Retour aux sources: La Famille Sullivan, New York, tome 3, Un été au lac (French Edition)
Chapitre Sept
Summer Lake, 1941…
Olive rentrait à la maison après avoir assisté à une réunion de planification pour la nouvelle exposition du Musée des Adirondacks, quand elle remarqua pour la première fois l’homme qui parlait à son père.
Il avait des cheveux noir de jais un peu trop longs qui commençaient à boucler à la base de son cou. Il paraissait fort, avait la peau sombre, et un autre regard à couper le souffle lui indiqua que ses yeux étaient bleus et qu’il avait des cils noirs et épais.
Il était tout simplement le plus bel homme qu’elle avait jamais vu, même dans un pull-over miteux qui commençait à se découdre au niveau des poignets et du col.
Le vent faisait tomber des feuilles colorées des arbres. Olive avait chaud malgré le froid de ce jour d’automne.
Elle supposait qu’il s’agissait d’un des hommes à tout faire qui étaient arrivés en ville pour voir si quelqu’un avait du travail à leur donner. Les habitants l’avaient probablement envoyé voir son père, qui construisait une nouvelle aile de leur manoir sur l’eau. Même si son paternel payait peu ces hommes, ils semblaient quand même heureux de recevoir l’argent.
L’homme la regarda soudain par-dessus l’épaule de son père et un courant puissant, un accès de quelque chose qu’elle ne comprenait pas, passa entre eux.
Son père bougea, sentant de toute évidence qu’il y avait quelqu’un derrière lui. Olive baissa la tête et se dirigea rapidement vers la maison. Sa mère l’intercepta alors même qu’elle entrait dans la cuisine et qu’elle commençait à retirer son chapeau et ses gants.
— Ah, te voilà, Olive. Je me disais, il fait tellement froid et les hommes travaillent si dur dehors… Est-ce que ça t’ennuierait de préparer quelques sandwiches et des boissons chaudes pour eux ?
Elle hocha la tête, répondant calmement alors même que son cœur battait à toute vitesse :
— Bien sûr, Mère.
Peut-être qu’elle découvrirait comment il s’appelait. Peut-être qu’elle pourrait lui parler.
Trente minutes plus tard, le plateau d’encas et de boissons était prêt. Remettant sa veste, son chapeau et ses gants, elle sortit de la maison et traversa la grande étendue d’herbe qui menait au chantier. Généralement, il y avait une demi-douzaine d’hommes en train de travailler, mais il n’y en avait qu’un cette fois.
Le bel homme au pull-over miteux.
Une vision d’un nouveau pull-over lui vint soudain à l’esprit, un pull-over qu’elle tricoterait pour lui en points Fair Isle bleus et blancs pour faire ressortir la couleur de ses yeux.
Elle avait été impatiente à l’idée de le voir de près, mais maintenant qu’ils n’étaient plus que tous les deux, elle était nerveuse, agitée. D’habitude, elle était calme et sûre d’elle, elle fut donc prise au dépourvu par sa propre incertitude face à cet inconnu.
— Bonjour.
Elle s’éclaircit la gorge.
— Vous avez l’air d’avoir froid. J’ai pensé que je pourrais vous apporter un peu de café. Un peu de nourriture aussi, si vous avez faim.
Elle posa le plateau sur une table de fortune faite de contreplaqué, puis elle fit un pas en arrière.
Les yeux bleus de l’homme s’assombrirent.
— Merci.
Elle se laissa imprégner par sa voix grave en le regardant se verser une tasse de café. Ses mains étaient grandes, mais pas rugueuses comme celles d’un ouvrier.
Elle se demanda soudain pourquoi il faisait ce travail. D’où venait-il ?
Elle sentit à nouveau ses yeux sur elle :
— Vous, vous avez l’air d’avoir froid. Vous devriez rentrer.
C’était vrai, elle commençait à avoir froid. Mais c’était la manière dont il avait dit « vous devriez rentrer » qui l’incita à rester sur place. Elle n’était pas une petite fille. Elle avait dix-huit ans, elle était assez grande pour se marier et avoir sa propre maison si elle le voulait.
Elle était certainement assez grande, aussi, pour avoir une conversation avec l’un des hommes qui travaillaient pour son père.
Haussant les épaules, elle répondit :
— J’ai passé toute la journée à l’intérieur. C’est agréable de sortir. Et puis, c’est tellement beau.
Elle leva les yeux vers la voûte épaisse d’érables au-dessus d’eux.
— Regardez cet arbre, ces rouges et ces jaunes incroyables.
Elle prit une profonde inspiration d’air doux et frais.
— Et l’air sent si bon.
— Depuis combien de temps est-ce que vous vivez ici ?
Le ton légèrement dur de sa voix était pondéré par quelque chose de doux qui murmurait sur la peau d’Olive.
— Toute ma vie. Pourquoi ?
— Vous agissez comme si vous n’aviez jamais vu votre propre terre.
Olive se redressa immédiatement. D’abord, il la traitait comme une enfant. Là, il insinuait qu’elle ne faisait pas attention à ce qui l’entourait. Pire encore, elle ne savait pas comment il s’y prenait pour l’agacer ; tout le monde savait qu’il était impossible de l’irriter !
— Je suis occupée entre l’école et l’aide que j’apporte à ma mère avec ses associations caritatives. Il y a beaucoup de gens dans le besoin. Je ne peux pas perdre mon temps à regarder les arbres.
— Ah.
Il hocha la tête, sa bouche pulpeuse se crispant une fraction de seconde.
— Des associations caritatives.
Ensuite, comme s’il essayait d’être gentil avec la pauvre petite fille riche, il observa le lac en face de chez elle :
— Vous avez raison. C’est vraiment beau.
Son regard croisa le sien à nouveau.
— Presque trop beau pour un homme.
Elle n’avait pas de raison de penser qu’il parlait d’autre chose que des arbres et du lac. Pourtant, pendant un instant, elle eut l’impression qu’il parlait d’elle.
Sans savoir comment faire avec l’accès soudain d’attirance qui était tellement plus grand et plus vif que tout ce qu’elle avait ressenti jusque-là, alors même qu’elle rougissait, elle se surprit à admettre :
— Je devrais vraiment sortir plus souvent.
— Qu’est-ce qui vous en empêche ?
Ce fut à ce moment-là que quelque chose changea entre eux. Au lieu de la traiter comme une petite fille, au lieu de la laisser s’en sortir avec ses excuses précédentes, ce bel inconnu la forçait à creuser plus profondément.
Il agissait comme si sa réponse l’intéressait.
Elle secoua la tête, elle n’avait pas de bonne réponse.
— Je ne sais pas. Ça n’entre jamais dans mon emploi du temps, je suppose.
— Ou peut-être qu’il y a quelque chose là dehors qui vous effraie ? demanda-t-il doucement.
Elle se leva d’un bond. Si elle savait instinctivement que cet homme ne lui ferait jamais de mal, la réaction qu’elle eut devant lui l’effrayait.
— Je crois que j’ai entendu ma mère m’appeler.
Sa bouche s’étira en un sourire qui n’atteignit pas ses yeux.
— Dans ce cas, vous feriez mieux de retourner auprès d’elle.
Elle était presque sur l’herbe quand elle se retourna une dernière fois.
— Je ne connais pas votre nom.
Il resta silencieux un long moment. Finalement, il dit :
— Carlos.
Ce ne fut que lorsqu’elle rentra dans la maison, fermant la porte sur les arbres, le lac et les montagnes, qu’elle se rappela qu’elle ne lui avait pas dit le sien.
Sa sœur Jean était assise dans le salon, riant en lisant les histoires drôles du journal quand elle entra. Abasourdie, Olive jeta son chapeau sur la causeuse, puis s’assit dessus.
— Tu as l’air bizarre, décela Jean.
Telle une vraie mère poule, elle posa sa main sur le front d’Olive.
— Tu es chaude. Tu devrais t’allonger.
D’habitude, Olive aurait repoussé sa sœur, mais elle était encore trop absorbée par l’homme à l’extérieur. Carlos. Il s’appelait Carlos.
Olive détestait qu’on lui dise quoi faire.
— Je n’ai pas besoin de m’allonger. En fait, j’ai décidé que j’allais faire un pull-over.
Sa sœur fut surprise.
— Tu n’aimes pas tricoter. Pourquoi est-ce que tu ferais un pull-over ?
Olive se leva et entra dans la salle de couture. Elle trouva rapidement plusieurs écheveaux de laine bleue et blanche ainsi que le livre de patrons de tricot de sa mère. Son cœur s’accéléra en imaginant le bel homme porter quelque chose qu’elle avait fait de ses propres mains.
— Il a besoin d’un pull-over.
Olive ne savait pas que sa sœur l’avait suivie avant d’entendre Jean dire :
— Tu fais un pull-over pour Kent ?
Kent Bartow venait de la famille la plus fortunée du lac. Sa famille était encore plus riche que la leur. Il était tout à fait gentil et séduisant, mais elle ne l’aimait pas.
Olive avait toujours tout dit à ses sœurs. Pour la toute première fois, il y avait quelque chose qu’elle voulait garder pour elle.
— Est-ce que tu pourrais m’expliquer comment faire ce motif Fair Isle ? demanda-t-elle finalement.
Jean lui expliqua donc les premiers rangs difficiles du patron. Le pull-over maintiendrait Carlos au chaud et intensifierait ses yeux bleus.
Olive n’avait jamais eu la patience pour les travaux manuels comme celui-là, elle n’avait jamais aimé la broderie ou la confection d’édredons. Voilà qu’elle s’efforçait de compter les points et d’alterner les couleurs pour un pull-over alors qu’elle ignorait si elle aurait un jour le courage de le donner à un inconnu.
Un inconnu qui pourrait bien lui voler son cœur.
OceanofPDF.com