Mick

Christopher Andersen · Chapitre 12 sur 45

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Mick

Chapitre 2

« Satisfaction » resta au top des ventes pendant près de deux mois, jusqu’à ce que quelqu’un décode le vers le plus provocateur : « Baby, better come back later next week, ‘cause you see I’m on a losin’

streak . » La référence aux menstrues féminines suffit à censurer la 2

chanson dans plusieurs États, tandis que d’autres se délectaient de ces strophes sulfureuses. Mick, de toute façon, était ravi que la chanson fasse tant de bruit. Il attendait ça depuis si longtemps.

En revanche, Jagger fut moins ravi d’apprendre que Marianne Faithfull – pour qui il avait le béguin – était enceinte et avait épousé en mai John Dunbar, le père du bébé. Mick avait soulagé son chagrin après l’enregistrement de l’émission Shindig ! en emmenant deux danseuses dans son bungalow rose de l’Ambassador Hotel. Il raconta à son vieil ami Rodney Bingenheimer que cela avait été « une nuit de folie. Avec galipettes sur les matelas jetés au bas du lit et grimpage de rideaux en règle ». L’une des femmes avec qui Jagger coucha cette nuit-là devint une grande chorégraphe et enregistra un tube de son côté. L’autre fille devint une vedette de cinéma et fut nominée aux Oscars.

De retour en Angleterre, les quatre Beatles furent décorés par la reine et faits Membre de l’Excellentissime Ordre de l’Empire Britannique (MBE). Et pourtant, c’est Mick qui était comme un poisson dans l’eau dans le monde de la haute société.

Ce fut lors de l’anniversaire des seize printemps de Lady Victoria Ormsby-Gore, fille de sir David Ormsby-Gore, ancien ambassadeur aux États-Unis, que Jagger noua son contact royal le plus important. Lorsque la princesse Margaret, portant l’un de ses décolletés plongeants dont elle avait le secret, lui fit signe de la rejoindre à sa table, Mick se leva d’un bond et abandonna Chrissie sans l’ombre d’une hésitation.

Chrissie Shrimpton avait raison de s’inquiéter. Même si Margaret était loin de divorcer avec Lord Snowdon, tout le monde connaissait son goût pour les jeunes hommes. « Il y avait du flirt dans l’air, raconte Lady Elsa Bowker, dont le mari sir James Bowker avait été ambassadeur en Autriche et en Birmanie. La princesse Margaret n’avait qu’une trentaine d’années à l’époque et était encore très attirante. »

L’aura d’animalité de Mick mêlée à sa capacité à jouer les parfaits gentlemen – en présence du sang bleu, il troquait son accent cockney pour une prononciation oxfordienne irréprochable – faisaient de lui un objet sexuel irrésistible même pour la famille royale. La princesse Margaret et Mick « se parlaient tout le temps au téléphone, rapporte un conseiller. Elle l’invitait à tous les galas. Comme beaucoup d’autres femmes, elle le trouvait sexy et fascinant. Il fallait les voir rire tous les deux, danser ensemble… à la façon dont elle posait sa main sur son genou et s’esclaffait à ses blagues comme une écolière… c’était évident qu’il se tramait quelque chose ».

Sa sœur Élisabeth n’était pas amusée du tout. « La reine tolérait les Beatles parce qu’ils étaient propres sur eux et plutôt gentils – du moins, c’était leur réputation à l’époque », explique Harold Brooks-Baker, le directeur du Burke’s Peerage. Mais, les Stones, c’était une toute autre affaire. « La princesse Margaret semait le scandale à tout vent. Il ne manquait plus qu’une liaison avec Mick Jagger ! »

Chrissie en prenait autant ombrage que la reine, et elle le fit savoir vertement à Mick. Après une violente dispute (une de plus) – elle se servit cette fois de la bague de fiançailles qu’il lui avait offerte (l’une des cinq) pour lui lacérer le visage, lui laissant une cicatrice pour des années – le couple décida de se marier au retour de la quatrième tournée américaine des Stones, à l’automne 1965.

Avant de partir pour les États-Unis, il y eut des décisions à prendre et des réorganisations à mener. Pour le vingt-deuxième anniversaire de Jagger, les Stones rencontrèrent Allen Klein, un homme d’affaires bien en chair de New York se reconvertissant dans l’industrie de la musique, et l’écoutèrent exposer sa tactique pour emmener le groupe vers de nouveaux sommets. Pour ce faire, il fallait forcer les maisons de disques et les organisateurs de spectacle à leur payer tout ce qu’ils leur devaient, jusqu’au moindre penny.

Klein semblait quelqu’un qui savait se faire entendre. Selon Stephanie Bluestone, qui s’occupait de la trésorerie du groupe, Klein portait une arme sur lui et, au bureau, buvait du whisky à même le goulot. « Allen Klein, raconte-t-elle, était un être détestable. Gras, sale et vulgaire. »

Il était entouré également de « personnes dangereuses, qui agissaient en marge de la loi ».

L’accord que Klein passa avec les Stones, grâce à l’absence d’Andrew Oldham égaré dans ses paradis artificiels, eut pour résultat d’évincer la tutelle d’Oldham qui avait pourtant fait du groupe un phénomène mondial. « Klein voulait me prendre les Stones, c’était évident comme le nez au milieu de la figure, disait-il. Mais j’étais trop défoncé pour le voir. »

Oldham, toutefois, demeurait un modèle de respectabilité comparé à Brian, dont le comportement devenait de plus en plus erratique. Convaincu que Mick et Oldham complotaient contre lui, Jones sombra dans la drogue et la paranoïa. Une descente aux enfers aggravée par le fait que Mick et Keith composaient tube sur tube avec une facilité déconcertante. « Devoir venir au studio pour apprendre une chanson que Mick et moi avions écrite, raconte Richards, c’était une torture pour lui. »

Quand Jones était là, il était pénible et agressif ; il insultait tout le monde. Mick et Keith lui retournaient la politesse en se moquant de lui – de ses petites jambes, de sa coupe de cheveux, de ses cernes noirs sous les yeux. « Il fallait être fort pour être un Stone, raconte Bill Wyman. Les faibles, les sensibles, ne pouvaient pas tenir le coup face à Mick et Keith. » À ce propos, Oldham ajoute : « Les Rolling Stones et moi avons été parfois un peu cruels avec Brian, mais il le cherchait. »

La plupart du temps, Brian était simplement absent. « On partait du principe qu’il ne serait pas là, explique Keith, en faisant référence aux séances d’enregistrement studio comme aux tournées. Et s’il apparaissait, c’était un miracle. »

Jones fit une « apparition » quand les Stones jouèrent à Munich en septembre 1965, juste avant de partir en tournée aux États-Unis. C’est ce soir-là qu’un jeune mannequin blond originaire de Suisse allemande, nommée Anita Pallenberg offrit à Mick du haschich (« Oh, non, on ne fume pas avant de monter sur scène », répliqua-t-il). Elle finit par emménager avec Brian. Anita allait jouer un rôle déterminant dans le groupe pour les quinze prochaines années ; et avant de quitter les Stones, elle fera une longue descente dans les paradis artificiels, l’occultisme et la folie. « Anita était exotique, ambitieuse, sexy et décadente. C’était une fille très dangereuse, explique Gered Mankowitz. Autrement dit, une fouteuse de merde. »

Son influence fut immédiate. Le lendemain à Berlin, Mick, sachant qu’il jouait à l’endroit même où Hitler avait harangué la foule nazie, se mit soudain à faire le pas de l’oie au beau milieu de « Satisfaction ». Plus de cent personnes furent blessées dans l’émeute qui s’ensuivit. (Plus tard, Anita persuada Jones de se faire photographier en uniforme nazi avec son pied écrasant le cou d’une poupée – une image qui fut accusée, comme on l’imagine, d’être ostensiblement antisémite.)

Cet automne, l’ouragan Stones continua de souffler. Avec « Get Off of My Cloud », un hymne à la drogue à peine voilé qui se retrouva numéro un des ventes, les Stones envahirent une fois encore les États-Unis, accueillis comme il se doit par les foules de fans. « C’était terrifiant, se souvient Mankowitz. Ils cassaient les vitres, secouaient le taxi. Puis ils sont montés sur le toit qui a commencé à plier. Il a fallu qu’on le tienne avec les mains pour qu’il ne s’effondre pas sur nous. »

La nuit la plus mémorable durant cette tournée américaine fut le 9 novembre 1965. Le jour de la grande panne d’électricité qui plongea New York dans les ténèbres. Mankowitz et Watts, en rentrant au City Squire Hotel de Manhattan, trouvèrent Brian et Bob Dylan entourés de filles nues, en train de danser et de se trémousser dans des volutes de marijuana, tout ça à la lueur des bougies.

Mick faisant sienne la maxime « Ce qui est pris n’est plus à prendre » profitait de tout ce que les groupies avaient à offrir. Mais à la fin de la tournée, il était frustré, épuisé et se languissait de Chrissie. Il éclatait en sanglots quand il l’avait au téléphone, et chaque jour il prenait le temps de lui écrire une lettre d’amour (elle en recevra ainsi plus de six cents).

Quand vint le moment de quitter le City Squire, Jagger soulagea sa frustration en incitant ses camarades à mettre sens dessus dessous la suite en rock-stars qui se respectent. Ils brisèrent les lampes et les téléviseurs, renversèrent les tables et les chaises, jetèrent les draps et les serviettes par la fenêtre et, aux dires de Mankowitz, conclurent leur œuvre par la coda si chère à Mick : uriner dans les lavabos.

Jusqu’à présent Mick avait résisté aux sirènes du LSD ; lors d’une fête à L.A. chez Ken Kesey, l’auteur de Vol au-dessus d’un nid de coucou, Keith et Brian prirent de l’acide, mais Mick résista. « Il avait peur de perdre le contrôle, raconte Chrissie. Et garder la maîtrise, c’était essentiel pour lui, plus encore que l’amour ou même l’argent. »

Toutefois, même si Chrissie lui manquait cruellement, dès que les Stones étaient sur les routes, Mick trouvait refuge dans d’autres bras – un papillonnage exacerbé par la drogue. Ils fumaient dorénavant tout le temps ; Chrissie comprit bientôt que Mick était passé au LSD. « Il se comportait bizarrement et disait des trucs incohérents au téléphone, se souvient-elle. Je ne comprenais pas un traître mot de ce qu’il racontait, mais comme je fumais moi aussi de mon côté, je me suis dit que c’était peut-être moi qui disjonctais. »

« 19 Nervous Breakdown », sorti en février 1966, parlait des tensions th

grandissantes entre Mick et Chrissie. La jeune femme fut ravie d’apprendre que le tube suivant, « Lady Jane », parlait d’elle et non de la malheureuse épouse de Henry VIII, Jane Seymour. En réalité, Mick s’était inspiré de L’Amant de Lady Chatterley de D.H. Lawrence ; « Lady Jane » était le surnom du vagin de Lady Chatterley.

Chrissie lui faisait des scènes, mais Mick parvenait à sublimer sa propre rage pour en faire des morceaux à succès. Parmi les nombreuses chansons misogynes dans leur album suivant Aftermath, aucune n’avait plus de résonance que « Under My Thumb », avec son vers grinçant qui parle d’une chienne qui se tortille et qui vient de connaître l’extase (« squirming dog who’s just had her day »). Même « Mother’s Little Helper » qui dénonce (plus ou moins hypocritement) la consommation de drogue, avait un vers que Chrissie interpréta comme une attaque