Mick
1- Jeu de mots avec coke, la cocaïne et Coke, le Coca-Cola, rival du Pepsi-Cola.
D’autres premières attendaient Mick et les Stones dans les mois à venir. Reprenant la tournée Bridges to Babylon en janvier, Mick ouvrit la bouche pour faire un essai de micro à Syracuse, mais aucun son n’en sortit. À cause de sa laryngite, trois concerts durent être annulés et reprogrammés – c’était la première fois qu’un concert était reporté à cause du chanteur. Plus tard, la tournée européenne fut repoussée d’un mois. La raison : en voulant attraper un livre dans sa maison du Connecticut, Keith Richards était tombé de l’échelle de sa bibliothèque et s’était cassé trois côtes. « Voilà les dangers de vivre dans le luxe ! » commenta Keith avec facétie.
Des modifications dans les lois fiscales britanniques obligèrent aussi le groupe à annuler des spectacles en Grande-Bretagne, mais Mick trouva un moyen simple de récupérer le manque à gagner. Pour un cachet estimé à deux millions de dollars, les Stones profitèrent de leur concert prévu en janvier 1998 à l’Aloha Stadium d’Honolulu pour donner une représentation devant les quatre mille employés de Pepsi, qui fêtaient le centenaire de la société. « Pendant vingt ans, j’ai été très coke, déclara-t-
il au début du concert, mais maintenant je suis accro au Pepsi ! » La 1 foule hurla de plaisir.
Alors que le groupe se rendait en Afrique du Sud au printemps, Mick paraissait plus obsédé que jamais par Angelina Jolie : il voulait absolument qu’elle le rappelle. En mars, il demanda l’aide de Charlie Watts. Angelina avait appris à jouer de la batterie dans une optique à la fois artistique et thérapeutique. Ce faisant, elle s’était liée d’amitié avec Watts. Le batteur accepta d’intercéder en faveur de Mick, et dit à la jeune femme qu’elle devrait vraiment le rappeler.
Quand l’actrice se décida enfin à contacter Mick, le chanteur l’invita à le rejoindre à Rio de Janeiro, pendant leur tournée brésilienne. Cette fois, l’actrice avait une bonne raison de refuser son offre : elle jouait le rôle d’une psychopathe dans Une vie volée, prestation qui lui valut l’Oscar de la meilleure actrice pour un second rôle.
Mick trouva de la compagnie ailleurs. Un soir du mois d’avril, il se rendit à une soirée dans la villa du magnat du pétrole et du gaz Olavo Monteiro De Carvalho, vêtu d’un blazer bordeaux et d’un pantalon blanc moulant. Il dansa avec une foule de jeunes femmes, mais une en particulier retint son attention : encore une belle plante longiligne aux cheveux châtain du nom de Luciana Gimenez Morad.
Fille d’un gérant de boîte de nuit, actrice de films érotiques, Luciana avait commencé une carrière de mannequin à São Paulo à l’âge de treize ans, puis fut repérée trois ans plus tard par l’agence de mannequin Elite, fondée par John Casablancas. Après une année sur les podiums de Paris, Londres, Milan et New York, elle se lassa de cette existence. Pendant un temps, Rod Stewart sembla la distraire de son ennui. Leur relation dura presque un an, puis il devint clair pour la jeune femme que le chanteur n’était pas prêt à quitter sa femme, Rachel Hunter.
Luciana étant l’une des rares jolies jeunes femmes de la soirée à parler anglais (ainsi que portugais, espagnol, italien et français), Jagger finit par passer la soirée à lui murmurer des mots doux à l’oreille. À un moment, le chanteur annonça à ses hôtes que la jeune fille et lui se retiraient dans les jardins pour « méditer ». Au lieu de quoi, ils terminèrent dans la remise de la villa où, si l’on en croit une mondaine brésilienne proche de Luciana, ils auraient fait l’amour. À 3 heures du matin, Mick quitta la propriété dans sa Mercedes noire.
Jagger n’avait pas renoncé à Angelina, mais pour le moment, Luciana lui suffisait. « J’adore le sexe, déclara-t-elle un jour à brûle-pourpoint à un journaliste médusé. J’ai déjà eu des rapports sexuels sur une plage déserte, dans un avion, et même dans une boîte de nuit. »
Elle était toujours prête à faire plaisir à M. Jagger – un homme plus âgé que son propre père. « Mick n’avait qu’à l’appeler, raconte son ami et ancien colocataire Lars Albert, et en quelques minutes, elle était en route pour l’aéroport. » D’après Albert, cela se produisait au moins une fois par mois, et chaque fois, Luciana payait ses billets d’avion de sa poche. Une fois, elle fit le trajet de Hambourg à Coppenhague pour passer une seule nuit avec Jagger.
Une autre fois, le même été, elle quitta une séance de photos à Paris pour prendre un vol pour l’Allemagne, et demanda à Albert de venir la chercher à l’aéroport. Son ami passa prendre la jeune femme avec sa vieille Volkswagen cabossée et la conduisit à l’Atlantic Hotel de Hambourg, où Mick avait réservé une suite au nom de Morad. « On est arrivés dans ma vieille bagnole rouillée et on s’est rangés derrière une file de limousines qui attendaient les Rolling Stones, se souvient Albert. Ils ont dû penser qu’on faisait partie de l’équipe de nettoyage. » Luciana avait réussi à se faufiler dans l’hôtel et à rejoindre Mick sans se faire remarquer. Le lendemain matin, Albert repassa prendre Luciana et la reconduisit à l’aéroport.
« Ça se passait souvent comme ça, raconte un agent de sécurité de la tournée européenne. Mick avait des filles à toutes les étapes. Certaines venaient de loin, en avion, mais les journalistes les repéraient rarement. »
Au début de leur relation, Luciana annonça à Albert qu’elle avait des relations sexuelles protégées avec son amant. « Je fais très attention avec Mick en ce moment. Nous nous protégeons toujours. Je tiens à garder le contrôle. »
Albert savait que Luciana avait la tête sur les épaules : « Luciana s’était totalement entichée de Mick. Mais elle avait conscience que Mick ne quitterait jamais Jerry, quoi qu’elle fasse pour lui être agréable. » Alors Luciana mit au point un plan machiavélique. « Pour avoir Mick, elle devait le piéger avec un bébé. Comme ça, Jerry jetterait Mick dehors et Luciana le récupérerait. »
La jeune femme faisait tout pour susciter l’intérêt du rocker. Un soir, alors qu’ils buvaient du Dom Pérignon au lit, elle en versa dans l’un de ses escarpins à talon. « Elle lui a tendu sa chaussure, explique Albert, il l’a bue et l’a jetée par-dessus son épaule. » Elle lui raconta qu’ensuite, ils avaient fait une bataille de polochons, nus comme des vers, et avaient « rigolé comme des gamins ». Luciana adorait ce genre de batifolages, cela l’amusait follement.
En juillet, le jeune mannequin ne prit plus de moyen de contraception, une information qu’elle omit apparemment de partager avec Mick. « Elle rêvait d’avoir des enfants, explique Albert, et essayait d’atteindre cet objectif avec Mick, avec ou sans son consentement. C’était elle qui tenait les rênes. »
Toutes les conquêtes de Jagger n’étaient pas des mannequins aux jambes interminables. Mick consacrait aussi du temps au petit personnel. Claire Houseman – qui avait déjà travaillé comme nourrice pour Mark Knopfler, du groupe Dire Straits ainsi que pour Sting – fut embauchée en juin 1998 pour s’occuper de Gabriel. Mais dès sa première rencontre avec Mick et Jerry pendant la tournée des Stones à Bruxelles, Claire Houseman comprit qu’avec les Jagger elle pénétrait en terra incognita.
Jerry était allongée sur son lit avec bébé Gabriel quand Claire Houseman, trente-deux ans, fut invitée à entrer dans la chambre du couple avec sa valise. Une seconde après, Mick jaillit de la douche, « totalement nu », souligne la nounou, qui de stupeur, laissa tomber son bagage. « Ensuite, il m’a tendu la main et m’a dit : “Salut, moi c’est Mick.” Il ne semblait pas du tout embarrassé… C’était tellement irréel. Jerry, elle, n’a pas dit un mot. »
Le lendemain après-midi, Claire préparait du café dans la cuisine quand Mick est arrivé à l’improviste. « On riait et on plaisantait ensemble. Je dois dire que c’est un grand charmeur. La cuisine était si petite qu’on n’arrêtait pas de se rentrer dedans. » Mick lui caressa les cheveux, et la minute d’après, il la hissait sur le comptoir de la cuisine et baissait son pantalon. « On s’est embrassés passionnément, raconte la jeune femme, j’en avais le vertige. Ensuite, je me rappelle seulement qu’il me faisait l’amour. »
Ce fut terminé en un éclair. « La terre n’a pas tremblé ni rien de ce genre, se souvient Claire. Je me suis simplement dit : Alors c’est tout ? »
Mick remit son pantalon, aida la nounou à descendre du comptoir et l’embrassa sur le nez. « Il m’a dit : “Okay, babe” et voilà ! » Et pendant tout ce temps, Jerry n’était qu’à quelques mètres de là, dans la chambre avec le petit Gabriel ! « Tout s’est passé comme dans un brouillard. Mick est retourné auprès de sa femme, et j’ai repris ma préparation du café. C’était vraiment très bizarre. »
À cinquante-cinq ans, Mick s’intéressait désormais moins aux adolescentes qu’aux vingtenaires, voire aux trentenaires. Une jeune femme de vingt-six ans retenait tout particulièrement son attention. Séparée de Piers Jackson, le père de ses deux filles, Jade décida de déménager de la demeure d’un million de dollars que Mick lui avait achetée dans le quartier londonien de Notting Hill, pour s’installer dans un cottage perché sur une colline de l’île festive d’Ibiza.
Le matin du 12 juillet, Mick était en tournée à Vienne quand quelqu’un lui tendit un exemplaire d’un célèbre tabloïd londonien : « Toute nue ! Jade, la fille de Mick Jagger, en plein scandale pornographique ». Pour faire une faveur à ses amis propriétaires du Manumission, une boîte de nuit chaude de l’île, Jade avait posé pour des affiches publicitaires classées X, destinées à la promotion du club et d’une collection de vidéos pornos. Sous le titre « Pink Pussy », Jade ne portait rien d’autre qu’un masque de chat et était ligotée avec des cordes blanches. Sur une autre affiche, elle posait avec un couple nu. Leurs corps étaient badigeonnés de Ketchup. Jade avait les jambes écartées et l’homme lui mordait le genou. Les affiches avaient été placardées partout sur l’île – au vu et au su de tous, y compris des petits-enfants de Mick, de leurs camarades de jeux, d’autres parents, et d’une foule de touristes britanniques. Beaucoup furent choqués : « C’est vulgaire et de mauvais goût ! On a du mal à croire que son père n’éprouve pas la même chose. »
Les amis de Jade, Mike McKay et Claire Davis, propriétaires du Manumission, avaient régulièrement des relations sexuelles sur scène, devant des milliers de spectateurs enthousiastes. L’autre versant lucratif de leur bizness incluait la production de films mettant en scène des drag-queens, des strip-teaseuses et des nains dans différentes chorégraphies sexuelles.
« Jade est une bonne amie. Elle voulait faire ces photos, plaide McKay. Elle n’a pas été payée. Si elle a envie de participer à des films pornos ou à des spectacles sexuels sur scène, c’est son problème. »
Que pensait Mick de toute cette affaire ? « Son père s’en fiche totalement, répond McKay. Il est mal placé pour lui faire la morale, de toute façon. »
Mick et Bianca gardaient leurs distances depuis le divorce, mais quand il s’agissait de leur fille, ils présentaient toujours un front uni. Hélas, ils comprirent bientôt qu’ils ne pouvaient pas faire grand-chose pour influencer leur têtue de fille une fois qu’elle avait une idée en tête. « Mick est très vieux jeu quand il s’agit des enfants, expliquait Jerry. Il dit toujours qu’il est le genre même de mec qu’il ne veut pas voir rôder autour de Jade. »
Jade n’était pas la seule Jagger à causer du souci à son père. Cet été-là, Elizabeth, quatorze ans, se pavana sur un podium et posa aux côtés de sa mère sur des photos – un stratagème, disaient les mauvaises langues, pour dynamiser la carrière vacillante de Jerry, maintenant âgée de quarante-deux ans.
Au défilé Thierry Mugler, à Paris, Jerry et Elizabeth firent sensation en apparaissant dans des robes assorties. Plus tard, elles firent de même au défilé Vivienne Westwood et à l’automne, le célèbre photographe de mode David Bailey shoota mère et fille pour la couverture du magazine Harpers & Queen.
Jagger appela Jerry Hall pour l’avertir qu’il était hors de question qu’Elizabeth fasse du mannequinat, sous aucun prétexte. « Mick est furieux, reconnaissait Jerry. Il dit que c’était idiot parce qu’elle n’a pas besoin d’argent. Il veut qu’Elizabeth se concentre sur ses études. » Jerry Hall, qui avait supervisé Elizabeth pour chacune de ses séances de mannequinat, n’était pas d’accord. « Je lui ai répondu que toutes les écolières rêvent d’être mannequin. Elizabeth est une fille mature, bien éduquée, qui ne fait le mannequin que pendant les vacances d’été… Mais je ne la laisserai jamais entrer dans une agence qui envoie les jeunes filles à Milan et les encourage à sortir avec des play-boys. Beurk ! »
Maman trouva des biais ingénieux pour mettre aussi en avant les autres enfants Jagger. Au printemps, Jerry fut photographiée par Annie Leibovitz, pour Vanity Fair, en train de nourrir Gabriel au sein, dans une pose régalienne avec sa robe du soir, son manteau de fourrure et ses talons hauts.
Personne n’imaginait sérieusement Jerry arrêter de travailler, encore moins renoncer aux feux des projecteurs. Pourtant, elle se rendait compte que ses jours en tant que top-model étaient comptés. Pour laisser la place à du sang neuf – autrement dit à Elizabeth –, elle annonça dans Harpers & Queen qu’elle prenait sa retraite. « Je n’ai pas non plus besoin d’argent, déclara Jerry, dont la fortune personnelle, issue de sa carrière de mannequin et de ses contrats publicitaires, s’élevait à environ sept millions de dollars. Je veux juste être une femme au foyer et une mère de famille. » Elle profita de l’occasion pour vilipender publiquement sa rivale du moment : « Elle croit que je ne sais pas qu’elle couche avec Mick, mais je le sais ! Et ce n’est qu’une petite traînée ! »
À l’époque, elle ignorait que la « petite traînée » en question allait lui causer les pires ennuis. En novembre, pendant une mission de mannequinat à Paris, Luciana découvrit qu’elle était enceinte. Elle appela Mick pour lui annoncer la nouvelle. « J’étais en larmes quand je le lui ai dit au téléphone, se rappelle-t-elle. Je pense qu’il pleurait lui aussi. C’était compréhensible. Je lui ai dit que j’avais déjà entendu le cœur du bébé et que l’avortement était hors de question. Je voulais vraiment ce bébé. Mick a bien réagi, il a été plutôt gentil. »
Bien évidemment, il raconta une toute autre version à sa femme. Prenant un vol pour Londres à la mi-novembre, Mick annonça à Jerry que Luciana Morad était enceinte – et qu’elle prétendait que l’enfant était de lui.
— À ton avis ?
— Je pense que c’est faux…
Cette fois, Jerry Hall avait atteint le point de non-retour.
— Tu me rends folle ! Tu essaies de me faire perdre la tête, comme cette femme dans le film Hantise.
Le lendemain matin, elle prit le petit Gabriel sous le bras et partit pour New York. Pendant ce temps, Mick regagnait La Fourchette dans la vallée de la Loire. En chemin, il fit une escale à l’appartement parisien de Carla Bruni pour dîner avec elle, puis s’en alla peu avant minuit.
Le lendemain, Carla ne chercha pas à cacher sa soirée avec le chanteur. « Comment résister à Mick ? avoua-t-elle à un photographe. Il est si charmant. » De plus, elle admettait avoir rêvé devenir Mme Jagger. « Si j’avais rencontré Mick avant son mariage, j’aurais aimé l’épouser. Mick aurait fait un mari fantastique. »
Puis Carla s’en prit directement à l’épouse : « Jerry Hall a des problèmes avec son mari mais, à l’entendre, elle n’est jamais en cause. Elle reporte la faute sur lui ou sur moi. Elle cherche la compassion de tout le monde, mais je la trouve pathétique d’étaler sa vie privée en public. »
S’il avait voulu blesser Jerry en « rendant visite » à Carla Bruni de façon aussi peu discrète, Mick avait réussi. Pourtant, ce n’était rien en comparaison de l’humiliation que Jerry Hall ressentit quand, le 27 novembre, The Sun dévoila le scoop : Luciana Morad était enceinte de Mick Jagger !
Maintenant c’était clair pour Jerry : « Mick ne changera jamais. Sa passion pour les femmes est une drogue à laquelle il est incapable de renoncer. C’est un prédateur sexuel. »
Ce qui l’avait vraiment blessée, ce fut l’attitude de ses enfants, non seulement envers leur papa volage, mais aussi – et c’était là le plus douloureux –, envers leur mère qui se voilait la face. « Quand j’ai vu l’air moqueur de mes enfants, cela a été le coup de massue. Là j’ai compris que moi aussi, j’avais ma part de responsabilité. Je suis un horrible exemple pour eux. Je n’aurais jamais dû tolérer une telle situation… C’est aussi ma faute. Chaque semaine, notre vie s’étalait dans les journaux. Humiliation publique, cœur brisé… Aucune femme ne peut supporter ça. »
De nouveau, Jerry se tourna vers Anthony Julius, l’avocat spécialisé dans les divorces du prestigieux cabinet londonien Mishcon de Reya, qui avait défendu les intérêts de Lady Di. Le 15 janvier 1999, Jerry Hall déposa une demande de divorce pour cause d’« adultères multiples » et réclama cinquante millions de dollars à titre compensatoire.
Mick apprit la nouvelle à San Francisco, alors qu’il répétait avec les Stones en vue de la tournée No Security – une version allégée de Bridges to Babylon, destinée à des publics plus restreints. Apparemment, ses avocats savaient déjà à quoi s’attendre et ne perdirent pas de temps à répondre aux exigences de Jerry. Pour simplifier, Mick contestait la demande de divorce de Jerry au motif que leur mariage hindou à Bali n’était pas valide. D’après le chanteur, ils n’avaient jamais été mariés.
Cela dit, Mick et Jerry n’allaient pas laisser les mesquineries d’un divorce se mettre en travers de leur amitié. Pendant que leurs avocats se battaient sur des points juridiques devant la Cour Suprême anglaise, le couple décida que le mieux pour les enfants était de faire preuve de civilité. Ainsi, en février, Mick loua un chalet à Aspen – à sept mille cinq cents dollars la nuit – pour skier en famille. Le jour de la Saint-Valentin, Mick et Jerry partagèrent même un délicieux dîner aux chandelles en tête à tête. « Pour un couple censé se détester, commenta un ami, ils sont étonnamment proches. Il est évident qu’ils ont encore des sentiments l’un pour l’autre. »
Cette complicité dura des mois. Chaque fois que Mick avait un peu de temps libre pendant sa tournée, il le passait avec Jerry et les enfants. Il les emmenait au parc, faire les boutiques, ou bien jouer dans les vagues dans le sud de la France. « C’est un homme formidable. Il n’est pas méchant, disait Jerry, qui avait cependant repris la cigarette pendant cette période difficile. C’est un bon père, intelligent, drôle, séduisant. Être avec lui est génial. Nous sommes tout le temps en train de rire… Il a tellement d’humour. Je crois que ça fait des années que nous n’avons pas été aussi bien ensemble. » Si bien ensemble, à vrai dire, que Mick emménagea dans la maison voisine de celle de Jerry à Richmond, et fit tomber l’un des murs de la salle à manger pour réunir les deux maisons. « Je ne vois vraiment pas en quoi la situation a changé », disait Bill Wyman.
L’ex-Stone avait raison. Alors qu’il s’efforçait de réparer les dégâts avec Jerry, Mick offrit une paire de boucles d’oreilles d’une valeur de cinq mille dollars à Angelina Jolie. Même si elle jonglait entre Tim Hutton, son futur mari Billy Bob Thornton, Nicolas Cage et Russell Crowe, l’actrice aimait jouer avec les sentiments de Mick – et asticoter son entremetteuse de mère. Un soir, Angie appela Marcheline et lui raconta par pure facétie que Mick et elle allaient se marier. Marcheline ne put s’empêcher d’appeler aussitôt Jagger.
« Félicitations, Mick ! roucoula-t-elle au téléphone. Quelle merveilleuse nouvelle !
— De quoi vous parlez ? » s’étonna le chanteur.
Bizarrement, les petites espiègleries d’Angelina ne faisaient qu’attiser le désir de Mick. Il réservait son acrimonie à la trouble-fête du moment – la femme qui affirmait porter son bébé. Le 17 mai 1999, Luciana Morad donna naissance à un petit garçon à New York. Elle le prénomma Lucas Maurice, mais laissa un espace blanc à l’endroit du nom du père sur le certificat de naissance, attendant la confirmation légale que Mick était bien le géniteur de Lucas. Avant même de quitter la maternité, Luciana remarqua un air de famille. « Je ne dis pas qu’il a les lèvres de Mick, mais il a ses poumons : il n’y a qu’à l’entendre hurler ! »
Comme Jerry Hall, Luciana engagea une bataille juridique contre le chanteur tout en essayant de construire avec lui une nouvelle relation. À Londres, la jeune mère intenta une action en justice, réclamant cinq millions de livres – soit huit millions de dollars – à Jagger au motif de sa paternité. Avec l’aide du célèbre avocat new-yorkais spécialisé en divorce Raoul Felder, elle voulait que la Cour américaine force Mick à faire un test ADN pour confirmer son lien génétique avec le petit garçon.
Luciana était convaincue qu’une fois que Mick verrait son fils, tous trois pourraient être une famille. « C’est le petit être le plus adorable du monde, s’extasiait-elle. Comment Mick pourrait ne pas tomber amoureux de lui ? Moi, je ne peux pas en détacher mon regard, il est si mignon. Je veux que Mick le rencontre le plus vite possible. » La jeune mannequin, autrefois disposée à prendre un vol à tout moment pour rejoindre Jagger, était à présent prête à tout pour montrer son nouveau-né à Mick. « S’il ne peut pas venir en Amérique, alors nous volerons jusqu’à lui ! Nous irons le rejoindre n’importe où dans le monde. Tout ce qui compte, c’est que Lucas voie son papa. »
Cet élan n’était pas réciproque. Convaincu que Luciana l’avait piégé, Mick lui reprochait d’avoir brisé son mariage – en supposant, bien sûr, que Jerry eût toléré ses infidélités éternellement. Un mois après la naissance de Lucas, Mick se produisait à Londres avec les Stones quand il changea les paroles de « Some Girls Have All the Luck ». Cette fois, il chanta « certaines filles m’ont donné des enfants que je n’ai jamais voulus ». La foule, parfaitement au courant du scandale au sujet de sa paternité, applaudit.
Même Eva Jagger, à présent vissée à son fauteuil roulant et pétrie de problèmes cardiaques, fut impliquée dans la polémique. Quand un journaliste appela la mère de Mick et lui demanda combien elle avait de petits-enfants, la vieille dame marqua une pause : « Je savais ce qu’ils voulaient, se rappelle-t-elle, alors j’ai répondu : “Vingt-deux, je crois.” Après, il y a eu un silence de mort au téléphone. »
Avant que le test ADN ne prouve en juillet que Mick était bel et bien le père de Lucas, Jerry et Mick parvinrent à un accord concernant leur divorce. Pour avoir accepté l’invalidité de leur mariage, Jerry reçut la somme de quinze millions de dollars, ainsi que la propriété de Richmond, d’une valeur de sept millions de dollars. En sus, chacun des enfants Jagger reçut un million et demi de dollars sur un compte propre.
En acceptant d’annuler leur mariage, Jerry et Mick avaient instantanément rendu leurs enfants illégitimes – un détail technique qui ne semblait guère intéresser le chanteur des Stones. Jerry Hall voyait les choses différemment. Même si elle avait abandonné les poursuites et signé un accord avec Mick, elle répétait partout à qui voulait l’entendre que Mick et elle avaient toujours été légalement mariés : « La cérémonie avait tous les attributs d’un mariage. C’était une cérémonie longue et compliquée, précédée par une sorte de cérémonial de conversion à la foi hindoue. Mick et moi avons échangé nos vœux et nos anneaux. » Elle reconnut cependant n’avoir jamais vu de certificat de mariage.
À la fin, tous deux étaient convenus qu’un accord rapide et amical serait mieux pour tout le monde. « Mick Jagger et Jerry Hall sont déterminés à préserver leur amitié et leur respect mutuel », disait une déclaration conjointe lue par les avocats du couple. « Ils seront toujours liés par le grand amour qu’ils portent à leurs quatre enfants et par leur volonté de jouer pleinement leur rôle de parents auprès d’Elizabeth, James, Georgia May et Gabriel. »
Restait à savoir quel rôle Mick comptait jouer dans la vie du petit Lucas. À présent armée de ses résultats ADN, Luciana réclamait toujours plusieurs millions de dollars au chanteur, à la fois en Angleterre et aux États-Unis, tout en espérant construire avec Mick une relation sérieuse. « Elle savait qu’en tant que mère de son fils, elle avait sur Mick un moyen de pression dont peu d’autres femmes disposaient, explique son ami Lars Albert. Elle voulait prendre la place laissée vacante par Jerry. »
Hall affirmait ne nourrir « aucune animosité envers le bébé ou sa mère ». Elle dit à Mick que si Lucas voulait rencontrer ses demi-frères et sœurs, elle serait heureuse d’organiser une entrevue. En revanche c’était à Mick de se charger de Luciana. « C’est son problème. Qu’il se débrouille ! »
Mais avant même la naissance de Lucas, Jagger avait jeté son dévolu sur une nouvelle bombe qui, comme Carla Bruni à l’époque, possédait une fortune personnelle. En fait, le leader des Stones connaissait Vanessa Neumann depuis l’âge de quatre ans. Son père, l’industriel vénézuélien Hans Neumann, avait acheté l’île Moustique à Colin Tennant au milieu des années 1970, et la famille Neumann en détenait toujours une importante partie. Âgée de vingt-sept ans et à la tête de près de deux cents millions de dollars, Vanessa venait de s’acheter un manoir dans le quartier londonien huppé de St. John’s Wood. Cela dit, elle passait le plus clair de son temps à New York, où elle suivait un doctorat de philosophie à l’université Columbia. Leur liaison débuta sur l’île Moustique, lors de la soirée de Noël 1998.
Pour la jeune femme, l’âge de Mick était un atout. « J’ai emmené des gigolos en voyage, je leur ai payé des billets pour Paris ou Moustique, je leur ai offert des cadeaux. Je suis très généreuse, mais je me lasse vite. Les garçons de mon âge ne sont pas à la hauteur. »
Surnommée par la presse à scandale « la dynamite de Caracas », elle fit bientôt écho aux rumeurs sur la sexualité du chanteur en affirmant que Mick était « une bête au lit » et « le meilleur amant qu’elle ait jamais eu ». Néanmoins, la jeune femme apporta un élément nouveau à leur relation. Entre deux séances de jambes en l’air, Mick et sa petite amie érudite du moment discutaient Schopenhauer, Nietzsche, affaires du monde et finances !
Bien entendu, le leader des Stones avait d’autres aventures, notamment avec Hortensia Visconti, la nièce du réalisateur Luchino Visconti, ainsi que l’actrice-féministe-socialiste Saffron Burrows – un mètre quatre-vingts et des yeux de biche ! Star du film Enigma, produit par la société de Jagger, l’actrice de vingt-neuf ans venait de mettre fin à son mariage avec le réalisateur Mike Figgis (Leaving Las Vegas) âgé de cinquante-trois ans. Burrows serait également bisexuelle et aurait eu un coup de cœur pour Hillary Clinton – une inclination que l’actrice confierait à Bill Clinton, quand elle fréquenterait l’ancien président en 2001. Pour le moment, Jagger et Burrows prenaient du bon temps à Londres, New York et sur la Côte d’Azur.
Enchantée de n’être plus qu’une simple observatrice des frasques de Mick, Jerry compatissait au sort de l’homme qui avait été autrefois son mari. « J’étais triste pour lui. La promiscuité sexuelle ne mène qu’au chaos et après, il est très difficile de recoller les morceaux. J’aimerais qu’il trouve le bonheur, mais je ne veux plus me mêler de sa vie. »
Quant aux chances de le voir évoluer, Jerry gardait une note d’espoir. « J’espère qu’il changera. Un jour, sans doute… parce qu’il est intelligent. J’ai toujours la foi, mais c’est dur pour lui. Il est comme un dieu grec : il symbolise la fertilité. »
Il y avait une nouvelle raison, ajoutait Jerry, à sa sérénité retrouvée. Pour réussir à supporter les tromperies répétées de Mick, elle s’était tournée vers la Kabbale, une forme d’ésotérisme juif, très tendance à l’époque, adoptée par Madonna, George Harrison, Mickael Jackson, Elizabeth Taylor et autres célébrités goy en quête de spiritualité. Pour plaire à Jerry en son temps, Mick avait non seulement assisté à des séances d’étude de la Kabbale, mais participé à l’organisation d’un dîner de collecte de fonds à Londres.
Jadis ravie du renouveau spirituel de Mick, Jerry fut encore plus impressionnée, cette fois, d’apprendre que le chanteur avait finalement décidé de consulter un sexologue… jusqu’à ce qu’il séduise sa thérapeute, Natasha Terry. « Il adorait donner des fessées, se rappelle-t-elle. Ça me faisait rire parce que je n’ai jamais été très adepte de cette pratique. » Son opinion professionnelle : « Il a tout du vampire sexuel. Être avec toutes ces femmes différentes lui donne le sentiment de rajeunir et de se régénérer. Il est incapable d’être fidèle à une femme. Il ne peut être satisfait que s’il a un grand nombre de partenaires en même temps. »
Un comportement particulièrement manifeste lors de la soirée organisée par le producteur de musique Richard Perry pour suivre le match de boxe opposant Evander Holyfield à Lennox Lewis pour le titre de champion du monde des poids lourds en novembre 1999. Mick emmena Angelina Jolie à l’événement, puis s’éclipsa pendant une partie de la soirée avec un sex-symbol d’une toute autre génération : Farrah Fawcett.
La fin de l’année 1999 approchant, les Stones (et Mick individuellement) se virent proposer plusieurs millions de dollars pour donner un concert à la gloire du nouveau millénaire. Mais Mick n’accepta qu’une seule invitation : celle de Jerry à passer Noël et la Saint-Sylvestre avec elle et les enfants. « Je ne supporte pas de passer le Nouvel An sans Mick, disait-elle. D’une certaine manière, nous nous sommes toujours aimés, et cela ne changera jamais. »
Autre trait de caractère qui ne semblait pas changer : la radinerie de Mick. « Il adorait aller au Maroc, raconte Jerry, et passait des journées entières à marchander le prix de deux tapis. Moi je lui disais : “Chéri, c’est un pays pauvre, donne-leur simplement l’argent.” » Bianca était plus directe sur le sujet : « C’est un vrai Picsou ! »
Le leader des Stones avait beau être un radin notoire – son ancien chargé de communication Keith Altham l’avait souvent vu essayer de grappiller un dollar aux chauffeurs de taxi –, Jagger mit la main à la poche et sortit quatre millions de dollars pour participer à l’édification d’un centre d’art dans son ancienne école, la Dartford Grammar School. Évidemment, le centre fut baptisé du nom de son généreux donateur.
Eva et Joe Jagger étaient tous deux présents à l’inauguration du Mick Jagger Community Arts Center en mars 2000, pourtant les souvenirs de leur fils concernant sa vie d’écolier étaient loin d’être positifs. « Cela n’avait rien d’une sinécure, se souvient Mick. On se prenait de grosses claques qui nous fichaient par terre. Et puis il y avait le supplice de l’oreille. Ils nous sermonnaient en nous tordant l’oreille devant toute la classe. »
Le 18 mai, Mick était au Festival de Cannes avec Jerry quand il apprit la mort de sa mère, âgée de quatre-vingt-sept ans. « Michael », comme elle l’appelait, avait toujours été très proche d’Eva Jagger et lui téléphonait régulièrement, même quand il était sur les routes (« Où qu’il soit dans le monde, il prenait toujours de nos nouvelles »). Souvent, il lui envoyait des fleurs, des chocolats, des cadeaux. Cinq ans plus tôt, Mick avait fait construire un « appartement de grand-mère » d’une valeur de quatre cent mille dollars à côté de sa maison de Richmond pour pouvoir mieux s’occuper de ses parents.
« Mick adorait Eva, commente Keith, qui connaissait les Jagger depuis l’enfance. Sa mort l’a bouleversé. » Affligé, Mick retourna à Londres pour réconforter son père et son frère Chris. Aux funérailles, ses copains des Stones le virent retenir ses larmes au moment de chanter les chansons préférées de sa mère : « Morning Has Broken » et « Will the Circle Be Unbroken ».
« J’étais à ma fenêtre, en cette journée froide et brumeuse, fredonna Mick, la voix brisée, quand j’ai vu le corbillard emporter ma défunte mère. »
Plus tard, quand le cercueil disparut, Mick éclata en sanglots. Jerry passa immédiatement son bras autour de ses épaules pour le consoler. Ses sens recouvrés, Mick étreignit son père Joe au moment de quitter l’église. « Certains pensent que Michael est un mauvais garçon, dit un jour Eva en plaisantant, mais c’est un bon fils. »
Cinq semaines plus tard, la famille se réunit de nouveau, cette fois pour une heureuse occasion : le mariage de Karis et Jonathan Watson, un assistant de production, à San Francisco. Dans une remarquable démonstration de famille recomposée, quatre générations de Jagger étaient rassemblées : six des sept enfants de Mick, la mère de Karis, Marsha Hunt, Jerry Hall et tous les petits-enfants. (Le petit Lucas, treize mois, resta à Londres avec sa mère, Luciana Morad.)
Vêtu du traditionnel costume noir et gilet gris, Mick donna le bras à la future mariée. On était loin de l’époque où Mick niait être le père de Karis et s’était engagé dans une bataille juridique de huit années pour ne pas payer de pension alimentaire. « C’était terrible, vraiment terrible, quand il ne voulait rien avoir à faire avec elle, se rappelle la mère de la mariée. Mais nous avons pris un nouveau départ et ressasser les erreurs du passé ne sert à rien. »
En fait, le chanteur allait devoir gérer de nombreuses affaires de famille dans les mois à venir. Quand Elizabeth, qui mesurait déjà un mètre quatre-vingts à seize ans, annonça qu’elle quittait l’école pour se consacrer à plein temps au mannequinat, Mick en blâma Jerry. « J’ai repoussé ce moment le plus longtemps possible, se défend la mère, mais elle est si fine et si jolie que les agents lui courent après dans la rue pour lui donner leur carte. »
« Je voulais l’élever comme une enfant normale, plaide Mick, mais ce n’est pas si simple, et Jerry est un mannequin célèbre. » Jagger était persuadé qu’Elizabeth, qui fumait à présent, avait tout simplement grandi trop vite. Maintenant qu’elle allait à des fêtes à Londres et New York, papa insistait pour lui servir de chaperon. « C’était vraiment bizarre, raconte un habitué du Groucho Club. Les gens deviennent dingues quand Mick Jagger est dans les parages. C’est l’enfer. Je ne suis pas sûr que ce soit le chaperon idéal. »
Puis, il y eut l’affaire de l’apparition de Jerry nue sur scène, qui jouait Mrs Robinson dans Le Lauréat, à Londres. La mère de Jerry appela Mick du Texas pour le supplier de l’en empêcher. « Comment ma fille peut-elle faire une chose pareille ? C’est tellement dégradant ! Une mère de quatre enfants ! Une femme qui participe à des événements mondains avec la famille royale ! Maintenant, elle va tout gâcher. »
Mick jugea plus prudent de ne pas intervenir. Jerry avait clairement posé le problème : « Mrs Robinson est enferrée dans un mariage sans amour : elle n’aime pas son mari et son mari ne l’aime pas. C’est une femme en colère, or après ce que j’ai enduré, j’ai beaucoup de colère à revendre. »
Le soir de la première en juillet, au Gielgud Theater, Mick et plusieurs enfants Jagger se trouvaient parmi les spectateurs quand Jerry laissa tomber sa serviette et se retrouva entièrement nue sur scène. « Houah ! se rappelle-t-elle. Quelle pagaille ! Ça s’est mis à mitrailler tout azimut ! Des photographes se penchaient aux balcons et se levaient un peu partout dans la salle. C’était la folie ! » Hall avait refusé une offre d’un million de dollars pour poser nue dans Playboy et ce jour-là, disait-elle, « ces types ont eu les photos pour rien ! C’était vraiment agaçant ».
Mick, qui avait toujours eu le sens des affaires, la comprenait parfaitement. Pendant qu’il jonglait avec les finances des Stones, surveillait le budget du film Enigma et négociait sa propre carrière solo, il trouvait encore le temps de monter de nouveaux projets lucratifs. En novembre, Jagger s’allia avec le groupe de U2 pour créer un fonds d’investissement immobilier offshore. Basée sur les îles Anglo-Normandes, la nouvelle société fit des investissements dans de petits immeubles de bureaux et des boutiques à Londres, en bordure de West End et des Docklands. C’était la première incursion du chanteur des Stones dans le secteur immobilier, alors que U2 n’en était pas à son coup d’essai. Le groupe irlandais avait déjà réalisé d’énormes profits en revendant la chaîne d’hôtel Malmaison, et le leader du groupe Bono s’était également associé avec sir Terence Conran pour construire le Clarence Hotel.
Malheureusement, ce partenariat ne fit qu’attirer l’attention du public sur la fortune de Mick, estimée à près de trois cents millions de dollars. Pour beaucoup, Jagger pouvait se permettre de donner à Luciana les huit millions qu’elle réclamait pour leur fils Lucas.
Alors même que la bataille faisait rage dans les tribunaux, Mick s’efforçait de forger un lien avec le petit garçon. À Londres, il avait été vu en train de le promener en poussette dans un parc, puis s’arrêter pour donner à l’enfant un train en bois. Quelques instants plus tard, le petit riait de plaisir en voyant papa lui faire des grimaces.
« Lucas a besoin d’un père, témoigne Luciana. Mick est fou de lui… Il le gâte mille fois trop et je crois qu’il aimerait passer plus de temps avec lui. » En fait, la mère de Lucas avait autre chose en tête qu’une simple réunion père-fils. « Je crois toujours que nous avons un avenir ensemble. Nous sommes bons amis aujourd’hui, mais je ne renonce pas à l’idée de me remettre avec lui. »
Cette idée ne plaisait pourtant guère à son propre père, João Morad, qui surnommait le chanteur « le vieux pervers ».
Ce sobriquet n’était pas très loin du rôle que Jagger endossa dans L’Homme d’Elysian Fields, un film dont le tournage débuta en novembre. Dans cette production avec Andy Garcia, Julianna Margulies, Anjelica Huston et James Coburn, Jagger jouait le propriétaire d’une agence d’escorte masculine appelée Elysian Fields.
— On s’efforce de panser les blessures de femmes solitaires, souffrant de détresse émotionnelle ou de vide spirituel, expliquait Mick au personnage joué par Andy Garcia.
— Seulement des femmes ?
— Faut croire que je suis vieux jeu, plaisanta Jagger.
« Ce n’est pas que la réplique qui est piquante, écrivit le critique Roger Ebert après la sortie de L’Homme d’Elysian Fields l’année suivante. C’est la façon dont Mick Jagger la délivre. Seul Mick Jagger pouvait le faire comme ça. » Au final, le film obtint des critiques mitigées et fit un flop au box-office. Ce qui n’empêcha pas Ebert de le faire figurer parmi les dix meilleurs films de l’année, essentiellement en raison de « la courageuse insouciance » de Mick.
En dépit d’un ou deux rôles occasionnels, Jagger ne recherchait plus la gloire sur grand écran. Plutôt, il se concentrait sur son nouveau rôle de producteur.
En tant que coproducteur (avec Lorne Michaels, le créateur de l’émission de divertissement Saturday Night Live) d’Enigma, l’histoire vraie des craqueurs de code alliés, Mick réunit un casting impressionnant, incluant Kate Winslet, Dougray Scott et Jeremy Northam, en plus de la pittoresque Saffron Burrows. (Mick ne fit qu’une brève apparition, en officier de la Royal Air Force dans un bar.)
Comme l’intrigue s’articulait autour du décryptage des codes de la machine Enigma, Jagger en avait acheté une à une vente aux enchères de Sotheby et l’avait montrée aux dirigeants de la Paramount. « C’était un bon moyen pour tenter de faire décoller le projet. Ça prouvait que ce n’était pas qu’un mythe. La machine a vraiment existé… et fonctionné. »
Sur le plateau, Mick aida les acteurs à se mettre dans l’ambiance en apportant sa propre compilation de musique des années 1940, avec des tubes de Tommy Dorsey, Benny Goodman et Glenn Miller. « Mick comprenait ce que certains producteurs ne comprendront jamais, commente Kate Winslet, à savoir que les acteurs doivent autant s’immerger dans l’époque et l’environnement du personnage que dans sa psychologie. Ça prouve, chez Mick, son goût du détail. Il voulait que les acteurs s’imprègnent des chansons qui l’avaient marqué pendant le Blitz en Grande-Bretagne. »
Le réalisateur Michael Apted (Nashville Lady et Gorilles dans la brume) s’habitua à voir Jagger arriver sur le plateau à 16 heures – soit neuf heures après le début de la journée de tournage. « Certains jours, il était agaçant, comme la majorité des producteurs, dit Apted. D’autres fois, je le regardais et je me disais : Bon sang ! C’est Mick Jagger ! »
Le leader des Stones était conscient – plus ou moins – d’intimider parfois même des réalisateurs et des acteurs de premier plan. « Mais je n’y pense pas tout le temps. J’apprends à connaître les gens dans leur environnement professionnel et je fais le vide, médite-t-il. Enfin, si j’étais ce type à la grande gueule et aux fringues sordides que je suis sur scène, ce serait un peu fatigant. Pas la peine que j’arrive sur le tournage en hurlant : EST-CE QUE TOUT LE MONDE A LA PÊCHE ? »
Profitant de son immense célébrité pour promouvoir Enigma, Mick fit les yeux doux aux huiles des studios présentes au Sundance Festival Film et serra la main du prince Charles à la première du film à Londres. Malgré tous ses efforts, le film engrangea moins de cinq millions de dollars aux États-Unis. « Peu importe, disait Mick, ce film a été fait avec amour, donc pas pour l’argent. »
L’argent, pourtant, Mick l’avait toujours à l’esprit – du moins il se demandait comment ne pas divulguer le montant de sa fortune. Face à l’idée déplaisante de devoir faire étalage de ses finances devant un tribunal new-yorkais, dans le cadre du procès en paternité pour le petit Lucas Morad, le chanteur finit par céder. Il paierait à Luciana cinq millions de dollars, plus vingt-cinq mille dollars par mois de pension alimentaire.
Autorisé par le tribunal de New York à participer à l’audience conciliatoire par audioconférence depuis Londres, Mick amusa beaucoup la salle par ses réponses désinvoltes. Quand le juge lui demanda son adresse, Mick répondit que c’était Stargroves, sa propriété dans le paradis fiscal caribéen de Moustique.
— Star… quoi ?
— Stargroves. Vous voulez que je vous l’épelle ?
Le chanteur était-il sous l’emprise de la drogue ou de l’alcool quand il avait signé l’accord ?
— Noooon, hulule-t-il au téléphone, frôlant le sarcasme.
Sous pression alors ?
— Oh, nooon.
La moitié du tribunal se tordait de rire.
Luciana, qui avait à présent sa propre émission télévisée en prime time au Brésil, en tira un immense soulagement. « Je ne voulais pas aller devant le juge. On aurait eu l’air vraiment stupides tous les deux, avec nos honoraires d’avocats à payer. Tout le monde doit faire des concessions. Moi sur le plan émotionnel, lui sur le plan financier. »
Étant donné son éloignement, Mick ne serait jamais réellement présent dans la vie de Lucas. Mais au fil des années, il passerait du temps avec son fils à Londres et à New York, l’appellerait au moins une fois par semaine et, comme il le faisait avec tous ses enfants et petits-enfants, le couvrirait de cadeaux pour son anniversaire et Noël. « Mick est un merveilleux père, reconnaît Luciana. Cela dit, il en sait long sur les enfants car il en a une tripotée ! »
Au sujet de leur relation future : « J’aimerai toujours Mick. Il est supersexy pour son âge. Même ses rides sont sexy. Mais je ne recherche maintenant rien d’autre que son amitié. Nous avons eu un bébé ensemble mais pour son bien, il vaut mieux que nous restions seulement amis. »
Luciana se rangeait finalement à l’avis de Carla Bruni : « Maintenant, je garde mes distances avec les hommes mariés ou en couple. Tous devraient avoir le mot MARIÉ écrit sur leur front. » Pourtant, la jeune femme avouait toujours succomber au magnétisme du leader des Stones. « Il est tellement craquant. Chaque fois qu’il me parle, j’ai des frissons partout. Je me demande si Lucas fera tourner la tête des femmes comme son père. »
Pourtant une question demeurait : Luciana était-elle tombée enceinte pour piéger Mick ? « Comment peut-on tomber enceinte par calcul ? s’exclama-t-elle, révoltée qu’on puisse lui prêter de telles intentions. Je ne suis pas ce genre de fille ! »
Tout en travaillant fiévreusement à son quatrième album solo, Mick prétendait que les femmes n’étaient désormais rien d’autre que des « amies ». « Je me suis habitué à être célibataire. Je passe mes nuits avec ma bouillotte. Je lui ai même trouvé une enveloppe en cachemire de chez Burberry pour l’habiller… »
Bien essayé. Malgré sa rupture douloureuse avec Jerry, le chanteur était plus que jamais attiré par les femmes jeunes. « Mike n’aime pas être seul et ne veut jamais rentrer chez lui, confirme Keith Badgery, son chauffeur personnel depuis quatorze ans. Il sort dîner, va à deux ou trois soirées différentes et est encore au téléphone à 3 heures du matin, à chercher de la compagnie… »
Chargé de réserver des suites d’hôtel un peu partout dans le monde sous des pseudonymes divers (« M. Archer » et « David James », le footballeur anglais, étaient parmi les préférés du chanteur), Bagdery faisait entrer Mick et sa partenaire d’un soir par une porte dérobée.
Même s’il ne restait qu’une nuit, Mick avait ses exigences : en plus de quatre bouteilles de vin – deux rouges, deux blanches –, un assortiment de bières, du café de Java fraîchement moulu et des fleurs coupées dans chaque pièce, Jagger insistait pour que les vitres des fenêtres soient calfeutrées avec du papier noir pour bloquer la lumière. « J’ai toujours eu le sommeil léger », plaidait-il.
La plupart des conquêtes du chanteur durant cette période étaient anonymes. Badgery se rappelait une fille à Chelsea, une autre à Notting Hill. L’une de ses liaisons les plus étranges, d’après le chauffeur, était cette Française – une parfaite étrangère rencontrée dans la rue. Après lui avoir donné son numéro de téléphone, Jagger avait déboulé dans son appartement de Londres régulièrement pendant trois mois, lui apportant des plats chinois à chaque visite. « Personnellement, je le trouvais bien seul, conclut Badgery. On peut coucher avec des filles sept soirs par semaine, et toujours éprouver un grand vide. »
Les soirs où Mick ne trouvait personne pour passer la nuit, il faisait la fête jusqu’à l’aube. Le journaliste Dominic Mohan se rappelait une scène typique avec Jagger à 2 h 20 du matin dans le Kabaret Club, une cave humide de Soho, à Londres. Kate Moss sirotait du champagne dans un coin et Ron Wood était déjà bien éméché quand le DJ mit « Jumpin’ Jack Flash ». Mick sortit alors de l’ombre et se mit à chanter. « On avait sous les yeux les lèvres les plus célèbres du monde, raconte Mohan. Il a passé la main dans ses cheveux, a virevolté sur ses bottines à talons, a agité les bras et s’est déhanché comme un serpent… On avait tous vu des types ivres imiter Jagger à des mariages, mais là, c’était le vrai Stones ! »
Avec tous les regards rivés sur lui, Mick fit le show sur « Satisfaction » et « Brown Sugar ». « C’était un spectacle hilarant, continue Mohan, donné par un homme vieux et ridé. Il était tellement accro à son public qu’il avait perdu toute mesure. Une caricature vivante. »
Lasse de partager sa maison de Richmond avec Jagger (« Je lui ai dit qu’il fallait que ça s’arrête »), Jerry pensait comme Badgery que Mick avait peur de rester seul… « Je pense qu’il vit une période difficile. Car c’est une drogue chez lui ; je suis sûre qu’il trouvera bientôt une autre femme à tromper. Pauvre Mick. »
Cette femme prit les traits d’une blonde sculpturale du nom de Sophie Dahl, qui comptait parmi ses grands-parents l’auteur de livres pour enfants Roald Dahl (Charlie et la chocolaterie, James et la Grosse Pêche), l’acteur britannique Stanley Holloway (plus connu comme le père d’Eliza Doolittle dans My Fair Lady) et la légende hollywoodienne Patricia Neal.
Mick militait toujours pour que Lizzie, sa fille de dix-sept ans, abandonne le mannequinat et retourne à l’école. Mais quand Lizzie et sa copine Sophie, vingt-trois ans, allèrent dans un karaoké de New York pour chanter « You’re So Vain », papa s’empressa de demander à sa fille de faire les présentations.
Une autre fille Jagger – Jade, vingt-neuf ans – était beaucoup moins enthousiaste à propos de la nouvelle partenaire de son père. « N’emmène pas une de ces jeunettes à la maison, papa. Pas de fille plus jeune ou plus grande que moi, s’il te plaît. »