Retour aux sources: La Famille Sullivan, New York, tome 3, Un été au lac (French Edition)

Chapitre Vingt-Neuf

 

Sarah n’avait pas assisté à une assemblée municipale depuis dix ans. Les éclats de voix dans la grande grange rouge la frappèrent. Tous les sièges étaient occupés et il y avait des gens alignés contre les murs. Les gens parlaient facilement les uns avec les autres, faisant passer des bouteilles thermos de boissons chaudes et des paniers de brownies et de cookies. Elle avait assisté à assez d’assemblées municipales pour savoir que l’humeur générale pouvait changer radicalement.

Calvin se tenait sur la scène érigée à l’avant. Sentant sa présence, il leva les yeux vers elle et sourit. Ses lèvres fourmillèrent en réponse, comme s’il avait réussi à lui envoyer un bébé depuis l’autre côté de la grange.

Une main effleura son bras et elle détourna son regard de Calvin pour voir qui essayait d’attirer son attention.

— Monsieur Klein ?

Quand le président de l’entreprise qu’elle devait représenter avait-il décidé de venir ?

— C’est une ville plutôt animée que vous avez là.

Elle hocha la tête et s’efforça de se calmer. Depuis que sa grand-mère avait fini à l’hôpital, Sarah avait porté des jeans et des T-shirts à longues manches. Ce soir-là, Dieu merci, elle était rapidement retournée chez elle depuis la boutique pour enfiler un costume, se coiffer, se maquiller et mettre des talons hauts.

— Est-ce que vous avez souhaité passer la nuit en ville ? demanda-t-elle. Si oui, je serais ravie de vous faire visiter Summer Lake demain.

Il faudrait environ trente minutes pour lui montrer les magasins de Main Street, puis elle devrait commencer à se mettre en quatre pour divertir son client s’il jugeait Summer Lake selon les critères de la grande ville. Si elle avait de la chance, peut-être qu’il aimerait aller faire de la randonnée ou pêcher, et il serait au paradis.

— Oui, répondit-il. Je vais passer la nuit à l’auberge ce soir. Il faisait nuit quand je suis arrivé, mais j’ai hâte de mieux connaître cette ville et les Adirondacks. Je vous invite à petit-déjeuner.

Sarah savait qu’elle ferait mieux de sourire.

— Ça a l’air d’être une très bonne idée.

— Une dernière chose que j’aimerais mentionner avant le début de la réunion. Au bureau, nous avons parlé de l’idée d’acheter au moins un des vieux bâtiments de Main Street pour y apporter notre propre marque contemporaine. Bien entendu, nous aiderons les boutiques actuelles à trouver d’excellents emplacements qui ne sont pas au bord du lac. Peut-être que vous pourriez nous donner des idées à propos des bâtiments qui représenteraient les meilleures options.

Sarah ne parvint pas à feindre une réponse positive. Pas quand elle détestait profondément l’idée de son client. Au moins, maintenant qu’elle savait quoi faire de son temps avec lui le lendemain : elle devrait utiliser toutes ses capacités pour le convaincre de ne pas toucher aux bâtiments historiques.

Cependant, comment pouvait-elle être en colère contre lui ? Il n’aurait même pas connu l’existence de Summer Lake sans elle. Et c’était elle qui n’avait pas donné d’importance à l’histoire des choses comme le carrousel. Son estomac se retourna.

Qu’avait-elle fait ?

À ce moment-là, sa mère se plaça à côté d’elle.

— Te voilà.

Elles avaient parlé ce matin-là après qu’Olive s’était installée de nouveau dans son cottage. Helen était avec la grand-mère de Sarah pour que sa mère puisse assister à la réunion sans s’inquiéter.

— Monsieur Klein, je voudrais vous présenter ma mère, Denise Bartow.

Sarah eut presque l’impression de disparaître.

— Comment allez-vous ?

Avec désuétude, il se pencha pour déposer un léger baiser sur sa main.

Sarah fut très surprise par la réaction de sa mère : ses joues rougirent et une lueur apparut brusquement dans ses yeux. Elle était exténuée par toutes les heures qu’elle avait passées à l’hôpital et pourtant, grâce à un inconnu, elle n’avait pas été aussi belle depuis longtemps.

— Ravie de vous rencontrer aussi, minauda Denise avant de se retourner vers Sarah. Je t’ai gardé une chaise, si tu en as besoin.

Ébahie par l’alchimie entre son client et sa mère encore en deuil, Sarah parvint à dire :

— Merci, mais je vais m’asseoir sur la scène pour pouvoir faire ma présentation et répondre aux questions.

L’air presque timide, sa mère regarda à nouveau monsieur Klein.

— Dans ce cas, souhaitez-vous vous asseoir à côté de moi ? Si vous n’y êtes pas habitué, ces assemblées municipales peuvent parfois être accablantes.

— J’aimerais beaucoup, Denise. Merci.

Avant qu’ils ne s’éloignent, il dit :

— J’ai hâte d’entendre votre présentation, Sarah.

Elle s’obligea à afficher ce qu’elle pensait être un sourire crédible, puis elle regarda avec plus qu’un peu d’inquiétude sa mère mener son client très riche et très distingué vers un banc couvert d’habitants de la ville. En quelques secondes, il devint le centre d’attention de tout le monde.

Les yeux de Calvin étaient toujours rivés sur elle lorsqu’elle se retourna vers la scène. Elle n’était pas habituée à suivre son cœur plutôt que son cerveau, mais elle n’aurait pas pu s’empêcher d’avancer vers lui pour quoi que ce soit au monde. Cependant, la force de ce qu’elle vit dans ses yeux l’effraya suffisamment pour presque lui faire perdre l’équilibre. Elle monta les escaliers de la petite scène. Son homme était là pour l’aider, pour s’assurer qu’elle ne tombe pas. Comme toujours.

— Tu es ravissante, Sarah.

Elle avait envie de l’embrasser, de jeter ses bras autour de lui et de ne jamais le lâcher. Elle voulait lui dire qu’elle l’aimait. Mais ils se tenaient devant trois cents personnes. Le podium cachait leurs mains de la foule, donc il en profita pour lui prendre les mains. Il passa son pouce sur sa paume.

— La seule raison pour laquelle je ne t’embrasse pas maintenant, lui dit-il, c’est que je sais que tu me tuerais si je le faisais.

Elle frémit sous son contact et en voyant l’amour dans ses yeux :

— Bientôt, ce que les gens pensent n’aura plus d’importance, car ils sauront que tu m’appartiens. Et que je t’appartiens.

Elle voulait lui dire qu’il avait raison, elle voulait que « bientôt » se transforme en « maintenant ». Soudain, elle entendit le rire retentissant de son client, suivi par le rire de sa mère. L’estomac de Sarah se noua.

— Mon client est là.

— L’homme assis à côté de ta mère ?

— Je ne savais pas qu’il viendrait.

— Je déteste les surprises.

Son léger rire réchauffa sa peau.

— Est-ce que je t’ai déjà dit que je t’aime ?

Elle se tourna vers lui tandis qu’il flirtait avec elle devant son client et devant presque toute la population de Summer Lake.

— Et que tu es la femme la plus incroyable que je connaisse ?

Confuse, et complètement chaude, uniquement à cause du désir dans le regard de Calvin et de sa main sur la sienne, elle s’efforça de détourner l’attention de Calvin et la sienne.

— Je devrais relire ma présentation. Je n’ai pas du tout fait tout ce que j’aurais dû faire pour me préparer.

— Qu’est-ce qui t’a distraite à ce point ?

La lueur aimante dans ses yeux, le sourire plein de désir sur les commissures de ses lèvres ne pouvaient pas lui échapper.

— Tu le sais.

— Dis-le-moi.

Tout comme il avait eu besoin qu’elle dise « Je t’aime » la veille, elle savait qu’il avait besoin de cela à ce moment-là. Ne pas flirter avec le maire aurait été préférable, mais…

— Toi, Calvin. C’est toi qui m’as distraite.

L’air entre eux propulsa de l’électricité. Elle n’avait jamais rien désiré de plus que de tendre la main et de l’attirer contre lui, de l’embrasser, de réclamer son amour devant tout le monde. Même les signaux d’alarme dans son cerveau ne purent pas l’empêcher de s’approcher de lui. Elle y était presque, elle pouvait presque goûter sa bouche, elle pouvait presque sentir la chaleur de son torse dur contre sa poitrine, ses bras forts autour d’elle, quand Catherine s’éclaircit la gorge bruyamment à côté d’elle.

— Les locaux s’agitent. Nous devrions probablement commencer.

Sarah laissa tomber la main de Calvin et fit un pas gêné en arrière.

— Merci, Cat.

— Est-ce que je peux faire quelque chose pour t’aider à t’installer ?

Sarah mit la main dans son sac et sortit un ordinateur portable.

— Il me faut un câble pour brancher ça au projecteur.

Catherine déroula efficacement le câble pour qu’il atteigne l’ordinateur. Sarah faisait ce genre de présentations depuis si longtemps qu’elle était rarement nerveuse. Maintenant, tout semblait différent. En partie parce qu’elle connaissait tout le public depuis qu’elle portait des couches, et principalement parce qu’elle ne voulait pas les laisser tomber.

En particulier la seule personne qui n’était pas présente. Car même si son père n’était pas dans le public, elle sentait qu’il la regardait. Lui conseillant de tendre la main vers le pompon, peu importe les obstacles.

À cette pensée, ses doigts s’engourdirent et elle laissa tomber le câble électrique. Sarah sentit le regard inquiet de Calvin sur elle depuis l’endroit où il parlait avec quelqu’un sur le côté de la scène.

Catherine se précipita pour le ramasser.

— Tu es pâle comme un linge.

Elle déboucha une bouteille d’eau.

— Bois.

Sarah n’avait pas senti à quel point sa bouche était sèche avant d’approcher la bouteille d’eau de sa bouche.

— Je pensais à mon père. Au fait qu’il n’est pas là ce soir.

— Il attendait beaucoup de toi, hein ?

La bouteille trembla dans la main de Sarah.

— Quel parent n’attend pas ce qu’il y a de mieux de son enfant ?

— N’oublie pas : je te connais depuis trois décennies. Enfin, les deux premières, en tout cas. Je voyais le regard que tu avais quand tu savais que ton père te regardait faire quelque chose.

Sarah n’arrivait pas à croire qu’elle avait été aussi transparente. La culpabilité parla à sa place :

— Mon père était formidable.

— C’est vrai. Et imposant. Et un peu effrayant aussi.

— Je n’avais pas peur de lui, protesta Sarah.

Il n’avait jamais levé la main sur elle. Ni la voix.

— Tu avais peur de le décevoir. Nous avions tous peur de décevoir le sénateur. Je ne peux pas imaginer à quel point ça a dû être dur pour sa fille.

La gorge de Sarah se serra. Les mots que Calvin avait prononcés quand ils avaient été debout sur le quai lui revinrent à l’esprit : il t’a fait du mal aussi.

En effet, ses peurs avaient été fortes. Non seulement de décevoir son père. Mais aussi de se décevoir elle-même.

Toute son identité avait été construite autour de son succès, d’abord avec les concours d’orthographe, puis avec les universités où elle avait étudié, et enfin avec sa carrière. Quelque part en chemin, elle avait remplacé la voix de son père dans sa tête par sa propre voix et elle avait attiré autour d’elle un monde où il y avait du noir et du blanc, rien d’autre. Il n’y avait aucune des couleurs qui s’alignaient sur les murs de Lakeside Stitch & Knit. Elle s’était attachée fermement à cette identité pour essayer de se tenir chaud. Sans la chaleur des yeux de Calvin, de ses baisers, de son amour, elle avait froid quand même. Elle avait oublié comment faire autre chose que tendre la main vers le gros lot. Même s’il s’avérait être froid et sans vie dans sa main chaque fois qu’elle parvenait à l’attraper.

Sarah sentit la main de son amie sur son bras.

— Je suis désolée. Je sais que tu dois te concentrer. Si tu veux en parler davantage plus tard…

Cat marqua une pause, regarda Calvin, puis serra le bras de Sarah.

— Si tu veux parler de quoi que ce soit, tu sais où me trouver. Bonne chance pour ce soir. Je ne suis pas fan des appartements, mais les choses vont un peu mieux entre Calvin et toi maintenant. Il t’aime, alors il veut ce qu’il y a de mieux pour toi, même si ce n’est pas forcément ce qu’il y a de mieux pour lui.

Cat secoua la tête et adressa un sourire en coin à Sarah.

— C’était plus simple quand les choses étaient en noir et blanc. Quand je pouvais me concentrer sur le fait de te détester.

Sarah était ravie d’entendre un rire soudain hors de ses lèvres.

— Oui. C’était très amusant.

Calvin s’approcha à nouveau d’elles.

— Je vais débuter la séance dans un instant. Tu es prête ?

Non. Elle n’était pas prête. Elle n’était pas prête pour la manière dont elle avait sa ville natale, les habitants de Summer Lake, la boutique et surtout Calvin dans la peau.

Dans le cœur.

Avec son client qui attendait qu’elle épate tout le monde, il n’y avait qu’une seule réponse à sa question posée gentiment.

— Prête.

Il fronça les sourcils face à son faux sourire avant de se retourner dos au public.

— Je ne veux pas que tu oublies une seule seconde que je t’aime. Toujours. Pour toujours.

Il soutint son regard un long moment, avant de se retourner et de se placer derrière le micro.

* * *

— Nous avons une invitée spéciale pour la réunion de ce soir ! Vous connaissez tous, ou presque, Sarah Bartow. Sa mère et sa grand-mère possèdent et dirigent Lakeside Stitch & Knit depuis de nombreuses années et son défunt père était un membre important de notre communauté ainsi que de tout l’État de New York. Sarah, merci de venir nous parler ce soir.

Elle ne semblait pas du tout nerveuse en s’approchant du podium, quoi qu’elle ressente réellement. Pour Calvin, le fait qu’ils aient des visions opposées de son projet n’avait pas d’importance : il était fier d’elle. Il serait toujours fier d’elle.

— Merci pour la présentation, monsieur le Maire.

Elle commença sa présentation en leur exposant les plans, les dessins et les photographies de l’emplacement qu’elle proposait pour l’immeuble, il admira sa façon de parler à la foule. Elle faisait partie de ces gens.

Il avait été ridicule de dire ces choses horribles au bar le premier soir où elle lui avait montré ses plans initiaux. Le maire ne cesserait jamais de se rattraper auprès d’elle pour ces mots cruels.

La foule resta concentrée et silencieuse jusqu’à ce qu’elle termine sa présentation.

— Je souhaite remercier toutes les personnes qui sont venues ce soir pour me donner l’occasion de vous parler de ce projet.

Elle marqua une pause, regarda ses notes, puis les plia et leva à nouveau les yeux vers la foule.

— Mon père est ici avec nous, ce soir. Comme vous le savez tous, mon père adorait Summer Lake ; il adorait les gens qui font de cette ville ce qu’elle est. Bien souvent, il m’a dit qu’il aimerait que plus de gens sachent ce que notre ville a à offrir : la beauté et la nature. Et la tranquillité d’esprit que le fait d’être ici apporte.

Avait-elle entendu ce qu’elle avait dit ? Notre ville.

Calvin aurait souhaité déclarer son amour pour elle devant toute la ville. Il voulait la réclamer depuis toujours. Même quand ils étaient enfants, il l’avait regardée sur le terrain de jeux et il avait pensé « Elle est à moi ».

Sarah prit une grande inspiration.

— Et maintenant, je vais répondre à vos questions et aux inquiétudes que vous pourriez avoir à propos de ce projet.

Plusieurs mains se levèrent, mais monsieur Wilcox prit la parole sans attendre que l’on s’adresse à lui.

— Je crois que nous aimerions tous entendre ce que notre maire a à dire à propos de ça.

Quand Sarah se déplaça pour que Calvin puisse se placer à côté d’elle, il lui prit la main derrière le podium en bois. Leur connexion était invisible aux yeux du public, mais il avait besoin qu’elle sache que, quel que soit le résultat de la réunion, ils y feraient face ensemble.

— Sarah a donné d’excellents arguments pour notre ville et la manière dont nous pourrions tous bénéficier de sa croissance, commença-t-il. Cela dit, je ne crois pas que des immeubles d’appartements soient ce qu’il y a de mieux pour la croissance de Summer Lake. Ce qui nous rend spéciaux, c’est notre touche personnelle. Chaque bâtiment, chaque magasin, chaque parc est unique. Visiter notre ville n’est pas comme visiter n’importe quel autre endroit. Vivre ici, comme tous ceux qui ont la chance de vivre à Summer Lake le savent, est un véritable privilège.

Calvin donna la parole à une des femmes qui avaient levé la main.

— Madame Wagner, est-ce que vous avez une question pour Sarah ?

— Je ne sais pas quoi penser des appartements, mais j’aime l’idée d’un nouveau terrain de football. Est-ce que c’est quelque chose que nous pourrions faire sans l’argent du constructeur, Monsieur le Maire ?

— Vous savez tous l’importance que le football a pour moi, répondit Calvin, et tout le monde rit. J’ai examiné de près les finances de la ville et je suis ravi de dire qu’un nouveau terrain de football pourrait ne pas être aussi inaccessible que je le pensais.

Madame Graystone, une femme âgée qui avait perdu son mari à cause d’un cancer un an plus tôt, leva la main.

— J’aimerais vous poser une question sur l’accessibilité économique, mademoiselle Bartow. Sans mon mari pour aider à entretenir la maison, je commence à m’apercevoir que je ne peux pas m’occuper d’un tel endroit. Savoir qu’il y a d’autres options que de partir à Albany serait réconfortant.

Sarah sourit à la femme, lui adressant un regard chaleureux et rassurant.

— Mon client a préféré s’assurer qu’il y aura des espaces dans toute une série de dimensions et de prix. Certes, les appartements avec vue sur le lac seront plus chers, mais je serais ravie de vous montrer les plans actuels, si vous souhaitez voir où se trouvent les appartements les plus accessibles.

Monsieur Radin se leva ensuite.

— Moi, j’aimerais savoir ce qu’une fille de la grande ville vient faire dans notre ville avec ses immeubles chics. Non seulement votre père ne soutiendrait pas ces immeubles, mais d’après moi, il aurait honte de vous appeler sa fille.

Calvin sentit le monde de Sarah chanceler à côté de lui. Des souffles choqués ricochaient dans la foule. Mais avant qu’il ne puisse prendre le micro, la mère de Sarah se leva.

— Calme-toi, Ellis.

Denise était féroce.

— Si tu as une question, pose-la. Mais ne t’avise pas de redire quelque chose comme ça à ma fille, ou tu auras affaire à moi.

Sachant exactement d’où Sarah tenait sa force, Calvin scanda :

— Personne n’est venu ce soir pour proférer ou écouter des attaques personnelles. Sarah est ici en toute bonne foi pour parler de son projet d’immeubles à la ville. Si quelqu’un d’autre s’en prend à elle de la sorte, je mettrai fin à cette assemblée pour de bon.

— Je suis vraiment désolée que vous vous sentiez ainsi, monsieur Radin, dit Sarah.

Sa voix était modérée. Trop modérée. Presque comme si elle refermait systématiquement des morceaux de son cœur pour aller jusqu’au bout de la soirée.

— En ce qui concerne ce que mon père en penserait, peut-être que vous avez raison et qu’il n’aurait pas approuvé. J’aimerais qu’il soit ici avec nous ce soir pour donner son opinion tout comme vous.

Calvin savait à quel point il était difficile pour elle de parler de son père, et pourtant, il n’y avait presque plus d’émotion derrière ses mots. Il voulait l’emmener loin de la scène, de cette grange, et faire tomber tous les murs qu’elle venait de reconstruire.

Le lourd silence fut rompu par la voix de Dorothy.

— Je n’ai aucun problème avec les appartements, mais j’aimerais savoir ce que ton client compte faire avec le carrousel historique. Non seulement c’est l’élément le plus important de l’histoire de cette ville, mais je crois que si nous pouvions tous travailler ensemble pour trouver un moyen de le restaurer, les prochaines générations d’enfants en profiteraient autant que moi à leur âge.

— Merci beaucoup de parler du carrousel, Dorothy, répondit Sarah.

Calvin fut ravi de la sentir s’adoucir légèrement à côté de lui.

— Il faut reconnaître que le restaurer ne faisait pas partie de mon projet initial. Toutefois, après avoir parlé avec toi et ma grand-mère, ma tante et tant d’autres personnes dont les souvenirs sont étroitement liés au carrousel, j’ai révisé mes plans.

Elle marqua une pause et regarda son client, qui était étonné.

— Je vous promets de travailler en étroite collaboration avec le groupe Klein pour faire tout ce qui est possible afin de trouver un nouvel emplacement pour le carrousel, pour que les générations présentes et futures d’enfants de Summer Lake puissent en profiter autant que vous.

Elle marqua une nouvelle pause et sembla presque surprise elle-même lorsqu’elle ajouta :

— Nous allons bientôt annoncer une compétition de tricot dont tous les bénéfices seront reversés au Fonds pour le carrousel. Ceux d’entre vous qui veulent en savoir plus peuvent venir nous parler, à ma grand-mère, Olive, ou moi à la boutique.

Quand la foule commença à murmurer de surprise à propos de la compétition de tricot pour sauver le carrousel, Calvin fit un pas en avant :

— Avant de continuer, j’aimerais faire un vote à main levée. D’après ce que vous avez entendu jusqu’à maintenant, qui est favorable aux appartements ?

Il fut surpris de voir plus d’une main se lever.

— Qui est contre ? De nouveau, de nombreuses mains se levèrent, mais il s’était attendu à ce que bien plus de gens soient contre les appartements.

— Qui veut continuer cette discussion avant de prendre une décision ?

La moitié des personnes présentes dans la grange levèrent la main.

Intéressant. Il avait toujours fait confiance à sa propre opinion pour mener la ville dans la bonne direction. Soudain, il se demanda s’il aurait dû moins parler et écouter davantage. Demander aux gens ce qu’ils voulaient et ce qu’ils ne voulaient pas, même quand cela allait à l’encontre de ce qu’il pensait être ce qui était bien pour eux. Si Sarah n’était pas venue en ville et n’avait pas bouleversé les choses, aurait-il appris cette leçon ?

D’autres questions furent posées et Sarah et lui y répondirent, la main de Sarah dans la sienne pendant tout ce temps, jusqu’à ce que Catherine lui donne le signal pour qu’il mette fin à la réunion. Une dernière personne se leva : Jerry, qui était allé au lycée avec eux et qui construisait à présent sa jeune famille à Summer Lake.

— J’ai une dernière petite question et je sais que plusieurs d’entre nous se la posent. Puisque Sarah et vous êtes en couple, est-ce que vous pensez vraiment qu’il est possible d’avoir un point de vue objectif sur les plans de ces bâtiments ? N’y a-t-il pas un conflit d’intérêts inhérent ? Est-ce que nous devrions inclure une tierce personne impartiale pour évaluer les implications de ce projet ?

La main de Sarah devint raide et froide dans la sienne. Il essaya de maintenir sa prise sur elle, mais elle s’en libérait déjà. Il vit le regard horrifié qu’elle adressa à son client, qui était assis à côté de sa mère et il vit une douzaine d’émotions différentes passer sur son visage. Elles étaient toutes fondées sur la peur. Avant même qu’elle se penche vers le micro, Calvin sut ce qu’elle allait dire. Il sut ce qu’elle allait faire. Et il sut aussi qu’il était inutile d’essayer de l’en empêcher.

Il ne pouvait s’accrocher à une personne qui n’était pas prête à être retenue.

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