Mick

Christopher Andersen · Chapitre 33 sur 45

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Mick

7. Steel Wheels, Voodoo et quatre mille femmes

7.

 

Steel Wheels, Voodoo

 et quatre mille femmes

 

— Tu es absolument sûr de vouloir faire un truc pareil ? demanda l’acteur Jason Robards à Mick.

Les deux hommes avaient déjà passé plusieurs mois en Amazonie sur le tournage de Fitzcarraldo, de Werner Herzog. L’histoire folle et pourtant authentique d’un homme obsédé par l’idée de bâtir un opéra au Pérou. Épuisé, l’esprit sans doute rendu confus par la fièvre, Mick était sur le point de s’adonner à un ancien rituel amazonien destiné à élargir le pénis.

« Ça consiste à glisser un morceau de bambou sur le sexe masculin et à le remplir d’abeilles piquantes », explique le cinéaste Julien Temple, qui réalisa par la suite le clip de la chanson des Stones, « Undercover of the Night » à Mexico. « Ainsi, le membre atteint la taille du bambou. » L’intérêt de Mick pour l’organe génital masculin était tel qu’il avait acheté plusieurs milliers de dollars des phallus peints par Andy Warhol. Le chanteur avait affirmé à Temple s’être essayé à cette douloureuse pratique. « Mick a passé plusieurs mois dans la jungle péruvienne, ajoute Temple. Il a dû devenir fou là-bas. »

Mick reconnut qu’à cette époque, il était « frigorifié, trempé, épuisé, effrayé et agacé » suite aux intolérables conditions de tournage. Ils avaient tourné la moitié des plans, quand on diagnostiqua une dysenterie amibienne à Robards, qui quitta le navire, bientôt imité par Mick. Le film fut entièrement retourné avec Klaus Kinski dans le rôle titre, mais Herzog préféra supprimer le rôle que devait interpréter Jagger – celui d’un acteur attardé – jugeant que seul le chanteur des Stones pouvait l’incarner.

Nullement découragé par le tournage désastreux de Fitzcarraldo, Mick continua à chercher des rôles au cinéma, mais selon ses propres termes, comme pour tout ce qui touchait à sa vie. Il refusa une offre ferme de deux millions de dollars pour le rôle de Rooster dans l’adaptation de la comédie musicale Annie, qui revint finalement à Tim Curry, l’un des acteurs du Rocky Horror Picture Show. Le leader des Stones préféra auditionner pour le personnage de Mozart dans Amadeus. Malheureusement, le rôle fut confié à un jeune inconnu du nom de Tom Hulce.

En revanche, Mick n’avait pas l’intention de laisser un jeunot lui souffler le rôle qui était sa chasse gardée depuis tant d’années – celui d’un dieu du rock. Retranché pendant six semaines dans un camp d’entraînement des Berkshire, dans le Massachusetts, Mick « travailla comme un chien » pour préparer sa prochaine tournée : vingt-huit villes pendant dix semaines, de l’été à l’automne 1981. Une épreuve qu’il qualifia de « torture quotidienne ». « Et avec l’âge, c’est de plus en plus dur », ajouta-t-il. Au moment de reprendre la route, Mick pesait seulement cinquante-sept kilos et ne faisait que soixante-dix centimètres de tour de taille.

Les contraintes du chanteur n’étaient pas toutes d’ordre physique. Comme toujours, les autres membres des Stones laissaient Jagger prendre en charge les moindres détails de la tournée – financement, droits à l’image, décors, costumes, logistique. « Personne d’autre ne levait le petit doigt », confirme l’intéressé.

Aux yeux de Mick, le morceau le plus commercial était « Start me up », une mélodie reggae transformée en studio en un air énergique et endiablé. Sorti en août 1981, « Start me up » devint instantanément un tube et propulsa le nouvel album du groupe, Tattoo You, numéro un des ventes. Ce succès préfigurait leur meilleure performance de tous les temps.

Mais de nouveaux conflits éclatèrent entre Jagger et Richards. Jagger avait dépensé tout l’argent du groupe – soit un million deux cent mille dollars – pour les décors, qui comprenaient notamment une nacelle élévatrice pour permettre au chanteur de planer au-dessus de la foule et jeter des œillets à ses fans. Richards se déchaîna contre son partenaire, lui reprochant de transformer leur concert en un « putain de cirque ». Le « putain de cirque » de Mick attira au final deux millions de personnes et engrangea plus de cinquante millions de dollars de recettes – soit la tournée la plus lucrative de toute l’histoire.

Une tournée marquée par plusieurs incidents. À La Nouvelle-Orléans, trente armes de poing furent confisquées parmi les spectateurs. À Seattle, une femme armée d’un revolver réussit à s’approcher très près de Mick avant d’être appréhendée par le service d’ordre. Pendant le tournage d’une émission spéciale pour HBO à Hampton Roads, en Virginie, un fan sauta sur la scène et se jeta sur Mick sans que la sécurité puisse l’arrêter. Réagissant au quart de tour, Keith attrapa sa guitare et l’abattit sur la tête de l’agresseur.

Par moments, Richards avait envie de faire la même chose à Mick. Ironie du sort, le fossé entre eux était plus béant que jamais au moment de la sortie de « Waiting on a Friend », célébration sirupeuse de l’amitié du chanteur pour Richards. Quand Keith prenait une chanson au sérieux, Mick en faisait des tonnes. Il était capable de se dandiner sur scène avec un sac à main au poignet juste pour faire enrager son acolyte. Richards ripostait en monopolisant la scène avec d’interminables solos, ce qui avait le don d’agacer le chanteur.

Un sentiment que Jerry Hall ne connaissait que trop bien, elle qui devait afficher un stoïcisme d’airain quand Mick se trémoussait lascivement devant une nuée d’adolescentes en adoration – qui avaient toutes l’âge de sa propre fille. Jagger faisait la fête dans des clubs comme le Xenon ou Chez Régine avec Cornelia Guest (surnommée « Deb of the Decade »), la charmante fille blonde de dix-huit ans du couple mondain Winston et C.Z. Guest. Aux dires de David McGough, Mick avait fait déguerpir des photographes à coups de pieds aux fesses quand il avait été surpris avec la jeune fille dans le hall de l’hôtel Carlyle à 5 h 30 du matin. (Plus tard, alors que Cornelia cherchait quelque chose à se mettre, une amie avait sorti une veste de cuir noir brillant de son placard et l’avait essayée. « Houah ! elle est génial cette veste ! » s’exclama l’amie. « Normal, répondit Guest, elle appartient à Mick. »)

Jagger piqua la même crise quand des paparazzi le surprirent avec une autre fille de dix-huit ans, Gwynne Rivers, sur la piste de danse du Studio 54 à 4 heures du matin. Quand le chanteur des Stones avait rencontré le père de la belle, l’artiste de renom Larry Rivers, Gwynne portait encore des couches.

Finalement, Hall prit sa revanche en s’autorisant une aventure avec Robert Sangster, un éleveur de chevaux marié, âgé de quarante-six ans. « Pourquoi rester avec Mick ? ironise Jerry. Robert le vaut dix fois ! » Et elle avait parfaitement raison, au sens propre ! Avec ses écuries comptant un total de trois cents chevaux de race disséminés en Angleterre, Irlande et Australie, Sangster avait amassé une fortune estimée à quatre cents millions de dollars, à une époque où celle de Mick ne dépassait pas les quarante millions.

Mick était blessé – et humilié. Il appela Jerry et, selon les dires de Sangster, « pleura comme un bébé ». Jerry accepta de revenir avec lui à une seule condition : avoir un enfant avec lui et fonder une famille.

Six semaines plus tard, Mick dérapait de nouveau. Cette fois, il assistait à un concert de Tina Turner au Ritz dans le carré VIP réservé pour lui à l’étage. Le photographe David McGough se rappelait la scène : « Mick, immanquable avec ses lunettes de soleil, était assis à côté d’une superbe jeune femme asiatique. Et la fille avait la main dans son pantalon. Et tout le monde dans la salle les regardait ! »

La décision de Mick d’avoir des enfants eut une conséquence inattendue : il téléphona à sa fille Karis pour lui souhaiter son douzième anniversaire. C’était le signe, enfin, que Jagger voulait faire partie de la vie de Karis, comme le constata Marsha Hunt avec émotion.

Quelques semaines seulement après le quarantième anniversaire de Mick – un événement analysé, décortiqué et monté en épingle par les médias du monde entier (Le New York Times, le Washington Post, le Times de Londres et même le Wall Street Journal lui dédièrent des colonnes entières) –, Jerry informa son compagnon qu’elle était enceinte. Elle avait déjà attendu un enfant une fois, de Bryan Ferry, et avait dû se faire avorter, ce qui restait pour elle un traumatisme. Cette fois, elle tomba enceinte après seulement six mois d’essais et diverses visites à des experts en fertilité à Manhattan, Londres et Paris. Apprenant la nouvelle, Jerry appela un ami de Mick à Paris et lui demanda s’il pouvait l’aider à lui confectionner une nouvelle garde-robe. L’ami en question, Yves Saint Laurent, lui proposa de lui dessiner une ligne de vêtements de maternité exclusivement pour elle.

À présent que Jerry attendait un bébé, Mick disait aux journalistes qu’il voulait avoir deux enfants de plus avec sa compagne. Le mariage ? N’exagérons rien ! « Ça me rend claustrophobe », plaisantait Mick, avant d’ajouter qu’il considérait cette institution comme « une farce légale et contractuelle ». Cependant, en privé, Jagger concédait qu’il serait prêt à envisager le mariage si Jerry acceptait de signer un contrat de séparations de biens. Mais contrairement à Bianca, pour le moment, Jerry n’était pas disposée à renoncer à ses droits maritaux.

À la même époque, Mick était sur le point de mettre fin à une autre union – celle avec Ahmet Ertegün, d’Atlantic Records – et de prendre pour nouvelle dulcinée un magouilleur pompeux du nom de Walter Yetnikoff. Président de Columbia Records (compagnie par la suite acquise par Sony), Yetnikoff avait fait décoller la carrière de Bruce Springsteen et surtout, produit le monumental Thriller de Michael Jackson.

Les quatre derniers albums des Stones étaient tous des succès mondiaux, mais ils étaient loin d’égaler les ventes records de Thriller. Avec sept tubes planétaires, trente-sept semaines numéro un au hit-parade, et quarante millions d’exemplaires vendus, cet album était de loin le plus gros carton de tous les temps. Mick respectait le travail de Jackson. Mais il savait aussi qu’entre les mains d’une autre maison de disques, Thriller n’aurait jamais connu un tel succès. En s’associant à Yetnikoff, Mick s’assurait une position de pouvoir. En tant qu’artiste et bête de scène, personne ne pouvait lui faire de l’ombre. Vingt ans après sa rencontre avec Keith sur un quai de gare à Dartford, Mick distillait toujours peur, amour, colère, répugnance et désir dans le cœur d’adolescentes tremblantes et de leurs parents baby-boomers. Plus que quiconque, Mick incarnait le rebelle chic.

Jagger était aussi un homme d’affaires perspicace, calculateur, pragmatique, qui pouvait tenir tête à n’importe quelle huile de l’industrie du divertissement. Cela se vit à nouveau lors d’une réunion entre les Stones et les dirigeants de Columbia Records au Ritz, à Paris. Mick était à couteaux tirés avec Yetnikoff pour décider si les Stones auraient le droit de choisir les chansons qui deviendraient des singles. Soudain, il explosa :

— Vous n’êtes que des ronds-de-cuir obèses ! Vous n’y connaissez rien.

— Va te faire foutre ! répondit Yetnikoff sur le même ton.

Incroyable mais vrai, pour une fois Keith était resté sagement assis, sans faire de vagues.

À 3 heures du matin, Mick et Yetnikoff signèrent le contrat le plus juteux de toute l’histoire de l’industrie du disque : vingt-huit millions de dollars pour les Stones et, à l’insu du reste du groupe, deux albums solo pour le chanteur. Quand Keith découvrit l’accord secret conclu par son compagnon de toujours, il devint livide. « Je voulais lui arracher les yeux… Pour qui tu te prends ! Tu n’as pas le droit de faire ton beurre dans le dos des Rolling Stones ! Tout le monde se sent trahi. Qu’est-ce que tu fais de notre amitié ? »

Mick mit ces critiques sur le compte de la « jalousie mesquine » et trouva rapidement quelques grands noms – Herbie Hancock, Pete Townshend, Jeff Beck – à faire figurer sur son premier album solo. L’enregistrement de « She’s the Boss » nécessita six mois de travail en studio en Jamaïque, à New York et à Londres.

Le travail passa au second plan au moment de la naissance d’Elizabeth Scarlett Jagger, le 2 mars 1984 au Lenox Hospital de New York. Jerry déclara fièrement que le bébé de quatre kilogrammes deux avait les « plus jolies lèvres du monde, comme son papa ».

De retour au 304, 81 Rue Ouest (la célèbre maison de cinq étages e

avec MICK gravé en lettres bleues sur le sol de marbre et son drapeau anglais couvrant tout un mur), Mick fit savoir à Jerry qu’il n’avait aucune intention de changer les couches. Pas plus que d’autoriser la maman à allaiter son bébé dans leur lit au milieu de la nuit. L’odeur du lait maternel lui donnait la nausée.

Quand il partagea ces considérations avec Michael Jackson, dans la suite du roi de la pop au Helmsley Palace Hotel à la mi-avril, le Gloved One (surnom que Michael Jackson doit à son gant mythique) fut visiblement choqué par l’attitude de Jagger. Mais il voulait à tout prix travailler avec le leader des Stones. Jackson avait enregistré deux duos magistraux avec Paul McCartney, le compatriote de Jagger – « Say, Say, Say » et « The Girl Is Mine » – et pensait que Mick donnerait de la crédibilité à une nouvelle chanson de sa composition intitulée « State of Shock ».

Au début, Mick fit le difficile. « Tu as ta propre famille, tu n’as pas besoin de moi. » Mais Michael ne lâcha pas le morceau, et à sa sortie le 30 juin, leur duo « State of Shock » se classa immédiatement à la troisième place du hit-parade. Cela conféra une assurance nouvelle à Jagger, qui commençait à douter de sa capacité à faire carrière en marge des Stones. Concernant la collaboration des deux chanteurs en elle-même, aucun des deux ne parut impressionné par son alter ego. Jackson accusait Jagger de chanter faux (« Comment a-t-il pu devenir une star ? ») tandis que Mick qualifiait le talent de Michael de « très léger, comme la mousse d’une bière ».

Convaincu qu’il n’avait plus besoin de ses copains les Stones, Mick se montra encore plus arrogant que d’habitude quand il retrouva les membres du groupe à Amsterdam en octobre pour régler leur différend. Après une soirée passée en ville avec Keith, Mick appela Charlie Watts dans sa chambre d’hôtel. « Mon batteur est là ? Pourquoi tu ne ramènes pas tes fesses ici ? » Watts, pourtant d’humeur toujours égale, passa son costume croisé Savile Row, noua soigneusement sa cravate Hardy Amies, enfila ses chaussures sur-mesure John Lobb, puis alla dans la chambre de Mick et lui colla son poing dans la figure.

« Charlie était furax, raconte Keith. Il lui a donné un crochet du gauche qui l’a envoyé valser dans un plateau de saumon fumé. Mick a failli passer par la fenêtre et tomber dans le canal. »

« Je ne suis pas ton batteur ! gronda Watts. C’est toi qui es mon putain de chanteur ! »

Même si Keith avait souvent envie de frapper Mick, il n’allait jamais jusque-là. « Quel plaisir y a-t-il à dérouiller un froussard ? » La plupart du temps, il se contentait de railleries. Après être tombé sur un livre écrit par une dénommée Brenda Jagger, Keith découvrit qu’il pouvait faire enrager Mick simplement en l’appelant « Brenda ».

Néanmoins, par moments, la situation devenait particulièrement tendue entre les deux hommes. Pendant leur travail sur le nouvel album du groupe, Dirty Work, à Paris, il était clair pour tout le monde que Jagger était distrait par sa carrière solo et faisait son job sans grande passion. À un moment donné, Keith agrippa Mick par la gorge et cria : « Je vais te tuer ! Un de ces quatre, je vais te faire la peau ! »

Le chanteur ne s’en formalisait pas. « Oh, c’est tout Keith ! dit-il calmement au dirigeant d’une maison de disques qui avait été témoin de l’incident. Il s’agite dans tous les sens pour avoir l’air furieux, mais en réalité, il ne ferait pas de mal à une mouche. »

On aurait pu dire la même chose de Jagger, mais il n’était pas question que les petits amis de ses filles s’en rendent compte. « Quand Jade sera plus grande, je lui dirai de se méfier des mecs comme moi. » À présent que Karis avait quinze ans et Jade quatorze, Mick s’amusait à terroriser leurs copains à chacune de leurs visites à New York. « Il faut encourager les plus intéressants, expliquait celui qui avait été autrefois le cauchemar de tout parent, et décourager les connards. » Jade, mortifiée par les commentaires publics de son père, décida de se venger en appelant Mick et Bianca « Grandpa » et « Grandma ».

Sorti en mars 1985, She’s the Boss devint instantanément disque de platine avec « Just Another Night » pour titre phare. Dans la vidéo de quatre-vingt-dix minutes réalisée pour la promotion de l’album, Mick endosse le rôle d’une rock-star pourrie et gâtée (quoi d’autre ?) agressée par trois travestis. Il en profite pour forcer le trait et se déguiser en drag-queen – avec perruque, talons hauts et robe rouge vif. Rebaptisé Running Out of Luck, le film ne fut pas diffusé en salles mais directement édité en vidéo, au grand soulagement de la partenaire de Mick, Rae Dawn Chong. « Je ne suis pas contre les scènes d’amour du moment qu’elles sont de bon goût, explique-t-elle à propos de ses passages sulfureux à l’écran avec Jagger. Mais dans ce film, on était loin du compte. »

Qu’importe ! Le 13 juillet 1985, Mick fit taire toutes les mauvaises langues en transformant ses vingt-cinq minutes de prestation dans Live Aid – le concert de charité historique organisé par Bob Geldof – en un véritable tour de force. L’événement se déroula au JFK Stadium de Philadelphie, devant un parterre de quatre-vingt-dix mille fans, et fut regardé par un milliard six cents millions de téléspectateurs à travers le monde. Avec le groupe Hall & Oates, Mick et Tina Turner firent le show sur « State of Shock » et enchaînèrent avec une interprétation endiablée de « It’s Only Rock’n’Roll ». Le duo enfiévré, immortalisé par le moment d’anthologie où Mick arrache la jupe de Tina Turner, contrastait avec la seconde apparition de Jagger au Live Aid : la vidéo surprenante et inédite de son duo avec David Bowie sur « Dancin’ in the Streets ».

Portés par le succès de leur clip, Jagger et Bowie furent de nouveau les égéries de la nuit à New York et Londres. Après son divorce houleux avec Angie, Bowie avait réussi à se débarrasser de son image glam rock et même à se faire un nom en tant qu’acteur sérieux (grâce au film L’Homme qui venait d’ailleurs et Elephant Man à Broadway). Maintenant, Jagger et Bowie – qui répétaient aujourd’hui avec insistance qu’ils n’étaient pas bisexuels – envisageaient de tourner un remake de Certains l’aiment chaud, un film qui les obligerait tous deux à se travestir.

Si cette alliance Jagger-Bowie pouvait paraître très étrange vue de l’extérieur, Jerry ne la considérait pas comme une menace. Au contraire, tout le temps que Jagger passait avec Bowie, il ne le consacrait pas à draguer les petites amies d’autres rock-stars ou leurs propres filles.

Ce que Hall voulait désespérément, c’était devenir Mme Jagger. Depuis des années maintenant, elle ne voyageait jamais sans une alliance en plastique et une boutonnière fleurie orange – juste au cas où Mick serait d’humeur à se marier. Hall était même prête à renoncer à ses droits d’épouse et à signer un contrat de mariage, s’il le fallait.

Apparemment, il faudrait plus que cela. « La monogamie n’est pas pour moi », disait Mick en haussant les épaules. Hall se résolut à patienter : « Je ne suis pas malheureuse comme je suis. Seulement, je préférerais être mariée. »

Elle lui donna une autre raison de réfléchir au mariage le 28 août 1985 quand, après douze heures de travail, elle donna naissance au petit James Leroy Augustin Jagger. Jagger garda la main de Jerry dans la sienne pendant toute cette épreuve, mais se sentit nauséeux, et se tourna vers le mur au lieu d’assister à la naissance proprement dite. « J’adore mes filles, témoigne le papa, mais il n’y a rien de plus beau qu’un premier fils. »

Plusieurs mois plus tard, eut lieu une autre première dont la maturation parut incroyablement longue. Depuis toutes ces années, les Rolling Stones n’avaient pas encore reçu de Grammy – jusqu’à ce que le vieux copain de Mick, Eric Clapton, leur offre un Lifetime Achievement Award au début de l’année 1986, pour célébrer l’ensemble de leur carrière. Jagger eut peur au début que ce prix fasse passer les Stones pour des fossiles, mais cela leur donna l’opportunité de diffuser leur nouveau clip devant une immense audience télévisée. « Harlem Shuffle », une reprise du tube de Bob et Earl sorti en 1963, fut un grand succès, tout comme l’album Dirty Work, d’où le single était extrait.

Pour surfer sur la vague de leur succès, Richards et les autres Stones étaient impatients de partir en tournée. Comme c’était le premier album de leur nouveau contrat avec Columbia, Keith déclara qu’ils seraient « idiots de ne pas le faire ».

Mais Jagger s’y opposa. À ses yeux, les membres du groupe n’étaient pas physiquement aptes à tenir toute une tournée. « Ils seraient incapables de traverser les Champs-Élysées, alors partir sur les routes… » Mais si le leader des Stones songeait à une tournée en solo, Keith avait un message très clair pour lui : « Si Mick part sans nous, dit-il à un journaliste, JE LUI TRANCHE SA PUTAIN DE GORGE. »

Cela dit, même en l’absence de tournée officielle, Mick se montrait partout – ou presque – en compagnie de Bowie. Les deux hommes chantèrent « Dancin’ in the Streets » pour la princesse Diana et le prince Charles au grand gala de charité donné à Wembley. Ils déclenchèrent une émeute à la première partie du concert de Prince au Madison Square Garden de New York et discutèrent avec Madonna après son concert à Wembley. (Sans doute ne lui rappela-t-elle pas qu’ils avaient passé du bon temps ensemble au Plaza et qu’il avait déclaré qu’elle était « un petit pois de talent dans une mer d’ambition ».)

Les amis célèbres de Mick le confortaient dans l’idée qu’il n’avait plus besoin des Stones. À l’occasion de son quarante-troisième anniversaire, Sting, Tina Turner, Eric Clapton, Faye Dunaway, Michael Caine – et bien sûr David Bowie – n’étaient que quelques-unes des nombreuses célébrités invitées à sa fête de Londres.

L’idée d’une nouvelle vie sans les Stones était excitante pour Mick : « Je n’ai plus dix-neuf ans. Les Rolling Stones ne sont pas mon seul intérêt dans la vie. » En janvier 1987, il emmena Jerry et leurs enfants à la Barbade pour que femme et enfants barbotent dans les vagues pendant qu’il travaillait sur son nouvel album solo, Primitive Cool, dans les studios Blue Wave. Dans deux chansons de l’album – « Shoot Off Your Mouth » et « Kow Tow » –, Mick déversa sa bile sur Keith, son ancien comparse.

De nouveau, la concentration de Mick fut interrompue par une affaire de drogue, mais cette fois, la cible était Jerry, arrêtée et accusée à tort d’avoir tenté de passer en contrebande l’équivalent de soixante mille dollars de marijuana dans le pays. Finalement, les charges furent abandonnées, mais Jerry ne se gêna pas pour enguirlander les autorités locales qui, selon elle, avaient tenté de la piéger simplement parce qu’elle était une « femme, américaine, riche et célèbre ».

En dépit de critiques louangeuses (« Pendant que les Rolling Stones mijotent à feux doux, Mick Jagger bout à plein régime », déclara l’USA Today), Primitive Cool ne dépassa pas la quarante et unième place du hit-parade. Ce fut une énorme déception pour Mick, mais pas au point de le voir ramper vers Keith et son groupe. Plus que jamais, le chanteur était convaincu que sa carrière solo souffrait de son association avec les Stones. « Je ne peux pas remonter sur scène avec eux, dit-il alors, laissant entendre que sa carrière avec les Stones était terminée. Je n’ai pas besoin de cette bande de vieux croûtons. »

Il n’avait pas tout à fait tort. Même si le visage de Mick comptait plus de sillons que ses disques, il travaillait dur pour garder la forme. Résultat, c’était le seul des Stones à ne pas avoir l’air terne, hagard et avachi.

L’énergie maniaque de Mick impressionnait même le plus jeune des Jagger. Scotché à un film de Tarzan à la télévision, Jimmy Jagger, alors âgé de vingt mois, s’illumina quand Cheetah se balança à l’écran et se mit à crier et bondir en tous sens. « Dada ! » s’écria le petit Jimmy en pointant l’écran.

Primitive Cool ne fut pas la seule déception du rocker à l’époque. Il eut d’autres déconvenues, notamment, quelques mois plus tard, l’annulation de sa tournée solo aux États-Unis, due aux médiocres préventes de billets. En avril 1988, Jagger rebondit avec sa première tournée au Japon, un pays où les Rolling Stones étaient interdits de séjour depuis un quart de siècle, en raison de leurs abus de drogue passés.

Les cent soixante-dix mille fans venus assister à son concert solo ne furent pas déçus. Conscient de devoir livrer une performance comparable à celle des Stones, Jagger s’aida d’une troupe de quarante danseuses et chanta « Satisfaction » sur fond de volcans incandescents dégorgeant de lave. La tournée fut un succès : huit millions de dollars empochés. Sa prochaine tournée – une série de concerts en Australie – lui en rapporterait vingt.

Pendant que Mick se produisait devant des salles combles à Sydney et Melbourne, Talk is Cheap, l’album solo de Keith sorti par le label de Richard Branson, Virgin Records, recevait des critiques dithyrambiques. L’un des titres de l’album, « You don’t Move Me », est une diatribe enfiellée contre Mick, jugé « mercantile » et « minable ». Blessé par les attaques de Keith, Jagger prit le temps de réfléchir et d’écrire « Mixed Emotions », une chanson qui serait par la suite intégrée au prochain album des Stones et ferait un carton.

Dans le même temps, Mick n’était pas le seul Jagger à vouloir gagner de l’argent. Ce printemps-là, Jade annonça son intention d’abandonner l’école et de signer un contrat de mannequinat d’un million de dollars. Comme Mick et Bianca s’y opposaient, Jade se rebella. Elle fut renvoyée de son pensionnat très select pour avoir retrouvé son petit ami de vingt et un ans à 2 heures du matin, en passant par la fenêtre de sa chambre. « Mon père va me tuer ! » avoua-t-elle au directeur du pensionnat.

Pas tout à fait. Après avoir sommé Jade de venir au château familial dans la vallée de la Loire, Mick et Jerry la surveillèrent de près, puis finirent par accepter de la laisser partir à Florence pour suivre des cours d’histoire de l’art. Dans l’avion, Jade rencontra un jeune étudiant en art du nom de Piers Jackson dont elle tomba aussitôt amoureuse, au grand désespoir de papa.

Mick avait d’autres problèmes tout aussi pressants à gérer sur le plan domestique. À l’approche de leur dixième anniversaire en tant que couple, Jerry attendait de Mick une demande en mariage. L’événement passa sans avoir l’effet escompté, après quoi la jeune femme, se rappelant la réaction de Mick quand elle s’était enfuie avec Robert Sangster, décida de forcer le destin. Elle signa un contrat d’un million de dollars pour sa propre collection de vêtements de bain – une façon de lui rappeler qu’elle était totalement indépendante sur le plan financier – et se mit à fréquenter des aristocrates anglais très en vue.

Mick faisait semblant de ne pas en être affecté. Quand on proposa à Jerry un petit rôle dans Batman, il l’incita à accepter. Peut-être Mick prenait-il secrètement plaisir à voir Jack Nicholson, le diabolique Joker, jeter de l’acide au visage de sa compagne ?

Par moments, Mick semblait vouloir faire amende honorable. Lorsque Jerry fit ses débuts sur scène à Montclair, New Jersey, dans Bus Stop, une pièce de William Inge, Mick assista à la première. C’était aussi le jour de son quarante-cinquième anniversaire. S’ennuyant ferme, Mick se tourna vers son amie Liz Derringer et lui demanda si elle avait de l’herbe. « Non », répondit-elle. « De la coke ? » « Non. » Il marqua une pause avant de dire : « Et si tu me faisais une petite pipe ? »

C’était, selon l’expression de Derringer, du pur « Mick vintage ». Plus tard, pendant la fête de première, quelqu’un demanda tout fort au couple s’ils allaient se marier. « Le mot avec un grand M ? grommela Jerry Hall. Je ne demande que ça ! Inutile de retourner le couteau dans la plaie ! » Mick se contenta de sourire en secouant la tête.

Sa relation avec Jerry n’était pas la seule en péril durant cette période critique. À l’annonce de l’entrée des Rolling Stones dans le Rock And Roll Hall of Fame le 18 janvier 1989, la rumeur se répandit que le partenariat Jagger-Richards avait subi des dégâts irréparables. Si c’était vrai, quelle meilleure occasion d’annoncer la séparation du groupe que la cérémonie du Hall of Fame ? « Évidemment, aucun de nous ne souhaitait une chose pareille », commente Mick.

Dans un ultime effort pour effacer leurs différends, Jagger et Richards acceptèrent de se voir à la Barbade. Les deux hommes échangèrent les politesses d’usage, mais à peine quelques minutes plus tard, ils se jetaient des insultes à la figure. À la fin de la journée, Richards déclara : « C’était comme au bon vieux temps. » En partageant un joint et buvant de grandes lampées de Jack Daniels, les Glimmer Twins finirent par se tordre de rire en évoquant les horreurs proférées dans leurs chansons… et dans la presse. L’une des salves favorites de Mick :

Le journaliste à Keith : « Quand allez-vous cesser de jouer les garces ? »

Keith au journaliste : « Demandez à l’autre garce. »

Après leur intronisation dans le Hall of Fame, tous les Stones se réunirent à la Barbade. Il ne leur fallut que dix semaines pour enregistrer et mixer Steel Wheels, leur premier album depuis trois ans. « Ça s’est fait tout seul, dit Mick. Je ne dirais pas que c’était facile – ce n’est jamais facile – mais ça s’est fait naturellement. »

Leur projet de tournée mondiale était bien plus intimidant. Finalement, ils tablèrent sur une tournée de cent quinze concerts en treize mois. En juillet 1989, les Rolling Stones établirent leur lieu de répétitions à Wykeham Rise, un ancien pensionnat de jeunes filles dans la petite bourgade de Washington, dans le Connecticut, pour répéter. Les gens du coin s’habituèrent bientôt à voir Mick courir à reculons dans la campagne désolée – une technique apprise pour développer son endurance et son agilité – pendant que Keith allait s’acheter des cigarettes dans l’épicerie du coin.

Plus de trois cents journalistes étaient sur le pied de guerre quand les Stones pénétrèrent dans la gare new-yorkaise de Grand Central, à bord d’un wagon antique, pour annoncer leur prochaine tournée mondiale Steel Wheels. Quid de la querelle épique Jagger-Richards ? « On a laissé tomber le masochisme », répond Keith. Finalement, ce fut Mick qui mit un terme à la conférence de presse : « Juste une dernière question. Mon mascara coule. »

Les fans n’avaient jamais rien vu de pareil. Michael Cohl, l’organisateur de tournée canadien, garantit au groupe une avance spectaculaire de soixante-dix millions de dollars – soit cinquante millions estimés sur les ventes de billets et vingt millions sur les produits dérivés. Cette fois, les fans pourraient acheter autre chose que des T-shirts et des catalogues souvenir – et ils trouveraient ces objets aussi bien dans les rayons spécialisés des magasins que sur les sites des concerts. Les « boutiques » Rolling Stones chez Macy’s et J.C. Penney présenteraient sweat-shirts, skateboards, Converse et bombers à quatre cent cinquante dollars – autant d’items au logo Steel Wheels ou Lapping Tongue.

Avec un grand souci du détail, Mick approuva chaque objet proposé à la vente. Son principal objectif pour le concert : les fans devaient en avoir pour leur argent. Près de quatre cents techniciens avaient été engagés pour mettre en place deux décors d’« holocauste industriel » de trente mètres de haut et quatre générateurs capables de cracher les 2,4 millions de watts nécessaires aux lasers, stroboscopes et feux d’artifice, sans parler du mur de flammes de quatre-vingt-dix mètres de large. Sur les écrans géants apparaissait l’image d’un Mick bondissant, gesticulant, transpirant et courant d’un bout à l’autre de la scène. Trois heures et vingt-sept chansons plus tard, Mick était trempé de sueur et affichait un sourire jusqu’aux oreilles.

À raison ! Commercialement, Steel Wheels fut un immense accomplissement pour Mick et les Stones. La tournée américaine rapporta cent quarante millions de dollars – deux fois le cachet prévu – et l’album fut double disque de platine. Mick et Keith posèrent volontiers pour la couverture de Forbes, qui soulevait une question très simple : « QUE VONT-ILS FAIRE DE TOUT CET ARGENT ? »

Les puristes du rock que sont les lecteurs du magazine Rolling Stone étaient tout aussi impressionnés. À une large majorité, ils élurent les Stones « Artistes de l’année » et « Groupe de l’année », et Steel Wheels « Tournée de l’année ». Treize millions et demi de foyers avaient suivi la retransmission télévisée du dernier concert à Atlantic City – soit le plus gros audimat à la demande de toute l’histoire.

« Les Rolling Stones sont bien de retour ! écrivit Jay Cocks dans l’article du Time Magazine consacré à la renaissance du groupe. Regardez ces types ! Des géants, des golems, des sacrés bonshommes… encore capables de manœuvrer le navire. »

Personne ne le savait mieux que Jerry, qui avait gardé un œil sur Mick pendant toute la tournée. Une précaution sans grand effet. Même si la jeune femme se trouvait à quelques mètres seulement, dans les coulisses, avec les petits Elizabeth Scarlet et James, Jagger ne pouvait s’empêcher de faire du gringue à la petite amie d’Eric Clapton – dix-huit ans seulement. « Dès que Clapton avait le dos tourné, raconte un technicien, Mick draguait sans vergogne sa copine. Même si Jerry fermait les yeux, on ne pouvait s’empêcher d’avoir de la peine pour elle. »

Après avoir rebaptisé Steel Wheels l’« Urban Jungle Tour », les Stones, qui n’étaient plus persona non grata au Japon, jouèrent deux semaines consécutives au Tokyo Dome – ce qui leur rapporta trente millions de dollars. Puis ils partirent se produire dans trente-sept villes d’Europe.

À la fin de ce périple, Mick n’avait pratiquement pas vu Jerry pendant dix-huit mois. À l’occasion du douzième anniversaire de leur rencontre, le chanteur fit construire une piscine en forme de cœur d’une valeur de cent mille dollars dans le ranch de Jerry. Mais elle s’attendait à un tout autre présent. Une proposition de mariage qui ne venait pas. Cette fois, quand Jerry menaça de le quitter, Mick prit son avertissement au sérieux. Il demanda à ses avocats de préparer un contrat de mariage en béton armé, puis emmena Jerry et leurs enfants faire un voyage de six semaines en Inde, au Népal, au Bhoutan, en Thaïlande et en Indonésie.

Aux environs de 18 heures, le 21 novembre 1990, Jerry et Mick se marièrent dans la maison d’un ami, située au sommet d’une colline sur l’île de Bali. La cérémonie était orchestrée par un prêtre hindou qui lut des prières en sanskrit et signa leurs fronts avec du safran. Pendant que Jerry se préparait pour la nuit, Mick se précipita sans vergogne sur la femme de leur hôte : « Il m’a carrément sauté dessus ! Tu te rends compte ? raconta-t-elle à une amie. Mick a essayé de faire l’amour avec moi le soir de ses noces ! »

À Stargroves, leur retraite en front de mer sur l’île Moustique, Mick expliqua en termes très clairs à son épouse que rien n’avait réellement changé. Comme d’habitude, ils passaient leurs journées en famille, à folâtrer dans les vagues et pique-niquer sur Macaroni Beach. Mais le soir, Jagger allait dans l’unique boîte de nuit de Moustique, le Basil’s Bar, où il ne cherchait pas à cacher son intérêt pour la gent féminine. Quelques semaines seulement après leur mariage, Jerry et leurs invités virent Mick danser langoureusement avec des natives de l’île, l’une après l’autre. « C’était embarrassant, commente Stephanie Mansfield, un témoin de la scène, mais Jerry préférait fermer les yeux. »

Hall avait aussi accepté l’arrivée de David Bowie et sa nouvelle épouse, Iman, un mannequin d’origine africaine. Ignorant les rumeurs persistantes concernant Jagger et son étrange amitié pour l’ancien Ziggy Stardust, elle se rendit compte que Bowie, très attentif à sa nouvelle femme, avait en réalité un effet positif sur son mari. « Peut-être que Mick verra à quel point ces deux-là sont heureux ensemble et cessera d’aller butiner », confia-t-elle à l’un de ses voisins à Moustique.

Vœu pieux. Mais pendant un temps, Mick parut plus intéressé par le lancement de sa carrière cinématographique que par de nouvelles conquêtes. Jagger et Bowie essayèrent de se vendre comme les nouveaux Bing Crosby et Bob Hope, briguant les rôles principaux des comédies Le Plus Escroc des deux (les rôles revinrent à Steve Martin et Michael Cane) et Ishtar (Dustin Hoffman et Warren Beatty). Finalement, Mick joua le rôle du vilain dans Freejack, un thriller de science-fiction dont l’action se déroulait dans le futur, en 2009. Le film, avec aussi à l’affiche Emilio Estevez et Rene Russo, fut un échec commercial, ne rapportant que la moitié de ses trente millions de budget.

Ironiquement, pendant que la carrière d’acteur de Mick piétinait, Jagger et les Stones faisaient un carton sur grand écran – le vrai grand écran. Tourné à Berlin, Turin et Londres, le film IMAX de la tournée Steel Wheels/Urban Jungle enthousiasma les critiques comme le public à sa sortie en 1992.

Il paraissait donc logique que leur nouveau contrat d’enregistrement de trois albums avec Virgin, pour un cachet de quarante-cinq millions de dollars, soit le plus gros de leur carrière. « Mick est un homme d’affaires brillant, qui connaît l’industrie du disque comme personne, reconnaît Ehmet Ertegün, incapable de concurrencer l’offre de Virgin. Il est intransigeant, perspicace, analytique. Les directeurs de maison de disques qui le sous-estiment – et il y en a quelques-uns – sont des imbéciles. »

Jagger était assurément un maître du multitâches. Au plus fort de la tournée Urban Jungle, l’année précédente, il avait repéré son vieil ami Eric Clapton au bras d’une jeune femme de vingt-trois ans du nom de Carla Bruni. Riche héritière, Bruni réunissait toutes les qualités qu’il recherchait chez une femme – une beauté à couper le souffle, la jeunesse, une importante fortune personnelle (quatre millions par an de contrat de mannequinat, sans compter son héritage) et, surtout, un petit ami rock-star.

« Je savais que Carla lui taperait dans l’œil », raconte Clapton, qui avait à l’esprit que Jagger avait déjà essayé de lui voler son ex-femme, Pattie Boyd, sans succès.

« S’il te plaît, Mick, insista Clapton auprès de son comparse, pas celle-là. Je crois que je suis amoureux. » Mais quelques jours plus tard, Jagger et Bruni entamèrent une « liaison clandestine », selon les termes de Clapton. « Après plusieurs dérobades de Bruni, j’ai reçu un appel de la fille qui nous avait présentés. Elle m’a dit que Carla voyait Mick et que c’était assez sérieux. »

Clapton était bouleversé : « La relation de Mick et Carla m’a obsédé tout le reste de l’année. Ça n’a pas été facile de venir jouer avec les Stones, qui m’invitaient de temps à autre à leurs concerts, sachant qu’elle rôdait dans les coulisses. » (Clapton tomba bientôt dans un désespoir plus profond encore en mars 1991, quand Conor, son fils de quatre ans, fit une chute mortelle du cinquante-troisième étage d’un appartement new-yorkais. Cette tragédie lui inspira la chanson « Tears in Heaven », récompensée par un Grammy Award.)

En apprenant la rumeur sur la tournée Urban Jungle, Jerry se dit que Carla était une simple passade. Mais quand les journaux révélèrent que leur liaison était toujours aussi solide au bout d’une année entière, Hall somma son mari d’y mettre fin. Mais Jagger, loin d’obtempérer, partit en claquant la porte.

Inquiète à l’idée d’être allée trop loin, Jerry rédigea un mot à la va-vite pour le supplier de lui pardonner. L’astuce fonctionna. Trois jours plus tard, un touriste repéra Jerry et Mick en train de boire tranquillement un verre à l’hôtel Crane Beach de la Barbade. Ils s’embrassèrent, puis finirent par s’en aller. Le touriste remarqua alors qu’ils avaient laissé une enveloppe sur la table, et décida de jeter un coup d’œil à l’intérieur.

Oh, mon Mick chéri… Je suis vraiment désolée d’avoir été jalouse…

tu es ce qui compte le plus au monde pour moi… S’il te plaît, ne

m’enlève pas ton amour. Je veux te laisser ta liberté et je me fiche que

tu baises d’autres filles. Je le ferai avec d’autres filles et avec toi

aussi… Je te respecte, je t’admire, je te fais confiance et je t’aime de

tout mon être. Je crois que tu es un génie [sic]… J’adore baiser avec

toi… Je veux juste être ta nana n° 1. JE T’AIME. Ta chérie, Jerry.

Visiblement touché par les excuses sincères de sa compagne, Mick dépensa quatre millions de dollars pour acheter Downe House, une demeure géorgienne de vingt-six pièces surplombant la Tamise, dans la banlieue londonienne chic de Richmond. Tandis que Jerry, à présent enceinte de leur troisième enfant, se lançait dans la décoration de leur dernière acquisition, Mick prit sa femme au mot, concernant son offre de lui laisser sa liberté.

Pendant ce temps, Bruni, consciente que Jerry Hall risquait en définitive de l’emporter, jouait sur plusieurs tableaux. Venant de mettre fin à sa liaison avec Dimitri, le prince héritier de Yougoslavie, elle passait à présent beaucoup de temps avec l’impétueux magnat de l’immobilier new-yorkais Donald Trump. Bien que Trump ait avoué par la suite que Bruni était « désespérément accro » à Jagger, Carla lui aurait promis de quitter le célèbre chanteur s’il laissait tomber sa fiancée, Marla Maples. « Carla n’arrêtait pas de m’appeler, se rappelle Trump. Elle voulait m’obliger à quitter Marla et usait de toutes sortes de pressions psychologiques pour me convaincre. À la fin, Carla est devenue si détestable que j’avais le plus grand mal à l’apprécier. »

Le 12 janvier 1992, Jerry donna naissance à Georgia May Ayeesha Jagger. Le lendemain matin, Mick prenait l’avion pour la Thaïlande, où Bruni et lui avaient réservé la villa 15 du luxueux Amanpuri Hotel sous le pseudonyme couleur locale : « Someching ».

Jerry réussit à joindre Mick. « Avec qui es-tu ? demanda-t-elle péremptoirement. Tu es avec Carla ? » Jagger nia, mais cela n’expliquait pas pourquoi il n’était pas au côté de la jeune maman. « Un homme est censé se trouver auprès de sa femme quand elle vient d’avoir un bébé ! »

Mick n’était pas de cet avis. Les jours suivants, Carla et lui flânèrent sur la plage, barbotèrent dans la piscine de leur villa privée, écumèrent les boîtes de nuit de Phuket. « Ils dansaient, s’embrassaient, raconte un barman. Ils ne se cachaient pas. »

Satisfaite que Hall ne soit plus un problème, Bruni se vanta auprès de ses amis que son « petit ami » de quarante-huit ans était « incroyable au lit ». « C’est un formidable amant… pour un vieux. » À la presse, elle mentait effrontément : « Je le connais à peine. Ce que vous dites est absurde. Je ne comprends pas. Peut-être que quelqu’un se fait passer pour moi ? »

Ce n’était pas la première fois qu’elle faisait l’objet de controverses. Une fois, un jeune journaliste vint sonner à la porte de Carla Bruni, qui lui ouvrit seins nus. (Pendant l’interview, elle fit vaguement l’effort de couvrir ses seins avec l’un de ses chats siamois – Betty ou Mitzy.) « La monogamie m’ennuie, confia-t-elle à un autre journaliste. Je préfère la polygamie ou plutôt la polyandrie. » La polyandrie étant l’équivalent féminin de la polygamie.

Restée seule en Angleterre pour s’occuper de la petite Georgia May, Jerry regrettait d’avoir donné carte blanche à Mick. Un jour, elle intercepta un message écrit de Carla et le montra à Keith. Il était codé, mais le cryptage n’avait rien de sophistiqué. Il suffisait de le lire dans un miroir. La note de Bruni disait : « Je suis ta maîtresse pour toujours ».

« J’ai failli faire une dépression nerveuse… avouera Jerry par la suite. Je pleurais toutes les larmes de mon corps dès que Mick rejoignait Carla Bruni. J’étais si mal. C’était impardonnable. » Quand elle exigea de Mick une explication, le chanteur s’emporta. Jerry Hall téléphona alors à sa rivale. « Laisse mon mec tranquille ! » lança-t-elle à Carla, qui lui raccrocha aussitôt au nez.

Apparemment, Carla Bruni n’avait pas compris le message. Un après-midi, Jerry donnait le sein à Georgia May quand le téléphone sonna de nouveau. Cette fois, la mère essaya de raisonner la maîtresse : « Il y a une famille en jeu, plaida-t-elle. Et des enfants. »

Jerry était « totalement déprimée », de son propre aveu, mais bien déterminée à ne pas laisser son mariage péricliter. « Faire l’amour est de loin le meilleur moyen de garder mon homme, déclara-t-elle allègrement à un journaliste français alors même que Mick et elle avaient décidé de voir un conseiller conjugal. Voilà pourquoi je déteste tant ces moments où Mick est loin de moi. Mais quand on est réunis, on rattrape le temps perdu, vous pouvez me croire ! »

La seule personne qui ne paraissait pas affectée par ce drame était Mick. Ayant finalement retrouvé Jerry en France, le chanteur passa les quelques mois suivants à donner des fêtes le week-end à La Fourchette pour ses copains aristocrates. En plus des voyages en ballon très en vogue à cette époque, les Jagger proposaient à leurs invités des balades à cheval et des pique-niques raffinés sur les bords de Loire.

Sans oublier les jeux de société, comme le backgammon et les jeux de mimes, même si aucune distraction n’était aussi prisée que les soirées costumées. « Tout le monde descendait pour le dîner déguisé, raconte un invité, c’était vraiment cool. » Personne n’aimait autant se travestir que Mick, qui apparut un soir en Madonna, avec bas résille noirs, perruque blonde et soutien-gorge aux bonnets coniques.

En juin, Mick et Jerry retournèrent aux États-Unis pour assister à la remise des diplômes de Yale de Karis. Puis, le jour même de l’anniversaire de Jerry, Mick franchit une autre étape quand sa fille de vingt ans, Jade, donna naissance à une fille dans la ferme où elle vivait avec son petit ami Piers Jackson. Ils prénommèrent la petite Jagger « Assisi ».

Grand-père à quarante-huit ans, Mick ne semblait toujours pas prêt à lever le pied. À présent que les Rolling Stones avaient quitté Sony pour Virgin, le chanteur décida de retourner vers le label Atlantic d’Ahmet Ertegün pour son prochain album solo. Avec Wandering Spirit, qu’il enregistra à Los Angeles, Jagger voulait prouver à tous qu’il était toujours « un esprit nomade ». Quelques jours plus tard, Mick fut photographié dans une boîte de nuit en plein flirt avec un autre mannequin – plus petite cette fois –, une Californienne de vingt-deux ans du nom de Kathy Latham. Mais en réalité, il était davantage émoustillé par l’amie de Latham, Melissa Behr, une grande blonde de vingt-sept ans, plus dans le style Jerry Hall. Et détail d’importance, qui rendait la belle Melissa Behr plus attirante encore : elle était la petite amie du rocker Charlie Sexton.

Jerry ferma les yeux sur Latham et Behr, mais ne put ignorer la « mystérieuse femme » aux cheveux noirs – sans doute Carla Bruni – qui cette fois encore tenait compagnie à Mick en Californie. La situation s’envenima à l’automne quand les deux mannequins – toutes deux en séances photo à Paris – se croisèrent dans le hall du Ritz. Jerry Hall aurait insulté Carla Bruni.

— Pourquoi ne laisses-tu pas mon mari tranquille ?

— Dis plutôt à ton mari de me laisser tranquille !

Carla ne portait pas Jerry dans son cœur : « Il est totalement déplacé de laver son linge sale en public. Ça se fait peut-être au Texas, mais, pour ma part, je trouve ce comportement particulièrement vulgaire et inélégant. »

Lorsqu’un journaliste du Daily Mail de Londres réussit à lui arracher quelques mots lors du défilé de mode Thierry Mugler, Jerry Hall semblait prête à jeter l’éponge : « Oui, c’est vrai, nous sommes séparés avec Mick et je suppose que nous allons divorcer. Je souffre trop pour endurer ça plus longtemps. J’ai besoin de paix. » Plus tard, elle regretterait d’avoir accepté de fermer les yeux sur les dérapages de son mari dans l’espoir de le voir changer. Cela lui avait beaucoup coûté. « Il n’y a rien de plus humiliant que d’aimer un homme au point de lui pardonner ses infidélités. »

Keith, dont le mariage avec Patti Hansen était toujours solide après dix ans, pressa publiquement Mick de « revenir à la raison ». « Tu sais, à presque cinquante ans, tu passes un peu pour un maniaque. » Il marquait un point. À l’époque de leur rencontre, Mick aurait dit à Carla Bruni qu’il avait couché avec quatre mille femmes.

Les conseils de son ami mis à part, Mick était irrité à l’idée d’un divorce ruineux. Cela dit, la légalité de leur mariage avait été remise en question dès le départ. Peu après la cérémonie à Bali, le prêtre hindou qui les avait mariés avait déclaré que leur union n’était pas valide car il n’avait pas reçu les documents appropriés. Mick lui-même n’était sûr de rien. Quand on lui demandait s’il était légalement marié, il répondait : « Ça dépend de ce que vous entendez par là… je crois que oui. »

Pourtant, Mick savait bien, au fond de lui, que Jerry et lui avaient eu un mariage légal, et qu’elle ne mettrait pas fin à une relation de quinze années sans un chèque avec au moins sept zéros.

Quatre jours après l’annonce de leur séparation dans la presse, Mick appelait Jerry pour la supplier de le reprendre. Elle accepta, mais regretterait bientôt sa décision.

De retour à Paris, Carla Bruni, d’ordinaire si solide, était inconsolable. « J’ai cru que je ne m’en remettrais jamais, se rappelle-t-elle. Je me réveillais tous les matins totalement désespérée. Je pensais que je ne retomberais plus jamais amoureuse de personne. Quand on a le cœur brisé, on se dit que la douleur ne s’en ira jamais. » Fréquenter un homme marié, conclut-elle, avait été « terrible, infernal ». « C’est un aller simple pour la douleur et cela vous laisse très amer. »

Les aléas de son mariage étant momentanément derrière lui, Jagger faisait face à ses propres doutes, se demandant après la débâcle de Primitive Cool s’il était vraiment capable de faire carrière seul. Dans Wandering Spirit, Mick décida de revenir à ses racines rock et R’n’B, et d’inviter le chanteur Lenny Kravitz et le bassiste Flea, des Red Hot Chili Peppers. La stratégie fonctionna. Non seulement son troisième album solo fut un succès commercial, mais les critiques décrétèrent que c’était son meilleur travail depuis longtemps. Dans le New York Times, Karen Schoemer s’extasia : « Wandering Spirit est plus pimenté que la cuisine que nous ont servie les Stones ces dernières années. On dirait que Mick Jagger est prêt à assumer son héritage. »

Sa confiance restaurée, Jagger accepta de retravailler avec les Stones. Une nouvelle fois, Keith et Mick décidèrent que la Barbade – l’île où ils avaient signé une trêve assez longue pour leur permettre d’enregistrer Steel Wheels – serait le lieu idéal pour aplanir leurs différends. De leur séjour sur l’île naîtrait également le nom de leur prochain album. En allant chercher des cigarettes au supermarché local, Keith sauva un chaton pouilleux et dépenaillé d’un tuyau d’écoulement. Impressionné par la capacité du chat à survivre, Richards le baptisa Voodoo (« Vaudou ») et la terrasse où il dormait le « Voodoo Lounge ».

En enregistrant leur album Voodoo Lounge, les Stones durent faire face à un nouveau défi : à cinquante-six ans, le bassiste Bill Wyman avait décidé de quitter le groupe. En cherchant un remplaçant à Wyman, Jagger veilla, aux dires d’un membre de l’équipe, à ne pas choisir un musicien au trop grand potentiel de star, qui risquait de le surpasser ou donner aux Stones l’air vieux. Ils arrêtèrent leur choix sur Darryl Jones, un bassiste afro-américain trapu qui avait fait ses classes de jazz avec le grand Miles Davis.

Les Stones se mirent à travailler sur Voodoo Lounge dans les studios Windmill de Dublin, mais peu de temps après, Mick et Keith voulaient de nouveau s’étriper. Une querelle éclata quand Keith interdit à Mick de jouer quelques riffs à la guitare. « Il y a deux guitaristes dans ce groupe, railla Richards, et tu n’en fais pas partie ! » Après quoi, les deux hommes se crièrent dessus, ressortant leurs vieux contentieux – l’abus de drogue de Keith, Marianne Faithfull et Anita Pallenberg, le contrat secret concernant l’album solo de Mick et le sentiment de trahison de Keith. Tout cela sous le regard ébahi des musiciens et techniciens.

Ce fut au producteur Don Was de négocier une paix précaire. Pendant les six mois nécessaires à la réalisation de l’album Voodoo Lounge, Mick et Keith ne se parlèrent qu’une seule fois en dehors du studio – Keith, voulant appeler le room service pour avoir des glaçons, composa accidentellement le numéro de Mick. « On croit qu’ils ont une fantastique relation quand ils ne travaillent pas, raconte Was, mais pas du tout. Ils ne se parlent que si c’est nécessaire, ce qui est drôlement surprenant. »

Mick et Keith en étaient à mi-chemin de la fabrication de l’album quand ils durent se retrouver pour leur intronisation au Hall of Fame des compositeurs de chansons. Mais dès la fin de la cérémonie, chacun retourna à ses occupations.

Les deux comparses furent de nouveau réunis à l’occasion du cinquantième anniversaire de Mick. Cette fois, Jerry, plus décidée que jamais à montrer la famille Jagger sous son meilleur jour, organisa un banquet costumé sur le campus d’une université de la banlieue de Londres. Thème : la prise de la Bastille. Plus de trois cents des plus proches amis de Jagger apparurent grimés en Mme Defarge, Robespierre ou Marie-Antoinette.

Après cette fête exceptionnelle et deux autres célébrations d’anniversaire – festivités d’un montant estimé à cinq cent mille dollars –, Mick tenta de minimiser l’importance d’être âgé d’un demi-siècle. « Je ne prête pas beaucoup d’intérêt à ces soi-disant grandes étapes de la vie. Il ne faut pas en faire trop. Enfin… tant que je peux tenir la route… »

Les Glimmer Twins étaient tous deux à Los Angeles au moment d’un autre événement mémorable. Le matin du 17 janvier 1994, le séisme de Northridge frappa le sud de la Californie, faisant cinquante-sept morts, huit mille sept cents blessés et causant vingt millions de dollars de dégâts. Ironie du sort, l’épicentre était localisé à Reseda, la ville natale de l’ancienne maîtresse de Jagger, « Miss Pamela ».

En mai de cette année-là, les Stones arrivèrent au Pier 60 de New York à bord du Honey Fitz, le yacht présidentiel à la coque en acajou de JFK, et révélèrent à la presse les plans de leur prochaine tournée mondiale Voodoo Lounge.

— Le faites-vous uniquement pour l’argent ? leur demanda un journaliste.

— Vous oubliez la bière et les filles, répondit Mick avec un sourire entendu. Il n’y a donc pas que l’argent !

En réalité, Jagger s’inquiétait de sa réputation d’homme d’affaires avisé. « Je crois que les gens ont du mal à accepter qu’on puisse être à la fois un chanteur rock et un bon chef d’entreprise, confie un jour Mick à Ertegün. Je veux que les gens me voient comme un artiste, merde ! Enfin, Keith n’a pas à s’inquiéter de ces conneries, lui. Je suis l’affreux Scrooge et Keith le puriste. Tout le monde adore Keith. »

Les Stones passèrent la majeure partie de l’été à répéter dans une école de garçons privée à la périphérie de Toronto. Pour la première fois depuis des années, Keith et Mick s’entendaient à merveille. « Mick a l’air dix fois plus heureux qu’avant, commente Richards, et il est vraiment investi dans le groupe. Vous savez, il a perdu un peu sa grande gueule de star qui m’énervait tant. »

Jagger était heureux de l’entendre. Avec des décors post-industriels encore plus démesurés que pour la tournée Steel Wheels/Urban Jungle et des effets spéciaux bien plus compliqués (un écran géant intégré à la scène principale au lieu de deux immenses écrans de chaque côté, par exemple), Voodoo Lounge fut une opération d’envergure, même pour un groupe aussi chevronné que les Stones.

Pourtant, Mick releva le défi. « J’adore organiser des spectacles grandioses, mais contrairement à ce que les gens pensent, ce n’est pas le côté commercial qui m’intéresse. En fait, l’argent n’est pour moi qu’un moyen de monter un super show. Voilà mon but. Après, bien sûr, les décors de la scène se retrouvent dans tous les produits dérivés. Vous savez, si vous ne vous investissez pas personnellement, vous vous retrouvez avec une société quelconque de Vancouver qui vous sabote le travail. »

Sponsorisée par Budweiser et largement médiatisée sur VH1 et MTV, la tournée er Voodoo Lounge débuta le 1 août 1994 au Robert F. Kennedy Stadium de Washington. Dans des décors urbains futuristes avec des Léviathans gonflables, des effets pyrotechniques sidérants et une esthétique à la Blade Runner, le grand-père du rock âgé de cinquante ans mena les Stones pendant vingt-sept chansons – avec « Not Fade Away » pour commencer (« Je démarre doucement, parce que si on ne fait pas attention, ça devient dangereux et on peut se blesser ! ») et « Jumpin’ Jack Flash » pour le final. Les treize mois suivants, Mick et les Stones donnèrent cent vingt-trois concerts, faisant opérer leur magie sur six millions et demi de fans dans quatre-vingt-six villes sur les six continents. Le Voodoo Lounge engrangea trois cent vingt millions de dollars – la plus grosse recette jamais réalisée, un record qui tiendra longtemps, seulement battu par les Stones eux-mêmes quelques années plus tard.

Pour un homme qui prétendait ne pas vraiment s’intéresser à l’aspect commercial des choses, Mick fit preuve d’un sens des affaires hors du commun quand Bill Gates, le président de Microsoft, l’appela pour lui faire une proposition. Le nouveau logiciel Windows 95 de Microsoft disposait d’un bouton START et Gates, grand fan des Stones, voulait utiliser la chanson « Start Me Up » dans ses publicités pour promouvoir son nouveau produit.

Alors combien voulaient Jagger et Keith, co-auteurs de la chanson, pour céder leurs droits ? Plaisantant à moitié, Mick lança à Gates un nombre absurde – dix millions de dollars –, persuadé que le patron de Microsoft abandonnerait la partie. Que nenni. Aux yeux de Keith, c’était un bel exemple de la façon dont les chansons qu’il avait coécrites avec Mick « lui faisaient gagner de l’argent pendant son sommeil ». Bien plus d’argent, en tout cas, que si Mick n’était pas à la barre. « Oh, c’est un sacré petit futé, reconnaissait Richards. Je ne vous contredirai pas là-dessus. »

Contre toute attente, Mick trouvait le temps de s’adonner à son autre passion, au grand désespoir de Jerry. Le 10 octobre 1994, les Stones terminaient leur concert au Louisana Superdome de La Nouvelle-Orléans et s’apprêtaient à gagner Las Vegas, quand un fax adressé à Mick tomba entre les mains de Jerry. Il venait de Carla Bruni et disait simplement : « RDV au MGM Grand ».

Hall prit le premier vol pour le Nevada.

Jerry se croyait débarrassée de Bruni, mais la pugnace Italienne entretenait toujours une liaison intermittente avec son mari. « C’était un béguin, dira Carla par la suite. J’avais une vingtaine d’années et je ne cherchais pas de relation sérieuse. » Ses « béguins » pour Clapton comme pour Jagger, Bruni les qualifiait de « drôles et émouvants ». « J’ai beaucoup appris grâce à eux, ou plutôt j’ai intégré beaucoup de choses. Sans cela, je n’aurais été rien d’autre qu’une groupie. »

Du point de vue de Jerry, la distinction était minime. Pourtant, Carla Bruni ne se considérait nullement comme l’unique cause de la rupture finale du couple. « Mick avait tellement d’autres femmes. Je ne pense pas être responsable… »

Elle n’était pas la seule, assurément. En mars 1995, pendant la tournée japonaise de Voodoo Lounge, Mick était dans sa suite à l’hôtel Akura de Tokyo, en train de siroter du champagne avec un jeune mannequin britannique de vingt-deux ans – Nicole Kruk – quand un garde du corps fit irruption dans leur chambre pour leur annoncer l’arrivée impromptue de Jerry. Pris de panique, Mick rangea la chambre pour supprimer tout indice compromettant, puis se sauva par l’escalier de derrière avec Kruk. Juste à temps avant que Jerry ne fasse irruption. « J’avais la frousse aussi, confie Nicole Kruk. Je n’avais aucune envie de tomber nez à nez avec Jerry Hall en pétard. »

Nicole se trouvait au Japon pour un contrat de mannequinat de six mois. L’un des stylistes pour qui elle travaillait avait dit à la superbe brune que Jagger aimait « rencontrer » de jolies jeunes femmes. Elle se porta volontaire, même si elle n’était pas fan des Stones, contrairement à sa mère.

À l’hôtel où Jagger était descendu sous le pseudonyme « M. Brook », Mick donna à Nicole une crème brûlée à la petite cuillère (« C’était très sexy… Personne en dehors de ma mère ne m’a jamais nourrie comme ça »), devant le DVD de Madame Doubtfire. À un moment, dans le film, Robin Williams se grime en vieille femme et se plaint de sa peau « flasque, comme celle de Mick Jagger ». Une réplique qui fit rire la jeune femme, mais pas Mick, qui devint de plus en plus agité et se mit à mordre sa partenaire – très fort.

« C’était assez brutal, raconte Nicole. Comme si j’étais un morceau de viande. » Quand elle se regarda dans le miroir le lendemain, elle était horrifiée : « On aurait dit que j’avais eu un accident et mon téton était douloureux et tout gonflé. » La jeune femme avoua cependant que, même si elle lui avait demandé d’arrêter, elle avait trouvé l’expérience « excitante ».

C’était à ce moment-là qu’il l’avait entraînée dans la chambre. « Ce qui m’a le plus frappée chez lui, c’est son visage. Sa peau est tellement molle que quand on fait l’amour, sa bouche pend comme celle d’un animal… mais c’est un bon amant. »

Le lendemain matin, Nicole appela Mick et lui dit qu’elle avait l’air d’être « passée sous un camion ». Le chanteur rit et lui promit d’être plus doux la prochaine fois. Mais quand elle lui répondit en plaisantant qu’elle pourrait facilement vendre les photos de son corps couvert d’hématomes à la presse, Jagger ne fit pas le fier et se tut.

Leur liaison dura une semaine – Nicole Kruk venait tous les soirs à son hôtel et repartait tous les matins. La jeune femme était parfaitement consciente qu’il couchait avec d’autres femmes à Tokyo. « Il allait dans des bars d’hôtesses, ramassait des filles un peu partout. Mick est incapable d’être fidèle. Quand Jerry est arrivée à l’improviste, elle aurait très bien pu tomber sur quelqu’un d’autre que moi. »

À la fin de la tournée Voodoo Lounge, Jerry se dit que son mari allait enfin passer plus de temps avec sa famille. Il avait aussi une autre petite-fille – le deuxième enfant de Jade, Amba, à qui on avait donné le nom de la déesse de la maternité. Durant le printemps 1996, Mick fit un effort tout particulier pour passer du temps avec James, maintenant âgé de onze ans. Il alla l’encourager à un match de cricket de son école et le vit gagner un poisson rouge au jeu des palets dans une foire.

Jouer les pater familias était bien loin du rôle qu’il endossa en juillet dans Bent, un film où il prit les traits de Greta, une drag-queen dont la boîte de nuit est mise à sac par les SS. Il s’agit de l’adaptation cinématographique de la pièce éponyme controversée écrite par Martin Sherman en 1979, qui traite de la persécution des homosexuels par les Nazis pendant la Seconde Guerre mondiale. Dans ce film, réalisé par Sean Mathias, jouent également Sir Ian McKellen et un nouveau venu, Clive Owen.

Durant le tournage, Mick fut invité à passer une robe du soir de satin fendue à la cuisse, des bas résilles, un collier de diamants, une perruque, et à se prélasser sur une balançoire en chantant « The Streets of Berlin » de Philip Glass, à la manière de Marlène Dietrich. Bien évidemment, Mick, dont le personnage se transformait en « George » pour éviter d’être envoyé en camp de concentration, avait des idées très arrêtées sur l’apparence de son personnage féminin. Il passa des heures à batailler avec le réalisateur à propos de la longueur des robes qu’il était censé porter. « Les robes courtes me vont bien mieux ! », insistait le chanteur.

Satisfait de sa dernière expérience cinématographique, le leader des Stones était prêt à jouer d’autres rôles, sans cependant se faire de grandes illusions sur sa carrière d’acteur. Cela dit, il s’imaginait bien un avenir derrière la caméra.

En août 1996, Mick, avec son associée Victoria Pearman, annonça la création de Jagged Films, une société de production basée à Londres dont l’ambition était de tourner treize films dans les cinq années à venir, avec un budget de trois cent cinquante millions de dollars. Rapidement, Jagger imposa sa présence à Hollywood. Il rafla les droits du best-seller Enigma, de Robert Harris, un thriller d’espionnage pendant la Seconde Guerre mondiale, et engagea le célèbre dramaturge britannique Tom Stoppard pour l’adapter. Il courtisa également Antonio Banderas pour jouer le rôle de Che Guevara dans la love story Tania, et contacta ses vieux compères Jack Nicholson, Warren Beatty et Harrison Ford pour leur parler de différents projets.

Le but de Mick en tant que producteur était de créer des « films intelligents sans “Boum !” dedans comme disent mes enfants ! ». Il était particulièrement émoustillé à l’idée de produire un film britannique sans Hugh Grant : « Il est très difficile de faire un film en Angleterre sans effets spéciaux ou sans acteur très célèbre. Vous êtes condamné à faire des comédies avec des types comme… euh… Hugh Grant », ajoutait la rock-star sans chercher à cacher son mépris. Étant donné le temps et l’énergie investis par Mick dans Bent, sa nouvelle société et son projet d’album avec les Stones, Jerry imaginait mal comment son mari pourrait trouver le temps de courtiser d’autres femmes – du moins comme avant.

Les amis de la jeune femme n’étaient pas aussi optimistes. « Jerry est une fille fantastique, dit l’une d’elles, inquiète de voir son amie s’enfoncer de plus en plus dans la dépression. Il est impossible de ne pas l’aimer, et honnêtement, nous sommes toutes révoltées par la façon dont son mari la traite. Elle mérite de connaître la vérité. »

Dans ce but, à l’insu de la principale intéressée, ses amies se cotisèrent pour embaucher un détective privé. En quelques semaines, il assembla un dossier épais et détaillé sur les activités nocturnes du chanteur à Londres et dans les environs, où figuraient les nuits qu’il passait en cachette avec un autre mannequin à l’hôtel Halcyon.

« Nous ne voulions pas qu’elle souffre encore, explique l’une des femmes qui avaient engagé le détective. Mais je suppose que cela n’a fait que retourner le couteau dans la plaie. »

Néanmoins, c’était à Hollywood que les exploits de la rock-star provoquaient le plus de remous. À l’automne 1996, Mick vécut une relation torride durant plusieurs semaines avec l’actrice Uma Thurman qui, à vingt-six ans, était de vingt-sept ans sa cadette. Brièvement mariée à Gary Oldman, l’actrice avait fréquenté Robert Downey Jr, Richard Gere, Nicolas Cage et Robert De Niro, et venait de terminer le tournage de Batman et Robin, où elle jouait le sulfureux personnage de Poison Ivy.

Le couple de stars réussit à rester discret, en évitant les restaurants et les clubs. Cependant, un soir, au célèbre Viper Room sur Sunset Boulevard, Mick et Uma étaient installés à une table discrète pendant que les Wallflowers, le groupe fondé par le fils de Bob Dylan, Jacob, jouaient sur scène. Le photographe hollywoodien Russell Einhorn, qui se trouvait là par hasard, n’en croyait pas ses yeux : « Il l’embrassait ! – un vrai baiser brûlant, comme ceux des stars de cinéma –, et posait les mains partout sur elle. Leurs jambes étaient entremêlées. » Pour Einhorn, c’était un scoop d’enfer.

À l’instant où le flash illumina la pièce, le photographe fut plaqué au sol par le garde du corps baraqué de Mick. « Il n’y est pas allé de main morte, se souvient Einhorn, dont l’appareil photo valdingua à travers la pièce. J’ai heurté violemment le sol, ça faisait un mal de chien. » On le garda ainsi immobilisé à terre de longues minutes pendant que tout le monde fouillait la salle obscure à la recherche de l’appareil contenant la photo compromettante du baiser passionné entre Uma et Mick. Quand les gardes du corps de Mick le retrouvèrent, ils arrachèrent la pellicule et jetèrent Einhorn sur le trottoir.

Le photographe poursuivit Jagger et le club en justice, plaidant qu’il aurait vendu cette photo au minimum un million de dollars. Le leader des Stones accepta de verser trois cent cinquante mille dollars au photographe pour ne pas avoir à témoigner devant un tribunal des événements de cette soirée. Le Viper Club, en revanche, refusa de négocier et alla en justice. Le juge donna raison au photographe et lui accorda six cent mille dollars supplémentaires, lui faisant ainsi empocher pas loin du million de dollars escompté.

La fascination de Mick pour Uma ne s’arrêta pas là. Quelques mois plus tard, alors que l’actrice et son futur mari Ethan Hawke attendaient leur premier enfant, Jagger les appela un soir tard, espérant tomber sur Uma. C’est Hawke qui répondit.

« Il la cherchait ! raconte l’acteur, que l’insistance de Mick agaçait. Tout le monde connaît le dicton : “Quelle femme chasserait Mick Jagger de son lit ?” La conversation a été plutôt tendue, je vous le dis ! »

Si l’incident du Viper Room ne suffit pas à mettre Jerry hors d’elle, l’événement du lendemain fut sans doute la goutte d’eau. En voyant dans les journaux la photographie de Jana Rajlich, un mannequin de vingt-neuf ans d’origine tchèque et polynésienne, sortant de la maison de Jagger à Beverly Hills au petit matin, Jerry Hall eut le cœur brisé. Mick et l’immense Jana avaient apparemment une liaison depuis plusieurs années. Non seulement elle était descendue avec Mick au Ritz-Carlton d’Atlanta au moment de l’enregistrement de son album, mais Jana et Jerry avaient apparemment séjourné trois semaines en même temps à l’hôtel Carlyle de New York. Mick, en toute discrétion, allait d’une femme à l’autre.

Jana était sortie en catimini sous le nez des photographes qui faisaient le pied de grue devant sa maison et avait rejoint Mick à Londres. « Ça prend des proportions ridicules, c’est n’importe quoi, confie Jerry à une amie. Pour moi, c’est juste pour le fun. Il n’y a pas de quoi fouetter un chat. » Mais pour la première fois depuis des années, Jagger avait peur d’être allé trop loin. Il préféra garder ses distances avec sa maîtresse du moment, jusqu’à ce que l’affaire se tasse. « Tout est terminé », déclara finalement Jana à propos de sa longue liaison avec Mick. Faisant référence à la chanson « Mother Little Helper », elle ajouta : « Quelle misère cette liaison ! »

Jerry Hall était on ne peut plus d’accord. Elle engagea Anthony Julius, l’avocat spécialisé dans les affaires de divorce qui avait obtenu vingt-six millions à la princesse Diana, et annonça à Mick que leur mariage était terminé aussi. « Être une mère célibataire n’est pas mon choix, dit-elle mélancoliquement, j’aurais préféré une vie de famille normale. »

Ironie du sort, quand la nouvelle de leur séparation s’étala dans les journaux, Mick avait pour une fois la charge des enfants. Pendant que Jerry se trouvait dans le sud de la France pour tourner R.P.M., une comédie avec David Arquette, papa se terrait avec Elizabeth, treize ans, James, onze ans, et Georgia, trois ans, dans le spectaculaire château de Desmond Guinness, à Leixlip, près de Dublin.

Sous la surveillance de leur nounou, les enfants firent des balades à cheval et explorèrent le domaine du château, laissant Jagger réfléchir aux conséquences de ses derniers écarts, à savoir que Jerry pourrait s’en aller avec une bonne partie de sa fortune, estimée à deux cents millions de dollars.

Keith s’était toujours demandé pourquoi son ami était aussi attiré par les femmes. Pour la première fois, Richards incita son Glimmer Twin à consulter un professionnel au sujet de son addiction sexuelle. « Parfois, je comprends ce qu’il recherche dans la vie. Il rêve d’être Casanova ou Don Juan, ce qui est un peu cruel pour ses maîtresses. Mais il a toujours été comme ça. Le problème, ajoute Keith, c’est que ces gens-là finissent toujours seuls. C’est plutôt pathétique, à vrai dire. »

Les mois suivants, Mick couvrit Jerry de mots tendres, de fleurs et de cadeaux de prix. Fait incroyable, Jerry accepta de le reprendre (« Il s’est bien tenu depuis un bon moment »), mais à la condition expresse qu’il accepte de suivre une thérapie pour sa dépendance sexuelle. « J’espérais que ça serait passé avec l’âge, mais non. » Quant aux chances de voir Mick remplir sa part du marché et consulter un thérapeute, Jerry restait sceptique : « Je le croirai quand je le verrai. »

Comme ils l’avaient si souvent fait auparavant, essentiellement pour le bien des enfants, Mick et Jerry s’efforcèrent de prouver que tout allait bien chez les Jagger. La famille passa les vacances dans leur maison de Richmond, puis Mick rejoignit les autres Stones aux studios d’enregistrement Ocean Way de Los Angeles. De nouveau, des tensions apparurent quand Mick embaucha des producteurs en vogue pour travailler sur différents titres de l’album sans consulter ses acolytes. Il en résulta un véritable chaos. « Pour la première fois, on a failli enregistrer des disques séparés, rapporte Keith Richards. Le mien et celui de Mick. »

Les deux hommes résolurent malgré tout leurs différends, ainsi qu’un problème imprévu sur l’un des titres de l’album : au moment de l’enregistrement du disque, la fille de Keith, Angela, remarqua que leur nouvelle chanson « Anybody Seen My Baby ? » ressemblait beaucoup au tube de 1992 de K.D. Lang, « Constant Craving ». Pour éviter les poursuites, Mick suggéra simplement de partager les droits d’auteur avec Lang et son partenaire Ben Mink. L’intéressée fut enchantée de cette proposition.

Alors qu’ils en étaient à la dernière étape du processus, Mick n’avait encore aucune idée du nom de l’album ou de la tournée qui suivrait sa sortie. « Je me creusais la cervelle pour en trouver un, or j’ai toujours été fasciné par les ponts… » Finalement, le chanteur choisit un nom qui reflétait son obsession et recelait cette touche de subversion qui faisait la célébrité des Stones : Bridges to Babylon.

À présent qu’il avait trouvé un nom pour la tournée, Mick pouvait se concentrer sur un prénom pour son prochain enfant. Au printemps, Jerry, qui venait d’avoir quarante et un ans, informa son mari qu’elle attendait leur quatrième enfant. « Nous étions tous très surpris, et c’est peu dire, déclare un voisin de Richmond. Étant donné tout ce qui s’était passé entre eux, avoir un autre enfant semblait absurde. »

Avec leur sens habituel du spectacle, le 18 août 1997, les Stones grimpèrent dans une Cadillac rouge et traversèrent le Brooklyn Bridge, le célèbre pont de New York. Côté Manhattan, les attendait une cohorte de journalistes, impatients d’entendre les détails de la prochaine tournée mondiale des Stones, Bridges to Babylon.

Le lendemain, le groupe débuta le tournage de la vidéo « Anybody Seen My Baby ? », l’un des singles de l’album. Le décor : un cabaret kitsch et miteux où Mick, assis parmi les spectateurs, lorgnait les danseuses vêtues du strict minimum.

À la seconde où elle mit le pied sur la scène, la somptueuse inconnue embauchée pour jouer la « Baby » qui manquait à Mick capta l’attention de la rock-star – et de toute l’assemblée. Son nom : Angelina Jolie.

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Mick – grand homme, piètre mari.

 

JERRY HALL

 

À l’évidence,

je ne suis pas un parangon de vertu.

MICK JAGGER

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