Mick
2- Le Dédaigneux.
Pour la première fois, Mick défiait l’autorité de son père en écoutant les derniers titres de Chuck Berry, Fats Domino et Little Richard, qui n’étaient, aux yeux paternels, que de « la musique de sauvages ».
— De la musique de sauvages, peut-être, répliquait Mick. Mais de la bonne !
Mick eut d’autres rébellions. Clive Robson, un autre camarade de Dartford, se souvient que Mick avait trouvé une astuce pour échapper à la course de dix kilomètres que l’école organisait toutes les semaines dans le parc municipal. « Mick avait repéré le bon endroit où l’on pouvait quitter le peloton sans se faire remarquer. On allait se cacher dans les dunes, pour fumer, et on rejoignait le groupe une heure plus tard. »
Le lycée technique de Dartford organisait lui aussi sa course de fond hebdomadaire, et Keith Richards s’en échappait au milieu pour fumer avec ses copains comme le faisait Mick. Mais il se fit attraper et écopa d’une punition. Mick, à l’inverse, ne se fit jamais prendre. Un signe prémonitoire ?
Comme c’était prévisible, Jagger cessa de suivre le code vestimentaire de la Dartford Grammar. « Il s’est mis à porter des pantalons moulants, raconte son chef de dortoir. Et ses cheveux ont commencé à lui couvrir les oreilles. » Il fit sensation lors d’un bal de l’école ; il arriva non pas avec son blazer pourpre réglementaire, mais avec une veste bleu clair à paillettes. « Aussitôt, raconte le surveillant, les filles se sont agglutinées autour de lui. »
Le principal de l’école, Loftus Hudson, dit Lofty , était tellement 2 outragé par cette mode des pantalons moulants qu’il convoqua une assemblée générale extraordinaire pour sermonner ses élèves. Au beau milieu de son discours, raconte son camarade David Herrington, « Jagger est arrivé avec un jean hyper serré. Jamais je n’avais vu un pantalon aussi moulant ! » Rouge de rage, Hudson renvoya Mike sur-le-champ. Aux dires d’Herrington, Mick est parti « sourire aux lèvres ».
Les hormones étaient sans doute les responsables de ce changement saisissant de comportement chez le jeune Mick : « Quand j’avais treize ans, je n’avais qu’une obsession : me dépuceler. Je n’y connaissais rien. On ne parlait jamais de ça à la maison. »
Contraint d’assouvir ses premières pulsions sexuelles dans un environnement purement masculin, Jagger suivit l’exemple des autres générations d’écoliers anglais avant lui (et tout autant frustrées). « J’ai eu mes premières expériences sexuelles avec les garçons de mon école. Ce doit être la norme pour tous les ados. » Mais ce ne fut pas le cas de Keith, sans doute parce qu’il ne vivait pas dans un pensionnat. Keith devait faire tous les jours le trajet à pied de chez lui jusqu’au lycée technique, où on était très loin des vieilles traditions à l’anglaise.
Même si ces pratiques homosexuelles pubères étaient courantes, elles influencèrent fortement la vie et l’œuvre de Mick Jagger. Elles participèrent également à la naissance de l’une des figures sexuellement les plus ambiguës de la scène rock.
En revanche, les goûts musicaux de Jagger n’avaient rien d’ambigu. À quinze ans, Mick et Dick Taylor, un inconditionnel du blues, assistèrent à un concert de Buddy Holly à l’Odeon Theater à Woolwich. « Mick était dans un état second, raconte Taylor, en particulier lorsque Holly a joué son tube “Not Fade Away”, qui plus tard figurera au répertoire des Rolling Stones. On pouvait voir des engrenages se mettre en branle dans la tête de Mick, compilant toutes les informations possibles. »
À l’époque, se souvient Taylor, les fans de rock anglais se divisaient en deux camps. « Les Elvis et les Buddy. » Jagger, qui considérait Presley âgé de vingt-deux ans comme un vieux, était un membre pur jus du camp Holly.
Mais le blues demeurait son premier amour. « Tout le monde aimait le rock évidemment, précise Taylor. Ce qui rendait Mick si différent des autres c’était sa passion du blues. Cette musique était méconnue en Angleterre, mais lui était un expert de Muddy Waters et de Bo Diddley. »
Jagger et Taylor se regroupèrent bientôt avec deux camarades de classe, Bob Beckwith et Allen Etherington, pour former le Little Boy Blue and the Blue Boys, avec Mick comme chanteur. Les premiers efforts de Jagger pour imiter les bluesmen du delta du Mississippi laissèrent perplexes ses parents. « On trouvait ça hystérique, raconte Eva. On faisait notre possible pour ne pas éclater de rire. »
La nouvelle coupe de cheveux, en revanche, ne les faisait pas rire du tout. Alors que Holly répondait aux faux airs rebelles d’Elvis par un comportement tout en retenue, avec ses grosses lunettes d’écaille et ses costumes noirs serrés, Jagger fit sensation à l’école en adoptant un style beaucoup plus débridé.
« J’étais absolument outrée, se souvient Eva, même si ses cheveux n’étaient pas si longs au regard de ce qui se fait aujourd’hui. Je me suis caché le visage d’horreur quand j’ai vu ses mèches lui recouvrir les oreilles. » Avec force persuasion, elle parvint à le convaincre de la laisser mettre de l’ordre dans cette crinière. Mais au milieu de la coupe, Mick s’enfuit les larmes aux yeux.
Les jeans moulants, les cheveux longs n’étaient qu’une infime part de la nouvelle image rebelle de Mick. Au grand dam du principal Hudson, qui avait déjà Jagger dans le nez, le jeune homme se mit à critiquer le système capitaliste et le gouvernement britannique, en particulier pour sa participation à la guerre froide. Quand le Parlement vota la fin de la conscription, Mick convainquit tous ses camarades de quitter l’école de Cadets.
Il était à peine plus impliqué dans son équipe de basket. « Jagger était un joueur moyen, explique l’entraîneur Arthur Page. Si Mick ne brillait pas tout de suite, il abandonnait et passait à autre chose. »
Avant de quitter ses coéquipiers, Mick eut un accident qui allait bouleverser sa vie future, et peut-être tout le cours de l’histoire dans le domaine musical. Durant un match particulièrement animé, Jagger heurta un joueur de l’équipe adverse et se sectionna le bout de la langue. La bouche pleine de sang, il avala le morceau de langue avant même de comprendre ce qui se passait.
Mick, comme c’était prévisible, ne put parler pendant une semaine. « On se demandait tous si Mick pourrait rechanter », raconte Taylor, faisant écho aux craintes de ses camarades des Blue Boys. Quand, finalement, il put de nouveau sortir un son, ses compagnons n’en revenaient pas : avec la disparition de ce morceau de chair, il avait perdu son accent oxfordien. La voix de Jagger était devenue plus râpeuse, plus âpre, plus authentique, comme s’il venait de la rue.
« Cela faisait bizarre… sa voix était métamorphosée. Elle était comme maintenant, explique Taylor. Cet accident a changé sa tessiture. Avoir perdu ce bout de langue est peut-être la meilleure chose qui ait pu lui arriver. »
Malgré sa nouvelle voix et son image rebelle, Mick garda des plaisirs intellectuels. Il aimait la littérature classique – Blake, Baudelaire, Rimbaud étaient ses auteurs favoris – et les biographies des grands hommes politiques du e XIX siècle comme Benjamin Disraeli, William Gladstone et Abraham Lincoln.
Mais c’était son jardin secret. En public, il préférait se vanter de ses conquêtes féminines. Le jeune homme rejoignit finalement un club – le club photo – dans le seul but, prétend-il, de coincer les filles dans la chambre noire. Il disait aussi s’envoyer des jouvencelles dans le parc après l’école. Selon Clive Robson : « Mick avait déjà une belle réputation de tombeur. »
Mais tout cela était faux. Loin d’être un Don Juan, Mick fut dédaigné de la gent féminine durant ses années d’école. « Il y avait des tas de gars super-mignons sur lesquels on flashait toutes, raconte l’une des filles de l’époque, mais Jagger ne risquait pas de faire partie du lot. On le trouvait plutôt moche, en fait. »
À seize ans, Mick trouva toutefois un moyen infaillible de s’attirer la sympathie du sexe faible. Sa mère avait recommencé à vendre des produits de beauté Avon et à chaque fois qu’elle et Joe s’absentaient, Mick invitait une fille pour lui montrer les échantillons dans la malle de démonstration de sa mère.
Assis côté à côte à la coiffeuse d’Eva, Mick et sa belle se maquillaient mutuellement en riant. « Il adorait que je lui mette du rouge à lèvres ou du mascara, raconte l’une de ses compagnes de jeu avec lesquelles il avait des relations purement platoniques. Cela me paraissait bizarre à l’époque, mais on s’amusait comme des fous. » Avec Mick, disait-elle, c’était comme avec une copine.
Malgré ses jeux de filles et sa façon plus que contournée de draguer le beau sexe, le jeune Mick rêvait de devenir riche – pas comme artiste, mais comme homme d’affaires. Il voulait entrer à la prestigieuse London School of Economics, qui avait déjà accueilli en son sein David Rockefeller, George Soros, et John Fitzgerald Kennedy. Les derniers mois à la Dartford Grammar, il donna un grand coup de collier dans ses études. Grâce à ses résultats à l’examen de fin d’année, il parvint à terminer douzième de sa classe – ce qui contraignit le principal de Dartford à rédiger, de mauvaise grâce, une lettre de recommandation.
« Jagger est un garçon de bonne compagnie, écrivit Hudson, malgré un manque de maturité évident. Sa principale qualité aujourd’hui est de se montrer capable d’une grande persévérance quand un domaine l’intéresse. Il devrait ainsi être en mesure de réussir, quoique je doute qu’il puisse exceller dans quelque matière que ce soit. » Des années plus tard, Hudson regrettait amèrement avoir rédigé cette lettre, toute mitigée qu’elle fût. « Plus les Stones avaient du succès, raconte Wilkinson, plus Hudson haïssait Mick. »
Toutefois, les notes de Mick et la lettre du principal lui permirent d’intégrer la London School of Economics avec une bourse. Et pour la première fois, il quitta la vie étouffante de Dartford. « Les maîtres mots dans ces banlieues c’est la jalousie, les ragots et la mesquinerie, explique-t-il. Je détestais ça et j’étais heureux de pouvoir échapper à tout ça, même si ce n’était que pour quelques heures par jour. »
Bien sûr, il n’en disait rien à ses parents. À la maison, il continuait à aider Eva aux tâches ménagères et obéissait aux ordres de son père. « Il ne pouvait aller nulle part sans que son père lui crie de faire ses pompes et ses tractions, se souvient Dick Taylor. Alors il s’arrêtait tout net, se mettait à genoux et les faisait ! Il était grand pourtant, mais pas une fois je l’ai vu rechigner. »
Mick devait gagner son argent de poche – c’était une règle d’airain chez les Jagger. L’été avant d’entrer à la LSE, Jagger gagnait quinze dollars par semaine comme aide soignant au Bexley Mental Hospital. Jagger raconta plus tard que l’hôpital était plein de « patients obsédés sexuels et d’infirmières nymphomanes » qui ne pensaient qu’à s’envoyer les jeunes recrues. Mick avait moins à craindre des patients que des infirmières. Une en particulier, une Italienne brune qui venait d’arriver en Angleterre, le coinça dans une réserve, et au milieu des draps, des serpillières et des bassinets, Mick perdit sa virginité.
Comme tous les jeunes étudiants sur la planète, les nouveaux à la LSE furent instantanément emportés par le tourbillon du campus, sauf Mick qui paraissait froid et timide. « C’était presque un reclus, se souvient l’un de ses camarades. La plupart de ceux qui habitaient en banlieue s’arrangeaient pour rester en ville chez des amis, mais Mick déclinait toutes les offres. »
Il lui fallut un mois, toujours fils modèle et obéissant, pour commencer à prendre son indépendance. Il se lia d’amitié avec des étudiants en arts, en particulier avec des apprentis acteurs, et finit par accepter de dormir chez eux. Les jeunes gens passaient leurs soirées à boire de la bière et à débattre du jeu de Gielgud et de sir Olivier.
Ce fut un tournant dans la vie de Mick – un moment privilégié où, en compagnie de ses nouveaux amis dans un environnement excitant, le jeune homme parvint à se forger une nouvelle identité. À partir de cet instant, pour tout le monde hormis ses parents, il n’était plus Mike. Il était Mick.
Avec ce nouveau nom et sa nouvelle attitude, il donna une nouvelle image de lui – où il exagérait grandement le nombre de ses conquêtes sexuelles passées et présentes. « C’était un sacré vantard, raconte Jilly, une étudiante de l’université de Londres qui fréquentait le même groupe. Mais à chaque fois que je m’approchais de lui, il battait en retraite… Je crois qu’il n’avait aucune expérience et qu’il était terrorisé à l’époque. »
Jagger surmonta ses terreurs – non avec ses connaissances londoniennes, mais avec une fille plutôt quelconque de Dartford, Bridget, une vendeuse dans un magasin. Jagger avait dix-neuf ans. Autant dire qu’il n’était pas en avance par rapport à ses copains. Mais il passera le reste de sa vie à rattraper le temps perdu.
Tandis que Jagger connaissait une vie trépidante alias Mick, Keith Richards, son vieux camarade d’enfance, était au Sidcup Art College, goûtait enfin à la liberté et se faisait appeler « Ricky ». Après avoir fait l’école buissonnière la majeure partie du temps au lycée technique, Richards se fit exclure de l’établissement une demi-heure avant la remise des diplôme. (« Le dernier clou du cercueil », comme il le dit.)
Ce n’était pas plus mal. Dans l’Angleterre d’après-guerre, les écoles d’art proliféraient, proposant une alternative au college même pour ceux qui n’avaient guère de disposition pour la scène ou la peinture. Curieusement, ces établissements donnèrent au pays moins de peintres et de sculpteurs de renom que de stars du rock, telles que John Lennon, David Bowie, Eric Clapton, Jimmy Page et Pete Townshend.
Lorsque Keith entra à la Sidcup Art School, sa mère Doris lui avait acheté une guitare – une Rosetti acoustique – pour sept livres. Fan de rock’n’roll depuis qu’il avait entendu Elvis chanter « Heartbreak Hotel », Keith était rebuté par le solfège. Il s’était fait un honneur d’apprendre à jouer à l’oreille (« directement du cœur aux doigts » comme il disait), en écoutant des heures durant des disques de John Lee Hooker, Muddy Waters, Chuck Berry et Buddy Holly.
À la Sidcup, Keith rencontra un autre musicien autodidacte, le copain de Mick à la Dartford Grammar et membre des Blue Boys : Dick Taylor. Le courant passa instantanément entre les deux garçons. Bien qu’il ait commencé par la batterie, Taylor se découvrit une passion commune avec Richards pour la guitare, leurs modèles étant les monstres du blues tels Waters et Hooker.
Comme Mick, Keith avait cultivé une image de mauvais garçon à l’école – et il était bien déterminé à la faire perdurer hors les murs. « Il portait toujours un jean hyper serré, une chemise pourpre, et une veste en jean, quel que soit le temps, raconte Taylor. Jamais rien d’autre. »
Curieusement, Taylor était meilleur musicien – du moins à l’époque. Et Richards, avide d’apprendre, suivait les conseils de son ami au look beaucoup plus convenable. Pour tenir le coup durant les répétitions la nuit, et suivre les cours la journée, ils commencèrent à prendre des drogues : des coupe-faim, des sprays nasaux et du Midol. « Cela nous semblait inoffensif à l’époque, explique Taylor, mais il suffit de voir où ça a mené Keith. »
Richards connaissait l’existence du Little Boy Blue and the Blue Boys, mais Taylor ne lui avait jamais proposé de les rejoindre. « Keith était vraiment le rocker pur et dur de l’école, explique Taylor. Cela ne m’était jamais venu à l’esprit qu’il aurait pu être intéressé… et il était trop timide pour demander quoi que ce soit. »
Un matin de décembre 1961, le destin leur donna un coup de pouce ; Mick et Keith se rencontrèrent sur le quai de la gare de Dartford, chacun prenant le train pour se rendre dans leurs écoles respectives.
Keith, sa guitare en bandoulière, remarqua que Mick avait des disques sous le bras. Mais c’est Mick qui alla vers lui. « On s’est reconnus tout de suite, raconte Richards. “Salut, j’ai dit. Où tu vas ?” Et soudain, j’ai vu qu’il avait dans les mains Chuck Berry, Little Walter et Muddy Waters. »
— Chuck Berry ! s’exclama Keith en répérant Rockin’ at the Hops, le nouvel album du chanteur.
Richards pensait être la seule personne à Dartford, hormis Taylor et quelques autres initiés, à connaître Chuck Berry.
— Tu aimes ce qu’il fait, pour de vrai ?
C’était même une passion. Les albums du rocker n’étant pas distribués en Grande-Bretagne, Mick devait écrire directement à Chess Records, la maison de disques à Chicago, pour avoir un exemplaire. Les précieux vinyles venaient juste d’arriver par la poste.
« Bien sûr que ça a collé tout de suite entre nous ! Évidemment ! raconte Keith Richards. Ce gars avait sous le bras du Chuck Berry et du Muddy Waters. On ne pouvait pas rêver mieux. »
Dans le train, Richards montra à Jagger sa guitare et lui demanda s’il savait jouer. Mick, penaud, répondit qu’il ne faisait que chanter dans un groupe de quartier, juste pour s’amuser. Au moment où le train s’arrêtait à la gare de Sidcup, Richards invita Jagger pour un thé. « Et apporte tes disques ! » cria-t-il alors que les portes du wagon se refermaient. Plus tard, ce même jour, se souvient Taylor, « Keith est venu me voir et m’a dit “J’ai rencontré votre Mick” ». Et enfin, Taylor demanda à Richards s’il avait envie de jouer avec les Blue Boys. « Cela nous semblait logique d’être tous ensemble, dit Taylor. Et c’est ce qui s’est passé. »
Mick Jagger et Keith Richards s’entendirent aussitôt à merveille, et pas seulement dans le domaine musical. « On était comme deux frères nés de parents différents », raconte Keith. Toutefois, même s’ils avaient grandi dans la même ville, il y avait entre eux des différences notables. Jagger, au sommet de l’échelle comparé à Richards, était obéissant, un fils modèle, prêt à suivre les règles si cela pouvait le faire progresser. Richards, quant à lui, était un vrai rebelle. « Un pur révolté, se souvient Taylor avec admiration. Et un solitaire. »
Keith eut tout de suite du respect pour Mick. « Keith était charmé par son intelligence, son intuition sans faille, son ambition démesurée », explique Taylor. Mais c’est l’affection de Mick pour Keith qui fut et restera le ciment du plus grand groupe rock de l’Histoire.
« Keith était beaucoup plus libre que Mick, se souvient Taylor. Il n’y avait que sa guitare et la musique qui comptait – Et cela impressionnait Mick. » Pour être plus précis : « Keith avait les couilles d’envoyer n’importe qui se faire foutre et faisait ce qu’il voulait. Mick, de son côté, était trop calculateur, trop ambitieux pour oser faire ça. »
Phil May, un autre étudiant de la Sidcup qui venait de former son propre groupe, les Pretty Things, joua de temps en temps avec les Blue Boys. « Ils étaient très amateurs à l’époque, raconte May, mais Mick était déjà unique. Il chantait le blues en s’appropriant les paroles. Il incarnait vraiment la chanson et ne se contentait pas simplement de l’interpréter. »
Au printemps 1962, Mick avait hâte de trouver son style avant de se produire en public. En feuilletant le New Musical Express, Mick tomba sur l’annonce de l’ouverture d’un club de jazz à Ealing, une ville des environs. Le propriétaire, Alex Korner, avait joué du banjo et de la guitare avec le groupe de Chris Barber pendant plus de seize ans et aujourd’hui, âgé de trente-deux ans, il était considéré come le père du R&B anglais.
« Entrer dans ce club, raconte Dick Taylor, c’était se téléporter dans le South Side de Chicago – du moins tel qu’on se l’imaginait. » La cave se trouvait sous une boulangerie et une bijouterie, juste en face de la gare, un lieu minuscule qui sentait l’humidité et le moisi. De l’eau suintait constamment des tuyauteries au plafond. « Il fallait tendre un drap au-dessus de la scène, se rappelle Mick. Un truc d’une crasse innommable ! »
Malgré ces précautions, l’eau gouttait quand même sur les amplis tous les soirs, engendrant des gerbes d’étincelles qui tombaient sur la foule. Les fils traînaient dans les flaques, crépitaient et rougissaient.
Mick et ses amis auraient pu s’électrocuter dix fois – mais ce danger ne leur effleurait pas l’esprit. Pendant trois semaines consécutives, ils vinrent écouter Korner à la guitare, Dick Heckstall-Smith, le gargantuesque Cyril Davies, dit « Squirrel », à l’harmonica, et le taciturne Charlie Watts, alors étudiant à la Harrow Art School, à la batterie. « Au bout de trois semaines on s’est dit “on peut faire pareil”, se souvient Taylor. Et même beaucoup mieux. »
Dans le public, on trouvait d’autres aficionados de R&B tels que Eric Burdon, Jeff Beck, Eric Clapton, ainsi qu’un garçon pas très grand et au visage rougeaud, qui jouait du saxophone alto dans un groupe appelé les Ramrods. Son nom : Brian Jones. Comme Mick, ce dernier était issu d’une famille bourgeoise de Londres. Mais à l’inverse de Jagger, il n’avait rien d’un bon fils. À l’âge de seize ans, il avait mis enceinte sa petite amie de quatorze ans et avait été expulsé de son école.
Après avoir quitté le foyer à dix-sept ans, Jones enchaîna les petits boulots ; il fit tour à tour chauffeur livreur, assistant opticien, conducteur de bus à impériale et gravitait dans plusieurs formations de jazz dans des clubs londoniens. À l’âge de dix-neuf ans, Jones quitta Pat Andrews, sa petite copine du moment, après qu’elle eut accouché de leur enfant en 1961. Ne se laissant pas abattre, la jeune fille traqua Brian avec son bébé sous le bras, finit par le retrouver et emménager avec lui.
Un samedi soir au Ealing, où les apprentis chanteurs pouvaient auditionner pour le groupe de Korner, le Blue Incorporated, Mick vida quelques pintes pour se donner du courage et monta sur scène.
Lorsqu’il régla la hauteur de son micro, il était déjà ivre mort. Simple détail. Accompagné par Richards, Korner et Watts, Mick proposa une version revisitée de « Around and Around » de Chuck Berry qui fit se lever le public du club, pourtant réputé pour être difficile.
Korner et les autres musiciens permanents du club, qui considéraient le jeu débridé de Richards comme du bruit, écartèrent Keith pour féliciter Mick – le premier des petits affronts qui allaient empoisonner leurs relations pendant près d’un demi-siècle.
Mick fut invité à remplacer la semaine suivante le chanteur attitré du Blues Incorporated, le géant « Long John » Baldry. C’était le premier engagement de Mick – juste quelques shillings et bière à volonté – mais cela lui suffit pour quitter son propre groupe en mai et signer pour un contrat ferme de chanteur de relève avec le groupe de Korner. Keith, Dick Taylor et les autres membres des Blue Boys savaient que c’était là une chance unique pour Mick. Mais, en même temps, ils furent stupéfaits de le voir abandonner aussi vite ses anciens amis.
En vérité, Korner avait beaucoup hésité à engager Mick. Malgré sa présence indéniable sur scène, son maniérisme allait sûrement déranger la clientèle du club. Il risquait de passer pour un martien. À cette époque, Mick était loin d’être le symbole sexuel au charisme androgyne qu’il serait plus tard. Mais il était déjà envoûtant au micro, avec ses gesticulations lascives, ses mouvements de mains efféminés. « Pour tout dire, la première impression était plutôt dérangeante, raconte Korner. Il faut imaginer le choc que Mick pouvait produire à cette époque. »
Le choc aurait été plus violent encore pour les puristes de blues qui se pressaient dans la salle le samedi soir s’ils avaient su qui étaient les modèles de Mick sur scène. Ses sources d’inspirations étaient moins Chuck Berry ou Little Richard que Marilyn Monroe. Ce qu’il offrait au spectateur, c’était une parodie de la vedette, imitant volontairement sa gestuelle – le chaloupé des hanches, les moues outrancières, la main se caressant les cheveux.
« Je ne sais pas pourquoi, expliqua Mick à Korner, mais sur scène, je suis Marilyn. » Quand l’actrice mourut en août 1962 – trois mois seulement après que Mick eut commencé sa carrière – le jeune homme fut empli de chagrin. « Marilyn Monroe était une séductrice, disait Korner, et c’est ainsi que Mick se voyait lui-même. Il a révolutionné complètement l’image de l’homme. »
Toutefois, il manquait quelque chose au jeune homme. Un manque qui fut comblé lorsqu’un nouvel aspirant, nommé P.P Pond, monta sur scène un soir et se mit à chanter « Dust My Blues ». Ce qui fascina Jagger et Richards, ce n’était pas Pond, mais le magicien du bottleneck qui l’accompagnait – un blondinet dans un costume impeccable que Pond présenta comme Elmo Lewis.
La maîtrise de Lewis à la guitare – en particulier son doigté et son attaque brutale de corde – stupéfia Keith. Mick était impressionné également par la façon dont Lewis se penchait vers le public, pour l’exciter, et soudain tournait les talons et le dédaignait. Jagger y voyait une cruauté à la fois sensuelle et excitante. Ce soir-là, Mick décida de copier l’attitude revêche du jeune homme.
Dès la fin du set, Mick monta sur scène et offrit un verre à Lewis. L’étrange jeune homme accepta, mais à la condition expresse que Jagger l’appelle par son vrai nom : Brian Jones.
En quelques semaines, Jones avait constitué un groupe fusionnant des membres de sa propre formation et des Blue Boys. Il décida, sans consulter personne, qu’ils s’appelleraient les Rolling Stones, en hommage à la chanson de Muddy Waters « Rollin’ Stone ». Tout le monde détestait ce nom, Mick le premier. Jagger se considérait comme un chanteur de R&B, et le mot « Rolling » pouvait laisser croire qu’ils étaient un groupe de rock’n’roll – et cela lui déplaisait fortement. Finalement, tout le monde céda, car il était devenu évident que c’était Jones le chef.
Cependant, quand le Jazz News sortit un article le 11 juillet pour les débuts du groupe, le lendemain soir, au Marquee Club de Londres, ce fut Mick qui se fit le porte-parole de la formation. Il fit même part de ses doutes sur le nom Rolling Stones. « J’espère qu’on ne s’imagine pas qu’on est un groupe de rock ! »
C’était pourtant précisément ce que le public pensa quand Mick, avec son pull-over bleu clair, se mit à sauter sur scène comme un cabri pendant que Keith et Brian (qui se faisait toujours appeler Elmo Lewis) s’excitaient sur leurs guitares. « Dans l’instant, on leur a déplu, raconte Dick Taylor, le bassiste des Stones, en particulier Mick. C’était trop pour eux. »
Il y eut toutefois dans la salle une minorité qui se fit entendre, contrebalançant le rejet des puristes de jazz. Et ils se manifestèrent bruyamment pour couvrir les huées des jazzeux. Harold Pendleton, le directeur du Marquee, confia qu’il n’aurait jamais programmé Mick s’il l’avait vu chanter, mais il reconnaissait que Jagger enthousiasmait son public. Jamais il n’avait vu une telle hystérie dans la salle. Pendleton ne se gêna pas pour dire aux Stones qu’il détestait leur musique, mais les engagea pour se produire sur scène tous les jeudis soir.
Bien que dépourvu de batteur expérimenté – les Stones n’ayant pas encore convaincu Charlie Watts de les rejoindre – le groupe attirait de plus en plus de monde au Marquee. Pressentant l’arrivée d’une nouvelle vague musicale, Pendleton fit venir un autre groupe – les High Numbers – pour jouer les mardis soir. Un groupe qui allait s’appeler dans quelques temps les Who.
Malgré ces premiers succès au Marquee, Mick doutait encore que la musique puisse être une carrière rentable et poursuivait ses études à la London School of Economics. Pendant un temps, il songea à devenir journaliste ou politicien, mais abandonna rapidement cette idée parce que cela exigeait « trop de boulot ». Il ne voulait pas plus décevoir ses parents, ni perdre sa bourse scolaire.
Toutefois, Mick fit un pas décisif vers l’indépendance en quittant la maison familiale pour cohabiter avec Brian et Keith dans leur petit deux pièces du 102 Edith Grove, à Chelsea. L’appartement était loin de correspondre aux canons du confort bourgeois auquel il était accoutumé. C’était un antre humide et fétide, avec une baignoire délabrée dans la cuisine, une ampoule nue pendant, solitaire, au plafond, des murs lépreux, et des toilettes communes à l’étage au-dessus.
Contre toute attente, Jagger se sentait bien dans ce cloaque. Les sols furent bientôt jonchés de mégots de cigarettes, de restes de sandwichs et de canettes de bière. Il y avait des rats. Et pour couronner le tout, les trois garçons avaient tapissé les murs de leurs propres excréments et signé leur œuvre.
Pendant quelques temps, un autre colocataire rejoignit la joyeuse bande : Jimmy Phelge. Ses habitudes étaient encore plus répugnantes que celles de ses camarades. Quand Mick rentrait de l’école, Phelge l’accueillait tout nu, avec son slip souillé sur la tête. Ne pouvant assumer sa part du loyer, Phelge resta moins d’un mois à Edith Grove.
« Comment pouvaient-ils vivre comme ça ? s’étonnait Dick Taylor, qui avait toujours connu Mick d’une propreté irréprochable. C’était sans doute sa façon de se rebeller contre ses parents. C’était vraiment amusant de voir Mick dans cette porcherie… se vautrant littéralement dans la fange. » De temps en temps, les deux femmes quadragénaires qui vivaient au rez-de-chaussée (Keith les appelait « les vieilles peaux ») montaient faire un brin de ménage. En retour, Brian, Keith et Mick couchaient avec à tour de rôle. « L’arrangement semblait les satisfaire », raconte Keith.
Pour achever de rompre le cordon ombilical, Mick abandonna sa diction oxfordienne pour prendre l’accent cockney. Keith fit la métamorphose inverse, châtiant de plus en plus sa façon de parler. « Finalement, on a échangé nos accents », dira Mick plus tard.
Cet hiver 1962, les garçons se souciaient moins de la pérennité de leur musique que de survivre tout simplement. Sans argent pour mettre des pièces dans le chauffage électrique, Keith, Brian et Mick dormaient ensemble chaque soir dans le même lit, pour se tenir chaud.
Ces dispositions particulières pour le couchage alimenteront la réputation homosexuelle du groupe. À la surprise de ses colocataires, Mick, habité peut-être par le fantôme de Marilyn, décida de jouer la femme dans le trio. Il se maquillait à outrance, chargeant sur le Rimmel, se vernissait les ongles de pieds de la même couleur que son rouge à lèvres. Il troqua son pull-over contre un déshabillé bleu ciel, auquel il ajouta une résille mauve, des bas et des talons aiguilles.
« Mick faisait de grands gestes avec les mains, se souvient Keith. On aurait cru un trav’ de King’s Road ! Brian et moi, on s’est aussitôt mis à jouer les gros durs, pour se moquer de Mick. On inversait tous les rôles, c’est dingue. La période grande folle de Mick a duré six mois. »
Jagger explorait non seulement son ambivalence sexuelle, mais également le pouvoir de séduction que cette ambiguïté pouvait susciter. En se débarrassant de ses attributs virils, il forçait Keith et Brian à questionner leur propre masculinité. S’il pouvait induire ce trouble chez ses propres amis, quel effet cela aurait-il sur son public ?
Mick, en fait, était jaloux. Brian lui avait volé Keith. Jagger tenait à poursuivre ses études, et pendant qu’il était sagement en classe, ses camarades restaient dans l’appartement, à jouer toute la journée, grappillant ici et là un peu d’argent pour s’acheter des cigarettes. Quand le thermomètre plongeait sous zéro, Brian et Keith se réfugiaient dans le lit sans Mick, à se raconter des blagues salaces et se faire des grimaces. Le « Nanker » (nez retroussé et paupières tirées vers le bas) était la spécialité de Jones qui ne manquait jamais de faire rire Richards aux larmes.
Bien sûr, le fait que Mick n’était pas totalement impliqué dans le groupe n’arrangeait rien à l’affaire. Le jeune homme continuait à assurer ses arrières, et n’étant pourtant pas sans le sou, grâce à sa bourse d’étude et aux largesses de ses parents, il ne faisait aucun effort pour subvenir aux besoins de ses amis. Alors que Mick dînait au restaurant, Keith et Brian s’incrustaient dans les soirées du quartier pour se mettre quelque chose sous la dent, ou pour voler les quelques shillings qui pouvaient traîner dans les tiroirs.
Quand Mick comprit que Brian comptait faire venir P.O. Pond (alias Paul Jones) son ancien chanteur, pour le remplacer au micro, le jeune homme se débrouilla pour casser une fois pour toutes la complicité entre Jones et Richards. Il se lança dans un jeu savant de séduction, le premier de la longue série qui émailla son existence. Il séduisit Pat Andrews, la petite amie de Brian. Même si Jones n’était pas amoureux de la jeune fille et la trompait sans vergogne, être cocufié par Mick – le trav’ de King’s Road – fut douloureux pour son ego. « S’il s’est fait Pat, qui était loin d’être une beauté, raconte Ian Stewart, c’était uniquement pour atteindre Brian. »
Une fois Brian déstabilisé, Mick porta le coup de grâce. S’il voulait casser l’amitié entre Keith et Brian, il devait séduire Brian. Et c’est ce qu’il fit, aux dires d’Anita Pallenberg, un mannequin allemand qui aura finalement pour amants Brian, Keith, et Mick. C’est par Brian qu’Anita apprit les détails de sa liaison avec Mick.
Toutefois, il y eut un retour de flamme. La courte aventure sexuelle avec Jones laissa Mick écorché vif – on ne savait qui avait séduit qui, finalement. « Brian a détruit beaucoup de choses en couchant avec Mick, explique Anita. Et je crois que Mick lui en a toujours voulu d’avoir cédé à ses avances. On commença à dire que Mick était homo, et la rumeur, des années plus tard, serait vivace. C’est comme si Brian avait violé son intimité en mettant à nu cette faille. »
Cette relation triangulaire eut des conséquences tragiques pour Brian. Mais elle induisit une dynamique physique et émotionnelle qui libéra la puissance créatrice du groupe – un exploit auquel aucun des protagonistes ne serait parvenu individuellement.
Pendant ce temps, Mick surveillait l’essor d’un nouveau groupe, portant un nom qu’il trouvait presque aussi ridicule que les Rolling Stones : les Beatles. Quand il apprit qu’ils connaissaient leur premier succès avec « Love Me Do », en novembre 1962, Jagger se précipita dans les toilettes pour vomir. À ses yeux, il n’y avait pas la place pour deux grands groupes rock britanniques. Les Beatles avaient frappé, et les Stones étaient à terre.
L’Angleterre était en proie déjà à une renaissance culturelle qui dépassait de loin le domaine de la pop music. Mary Quant était la reine d’une nouvelle Mecque de la mode appelée Carnaby Street, et les vestes de la Belle Époque, les bottines à talons cubains, les collants noirs et les mini-jupes en skaï étaient l’uniforme de la jeunesse. Les top models comme Twiggy et Jean Shrimpton faisaient les couvertures des magazines, arborant les fameuses coupes au carré de Vidal Sassoon, nouveau styliste visionnaire, et les jeunes hommes dans le vent, rejetant la coupe en brosse de l’après-guerre, optaient pour la coupe au bol des « Mod », initiée par les quatre garçons de Liverpool.
Cette année-là, Tom Jones eut l’Oscar du meilleur film, James Bond était le héros le plus populaire de la planète et les vedettes britanniques telles que Peter O’ Toole, Albert Finney, Vanessa Redgrave, Alan Bates, Dudley Moore et Julie Christie étaient les rois du box-office. L’émission satirique de David Frost That Was the Week that Was connaissait un succès énorme des deux côtés de l’océan Atlantique, tandis que des comédies musicales telles que Beyond the Fringe, Stop the World – I Want to Get Off et Oliver jouaient à guichets fermés tant à West End qu’à Broadway.
Ce n’étaient que les prémices de ce qu’on appellera l’Invasion britannique, et Mick était impatient de faire partie des troupes d’assaut. Pourtant, le jeune Jagger continuait à aller en cours, même si le groupe déchaînait les foules à chaque concert. Dick Taylor quitta le groupe pour entrer au Royal College of Art (finalement, il reprit sa carrière de musicien comme bassiste des Pretty Things), Bill Wyman le remplaça, un type marié, employé comme magasinier, qui gravitait dans le milieu rock de l’époque. Wyman fut embauché pour une seule raison : il avait des amplis.
Pendant un temps, Carlo Little, le vétéran du R&B, accepta d’être leur batteur. « Ils étaient pathétiques, raconte-t-il. Ils n’avaient pas un penny devant eux et ils étaient crasseux au possible. Leurs vêtements puaient à dix pas, comme s’ils n’avaient pas été lavés depuis des mois. » Toutefois, Little était impressionné par l’ambition de Mick : « Plus que tous les autres, il voulait devenir célèbre. Cela sautait aux yeux. »
Plus évident encore : Mick était unique. Il ne ressemblait à aucun chanteur existant. « Il y avait quelque chose de très singulier chez lui, même à cette époque, explique Little qui jouait avec les Stones dans des salles miteuses telles que le Ricky Tick Club à Windsor ou le Red Lion Pub de Sutton. On était mal à l’aise à le voir gesticuler comme ça, et en même temps on était envoûtés. C’était vraiment excitant. »
Mick convoitait toujours Charlie Watts, et au début de l’année 63, le batteur avec ses costumes zazous intégra le groupe. Jagger, Richards, Jones, Wyman, avec Ian Stewart, dit « Stu », au piano, firent leurs débuts au Flamingo de Soho. Les clients noirs, habitués à voir sur scène le chanteur Georgie Fame, n’apprécièrent guère les efforts de Mick tentant de se faire passer pour un bluesman du Delta. Quant aux Blancs dans la salle, tous des puristes de jazz, il jugèrent les Stones trop amateurs à leur goût.
Sans le sou, devant affronter un nouvel hiver à Edith Grove sans chauffage, Mick, Keith et Brian perdirent pied. Plutôt que laver leur linge, ils jetaient leurs vêtements par la fenêtre et les brûlaient sur la pelouse. Quand Keith se retrouva un jour enfermé dehors, il cassa une fenêtre avec son étui à guitare pour pouvoir rentrer. La vitre ne fut jamais remplacée, et la neige et la pluie pénétraient dans l’appartement. Mick accueillait les visiteurs tout nu et vociférait des obscénités à ses voisins quand il les croisait dans le couloir.
La démence au 102 Edith Grove arriva à son comble quand Mick et Keith, rentrant d’une expédition de collage d’affiches, versèrent les restes de colle dans la baignoire. Et pour corser l’expérience, Mick ajouterait à la mixture de vieilles chaussettes, des mégots de cigarettes, des restes de nourriture, des journaux et des bouteilles de bière. « La colle a débordé de la baignoire. Il y en avait partout, dans la cuisine comme dans toutes les pièces, se souvient Taylor. C’était dingue. »
Bill Wyman était horrifié par leurs conditions de vie. « Ils étaient vautrés sur le lit au milieu de centaines de canettes à moitié vides et moisies. Ils vivaient comme des rats. »
Pour tromper l’ennui, Mick jeta son dévolu sur une jeune chanteuse de seize ans : Cleo Sylvestre. Fille d’un immigrant de Trinidad, Cleo était encore à l’école mais parvenait chaque soir à assister au concert des Stones où qu’ils se produisaient.
« Mick n’avait rien d’un symbole sexuel à cette époque, raconte Cleo Sylvestre. Mes copines ne risquaient pas d’être jalouses. » Au début, elle résista aux avances de Mick, en lui disant qu’elle avait déjà un petit ami. Mais l’idée qu’il y eût un rival ne fit qu’exciter son instinct de compétition – encore une tendance qui allait s’amplifier, à l’égard des deux sexes, dans les décennies suivantes.
« J’avais presque peur de lui, explique Cleo. Tout ce que je voulais c’était un petit bisou, mais lui, il voulait du sexe. » Elle n’était pas dupée par son accent cockney. « Moi je l’avais naturellement, et je voyais bien que c’était une comédie chez lui. » La jeune fille était, en fait, intéressée par la musique afro-américaine, mais dès le début, elle comprit que Mick était un artiste incroyable. « Il était unique en son genre. Et à chaque fois qu’il se mettait à chanter, on eût dit un Noir américain. »
Durant un an et demi, Mick submergea Cleo de lettres d’amour qui, même à l’époque, paraissaient à l’eau de rose. « Je veux quelqu’un pour partager tous les instants de ma vie, quelqu’un que je puisse respecter, pas juste coucher avec, écrivait-il. Cleo, qu’as-tu fait de moi ? »