme n’avait pas l’intention de laisser ses obligations envers Mick faire obstacle à sa carrière. « L’Wren est très ambitieuse, commenta l’un de ses amis. Elle est intelligente, ne s’éparpille pas, et tient à se faire un nom par elle-même, sans l’aide de Mick ou d’un autre homme. »
Agacée de ne pas trouver la « parfaite petite robe noire » que toute femme à la mode est censée avoir dans sa garde-robe, L’Wren créa une ligne « Petite Robe Noire ». Cette nouvelle collection remporta encore plus de succès que sa « Headmistress Dress », une robe de laine noire tombant juste en dessous du genou avec des manches trois-quarts et un col évasé. Cette robe, en partie conçue grâce aux souvenirs que Mick avait des tenues de ses maîtresses d’école pendant les années cinquante, fut un succès immédiat. Une foule de stars l’adoptèrent aussitôt, comme Madonna, Sarah Jessica Parker, Amy Adams, Demi Moore, Reese Witherspoon, Jennifer Lopez, Oprah Winfrey, Renee Zellweger, Sandra Bullock… et la first lady Michelle Obama. La styliste n’hésita pas non plus à habiller plusieurs femmes célèbres de la tête aux pieds – Carla Bruni, Uma Thurman, Angelina Jolie – avec qui elle avait un point commun : Mick.
Jagger s’était toujours intéressé à la mode, mais à présent, il était devenu un véritable fan de haute couture. Aux défilés de New York, Londres, Paris et Milan, le chanteur des Stones était invariablement assis au premier rang aux côtés de L’Wren. Quand les créations de sa dulcinée étaient présentées, Mick ne manquait jamais d’applaudir, voire de se lever pour prendre une photo ou observer les tenues de plus près. Déjà, la créatrice de mode avait diversifié son activité : sac à mains, chaussures, bijoux et maquillage s’ajoutaient à sa collection de vêtements. « Mick a toujours un avis éclairé sur ma tenue et mes créations, commente-t-elle. Regardez la façon dont il s’habille ! À mes yeux, il n’y a pas d’homme plus stylé au monde ! »
Très attentive à la carrière de Mick, la styliste prenait de temps à autre un vol pour le rejoindre, où qu’il se trouve dans le monde. Elle était au quarantième Superbowl à Detroit avec Mick, qui s’apprêtait à chanter sa nouvelle chanson « Rough Justice », quand le chanteur apprit qu’il y avait un problème avec les paroles : « Autrefois, j’étais ton petit coq rouge, aujourd’hui je ne suis plus pour toi qu’une de tes petites bites. » Le dernier mot fut coupé lors de la rediffusion sur ABC. « C’est trop drôle d’imaginer tous ces mecs sérieux autour d’une table en train de se demander si “bite” doit passer à la télé ou non », commente Jagger.
Quatre-vingt-neuf millions de téléspectateurs regardèrent les Stones au Superbowl, une expérience que Mick décrivit comme « totalement délirante » : « On doit être tout de suite à fond. Et puis on est à peine chaud que c’est déjà terminé. » Deux semaines plus tard, les Stones vécurent une émotion rare, quand le nombre astronomique d’un million trois cent mille spectateurs – de loin leur plus large public de tous les temps – se rassemblèrent sur la plage de Copacabana de Rio pour assister à un concert gratuit.
Une passerelle avait été spécialement conçue pour permettre au groupe d’aller de leur hôtel à la scène en passant au-dessus de la cohue. « Il fallait se pincer pour y croire, se rappelle Mick. On ne voyait pas vraiment la foule à Rio… elle était bien trop grande. Mais on l’entendait bourdonner comme des centaines d’abeilles dans une ruche… Ça faisait un sacré boucan ! »
Ce bourdonnement correspondait aussi à une rentrée d’argent majeure pour le groupe, car le gouvernement brésilien avait payé le spectacle. Une fois les droits de la retransmission mondiale et les ventes de produits dérivés additionnés, cette nuit à Rio leur avait rapporté dix-sept millions de dollars.
Comme si l’expérience de Rio n’était pas assez suréaliste, le nouveau petit ami de Luciana Morad, un magnat de la télévision du nom de Marcelo de Carvalho, choisit de la demander en mariage pendant le concert des Stones. Après la représentation, une Luciana essoufflée se rua dans les coulisses avec son fiancé pour annoncer la nouvelle à Mick. « Il était heureux pour moi, bien sûr, raconte la jeune femme. Mais c’était hilarant de le voir parler avec Marcelo. »
À la fin de la tournée asiatique de A Bigger Bang, Mick et Charlie rentrèrent à Londres pendant que Keith et Ronnie regagnaient une île privée des Fidji en avion. Après une baignade en mer, Keith escalada les branches basses d’un palmier noueux pour se sécher au soleil. À deux mètres du sol, sa main glissa et il chuta lourdement, se tapant la tête contre le tronc.
« Il s’est pris pour Tarzan et il a perdu l’équilibre, relate Wood. Je me suis tourné et je l’ai vu là, par terre. Il se tenait la tête, son crâne saignait. »
Une fois la plaie nettoyée, néanmoins, Keith semblait aller bien. Mais deux jours plus tard, il faisait une balade en mer quand il fut pris d’une migraine fulgurante. La douleur persista et s’amplifia, à tel point que la nuit, Keith fut pris à deux reprises de convulsions.
Victime d’un gros caillot de sang dans le cerveau, Keith fut transporté en avion dans un hôpital d’Auckland, en Nouvelle-Zélande, pour subir une intervention chirurgicale. « Si on ne lui avait pas enlevé le caillot, il n’aurait pas survécu », témoigne Andrew Law, le neurochirurgien qui opéra le guitariste. Ce n’est qu’après l’opération que le Dr Law confia à son patient qu’il avait une photo de lui au-dessus de son lit. « Par chance, c’était un de mes fans ! », plaisanta Richards.
Mick, appelé à la minute où Keith était emmené à l’hôpital, fut bouleversé à l’idée de perdre son meilleur ami. « Il était très mal, raconte L’Wren. Ils s’adorent tous les deux. » Mais des décisions devaient aussi être prises. D’abord, on annonça à la presse que Keith avait été victime d’une commotion cérébrale mineure et était en convalescence. Ensuite, que la tournée devait être mise en attente le temps que Keith se rétablisse. Les médecins prévinrent Mick que cela pouvait prendre six mois, si tant est que Keith récupère totalement ses facultés.
Incroyable mais vrai, seulement six semaines plus tard, Keith jouait de nouveau avec les Stones à Milan. « Six semaines, hein ? Pas mal pour une opération du cerveau. »
Personne n’était aussi soulagé que Mick, confiant à présent que la tournée Bigger Bang reprendrait la programmation prévue. « On retenait tous notre souffle, se souvient Mick, et voilà qu’il jouait aussi bien qu’avant. Mais à l’avenir, Keith ne devrait plus jamais grimper où que ce soit sans parachute. »
Malheureusement, le flirt de Keith avec la mort ne fut que le premier d’une série de drames qui allaient ébranler profondément Jagger dans les mois à venir. À la fin du mois d’août, il apprit que Marianne Faithfull avait un cancer du sein et venait de subir une opération dans une clinique parisienne.
Faithfull était endormie quand le téléphone sonna.
« Allô, Marian chérie. Comment vas-tu ? » Il l’appelait de Miami.
« Il ne s’est pas présenté, se rappelle-t-elle. Ce n’était pas nécessaire. Personne d’autre au monde ne prononçait mon nom de cette façon… »
C’était la première fois qu’ils se parlaient en trente-cinq ans et « voilà qu’il était au téléphone, dit Marianne, pour s’assurer que j’allais bien ». Faithfull découvrit par la suite que Mick avait mis des heures pour obtenir son numéro à la clinique. « Tout au long de notre conversation, je me disais combien il était gentil… J’étais extrêmement touchée. C’est un homme bien, un mec classe. Quand on aime quelqu’un, on l’aime pour toujours. Ça ne s’arrête jamais. »
L’un des sujets de conversation des deux anciens tourtereaux fut l’état de la voix de Mick. Elle avait lu que le chanteur avait eu une laryngite pendant la tournée et avait été obligé d’annuler plusieurs concerts.
Malgré tout, il réussit à retrouver sa voix pour un concert spécial, donné à New York le 29 octobre au Beacon Theatre pour fêter le soixantième anniversaire de l’ancien président Bill Clinton. Cette prestigieuse soirée, dont les bénéfices seraient reversés à la Fondation Clinton, fut filmée par Martin Scorcese en vue d’un documentaire sur le groupe mythique.
Juste avant que les Stones ne montent sur scène, le mentor et ami de Mick, Ahmet Ertegün, rejoignit les célébrités rassemblées en coulisses
dans l’espace VIP réservé au groupe appelé le « Rattlesnake Inn ». Dans 5 la cohue générale, le fondateur d’Atlantic Records, géant de l’industrie musicale âgé de quatre-vingt-trois ans, perdit l’équilibre et se cogna la tête par terre.
Ignorant l’accident, les Stones poursuivaient leur show au moment où l’ambulance s’arrêtait devant le théâtre et emmenait Ertegün à l’hôpital. « Où est Ahmet ? demanda un Jagger déconcerté à la fin du concert. Putain ! Mais qu’est-ce qu’il s’est passé ? »
Bouleversé, Mick contacta l’hôpital pour connaître l’état de santé d’Ertegün. Les nouvelles n’étaient pas bonnes. Il était inconscient, en soins intensifs, et les médecins ne lui donnaient guère de chances de s’en sortir. Néanmoins, au bout de moins d’une semaine, on lui enleva le respirateur et il réussit à respirer sans l’aide d’une machine. Son état était devenu stable.
Jagger essayait encore de comprendre ce qui s’était passé quand, deux jours après le tragique accident d’Ertegün, Joe Jagger fit une chute dans sa maison de Richmond, écopant de deux côtés cassées et d’un poumon perforé. Les douze jours suivants, le chanteur parcourut vingt-cinq mille kilomètres, traversant plusieurs fois l’Atlantique, pour passer du temps auprès de son père âgé de quatre-vingt-treize ans. « Il était très agité et nerveux, se rappelle une infirmière. Il parlait à son père même quand il était inconscient. Il lui disait combien il l’aimait. Ce n’était pas le genre de choses qu’on pensait entendre dans la bouche de Mick Jagger. Nous étions tous très émus. »
Mick et L’Wren passèrent huit heures au chevet de Joe au Kingston Hospital de Surrey, puis prirent l’avion pour Las Vegas, lieu du prochain concert des Stones. Au moment de monter sur la scène du MGM Grand Garden, Mick apprit que son père était mort d’une pneumonie. Au lieu d’annuler, il prit la décision de chanter coûte que coûte. « Mick était brisé et visiblement sous le choc, raconte un technicien du groupe. Ça se voyait sur son visage. Mais il s’est mis en pilote automatique et il a fait son job. »
Il est impossible de décrire l’attachement de Mick à ses deux parents, ni la tendresse toute particulière que le rocker sans âge nourrissait pour Joe. « Son goût pour l’athlétisme, qui lui a permis de tenir bon toutes ces années, est l’œuvre de Joe », explique Dick Taylor, un camarade de Dartford et premier bassiste des Stones. Son ami de la London School of Economics, Ray Connolly, était d’accord : « Mick a toujours eu beaucoup de discipline. Les Rolling Stones n’auraient rien accompli sans l’éthique de travail de Mick. Or elle lui venait de son père. »
Ce n’était pas tout. « Nous regrettons tous l’insouciance de notre enfance, continue Dick Taylor. Mick est comme nous. Il était très proche de son père et de sa mère. »
Ce fut un tournant dans l’existence du chanteur. Ceux qui le connaissaient bien comprenaient la profondeur de son chagrin. L’Wren, Jerry Hall, Bianca (qui était désormais une haute figure de l’humanitaire dans le monde), Marsha Hunt… toutes étaient présentes aux funérailles de Joe pour soutenir Mick. Tous les enfants Jagger assistèrent également au service funèbre célébré à la chapelle du St. Mary’s College de Twikenham – à l’exception de Lucas, resté au Brésil avec sa mère Luciana.