Retour aux sources: La Famille Sullivan, New York, tome 3, Un été au lac (French Edition)
Chapitre Vingt
Dorothy et Helen étaient assises sur le porche de Lakeside Stitch & Knit quand Calvin déposa Sarah sur le chemin jusqu’à l’école de Jordan.
Sarah pensa voir les yeux de Dorothy s’écarquiller légèrement, mais heureusement, elle se montra bien plus intéressée par l’état de santé d’Olive que par l’état de la vie amoureuse de Sarah. Les invitant à entrer dans le magasin, Sarah s’efforça de se préparer à l’arrivée des clientes tout en leur expliquant la situation de sa grand-mère.
Le premier jour où elle avait dû s’occuper de la boutique, elle avait été perdue et dépassée. Une semaine plus tard, elle était ravie de voir qu’elle pourrait prendre en charge le magasin une journée de plus, du début à la fin.
Le seul problème, c’était qu’elle ne parvenait pas à se concentrer. Elle pouvait à peine penser à autre chose qu’à la lente caresse des mains et de la bouche de Calvin sur son corps. Elle pouvait à peine se concentrer sur autre chose que sur la douce émotion dans ses yeux quand ils s’unirent à nouveau. Et elle ne pouvait pas s’empêcher de repenser au nombre de fois où elle avait dit que leurs ébats amoureux étaient une erreur ce matin-là.
Comme si le répéter pouvait en faire une réalité.
— C’est gentil de ta part de t’occuper du magasin pour ta mère et ta grand-mère.
Sarah leva les yeux de la boîte d’écheveaux de laine d’alpaga non tissée qu’elle retirait des étagères. Elle devait se libérer de sa matinée avec Calvin si elle voulait tenir jusqu’à la fin de la journée. Ce n’était pas comme oublier un mauvais accord professionnel pour pouvoir se lancer dans un autre argumentaire de vente avec un autre client. C’était sa vie, son cœur, dont elle essayait de se libérer.
— Excuse-moi ?
Dorothy posa une main sur son bras.
— Je sais à quel point tu dois être exténuée. Je disais qu’Olive et Denise sont toutes les deux ravies de savoir que tu es là pour garder la barque à flot.
Le contact de la femme aida à faire fondre la glace que Sarah s’était obligée à avaler dans la cuisine de Calvin.
— Ce n’est pas une épreuve, tu sais, de traîner avec des tricoteuses toute la journée.
L’amie de sa grand-mère rit.
— Eh bien, comme les choses ont changé. Et à quelle vitesse ! Tu aurais dû voir ta tête le premier lundi, avec le groupe de tricot.
Sarah fut surprise par son propre sourire, mais ensuite, Helen dit :
— Parle-nous de Calvin.
Sarah sentit une rougeur révélatrice colorer ses joues.
— Il a été super hier soir.
Elle rougit en réalisant toutes les nuances évidentes qu’il y avait dans ce « hier soir » : des choses qui allaient au-delà du trajet jusqu’à l’hôpital dans une ambulance et le canapé d’un ami sur lequel dormir. Il valait mieux ne pas espérer que ces femmes abandonnent l’affaire. C’étaient des tricoteuses. Elles pouvaient réaliser des mailles compliquées qui donnaient le tournis à Sarah rien qu’en regardant le patron. Et elles pouvaient lire sa rougeur comme dans un livre ouvert.
Comme elle s’y attendait, elles se penchèrent toutes les deux en avant.
— Raconte.
— Il est resté avec nous à l’hôpital et il a pris soin de Maman et moi.
Les deux femmes affichèrent des sourires complices.
— Je me suis toujours demandé ce qu’il attendait, remarqua Dorothy. Pourquoi il n’était pas encore marié.
Helen opina.
— Maintenant, on le sait.
Sarah resta bouche bée.
— Non. Il… Je… Nous…
Elle s’obligea à se taire avant de se ridiculiser davantage.
— Tu as eu une nuit difficile. Nous ne devrions pas te taquiner.
Dorothy et Helen posèrent une main sur celle de Sarah.
— Transmets notre amour à ta grand-mère quand tu lui rendras visite, ce soir.
Avant que Sarah ne puisse retrouver l’équilibre, bien qu’elle ne l’ait jamais eu depuis qu’elle avait remis les pieds à Summer Lake, la porte s’ouvrit. Pendant une heure, Sarah rassura les amies de sa grand-mère. Et quand les clientes qui n’étaient pas de la ville arrivèrent, les amies d’Olive les aidèrent à trouver la laine et les aiguilles, expliquèrent les patrons compliqués, partageant leur expérience avec de nouvelles tricoteuses.
Calvin avait été là pour elle la veille. Ce jour-là, on aurait dit que toute la ville en faisait de même.
Le tas de cartes de prompt rétablissement qu’elle devait livrer continuait de grandir, devenant assez haut pour qu’elle doive prendre un des paniers du magasin pour les mettre dedans. Dans tout cela, Sarah fut émerveillée par l’effusion d’amour.
Jenny, une jolie femme d’âge mûr qui travaillait dix heures par semaine au magasin et qui avait les doigts les plus rapides avec des aiguilles et de la laine que Sarah ait jamais vus, vint avec un énorme vase de fleurs.
— Je suis tombée sur le livreur dehors.
Elle les posa le comptoir. Après avoir donné des nouvelles de sa grand-mère à Jenny, Sarah se souvint de demander :
— Comment ton fils s’en est-il sorti avec l’interrogation de mathématiques qui l’inquiétait ?
— Il a eu quatre-vingt-dix pour cent. Et Susie a eu le rôle principal dans la comédie musicale de l’école.
— Ce sont de super enfants !
Sarah avait rencontré le fils et la fille de Jenny la semaine précédente quand ils étaient passés au magasin pendant quelques minutes après avoir acheté des milk-shakes au café-restaurant.
— Au fait, Susie veut prendre une leçon officielle de tricot avec toi sous peu. Elle n’arrête pas de me demander si je t’en ai parlé pour l’organiser.
— Tu es une bien meilleure tricoteuse que moi.
— Je suis aussi sa mère. Crois-moi, elle préfère apprendre avec toi.
Sarah ne put cacher son plaisir face à sa requête.
— Dis-lui que je serais ravie de lui apprendre ce que je sais.
— Tu es super avec les enfants, tu sais ? Tu as la même touche que Denise et Olive. Vous savez enseigner sans faire d’efforts.
Encore surprise par la comparaison positive avec les femmes de sa famille. Sarah répondit :
— J’essaie de ne pas faire fuir toutes les clientes de ma mère et de ma grand-mère pendant leur absence.
En particulier parce que le médecin de sa grand-mère avait clairement dit qu’elle ne pourrait pas reprendre ses horaires habituels au magasin. L’époque où elle dirigeait Lakeside Stitch & Knit était terminée.
— Jenny, il faut vraiment que je trouve quelqu’un pour gérer le magasin. Est-ce que ça t’intéresse ?
— Je ne peux venir qu’à mi-temps pour l’instant, dit Jenny avec des regrets évidents dans la voix. Mais, et toi ? Je pensais que tu allais peut-être…
Jenny s’arrêta brusquement.
— Désolée. Je sais que tu as un emploi en ville. J’espérais que tu avais commencé à penser à rester dans les parages. En particulier parce que Calvin et toi êtes ensemble.
— Calvin et moi ne sommes pas…
Elle s’interrompit avant de finir de mentir.
— Est-ce que les gens parlent de nous ?
— On vous a vus en ville ensemble. Au bar. Dans sa voiture.
Jenny haussa les épaules comme si cela n’était pas très important.
— Écoute, peu importe que les gens parlent.
Sarah ouvrit la bouche pour expliquer toutes les raisons pour lesquelles cela lui importait, mais rien ne sortit.
— Calvin est un homme fantastique, insista Jenny. Tu es une femme merveilleuse. Les gens seraient plutôt ravis de découvrir que vous êtes en couple.
Jusqu’à ce qu’elle le plante. De nouveau. Ensuite, elle sera la méchante de l’histoire. Une fille du coin qui a mal tourné. C’était exactement ce qu’elle avait voulu éviter, et une partie des raisons pour lesquelles elle s’était autant efforcée à lui résister. Dans une ville comme Summer Lake, les ragots faisaient partie de l’infrastructure locale autant que les bâtiments historiques.
Souhaitant désespérément détourner la conversation de Calvin et elle, elle tenta :
— Eh bien, si tu penses à quelqu’un qui pourrait faire un bon manager, est-ce que tu pourrais me tenir au courant ?
— Bien sûr. J’aiderai comme je peux. Tu le sais. Pour information, je crois quand même que tu es le meilleur choix. Sans pression, bien entendu.
Étant donné que pression était son deuxième prénom dernièrement, Sarah dut s’obliger à rire sans vraiment le vouloir. Elle se sentait coupable de laisser l’entreprise familiale entre les mains d’une manager en retournant à son travail en ville. Elle se sentait coupable de laisser son entreprise en plan en étant là, dans le magasin de sa famille. Elle avait été attirée dans tant de directions depuis qu’elle était revenue en ville : par Calvin, par sa famille, par le magasin, par son travail, par ses nouveaux amis. La tête lui tournait.
— Si tu me laissais prendre les choses en main quelques minutes pendant que tu sors d’ici pour aller chercher quelque chose à manger et à boire ? proposa Jenny.
Sarah hocha la tête avec reconnaissance. Sa gorge était à vif après avoir parlé constamment toute la matinée, après les larmes de la veille et, entre les deux, après qu’elle avait été incapable de retenir les sons de plaisir face à la douceur des bras de Calvin.
Elle se pencha en avant pour prendre son sac et un classeur en sortit. Son cœur s’immobilisa. Comment avait-elle pu oublier une seule seconde la raison pour laquelle elle était revenue en ville ?
Afin de présenter le projet au contrôle architectural du mois dans les délais et pour faire partie de l’assemblée municipale le jeudi, elle devait déposer les documents ce jour-là. Elle leva les yeux vers l’horloge avec horreur.
Le bureau du secrétaire de la mairie fermait dix minutes plus tard.
Le goût de la trahison remplit sa bouche. Ce matin-là, elle avait été dans le lit de Calvin. Et même si elle lui avait indiqué très clairement que cela ne pouvait plus arriver, cela ne signifiait pas pour autant que déposer les documents pour les appartements quelques heures plus tard n’était pas incorrect.
Il penserait qu’elle utilisait les appartements pour s’en prendre à lui, pour le repousser. Il ne comprendrait pas que les appartements n’avaient rien à voir avec ce qu’elle ressentait pour lui, qu’il s’agissait de ses propres affaires. Il ne comprendrait pas qu’elle avait travaillé trop dur pour échouer, qu’elle ne pouvait pas supporter l’idée de se réveiller et de voir que tout ce qu’elle avait abandonné pour sa carrière aurait pu être inutile.
— Tu as fait tomber ça, dit Jenny en lui tendant l’épais classeur.
Sarah regarda les plans de son projet un long moment avant de le prendre.
* * *
Le bureau du secrétaire de mairie était de l’autre côté de Main Street. Chaque pas était plus lourd que le précédent. Sarah continua d’avancer malgré tout. Elle dépassa la galerie d’art, le glacier, l’immeuble où Rosa Bouchard avait installé le nouveau siège social pour son projet qui avait pour objectif de lutter contre l’intimidation en ligne.
La femme arriva devant le bureau du maire et leva les yeux vers sa fenêtre. Elle n’avait jamais autant souhaité que leurs opinions à propos de son projet ne soient pas opposées l’une à l’autre. Ils avaient dû surmonter tant de choses de leur passé pour atteindre le stade où ils étaient.
Quelques secondes plus tard, elle ouvrit la lourde porte d’entrée du bureau de la secrétaire de mairie et se heurta presque à Catherine.
— Sarah, je suis ravie de te voir.
Sarah n’était pas du tout sûre d’avoir réussi à cacher sa surprise à temps. Où était le regard glacial que Catherine avait affiché pendant la soirée de tricot quand elles s’étaient disputées dans l’arrière-boutique ?
— J’ai voulu passer au magasin toute la matinée pour prendre des nouvelles d’Olive. Calvin m’a dit qu’elle était réveillée et qu’elle voulait tricoter ce matin. Dieu merci. Est-ce qu’il y a d’autres nouvelles ?
— Elle reçoit encore de l’oxygène, mais l’infirmière l’a laissée me parler une minute.
Sarah dut sourire en pensant à ce que sa grand-mère avait dit.
— Elle voulait s’assurer que je pouvais gérer la boutique toute seule.
— Ça ressemble bien à l’Olive que nous connaissons et que nous aimons.
Alors qu’elles étaient toutes les deux en train de discuter sur le trottoir, Sarah pouvait presque penser qu’elles étaient à nouveau amies. Cependant, Catherine baissa les yeux et vit le dossier dans ses mains, l’indication « Projet du groupe Klein » tournée vers l’extérieur, écrite en noir et en caractères gras.
Le sourire de Catherine disparut. Il était parfaitement clair qu’elle était déçue.
— Tu vas mener à bien tes projets ?
Sarah prit une grande inspiration.
— Oui.
— Toute la ville sera à l’assemblée municipale, tu sais. Ils ne vont pas accorder d’importance au fait que tu as grandi ici.
Catherine n’avait plus l’air en colère, pas comme pendant la soirée précédente au groupe de tricot, mais de toute évidence, elle n’était pas du tout ravie par ce que Sarah faisait.
— Ça ne va pas les rendre moins honnêtes à propos de ce qu’ils pensent.
Sarah avait adoré les assemblées municipales quand elle était petite : la manière dont les adultes se moquaient souvent les uns des autres ou se criaient dessus sans raison apparente. Mais elle n’avait jamais pensé qu’elle serait l’une de ces adultes.
Que pouvait-elle faire d’autre ? Si elle ne déposait pas les documents, elle perdrait son emploi. Sarah croyait toujours que les appartements pourraient être bénéfiques pour Summer Lake. Tout comme elle l’avait dit à Calvin le premier soir à la taverne, elle s’assurerait que ce soit le cas.
Enfin, Sarah s’exprima :
— Je suis désolée que tu sois aussi en colère contre moi.
Le regard de Catherine ne vacilla pas.
— Moi aussi.
Tout en s’éloignant, Sarah dut poser sa main sur son sternum. On aurait dit que quelque chose de pointu s’enfonçait dans sa poitrine, transperçant sa peau, essayant d’entrer dans son sang et ses entrailles.
Dix minutes plus tard, elle ressortit sur le trottoir en tenant un dossier vide.
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