Mick

Christopher Andersen · Chapitre 13 sur 45

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Mick

3- « Quelle misère de vieillir

personnelle : « What a drag it is getting old . » À vingt et un ans, elle 3 s’inquiétait déjà que Mick la remplace par quelqu’un de plus jeune.

L’âge, en réalité, n’avait rien à voir avec l’affaire. D’abord, Jagger devait se remettre de sa propre dépression nerveuse, rentrer chez lui et reprendre des forces, après avoir été pris de malaise au milieu d’une nouvelle tournée européenne en mai 1966.

Toujours avide de s’élever dans l’échelle sociale du gratin britannique, Mick avait besoin de quelqu’un qui se trouvait déjà quelques échelons plus hauts que lui – quelqu’un comme Marianne Faithfull. « Jagger l’aimait, raconte Mankowitz, qui avait été aux première loges pour suivre leur histoire d’amour. Évidemment qu’il l’aimait ! Quel homme pourrait donc résister à Marianne ? Elle incarnait ce mélange détonant entre la jeune fille de couvent, la rose anglaise, et la pop star, le tout dans un corps à faire relever les morts. Dès que Marianne a posé les yeux sur Mick, il était perdu. »

Marianne Faithfull, concernant ses amours, avait une approche cartésienne et matérialiste : « Mon premier but était d’avoir un Rolling Stone comme amant. J’ai couché avec trois d’entre eux avant de décider que le chanteur était le meilleur parti. » La jeune femme, qui savait compter, quitta donc son mari, John Dunbar. « Je suis allée avec celui qui avait le plus d’argent. Et c’était Mick. »

Mick, qui à l’époque montait dans les hit-parades avec sa propre version de « As Tears Go By », ne fut donc pas son premier choix, loin s’en faut. Elle coucha d’abord avec Brian, pendant qu’ils étaient tous les deux sous LSD. Le Stone qui la fascinait le plus, toutefois, était Keith Richards. Elle espérait que leur liaison serait durable, mais après qu’ils eurent fait l’amour, Keith lui confia un secret : « Keith, sous les draps avec moi, m’a dit que personne ne devait savoir qu’on avait couché ensemble parce que Mick était amoureux de moi… et aussitôt, je me suis dit : “Oh ! quel dommage.” »

Même après qu’elle eut choisi son Stone, Marianne Faithfull ne fit pas honneur à son nom – Fidèle. Pendant que les Stones faisaient la promotion à New York de leur dernier 45 tours « Have You Seen Your Mother, Baby, Standing in the Shadows ? » (à l’insistance de Mick, ils posaient tous les cinq sur la pochette en tenue de femme), Marianne avait une liaison avec Jimi Hendrix. (Deux ans auparavant, alors que le guitariste inconnu s’appelait encore Jimmy James, Hendrix avait auditionné pour Mick et n’avait pas été retenu.) Hendrix tenait sa revanche. Non seulement il avait Marianne Faithfull dans son lit, mais il avait aussi séduit la petite amie de Keith Richards, Linda Keith.

Certes, Mick n’était pas non plus un modèle de fidélité. Tout en cachant sa relation avec Marianne, pour éviter les foudres de la colérique Chrissie, Jagger coucha pendant plusieurs mois avec P.P. Arnold, une choriste de Ike et Tina Turner. Plus important encore, c’est pendant qu’il tournait avec Ike et Tina (« Seigneur ! qui est ce garçon avec ces énormes lèvres ? » demanda La Lionne quand elle le vit pour la première fois) que Mick copia plusieurs pas pour enrichir sa gestuelle scénique. « Mick voulait être Tina Turner, rapporte Allen Klein. Il m’a dit que lorsqu’il était sur scène, il se voyait comme une seconde Tina. »

Le 18 décembre 1966, Chrissie bouclait les valises du couple pour leur voyage aux Bahamas quand Mick lui annonça de but en blanc qu’il avait annulé leurs billets et qu’il passait le reste de la journée avec Marianne. « C’était si abrupt, et si cruel », raconte Chrissie. Et Mick continuait à soutenir que sa relation avec Marianne Faithfull était strictement professionnelle. « Mick pouvait être doux et prévenant, mais il pouvait être également manipulateur et possessif… et avoir une langue pleine de fiel. Il pouvait faire très mal avec ses mots. »

Cette nuit-là, quand Mick rentra chez lui, il découvrit que Chrissie avait tenté de se suicider avec des barbituriques. Elle avait réellement frôlé la mort. (Par une ironie sinistre du destin, le même jour, le playboy Tara Browne, ami de Mick et héritier de la fortune Guinness, brûlait un feu rouge et trouvait la mort – un drame qui inspira aux Beatles leur célèbre « Day in the Life ».)

Au réveillon du jour de l’an, Mick chassa Chrissie de l’appartement qu’ils partageaient. Elle a encore un souvenir douloureux de leur séparation : « Mick m’a complètement brisée à la fin. Mais jusqu’à ce qu’il me réduise en charpie, cela avait toujours été moi la dominante. »

Quelques semaines plus tard, Mick faisait un nouveau passage au Ed Sullivan Show, créant encore la sensation en faisant la grimace à chaque fois qu’il devait chanter les vers censurés par Sullivan : « Let’s spend some TIME together » au lieu de « Let’s spend the night together ».

Mick adorait jouer les hors-la-loi. Mais quand, le 5 février 1967, le News of the World sortit une interview prétendument donnée par Jagger où il déclarait consommer du haschich et des amphétamines, il n’était plus d’humeur à jouer. Le journaliste, comme il fut établi, pensait parler à Mick, alors qu’il avait Brian Jones devant lui. Même si Mick prenait bel et bien ces drogues, et aussi du LSD, le chanteur déclara à la télévision le lendemain qu’il allait poursuivre en justice News of the World qui, à l’époque, était le journal le plus lu sur la planète.

Peu après, on prévint Mick que la fourgonnette garée devant son appartement à Harley House était un sous-marin qui l’espionnait, et que son téléphone était sur écoute. Quarante-quatre ans avant qu’un scandale d’écoute téléphonique manque de renverser un empire des médias, ébranle le gouvernement conservateur et sonne le glas du tabloïd ayant cent soixante-huit ans d’existence, News of the World versait déjà dans l’espionnage et avait ses accointances avec les autorités.

Même s’il savait manipuler la presse pour ses propres intérêts, Jagger se méfiait du petit monde de Fleet Street. Mais qu’un grand journal l’espionne et mette sur écoute son téléphone, cela ne tenait pas debout à ses yeux. Et c’est ainsi, malgré les mises en garde de ses proches, qu’il partit en week-end à Redlands, le manoir de Keith dans la campagne anglaise. En plus de Jagger et Marianne, il y aurait, entre autres, l’opportuniste mondain Nicky Kramer, le galeriste Robert Fraser, l’indéboulonnable Christopher Gibbs, et George Harrison avec Patti, son épouse de l’époque. L’invité le plus chouchouté toutefois n’était ni un Stone ni un Beatle mais un jeune Californien, qui sera appelé plus tard au procès « le Dr X » – David Schneiderman. « Acid King David », comme le surnommaient ses amis, avait apporté une valise à ses initiales, remplie de toutes les substances illégales possibles et imaginables – en particulier de la DMT (de la diméthyltryptamine), un puissant psychotrope que Mick et Keith avaient hâte de tester.

Ce samedi-là, un « informateur anonyme » (le chauffeur belge de Keith, en fait) prévint le News of the World qu’il y avait un week-end de défonce organisé à Redlands. Ce n’est qu’à 20 heures, le dimanche soir, alors que tous les convives, selon les propres termes de Richards, « planaient sous acide et étaient totalement défoncés », qu’on annonça à Keith que quelqu’un frappait à la porte. En jetant un coup d’œil par la fenêtre, Richards vit « un troupeau de nains en rang d’oignons dehors, tous habillés pareil ! ». Les nains étaient en l’occurrence dix-neuf policiers, et ils avaient un mandat de perquisition !

Une fois à l’intérieur, la police découvrit un tableau surréaliste. Marianne, nue, couverte seulement d’un plaid de fourrure, était étendue sur un canapé, pendant que Mick, la tête entre ses jambes écartées, grignotait une barre Mars, placée à son endroit le plus intime. Il y avait toujours des Mars à disposition, expliquera plus tard Richards, en utilisant des termes quelque peu maladroits, « quand on est sous acide, on a des baisses de sucre, alors on a tout le temps quelque chose dans la bouche ».

Après avoir fouillé la maison, la police rata un flacon d’héroïne que quelqu’un avait simplement glissé entre les coussins d’un canapé. Quant à la pharmacie portable d’Acid King David, lorsque les policiers ouvrirent la malle aux trésors et découvrirent qu’elle était emplie de petits paquets emballés dans des feuilles d’aluminium, il s’écria :

— Je vous en prie. Fermez ça ! Ce sont des pellicules. Vous allez voiler toutes mes photos !

Fair-play, les policiers obéirent et Schneiderman non seulement put partir sans demander son reste, mais disparut de la circulation.

Les autorités trouvèrent toutefois de l’héroïne cachée dans la doublure de la veste de Fraser ainsi que quatre cachets d’amphétamine dans la poche de la veste verte de Mick. Jagger expliqua à l’inspecteur John Callen que c’étaient des excitants prescrits par son médecin. La drogue appartenait en fait à Marianne – comme elle le confiera plus tard à la police – mais Mick, grand seigneur, préféra protéger la jeune femme.

Le lendemain, « Spanish Tony » Sanchez, le fournisseur régulier de Keith, sut pourquoi la presse n’avait pas eu vent de la descente de police à Redlands. Les autorités, raconte Sanchez, voulaient de l’argent. On lui demanda finalement d’apporter douze mille livres à la police pour que l’affaire soit classée.

Voyant qu’un mois était passé sans être inculpé, Mick se sentit suffisamment rassuré pour partir en vacances au Maroc. À Marrakech, lui et Marianne (qu’il appelait « Marian » pour des raisons obscures) retrouvèrent Gibbs, Fraser et le grand photographe et styliste Cecil Beaton.

Dès leur rencontre, Beaton, alors âgé de soixante-trois ans, se prit d’affection pour Mick. « On était assis l’un à côté de l’autre, écrit-il dans son journal intime, et je le regardais siroter une une vodka collins, sa cigarette coincée au bout de ses longs doigts graciles. Sa peau était aussi pâle que du blanc de poulet et d’une douceur incomparable. Ce garçon avait une grâce innée. »

Quant au sex-appeal de Mick, Beaton le jugeait unique. « Il est à la fois sexy et totalement asexué. On dirait un eunuque. Et plastiquement, c’est un parfait modèle naturel. » Une part de l’anatomie de Mick exerçait une fascination particulière sur Beaton. Au cours de ce séjour au Maroc, l’artiste demanda à Jagger de baisser son pantalon pour qu’il puisse photographier ses fesses. Beaton fit alors un tableau du postérieur de la star. La peinture se vendit finalement à Sotheby’s pour la somme honorable de quatre mille dollars.

Le 18 mars 1967, Mick apprit dans la presse que, malgré les douze mille livres versées par Spanish Tony, Keith et lui étaient poursuivis pour détention et consommation de drogue. Le procès ne débuterait pas avant deux mois, un répit qu’ils mirent à profit en faisant une tournée européenne dans neuf pays. Depuis que Mick et Keith étaient fichés à Interpol, à chaque atterrissage ils devaient subir une fouille corporelle humiliante.

Pas le moins du monde intimidés, Mick et les Stones commencèrent leur tournée avec éclat. La Pologne fut le premier pays touché : à Varsovie, trois mille fans débordèrent les cordons policiers et mirent à sac l’arène où jouaient les Stones ; les blindés des forces de l’ordre convergèrent vers le centre-ville pour disperser la foule avec des gaz lacrymogènes et des canons à eau. Des scènes de violences similaires se produisirent à Milan et à Zurich, où Mick fut finalement roué de coups sur scène par un fan hystérique avant que la police ne parvienne à neutraliser le forcené.

De retour à Londres, Jagger reprit rapidement sa deuxième vie cachée – celui où il était le mignon mondain de la « café society ». Le poète Allen Ginsberg comptait parmi les nouveaux admirateurs de Mick. Il était accompagné de son ami Tom Driberg quand il fit la connaissance de Jagger en avril 1967. Les deux hommes ne cachaient pas leur homosexualité et quand Driberg, qui était un membre controversé du Parlement, posa sa main sur la cuisse de Mick et fit une remarque salace sur le « panier » de Jagger, Ginsberg fut décontenancé.

« J’avais aussi des vues sur Jagger, explique Ginsberg, mais je n’étais pas convaincu par la morphologie. Et pourtant Driberg y allait franco. » Apparemment, Mick ne fut pas gêné le moins du monde. Il raconta à son ami Barry Miles qu’il passa plusieurs fois la nuit avec Driberg et Ginsberg.

Que la nature de sa relation avec Driberg fût ou non aussi intime, il est certain que les deux hommes s’appréciaient. Leur relation perdura pendant plus de dix ans. « Nombre des amis proches de Mick, raconte Spanish Tony, sont des gars avec qui Mick a couché. Comme si le côté féminin de sa personnalité se réveillait soudain sous leur flatterie et leur admiration. »

Alors que le procès approchait, Mick avait désormais un allié puissant qui pouvait prendre sa défense à la House of Commons. Et c’est ce que Driberg ferait avec vigueur. Le parlementaire était impressionné par l’effet que Mick avait sur la jeunesse d’Angleterre et pendant des années il tentera de convaincre Mick de rejoindre les travaillistes et de faire une carrière politique.

Même si tout le monde savait que Driberg avait été communiste pendant vingt ans avant de se rallier au parti travailliste, ce n’est qu’après sa mort que l’on apprit que Driberg était un espion. Peu après son entrée au Parlement en 1942, Driberg devint un agent double, à la solde du MI-5 et de l’infâme KGB. Son travail était de donner des informations sur la vie privée de ses collègues à l’assemblée. Après l’anoblissement de Driberg par la reine Élisabeth en 1974, les gens bien informés dans le petit monde du Renseignement surnommèrent l’ami et mentor de Mick « le Lord des Espions ».