Mick

Christopher Andersen · Chapitre 29 sur 45

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Mick

6. « Ta gueule, Keith. C’est ridicule. »

6.

 

 

« Ta gueule, Keith.

 C’est ridicule. »

 

Bianca était malheureuse – encore plus que d’habitude. Et elle le faisait savoir à son époux. « Mick et Bianca n’arrêtaient pas de se disputer, raconte une ancienne secrétaire particulière. Ils ne pouvaient rester deux minutes ensemble dans la même pièce sans que ça explose comme le Vésuve. »

Son plus grand reproche ? La distance de son mari, sa négligence envers elle. Il lui avait pourtant acheté une autre demeure de rêve, cette fois à Ocho Rios, en Jamaïque. Mais Mick disait à tout le monde qu’il détestait la vie de couple. De son côté, Bianca ne risquait pas non plus de devenir une ménagère portant une robe de chambre usée jusqu’à la trame.

Profitant de sa nouvelle célébrité, Bianca tentait de se faire un nom dans le milieu de la mode. Yves Saint Laurent restait son favori, toujours disponible pour dessiner une cape blanche pour elle ou un costume de satin pour lui. Bianca élargit sa gamme de goût à Halston, Ossie Clark, Calvin Klein, Bill Blass, Ralph Lauren et d’autres créateurs, tous impatients de voir leurs vêtements portés par l’épouse de la plus grande star du rock de tous les temps.

Bianca apportait sa touche personnelle par de savants accessoires – boas à plumes, chemisiers transparents, châles de fourrure, mantilles, sans compter une collection impressionnante de cannes avec des pommeaux d’or, d’ivoire, ou d’argent – qui seront sa « patte ». Bianca fut acclamée comme une icône de mode, rejointe bientôt par son mari. Le couple compta parmi les personnes les plus élégantes de la planète.

À la fin de 1972, les Jagger décidèrent de déposer les armes pour offrir des vacances paisibles à Jade. Le Noël s’annonçait sous les meilleurs auspices quand, le 23 décembre, un terrible tremblement de terre frappa Managua, la ville natale de Bianca, réduisant en ruines une grande partie de la ville et tuant six mille personnes.

Ne parvenant pas à joindre sa famille au téléphone, ni à savoir si ses parents avaient survécu au séisme, Bianca, avec Mick, partit au Nicaragua dans un jet privé, empli de matériel médical. Une fois à Managua, Bianca craignit que ses parents soient morts car le restaurant de sa mère n’était plus que décombres.

Bianca fouilla la ville pendant des jours, avant de retrouver la piste de ses parents dans un village. Par miracle, ils étaient sortis indemnes du cataclysme.

À la demande de Bianca, les Stones recueillirent sept cent quatre-vingt-sept-mille cinq cents dollars, par un concert caritatif donné au Los Angeles Forum. Un tel altruisme n’apaisa pas pour autant les autorités nipponnes. Quelques jours après le concert, Tokyo décréta que Mick était interdit de séjour au Japon parce qu’il avait été condamné en 1966 pour détention et consommation de drogue – un coup quasi fatal pour la prochaine tournée du groupe en Extrême-Orient. Ce n’était là que le signe avant-coureur de vicissitudes que le groupe allait rencontrer tout au long de sa carrière. Durant les quarante années suivantes, le casier judiciaire des Stones allait souvent poser des problèmes pour l’obtention de leurs visas.

À court terme, Mick espérait que son soutien au Nicaragua allait lui attirer les bonnes grâces de Washington. Il espérait aussi voir son nom retiré une fois pour toutes des listes des personnes indésirables dressées par divers pays.

Même si les États-Unis n’avaient pas encore décidé de suivre l’exemple du Japon et d’interdire au groupe son entrée sur le territoire, Mick avait été placé, depuis son arrestation en 1966, sur liste rouge par le service d’immigration. Les douanes américaines avaient aussi Jagger dans le collimateur, tout comme la C.I.A. et le Département d’État depuis sa participation à la manifestation devant l’ambassade américaine à Londres en 1968. Et le fait que Mick défendait la cause des Black Panthers n’arrangeait rien à l’affaire, puisque Edgar J. Hoover, directeur du FBI, voulait la peau de ce groupe d’activistes noirs, sans compter que Jagger avait eu la réputation d’être, suivant les époques, anarchiste, socialiste, communiste ou maoïste.

Comme on pouvait s’y attendre, le sinistre intérêt d’Hoover pour Mick vira à l’obsession. Sous ses instructions, une quinzaine d’agents du FBI, déguisés en dealers, en hippies, en motards, s’étaient mêlés à la foule lors du concert d’Altamont. En 1970, des taupes avaient infiltré la maison Stones et faisaient leur rapport directement à Hoover.

Mick était surveillé vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Les téléphones dans les hôtels étaient sur écoute, et les indics du FBI décrivaient les soirées de débauches auxquelles s’adonnaient les Stones. Le directeur de l’agence fédérale avait également des raisons très personnelles de détester Jagger. Hoover, qui avait eu à combattre une rumeur qui le prétendait gay, demandait souvent à ses agents d’établir si ses ennemis avaient des inclinations homosexuelles. Fort de cette information – avérée ou non – il faisait chanter ses adversaires politiques ou précipitait leur fin.

À ses yeux, Mick était un élément subversif qui corrompait la jeunesse de l’Amérique ; à l’évidence, l’homme qui s’était forgé une image virile ne supportait pas l’apparence androgyne de Jagger et encore moins sa bisexualité ostentatoire. Aux dires d’un ancien agent spécial : « Jagger était l’icône de la culture pop qu’il honnissait le plus. »

Hoover n’était pas le seul à détester Mick Jagger. En plein dans sa campagne pour sa réélection, Richard Nixon vit une photographie de Mick dans LIFE chantant « Jumpin’ Jack Flash » avec un chapeau haut de forme de l’oncle Sam. Selon le porte-parole de la Maison-Blanche, Ron Ziegler : « Nixon a vu tout rouge. » Il ordonna que Jagger soit officiellement porté à sa fameuse Ennemies List.

Cependant, Washington déroula le tapis rouge quand Mick et Bianca arrivèrent avec leur chèque de sept cent quatre-vingt-sept mille cinq cents dollars pour le Fonds panaméricain de développement. Des hautes figures du pouvoir législatif et du corps diplomatique se pressèrent dans les couloirs du Sénat dans l’espoir d’apercevoir le couple mythique, et le Washington Post, d’ordinaire tout en retenue, ne cacha pas son enthousiasme pour Bianca Jagger : « La nouvelle superstar de la famille : le double féminin de Mick Jagger avec la même bouche boudeuse, l’égérie du monde de la mode et de la haute société ! »

Le stratagème de Mick fonctionna. Grâce à son soutien financier pour le Nicaragua, il avait droit désormais à un visa permanent d’entrée sur le sol américain. Il lui suffisait de le réclamer aux autorités.

Selon Bianca, Mick n’en voyait plus l’intérêt. Être dans le collimateur du FBI ou des services d’immigrations était certes pénible, mais ce n’était rien comparé à avoir le fisc sur le dos. « Puisqu’il s’efforçait de ne pas payer d’impôts outre Atlantique, il n’allait pas demander un visa américain permanent ! Il voulait que tout le monde continue à croire qu’il n’enregistrait pas aux États-Unis. » La ruse fonctionna à merveille. L’IRS fut l’un des rares organismes américains à ne pas harceler Mick Jagger.

Ce ne fut pas le cas de Marsha Hunt qui n’en pouvait plus de courir après Mick pour qu’il daigne lâcher quelques dollars pour nourrir et habiller sa fille. Elle intenta un recours en justice en juillet 1973, et les journaux du monde entier firent leur une sur cette briseuse de foyer mercantile qui prétendait être la mère de la fille illégitime de Mick Jagger.

Jagger, furieux contre Miss Fuzzy, certifiait qu’il n’était pas le père de Karis et proposa de se soumettre à un test sanguin pour le prouver. Mais il ne fut jamais pratiqué. À la place, Jagger proposa une somme bloquée de vingt-cinq mille dollars pour Karis et un versement de vingt dollars par semaine pour payer une nounou, mais à la condition expresse que Marsha Hunt reconnaisse que Mick n’était pas le père de Karis. Elle accepta le marché. Mais, comme l’imaginait Jagger, il entendrait encore parler de Marsha.

Mick n’avait guère la fibre paternelle. Quand Bianca lui reprochait de ne pas passer assez de temps avec Jade, il n’éprouvait aucun remords : « C’est mon choix. Et en plus, je suis super négligent. Mais je ne peux pas me refaire. »

Jagger avait d’autres préoccupations en tête – en particulier la sortie du nouvel album des Stones, Goat’s Head Soup, le 31 août. Pour assurer le lancement du disque, Mick invita la princesse Margaret, Lord Litchfield, les Ormsby-Gores, des membres du Parlement et les grands noms de l’industrie de la musique à une fête au palais de Blenheim, la demeure des ducs de Marlborough et lieu de naissance de Winston Churchill.

Sous les regards des aïeux de sir Winston Churchill, Mick et Bianca furent les hôtes d’une réception impeccable, jusqu’à ce qu’Anita Pallenberg fasse irruption dans la salle, à la recherche de Keith. Après avoir traité Bianca de noms d’oiseaux, elle attrapa son homme et l’entraîna hors de la pièce, pour se trouver de la came. Même si Keith soutint qu’il blaguait quand il annonça à des journalistes, deux semaines plus tard, qu’il voulait se faire vidanger tout son sang (« comme un vampire, mais en sens inverse »), il se fit effectivement hospitaliser dans une clinique suisse qui prodiguait ce genre de traitement radical. Toujours est-il qu’il sortit de cet établissement frais et dispos pour assurer la tournée anglaise et américaine des Stones.

Goat’s Head Soup, avec sa pochette très féminine, où l’on voyait Mick Jagger dans des teintes saumon, bouche ouverte, derrière des voiles de tulle, fut aussitôt un succès critique et commercial. Toutefois, un seul titre – un slow langoureux qui dénotait avec la production d’ordinaire plus débridée des Stones – devint un tube : « Angie ». Le morceau s’installa à la première place des ventes pendant treize semaines consécutives !

Comme on pouvait s’y attendre, les rumeurs allèrent bon train concernant cette fameuse Angie. Certains prétendaient que la principale contribution de Keith dans cette chanson fut de proposer le deuxième prénom de sa fille (Dandelion Angela Richards) comme titre. D’autres, plus nombreux, étaient persuadés que la chanson évoquait Angela Bowie, l’épouse de David. Ils se trompaient également. Mick ne s’était pas inspiré de l’épouse de David Bowie, mais de Bowie lui-même.

Parmi les adeptes du Glam Rock, personne, pas même Elton John, l’imitateur de Liberace, n’alla aussi loin dans le kitsch et les paillettes que David Bowie. Jeune rocker en herbe, originaire des classes ouvrières du sud de Londres, David Jones (le véritable nom de Bowie) voulait associer le charme pop inoffensif des Beatles avec la provocation animale du chanteur des Stones. « Je rêvais d’être Mick Jagger, expliqua-t-il, mais pas seulement parce qu’il était un sex-symbol. » Pour Bowie, Jagger était plutôt « une image maternelle ».

Ce désir de suivre les pas de Jagger aura une incidence jusqu’à son nom de scène. Mick avait souvent déclaré dans ses interviews qu’en vieil anglais « Jagger » signifiait couteau. Le couteau Bowie, du nom du pionnier américain Jim Bowie, avait l’avantage de commencer par un « B » – un clin d’œil aux Beatles. C’est ainsi que naquit David Bowie.

Mary-Angela Barnett venait d’être expulsée du Connecticut College (un établissement pour jeunes filles) parce qu’elle avait eu des relations homosexuelles avec ses camarades. Un ami commun la présenta alors à Bowie. « On était tous les deux de la même trempe », se souvient Bowie. Une autre connaissance commune, une jeune femme nommée Clare, coucha avec le couple la veille de leur mariage en 1970, puis fut témoin à la cérémonie le lendemain. Durant leurs dix années de vie conjugale, David et Angie auront une vie sexuelle libre, avec des hommes comme des femmes.

« Comme tout le monde sur la planète, on était soufflés par ce que Mick osait faire, explique Angie. Il se présentait le visage maquillé, et portant des robes de Michael Fish. » Mais Angie incitait David à pousser plus loin encore le chic bisexuel. Bientôt, avec ses bottes de caoutchouc, ses cheveux orange fluo, son maquillage kabuki et ses ongles vernis, Ziggy Stardust, l’alter ego de Bowie sur scène, devint le roi incontesté du rock androgyne.

Les deux chanteurs avaient une fascination mutuelle l’un pour l’autre, en tant qu’artistes mais aussi en tant qu’hommes. Jagger avait seulement quatre ans de plus que Bowie, mais Bowie était acclamé comme la nouvelle star sexy de la scène rock. Ziggy, en combinaison lycra et le corps peint en or, serra dans ses bras Jagger qui était venu le saluer en coulisses au printemps 1973. Lorsque Bowie et son compagnon Scott furent invités à un concert des Stones quelques mois plus tard, Mick non seulement paya la chambre d’hôtel du couple, mais leur fit porter des roses et du champagne, avec un petit mot : « Love, Mick. »

À l’inverse de Jagger qui se faisait discret sur ses inclinations sexuelles, Bowie les affichait au grand jour, annonçant à qui voulait l’entendre que sa femme et lui étaient bisexuels et qu’ils s’échangeaient souvent des partenaires. « Quand Mick regardait David, il se demandait s’il n’avait pas devant lui les prémices du futur, explique Leee Black Childers, ancien vice-président de MainMan, la société qui gérait la carrière de Bowie. Mick était prêt à tout pour rester sexy et David était l’être le plus sexy à l’époque. »

« C’était l’ère des paillettes, et tout le monde voulait être de la révolution bisexuelle, expliqua Chuckie Starr, qui croisa Mick lors d’une fête à Beverley Hills la semaine où Angie s’installait à la première place des hit-parades. Mick était comme les autres. Il portait des strass, du fard à paupières bleu et des chaussures à semelles compensées. »

— Pourquoi cet accoutrement ? s’enquit Starr.

— En hommage à David Bowie, répondit Jagger.

Keith Richards ne comprenait pas pourquoi Jagger prenait Bowie pour modèle. Pour lui, cela frisait l’obsession. « Mick peut faire dix fois plus d’effet avec simplement un tee-shirt et un jeans. Quand on est Mick Jagger, on n’a besoin de copier personne. »

Angie Bowie voyait également d’un mauvais œil la relation entre Mick et David, mais pour des raisons fort différentes. À ses yeux, son mari n’avait rien à gagner à se rapprocher de Jagger, et cette amitié pouvait même lui causer du tort avec son jeune public branché. Bowie, qui appelait Jagger « Mike » – jamais Mick – n’était pas de cet avis. Non seulement, il était admiratif du charisme de Jagger qui parvenait à mettre en transe son public année après année, mais il respectait également ses talents d’écriture et de gestionnaire hors pair. Selon Angie : « Pour David, Mick était un génie des affaires. Tout le monde d’ailleurs était de cet avis. »

Bowie et Jagger se montraient partout sans leurs épouses : au pied du ring lors du match Ali-Norton, au Tramp, la boîte de nuit select de Londres, au concert de Diana Ross, tapant des pieds et des mains avec le public. Aucune des deux stars ne trouva quelque chose à redire quand un photographe indiscret surprit les deux hommes profitant d’un moment de détente sur un canapé, Mick la tête sur les genoux de David. Bowie finit par emmener Jagger voir des films pornos homo. « David, explique Kevin Kahn, le producteur de télévision, voulait convertir tout le monde à sa cause. »

En 1973, les Bowie vivaient à Oakley Street, à deux pas de Cheyne Walk. Angie s’était absentée pour quelques jours, quand elle rentra chez elle un matin d’octobre et alla faire du thé dans la cuisine. La femme de ménage des Bowie, arrivée une heure plus tôt, s’approcha de la maîtresse de maison, l’air gêné : « Il y a quelqu’un dans votre lit, madame. »

Angie monta à l’étage, ouvrit doucement la porte de la chambre et découvrit Mick et David, dormant ensemble, dans la tenue d’Ève et d’Adam. Les deux hommes s’éveillèrent en sursaut.

— Oh… bonjour, articula Bowie. Comment ça va ?

— Très bien. Vous voulez du café ?

Mick, clignant des yeux, resta silencieux. Angie revint quelques minutes plus tard avec du café et du jus d’orange sur un plateau. Même si ce n’était pas un coïtus interruptus, Angie était certaine de son fait : « Bien sûr qu’ils avaient baisé ! Je n’ai jamais eu le moindre doute là-dessus. »

Angie fut inquiète à l’époque. Elle ne savait pas si cette liaison était sérieuse et si elle allait pouvoir rivaliser avec Mick. « Même si ça me tracassait, je ne pouvais pas y faire grand-chose. Peut-être, plaisantera-t-elle plus tard, étaient-ils en train d’écrire “Angie” quand je les ai surpris au lit ! » L’après-midi, quand elle revint à la maison après avoir fait du shopping, Mick n’était plus là.

Curieusement, tout en essayant de convaincre David de mettre un terme à cette relation, Angie cherchait à attirer l’attention de Mick. « J’aurais bien voulu être à la place de David dans ce lit. J’étais certaine que Mick était un super coup. Il est tellement sexy. » En vérité, elle eut sa chance, mais la gâcha. Quand Mick jeta son dévolu sur elle, Angie ne put s’empêcher de rire à chaque fois qu’il la touchait. Marianne Faithfull ne rencontra pas ce genre de difficultés : elle et Bowie eurent une liaison fin 1973, curieusement au moment où sa relation avec Mick était à son apogée.

Malgré tout, ces petites trahisons n’affectèrent en rien les sentiments que Bowie et Jagger avaient l’un pour l’autre. Ava Cherry, une choriste noire qui vivait chez les Bowie à cette époque, raconta à un ami que « Mick et David étaient toujours collés l’un à l’autre. J’ai passé de nombreuses nuits avec eux au lit et, à chaque fois, je me retrouvais à les regarder faire l’amour. » Selon Ava, ce n’était pas seulement sexuel. Les deux hommes devinrent « très proches émotionnellement » et ne se quittèrent quasiment plus pendant plusieurs mois. Quant à Leee Childers, cela ne l’étonnait guère : « Tout le monde savait ce qu’il y avait entre eux. Ni l’un ni l’autre ne cherchaient à le cacher. »

Rodney Bingenheimer ricanait quand on doutait de l’intimité qui liait les deux hommes. « Mick et David étaient amants. Ce n’est un secret pour personne ! »

Jagger et ses partenaires des deux sexes, en particulier Bowie et Noureïev, trouvèrent chez Andy Warhol leur âme sœur. À l’instar de Mick, que son amie Liz Derringer décrivait comme « une vraie commère », Andy adorait les ragots. Jagger et Warhol passaient leur temps à noter le sex-appeal des autres célébrités. « Mick repérait toujours les beaux mecs, raconte Christopher Makos, le confident de Warhol, et me disait : “Houah, regarde cet étalon là-bas”. Mais je pense qu’il était quand même plus hétéro que bi. »

Cependant, Makos et d’autres du cercle d’Andy Warhol étaient persuadés qu’il y avait quelque chose entre l’artiste et le chanteur. « Mick se saoulait et dansait avec Andy au Max’s Kansas City, raconte Makos. Andy prétendait avoir couché avec Mick. Il me l’a dit plusieurs fois, et je veux bien le croire. ». Il n’y avait pas que la réputation bisexuelle de Jagger qui abondait en ce sens. Il faut ajouter les tableaux de phallus de Warhol que Jagger acheta une fortune. Au fil des ans, les tableaux seront accrochés ou décrochés des murs dans les maisons de Jagger suivant le type des visiteurs.

Personne, peut-être, n’était mieux placé que Bebe Buell pour jauger la relation entre Bowie et Jagger, puisque la playmate eut une liaison avec les deux hommes. Elle eut, également, d’autres conquêtes notables : Elvis Costello, Rod Stewart, Jimmy Page, Steve Tyler d’Aerosmith, Todd Rundgren et Prince. (Elle prétendit que Prince avait écrit « Little Red Corvette » en son honneur.)

Bebe Buell avait dix-huit ans et était la petite amie de Rundgren quand Bowie la remarqua au Max’s Kansas City à New York en 1973. David la séduisit rapidement. Peu de temps après, elle rencontra Mick lors d’un concert d’Eric Clapton. À la fête le soir, Mick sembla tomber de nouveau sous le charme de son vieil ami Eric Clapton, tout en s’employant à attirer la jeune femme dans son lit. « Il me draguait sans vergogne, raconte-t-elle. Il n’arrêtait pas de me dire de laisser tomber Todd. »

Rundgren « péta un plomb » quand il vit Jagger suivre sa petite amie dans la cuisine. « On s’en va, annonça-t-il. Tout de suite ! » Bebe eut droit à un sermon sur le chemin du retour la mettant en garde contre « les gars comme Warren Beatty et Mick Jagger ».

Finalement, Mick la convainquit de dîner avec lui. « Voilà un gars qui peut faire la bamboche avec les pires zonards et prendre le thé avec le baron Machin-Truc, dit-elle après qu’il lui eut fait goûter à ses premiers sushis de sa vie. Mick est très changeant, c’est un être multi-facettes. J’étais très impressionnée. »

Il parvint à la faire venir dans sa suite du Plaza Hotel de New York. Mick ne perdit pas de temps et la culbuta dans le lit tout habillé. « J’étais saisie par son corps maigrelet, par sa fragilité, se souvient-elle. Il avait des petits os si délicats. Mais Mick, en tant qu’amant, il n’était ni fragile ni timoré. Il n’avait rien d’un sac d’os apathique. Au lit, il était très entreprenant, très fort, et sûr de lui. » Quant à la partie intime de son anatomie que Keith appellera son « petit zizi », Bebe se montra plus charitable : « Je dirai qu’il était d’une taille tout à fait adéquate. »

Lorsque les deux hommes s’aperçurent qu’ils avaient une liaison avec Bebe Buell (« Personne n’est monogame. Tout le monde couche avec tout le monde », disait-elle), ils tentèrent de la faire participer à quelques orgies. « Je recevais des coups de fil bizarres de Mick et de David à 3 heures du matin. Ils me proposaient de les rejoindre au lit avec quatre beautés noires. » Ou parfois avec « quatre étalons noirs ».

« Sexuellement, Mick repousse toutes les limites – il essaie toutes les couleurs, toutes les classes, racontait Bebe. Il aime les blondes. Il aime les Noires. Il aime les Indiennes, les Latines, les Asiatiques. Rien ne l’arrête. »

Mais finalement, Bebe Buell soutiendra que sa relation avec Mick était moins sexuelle que sentimentale. Mick la couvrait de cadeaux et n’hésitait pas à la faire venir par son jet privé pour avoir un dîner en tête à tête avec elle. Comme avec les autres femmes de sa vie, Bebe devait être à la hauteur des exigences d’esthète de Jagger. « Il attendait une certaine élégance chez ses compagnes » explique-t-elle. Avant chaque rendez-vous, il vérifiait la mise de la jeune femme. « S’il n’aimait pas ce que je portais, il me renvoyait chez moi pour que je me change. » Bebe laissait entendre également que Mick était un fétichiste des chaussures. « Il arrivait souvent à nos rendez-vous avec une boîte à chaussures sous le bras. À l’intérieur : les parfaits escarpins, les parfaits hauts talons, les parfaites chaussures à semelles compensées. »

Mick était également un expert, comme on pouvait s’y attendre, en fard et maquillage. « Mick était un orfèvre des fonds de teint. Il m’a montré comment hydrater mon visage, quelles herbes utiliser. Aucune femme sur terre n’est aussi calée que lui en cosmétiques. »

Malgré toutes ses aventures avec des hommes ou des femmes, Mick restait attaché à une seule personne. « Il l’aimait bien plus qu’il ne voulait le dire », explique Bebe Buell, qui disait que Jagger était un « Anglais pur jus » au sens qu’il voulait que son épouse reste à la maison avec les enfants pendant que lui faisait ce qu’il voulait. « Mick aimait passionnément Bianca, à la folie, confirmait Liz Derringer. Mais elle, elle ne l’aimait pas, c’était l’évidence. »

Autrefois archétype de l’épouse jalouse, Bianca avait cessé de réclamer l’affection de Mick. Elle se mit à traiter les amantes de son mari, non seulement avec respect, mais avec une étrange tendresse. Elle appelait Bebe Buell « La Petite Amie de Mick » même si, avec son mètre soixante-dix-huit, elle était bien plus grande que les Jagger.

« Bianca était très gentille avec moi », raconte Bebe. L’épouse de Mick ne cessait de la complimenter sur sa coiffure ou ses vêtements. « Elle vous donnait l’impression d’être la personne la plus extraordinaire du monde. » Bebe Buell percevait que Mme Jagger tentait d’envoyer un message à son mari. « Elle prenait ma main et me demandait de m’asseoir à côté d’elle quand il y avait une fête. » C’était la façon que Bianca avait trouvée pour dire à Mick qu’elle se fichait désormais de ce qu’il pouvait faire.

En revanche la réciproque ne fut pas vraie. Mick prit très mal de voir le nom de Bianca apparaître dans les journaux aux côtés, entre autres, d’acteurs tels qu’Helmut Berger, Elliot Gould, et Ryan O’Neal. Il fut particulièrement agacé par la relation récurrente de Bianca avec O’Neal, une liaison qui commença sur le tournage de Barry Lyndon et qui s’étira sur plusieurs années. Pour Mick, O’Neal était un adversaire redoutable. Avant de tomber amoureux de Farrah Fawcett, la jeune vedette de Love Story avait déjà eu des liaisons très médiatiques avec Joan Collins, Barbra Streisand, Anouk Aimée, Ursula Andress, et Diana Ross – pour ne citer que celles-là.

Le mariage des Jagger tiendra officiellement encore cinq ans, même si Mick datera la fin de leur union en 1973, l’année de leur séparation de corps. Bianca tira la première salve ouvrant les hostilités du divorce avec un commentaire dans le magazine Viva : « Si quelqu’un qui m’est cher me ment, je ne peux pardonner le mensonge. Les mensonges sont une insulte à mon intelligence. » Montrant une nouvelle vulnérabilité, Bianca confessa en public : « Mick n’est peut-être plus attiré par moi. Quand je l’ai rencontré, je savais quel homme il était. Mais aujourd’hui, je ne le reconnais plus. »

Mick ne perdit pas de temps à batailler : « Je n’ai jamais été véritablement amoureux dans ma vie, confie-t-il. Je ne suis pas très sentimental. La personne qui me mettra la corde au cou n’est pas née. »

Mick envoya une pique à sa femme dans la chanson titre de son nouvel album… Pendant des années Bianca insistait pour que Mick ait des projets plus « adultes », tels que se lancer dans le cinéma ou la politique.