Retour aux sources: La Famille Sullivan, New York, tome 3, Un été au lac (French Edition)
Chapitre Cinq
Sarah était venue ce soir-là avec dans l’objectif de parler des appartements à Calvin. Elle avait les dessins et les plans initiaux dans son sac, prêts à être présentés, mais c’était avant que les souvenirs et les émotions qu’elle avait juré avoir effacés et enterrés ne remontent.
Il ne serait pas correct de détourner la conversation vers les affaires. En réalité, elle venait juste de reconnaître qu’elle avait avidement voulu avoir des informations sur lui. Elle ne s’était jamais permis d’effectuer des recherches sur lui sur Internet, elle avait seulement entendu dire qu’il était maire grâce à sa mère et à sa grand-mère.
Et puis, il y avait le fait qu’elle avait voulu se jeter dans ses bras et pleurer quand ils avaient parlé de son père. Elle ne pouvait que rester assise et essayer de faire semblant qu’elle avait tourné la page autant que lui.
— C’est une bonne chose que j’ai eu beaucoup de travail dans lequel m’enterrer, cette année, dit-elle quand elle eut repris son sang-froid.
— Tu es consultante en gestion, c’est ça ?
C’était l’introduction parfaite. En revanche, Sarah ne pouvait se défaire de la prémonition que toute cette histoire d’immeuble d’appartements à Summer Lake était une mauvaise idée, que cela avait été une mauvaise idée depuis le moment où les mots « Je connais l’endroit idéal » étaient sortis de sa bouche lors de la réunion du mercredi.
— Oui, mais nous ne sommes pas obligés de parler de mon travail. Pas ce soir.
Son patron allait la tuer, mais elle avait besoin de plus de temps, il fallait que la situation soit plus confortable, plus normale et bien moins émotionnelle avec Calvin avant qu’elle ne se lance dans son argumentaire de vente.
— Je me pose des questions sur ce que tu fais depuis dix ans.
Sa voix détenait une intensité qu’elle ne pouvait ignorer. Pas de la curiosité, pas juste un simple intérêt pour elle et pour sa vie. Non, ce qui la poussa à avoir du mal à respirer fut qu’il la regardait comme si cela avait de l’importance pour lui. Pour de vrai. Même s’il avait dit quelques minutes auparavant que sa vie était géniale sans elle.
— Parle-moi de ce que tu fais, Sarah. Parle-moi de ce qui te passionne.
La respiration de Sarah se bloqua dans sa gorge quand il admit qu’il avait pensé à elle de loin, tout comme elle avait pensé à lui. C’était aussi parce qu’elle voyait quelque chose dans ses yeux qu’elle n’avait pas imaginé revoir un jour. Le désir reflétant les flammes qui avaient brûlé en elle depuis le moment où il lui avait pris la main devant la boutique de tricot.
— Je travaille avec mon client, le groupe Klein, depuis deux ans, commença-t-elle doucement. Ils sont super avec leurs employés, à la fois en termes d’avantages et de culture d’entreprise. De plus, ils sont presque entièrement écologiques.
— Moi qui pensais que tout ce que les grandes entreprises voulaient, c’était escroquer les petites gens.
Elle pensait qu’il la taquinait, elle en était presque sûre, mais tous ses sens se trompaient ce soir-là, tournoyant sauvagement dans son cerveau. Son corps. Et en particulier son cœur.
— Pas toutes, essaya-t-elle de plaisanter en retour.
Elle devait lui parler des appartements immédiatement, sinon, elle lui mentirait.
Elle mit la main dans son sac, ses mains transpirant contre le doux cuir pendant qu’elle cherchait la proposition.
— Je veux te montrer quelque chose.
Elle sortit les documents et les fit glisser sur la table.
— Mon client, le groupe Klein, aimerait construire de belles nouvelles résidences ici, à l’emplacement du vieux carrousel.
Tout de ce moment lui indiqua qu’elle venait de dire ce qu’il ne fallait pas de la mauvaise façon : la manière dont Calvin fixa les plans sans ciller, le fait qu’elle pouvait entendre chacune de ses respirations par-dessus la musique du jukebox, les battements irréguliers de son cœur.
Rien ne s’était passé comme prévu ce jour-là. Sa grand-mère n’aurait pas dû tousser. Sarah n’aurait pas dû passer la journée à gérer Lakeside Stitch & Knit. Et Calvin et elle n’auraient certainement pas dû être assis dans la taverne avec un énorme nuage noir de souvenirs au-dessus d’eux tandis qu’une attirance irrépressible la traversait de la tête aux pieds.
Malheureusement, maintenant qu’elle avait ouvert cette porte, il était trop tard pour la refermer. Bien trop tard pour retourner à ce moment où il l’avait regardée comme si elle avait encore de l’importance pour lui.
Essayant de ne pas laisser sa main trembler, elle déplaça un doigt sur le dessin.
— Ils voudraient aussi installer une nouvelle rampe de meau à lise publique.
Oh bon sang, que venait-elle de dire ?
— Je veux dire, une nouvelle rampe de mise à l’eau.
Calvin restait dangereusement silencieux. Elle dut reprendre son calme pour continuer son argumentaire de vente.
— Ce ne sont que des croquis préliminaires. Je souhaite travailler de près avec leurs architectes et leurs designers pour m’assurer que tout aille bien avec les styles architecturaux classiques des Adirondacks et les bâtiments voisins de Main Street.
La chaleur qui s’était immiscée dans sa voix et dans ses yeux avait disparu. La respiration qu’elle n’avait pas réalisé qu’elle avait retenue sortit d’elle comme si elle avait reçu un coup de poing dans le ventre :
— Je savais qu’il devait y avoir une arrière-pensée quelque part. Dix ans se sont écoulés et tu n’as jamais voulu parler du bon vieux temps. Tu savais bien que je n’aurais jamais pu te dire non.
Sa mâchoire était serrée, ses yeux plissés par la colère. Elle connaissait ce regard, elle n’avait jamais pu l’oublier. Comment aurait-elle pu l’oublier alors que c’était son tout dernier souvenir de Calvin, gravé à jamais dans le fond de son esprit ?
— Bon sang, tu as probablement pensé que tu allais venir ici comme ça, avec cette apparence, et me charmer pour approuver ces plans les yeux fermés, pas vrai ?
— Avec quelle apparence ?
Elle n’avait pas eu le temps de rentrer chez elle et de se rafraîchir pour se faire un tout petit peu jolie. Elle était couverte de la tête aux pieds de petits bouts de fils colorés à cause de la laine qu’elle avait manipulée et contre laquelle elle s’était frottée toute la journée. Elle n’aurait pas pu s’habiller d’une manière moins provocante.
— Tu devais savoir que toutes tes courbes exhibées dans cette robe et ces hauts talons qui donnent l’impression que tes jambes mesurent des kilomètres me feraient tourner la tête et me distrairaient quand tu as commencé à dire que tu voulais arranger le passé…
— Je n’essayais pas de te distraire !
— Et ensuite, tu me frappes avec…
Il agita sa grande main vers les croquis, les faisant voleter et s’étaler sur la vieille table en bois.
— Ces conneries.
Le mot défia enfin la colère de Sarah qui monta au même niveau que celle de Calvin.
— Mon projet, ce ne sont pas des conneries, Calvin.
Elle prononça chaque mot entre ses dents, mais même si elle voyait rouge, elle savait que ce n’était pas un moyen de le raisonner. Elle devait se calmer. Ils devaient se calmer tous les deux.
— Écoute, pourquoi tu ne prends pas les croquis avec toi ce soir ? Nous pouvons en parler demain quand tu auras lu tout mon plan.
Il eut un regard dégoûté face à sa présentation.
— J’en ai déjà assez vu.
Il jeta un peu d’argent sur la table pour le pourboire.
— C’était bon d’enfin reparler du bon vieux temps.
Oubliant tout sur l’importance de ne plus jamais le toucher si elle voulait s’accrocher à ce qui lui restait de santé mentale, elle agrippa son bras alors qu’il se levait pour partir. La chaleur brûla sa paume. Il regarda sa main sur son bras, un muscle sursautant sur sa mâchoire.
— S’il te plaît, au moins, écoute-moi. Donne-moi juste cinq minutes de plus.
Elle haletait comme si elle venait de faire un sprint. Il n’y avait plus suffisamment d’oxygène dans la pièce, à peine assez pour dire :
— S’il te plaît, laisse-moi t’expliquer.
Elle avait l’impression que tout son avenir reposait sur le succès de ce projet. Elle ne pouvait pas échouer, surtout pas avec Calvin, pas quand sa relation avec lui était déjà son plus grand échec à ce jour.
Finalement, Dieu merci, il se rassit.
— Je t’écoute.
Un soulagement si puissant la traversa qu’elle fut reconnaissante d’avoir un siège sous elle pour la soutenir.
— Je regardais quelques photos que ma mère m’a envoyées sur mon téléphone quand j’ai vu que le carrousel était sur un emplacement incroyable. Plus personne ne l’utilise. Le terrain est parfait pour des familles qui veulent que leurs enfants sachent ce que c’est de grandir en jouant sur la plage et en pêchant dans le lac. C’est l’endroit idéal pour les couples qui sont finalement prêts à se détendre et à profiter de leur retraite. C’est pour ça que je l’ai présenté à mon client.
— Attends une minute. Est-ce que tu es en train de me dire que tout ça est ton idée ? Que l’entreprise ne t’a pas impliquée parce qu’ils savaient que tu avais des liens avec cet endroit ?
La manière dont il dit « tu avais des liens » l’énerva.
— Ce carrousel est sur un excellent terrain au bord du lac. Si je ne viens pas ici avec cette entreprise pour construire, quelqu’un d’autre viendra. Ça pourrait prendre quelques années, mais je te garantis que ça va arriver.
— Il y a beaucoup d’autres villes qui accepteraient ce genre de lotissements. Va là-bas.
— Je ne peux pas.
— Pourquoi ?
Elle ne pouvait pas lui dire qu’elle avait été à un cheveu de se faire jeter, elle ne pouvait pas lui dire qu’elle était si proche de l’échec qu’elle pouvait presque le goûter, elle ne pouvait pas dire qu’elle ne valait pas mieux que son dernier contrat. Elle avait beau avoir foiré depuis la mort de son père, elle savait encore comment déchiffrer un client. Elle avait très bien vendu Summer Lake et c’était ce qu’ils voulaient. Pas une autre ville près d’un lac le long de la Route 8.
— Ça devait être là.
Elle essaya de réfléchir et de ne pas être submergée par tout ce que Calvin lui faisait ressentir.
— Dis-moi ce qui t’inquiète et je vais y répondre.
— Je ne suis pas un de tes clients que tu peux impressionner avec une feuille de calculs ou une présentation PowerPoint.
Ses mots étaient durs, amers.
— Tu sais ce qui m’inquiète le plus ?
Elle n’aimait pas le ton de sa voix et elle savait qu’elle n’aimerait pas beaucoup plus ce qui allait arriver. Il fallait reconnaître que c’était elle qui avait insisté pour qu’ils parlent du projet ce soir-là :
— Oui.
— Tu n’es plus d’ici.
Elle tenta d’encaisser le choc. Il la frappa encore.
— Le fait que tu viennes me voir avec cette merde me fait penser que tu n’as jamais été d’ici.
Sarah décida de contre-attaquer.
— Eh bien, tu es tellement coincé ici que tu ne vois pas ce qui pourrait arriver à cette ville. Moi, oui. Alors, si ça ne te dérange pas que je sois tout aussi franche, si tu ne fais pas attention, tes règles et tes politiques démodées à propos desquelles même Henry se plaignait vont chasser les entreprises de Summer Lake. Les entreprises ne pourront pas survivre ici, pas sans l’occasion de gagner de l’argent. Je sais que la ville a des résidents plutôt célèbres maintenant, mais même s’ils le veulent, ils ne pourront pas maintenir cette ville à flot sans aide.
L’expression du visage de Calvin était têtue, mais terriblement belle. En réalité, c’était bien plus que cela. C’était sa présence, son assurance, les émotions fortes dans ses yeux. Pourquoi devaient-ils avoir cette conversation ? Pourquoi devaient-ils s’étriper ? Ce n’était pas ce qu’elle voulait, pas du tout.
Pas quand ils s’étaient tant aimés, à une époque…
— Les gens qui veulent rester restent, insista-t-il. Si tu es assez fort, tu trouves un moyen de faire fonctionner les choses. Alors, tu as gagné le droit d’être là.
Il y avait un sous-entendu, elle en était sûre. Un sous-entendu qui disait quelque chose comme « Si tu m’avais vraiment aimé, tu serais restée ».
S’efforçant de rester concentrée à propos du débat sur l’immeuble d’appartements plutôt que sur les émotions qui faisaient rage entre eux, elle poursuivit :
— Est-ce que tu t’entends quand tu dis à quel point tu dois être fort pour rester ? Pourquoi tu n’essaies pas de rendre la vie plus facile aux gens qui t’ont élu maire ?
— Un immeuble mène à d’autres, et ça mène à des problèmes que tu ne peux même pas imaginer. Ce dont je suis certain, c’est que les gens qui restent sont ceux qui aiment vraiment la ville de Summer Lake comme elle est. Ils veulent pouvoir nager dans le lac, savoir qu’il est propre, que trop de bateaux et trop de touristes ne l’ont pas pollué. Ils veulent pouvoir faire de la randonnée dans ces montagnes sans faire face à des collines chauves dont les arbres ont été coupés en rondins pour quelques dollars.
— Est-ce que tu penses vraiment que j’amènerais une entreprise qui polluerait l’eau ou détruirait les forêts ?
— Tout ce que nous faisons a des conséquences, Sarah. Même si elles sont imprévues.
Elle ne pouvait pas discuter cela, pas quand une simple réunion avec lui entraînait beaucoup de conséquences, les unes après les autres.
— Tu veux des promesses. Je vais te les donner. Je m’assurerai que le bâtiment soit construit par des habitants des environs. Que l’argent qui vient de Summer Lake reste ici et que le processus de construction soit complètement écologique.
— Je sais tout ce qu’il y a à savoir sur tes promesses. Ne te leurre pas. Tout ça, tu le fais pour ta carrière.
Elle eut le souffle coupé, avala l’air et s’étrangla. Son cerveau essaya désespérément de se maintenir au-dessus de l’eau, faisant fi de son cœur qui sombrait.
— Tu ne préférerais pas que quelqu’un qui tient vraiment à Summer Lake soit impliqué ?
— Au moins, tu as raison à propos de ça. J’aimerais avoir affaire à quelqu’un qui tient à cette ville, quelqu’un qui s’intéresse à autre chose qu’à son dernier contrat.
S’efforçant encore plus de repousser la douleur qui montait en elle, de se dire qu’il ne pouvait pas vraiment penser ce qu’il disait, elle argumenta :
— Mon père a toujours souhaité que plus de gens connaissent cette ville. Finalement, il supposait qu’il n’y avait pas assez de choses pour les attirer. Ces petits changements pourraient être suffisants.
— Est-ce que tu arrives vraiment à dormir la nuit en te mentant ainsi ?
— Comment oses-tu me dire que nous n’avions pas à parler ? dit-elle d’une voix rendue rauque par la douleur qu’elle ne parvenait plus à réprimer. Qu’il n’y avait pas de vieilles blessures à guérir entre nous, quand pendant tout ce temps, tu m’as détestée à chaque respiration. Quand pendant tout ce temps, tu m’en as voulu pendant chaque seconde que nous avons passée ensemble. Quand pendant tout ce temps, tu savais que tu ne me pardonnerais jamais de ne pas avoir abandonné toute ma vie pour revenir ici et prendre soin de ta sœur et toi.
Elle se leva et sortit du box avant qu’il ne puisse l’en empêcher. Elle devait s’éloigner de ses horribles accusations. Elle devait cesser de voir la colère, la trahison et la fureur dans ses yeux quand il la regardait comme si elle était une traîtresse qui ne le comprenait pas. Il agissait comme si elle ne l’avait jamais compris.
Comme si elle ne l’avait pas aimé avec chaque morceau de son cœur.
— Sarah.
Il prononça son nom avec un soupir de regret passionné, brisant la nuit froide d’automne.
— Attends !
Elle entendit ses pas sur le trottoir derrière elle, mais elle ne s’arrêta pas. Il fut plus rapide qu’elle et au bout de Main Street, là où l’herbe commençait à pousser, ses bras s’enroulèrent autour de sa taille, l’attirant contre lui.
Cette chaleur, cette connexion intense qu’ils avaient toujours eue l’attira contre lui malgré elle, en dépit de ce qu’elle avait dit au bar, en dépit de ce qu’il avait dit aussi.
— Tu m’as pris par surprise, dit-il. Je n’aurais pas dû dire tout ça. Je ne voulais pas te faire de peine.
Chaque battement de cœur était atroce. Elle aurait voulu que tout soit différent. De souhaiter pouvoir lui dire à quel point il lui avait manqué, qu’elle avait pensé à lui tous les jours pendant dix ans. Lui dire ce qu’elle ressentait avec ses bras autour d’elle, qu’elle ne voulait rien de plus que de lever la bouche vers la sienne et de se perdre dans son baiser. Se perdre en lui et faire comme si rien ne s’était passé.
— Tu avais raison, dit-il en la tenant si près de lui que ses mots vibrèrent de la poitrine de Calvin à la sienne. Nous devons vraiment parler de ce qu’il s’est passé.
— Pas ce soir.
Pas quand elle se sentait plus faible que jamais. Elle devrait être forte pour cette conversation.
— Pas maintenant.
Elle s’obligea à s’écarter des bras de Calvin.
— Je dois partir.
Cette fois, il la laissa faire.
* * *
Sa mère l’attendait quand elle rentra chez elle.
— Oh, chérie, c’est tellement bon de te voir !
Sarah n’avait jamais eu autant besoin de l’étreinte de sa mère qu’en cet instant.
— Ta grand-mère a dit que tu avais l’intention de rester quelques jours cette fois. Est-ce que c’est vrai ?
— Je serai sans doute ici au moins une semaine. Deux, peut-être.
Elle prit une grande inspiration avant de dire :
— Mon nouveau projet est ici, en ville. C’est pour ça que je suis de retour, pour superviser le développement et la construction de belles résidences au bord du lac.
Elle attendit la réaction de sa mère. Malgré ses yeux de surprise, Denise Bartow était la femme qu’elle avait toujours été : attentionnée et calme, gentille même quand elle était inquiète.
— C’est une grande nouvelle. Quand as-tu commencé ce projet ?
— Il y a seulement quelques jours.
Elle se hâta d’expliquer.
— C’est la seule raison pour laquelle je ne te l’ai pas dit plus tôt. Ça vient d’arriver.
Elle n’avait jamais demandé à sa mère de lui donner son opinion à propos d’une situation professionnelle auparavant. Soudain, elle avait besoin de l’avis d’une des personnes en qui elle avait le plus confiance.
— Est-ce que tu penses que j’ai tort de penser à construire des appartements ici ?
Sa mère resta silencieuse un long moment.
— Je ne sais pas. La seule chose que je sais, c’est que le changement est souvent difficile. Bon ou mauvais.
Ce fut à ce moment-là que Sarah remarqua que ses yeux habituellement bleu vif étaient entourés de cernes sombres. Elle savait que la mort de son père avait beaucoup affecté sa mère. À un instant, il avait été à côté d’elle à un cocktail pour célébrer la fin de l’été, riant avec leurs amis, et un instant plus tard, il était décédé d’une crise cardiaque. Sans le moindre avertissement, sans donner à quiconque la chance de le sauver.
Sa mère et elle apprendraient un jour à être heureuses de nouveau.
— Merci d’avoir obligé ta grand-mère à aller voir le médecin.
— Qu’a dit le docteur Morris ?
— Que ce n’est rien qu’un peu de repos ne pourrait pas arranger.
— Dieu merci ! J’étais vraiment inquiète pour elle aujourd’hui.
— Je sais. Heureusement, ta grand-mère est une femme très forte. L’une des plus fortes que j’aie jamais connues.
Denise sourit.
— Nous sommes toutes les deux reconnaissantes que tu te sois occupée de la boutique. En particulier un lundi, quand le groupe de tricot vient.
Sarah dut rire d’elle-même pour avoir pataugé sans le savoir dans la plus grosse nuit de tricot de la semaine de Summer Lake.
— J’étais heureuse de le faire. Tout le monde était super dans le groupe.
Enfin, la plupart d’entre elles, en tout cas. Catherine avait été un peu étrange, mais Sarah essayait de ne pas le prendre personnellement.
Sa mère la regarda affectueusement depuis l’autre côté de la table.
— Tu as toujours eu un œil tellement merveilleux. Le magasin était tellement plus beau quand tu réarrangeais les choses. Je suis sûre que tu as beaucoup d’idées pour nous sur la façon d’améliorer cet endroit.
Sarah fronça les sourcils en entendant l’étrange compliment de sa mère : elle avait toujours été douée pour les chiffres, elle n’était ni créative ni artistique.
— J’étais juste une petite fille qui jouait avec la laine à l’époque, et la boutique est déjà splendide. Tu le sais.
Bien que sa mère et sa grand-mère n’avaient pas de formation formelle en marketing ou en vente, tout était parfait, depuis l’agencement jusqu’à la sélection.
Sachant que sa mère le découvrirait bientôt, Sarah s’obligea à dire :
— J’ai vu Calvin ce soir. Pour prendre de ses nouvelles.
Les mots étaient bloqués dans sa gorge.
— Et pour parler de mon projet.
De nouveau, sa mère resta silencieuse quelques moments avant de la questionner gentiment :
— Vous ne vous êtes pas vus depuis un moment. Comment ça s’est passé ?
Toute sa vie, quand elle avait eu des problèmes, Sarah avait demandé des conseils à son père. Bien entendu, sa mère avait toujours été là avec des cookies, des pansements, des câlins et des histoires le soir, mais Sarah n’avait jamais senti une connexion aussi forte avec sa mère ; elles étaient trop différentes. Ce soir-là, elle voulait raconter tout ce qu’il s’était passé avec Calvin. Elle voulait pleurer sur l’épaule de sa mère. Elle voulait demander de l’aide, des conseils, de la pommade pour guérir la vieille blessure dans son cœur qui venait d’être réouverte. Non. Sa mère était encore en deuil, elle était encore sous le choc de la mort du père de Sarah. Cette dernière ne pouvait pas y ajouter ses problèmes.
— Ça s’est bien passé. Je suis surprise par ma fatigue. Je n’ai pas passé autant d’heures debout, comme je l’ai fait aujourd’hui au magasin, depuis très longtemps.
Elle se leva et embrassa sa mère sur la joue.
— Bonne nuit.
Dans la chambre de son enfance, elle mit son pyjama, s’assit sur son lit avec son ordinateur portable allumé et essaya de se concentrer pour répondre aux douzaines d’e-mails qu’elle avait reçus pendant la journée. C’était sans compter sur toutes les choses que Calvin avait dites.
Tu savais que je n’aurais jamais pu te dire non.
Tu n’es plus d’ici.
Je sais tout ce qu’il y a à savoir sur tes promesses, Sarah.
Est-ce que tu arrives vraiment à dormir la nuit en te mentant ainsi ?
Non, pensa-t-elle en répondant à un e-mail de son assistant. Il était peu probable qu’elle réussisse à dormir, cette nuit.
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