Retour aux sources: La Famille Sullivan, New York, tome 3, Un été au lac (French Edition)

Chapitre Dix

 

 

Déterminée à ce que sa soirée pour Calvin soit aussi agréable que celle qu’il lui avait organisée, Sarah travaillait dur sur son ordinateur portable, tôt le lendemain matin. Elle afficha les données sur le tourisme dans le parc des Adirondacks, sur ses résidents, leurs choix de carrière et leurs graphiques de dépenses. Elle passa des appels et organisa des réunions.

Elle aurait dû être ravie d’enfin avoir une journée de travail productive, mais son esprit ne cessait de vagabonder. Pas seulement en pensant à Calvin, mais aussi à Lakeside Stitch & Knit. C’était le premier jour qu’elle ne passait pas au magasin, elle décida donc d’y aller avec du café. Elle vérifierait que sa mère et sa grand-mère allaient bien, puis elle retournerait à la maison et travaillerait un peu plus.

Elle devait d’abord passer un autre appel. Son patron décrocha à la première sonnerie.

— Comment va la vie dans la cambrousse ?

Ce nom pour qualifier sa ville ne lui plaisait toujours pas.

— Bien. Je fais des progrès sur le projet, mais je veux te demander ton avis sur quelque chose avant d’appeler le groupe Klein. Une nouvelle rampe de mise à l’eau est une très bonne idée, et je pense qu’ils devraient le faire, mais il y a autre chose qui serait plus utile pour la ville : un nouveau terrain de football pour le lycée, des lumières, des gradins et des vestiaires.

Craig, un homme intelligent, impitoyable selon certains en ce qui concernait l’argent, dit :

— Je comprends donc que tu as du mal à convaincre la ville.

— Les petites villes ne fonctionnent pas comme le reste du monde. Le football américain du lycée est comme une religion ici.

— Je te crois sur parole, dit-il, tournant déjà la page sur leur conversation. Fais tout ce qu’il faut pour que ça fonctionne. Nous comptons tous sur toi.

* * *

Avec un plateau de café chaud, Sarah entra à Lakeside Stitch & Knit et trouva la boutique remplie d’enfants.

— Les élèves de CM2 nous rendent visite, aujourd’hui, l’informa sa mère en souriant lorsqu’elle prit une tasse d’un air reconnaissant.

— Où est Mamie ?

— Elle a décidé de se détendre de nouveau aujourd’hui.

L’inquiétude à propos de la santé de sa grand-mère monta à nouveau en elle.

— Tu aurais dû m’appeler. Elle aurait dû m’appeler. Dis-moi ce que tu veux que je fasse.

Cinq minutes plus tard, Sarah avait une fille de chaque côté d’elle et elle corrigeait leurs mailles comme Christie l’avait fait avec elle le lundi soir. Pendant ce temps-là, deux garçons jouaient avec les aiguilles à tricoter comme s’il s’agissait d’épées. Sarah n’avait pas passé beaucoup de temps avec des enfants, pas depuis l’époque où elle avait fait du baby-sitting, mais il était facile de rire avec ces élèves.

— Je ne comprends pas ! cria une des filles dans le coin du fond en jetant ses aiguilles et sa laine emmêlée sur le parquet.

Sarah était déjà en train de se diriger vers elle quand elle croisa le regard de Calvin, plein de défi. C’était la petite fille aux couettes à qui il manquait une dent. Le bébé dont elle avait changé la couche dix ans auparavant, juste avant que Calvin et elle se brisent le cœur.

Sarah trébucha presque en tendant la main vers le siège à côté de Jordan et en se glissant dessus. En prenant une grande inspiration, elle fit savoir à l’enfant :

— J’étais vraiment frustrée aussi quand j’ai commencé.

— Tricoter, c’est nul. Pourquoi est-ce que quelqu’un voudrait perdre son temps à faire ça ?

Sarah s’appuya contre le dossier de sa chaise, regarda le magasin, les rires, la concentration, les couleurs, la créativité.

— Je suppose que c’est parce que tricoter permet aux gens de se sentir bien. Ça peut être amusant d’utiliser tes mains pour fabriquer quelque chose. Il ne s’agit pas seulement de la douceur de la laine, de la beauté des motifs. C’est une question de magie.

— De magie ?

Sarah sursauta. Avait-elle vraiment dit que tricoter était magique ?

Elle pensa à la joie de sa grand-mère quand elle tricotait. À celle de sa mère aussi. Et elle comprit soudain comment quelque chose qui permettait à quelqu’un de se sentir aussi bien devait être magique.

Elle hocha la tête.

— Ouaip. De magie.

— Vous pourriez me montrer comment faire, dit Jordan avec réticence.

Cachant son sourire, Sarah dit :

— Bien sûr.

* * *

Plusieurs heures plus tard, elle trouvait la maison de sa mère en vue de se préparer pour sa soirée avec Calvin quand elle entendit des voix provenant du cottage de sa grand-mère.

Elle hésita entre rire ou pleurer quand elle ouvrit la porte. Sa grand-tante Jean était concentrée sur la calligraphie de son panneau « Sauvons le carrousel ». Dorothy et Helen, du groupe de tricot, étaient là aussi.

— Mamie, qu’est-ce que vous faites ?

— Exactement ce que tu vois. Nous prenons de l’avance sur notre campagne. Ce n’est qu’un début. Toutes les personnes à qui nous avons parlé du carrousel veulent aider.

Sarah repoussa la douleur qu’elle ressentit en voyant que sa grand-mère avait aussi peu foi en elle, sans parler du fait qu’elles ne soient pas du même côté sur ce sujet. D’abord, Calvin et elle. Maintenant, sa grand-mère et elle, et toutes ces femmes.

Elle ressentit un vif pincement au cœur au milieu de la poitrine. Ils étaient tous contre elle. Les initiés contre la fille qui n’était plus à sa place.

Elle voulait dire tant de choses à sa grand-mère, mais elle s’obligea à s’en tenir à sa santé d’abord.

— Tu es censée te reposer.

— Je me reposerai quand nous aurons fini.

D’accord. Dans ce cas, Sarah passerait directement au deuxième point.

— Je t’ai dit que j’allais parler du carrousel à mon client. Tu n’as pas besoin de faire tout ça.

— Tu ne m’as donné aucune garantie et j’ai toujours pensé qu’il vaut mieux prendre les choses en main soi-même.

Sarah ne pouvait nier qu’elle était impressionnée par la vitesse à laquelle sa grand-mère, la sœur de celle-ci et leurs amies avaient tout organisé. Une partie d’elle avait envie de les aider… mais elle ne pouvait pas mener cette bataille pour sa grand-mère. Pas quand cela signifierait qu’elle se battrait contre elle-même, contre son client et contre son avenir à la société de conseil. Et pas quand cela signifierait qu’elle faisait un pas de plus vers l’échec, s’éloignant du succès qu’elle avait toujours désiré.

— Ne te sens pas mal, rassura Dorothy en levant enfin les yeux de son ordinateur, où elle faisait Dieu sait quoi. Nous savons que tu ne fais que ton travail.

Voyant à quel point ces femmes prenaient plaisir à réaliser leur tâche, elle décida qu’il s’agirait d’une bonne occasion d’obtenir plus d’informations sur le carrousel. Quelque chose qu’elle pourrait dire à ses clients pour les aider à comprendre pourquoi il était aussi important pour Summer Lake.

— Parlez-moi du carrousel. Dites-moi ce qu’il signifie pour chacune d’entre vous.

Sa grand-tante Jean leva les yeux et sourit.

— Quand nous étions enfants, nous essayions toujours de nous mettre debout sur les chevaux, comme si nous étions dans un cirque.

— Notre mère pensait que c’était trop dangereux, mais nous ne sommes jamais tombées. Pas une seule fois.

Sarah remarqua que Dorothy avait cessé de taper à l’ordinateur.

— Et toi, Dorothy ?

— Nous étions très pauvres, quand j’étais petite.

Sarah fut surprise de l’apprendre. Dorothy était tellement élégante et chic.

— Nous n’avions pas d’argent pour les petits suppléments, nous en avions à peine assez pour nous nourrir et nous vêtir. Tu te souviens, Olive ?

— Tu portais mes vieilles chaussures.

Dorothy renâcla.

— Vieilles ? Tu le portais à peine avant de dire à ton père qu’il t’en fallait une autre paire, et il te les achetait !

— Est-ce que tu m’as détestée pour ça ? demanda Olive.

Tout le monde dans la pièce s’immobilisa et se tourna vers Dorothy, attendant sa réponse.

Sarah les imaginait si bien : deux écolières, deux amies qui avaient des origines tellement différentes, qui avaient des biens tellement différents. Pendant une seconde, elle se souvint de l’amitié qu’elle avait un jour eue avec Catherine.

— Parfois.

— Je t’ai détestée parfois aussi, avoua Olive, les choquant toutes. Tu avais tellement de liberté.

Dorothy sourit.

— Eh bien, plus que vous, en tout cas, avec tout votre argent et vos attentes chics. Tu voulais en savoir plus sur le carrousel, Sarah, pas vrai ? Pas sur l’histoire de deux vieilles amies.

Sarah s’efforça de se concentrer de nouveau sur le carrousel, mais c’était difficile, car elle se posait des questions sur ce que sa grand-mère avait dit à propos de la liberté. Qu’est-ce qu’Olive n’avait pas pu faire librement ? Aimer Carlos plutôt que l’homme qui était devenu le grand-père de Sarah ?

— Le tour coûtait cinq centimes, dit Dorothy, mais un jour par an, c’était gratuit.

— Pendant le Festival de l’automne, ajouta Jean.

— Nous terminions nos corvées plus tôt et nous courions pour faire la queue et faire des tours et des tours.

— Pourquoi est-ce que c’était aussi génial de faire des tours de manège ?

Sarah se souvenait vaguement d’avoir aimé les tours de manège quand elle était petite, mais elle ne s’imaginait pas chérir ces souvenirs quand elle aurait quatre-vingts ans.

— Tu dois comprendre, dit sa grand-mère, que nous n’avions pas de montagnes russes, de télévision ou Internet. Nous n’avions que le sable, le soleil et le lac. Et le carrousel.

— S’il était aussi important pour vous, pourquoi n’avez-vous pas essayé de le réparer ou de le faire fonctionner plus tôt ?

La grand-mère de Sarah la regarda dans les yeux.

— Tu as raison. J’aurais dû y faire quelque chose avant. Mais parfois, il faut que tu perdes presque quelque chose pour réaliser à quel point tu y tiens.

— Je dois avouer que je ne comprends toujours pas très bien…

— C’est peut-être parce qu’écouter nos histoires, ce n’est pas la même chose que raconter une des tiennes.

— Je n’ai pas d’histoire sur le carrousel.

En revanche, dès que Sarah le dit, un souvenir lui revint brusquement à l’esprit comme s’il s’agissait du présent et non du passé.

Elle avait cinq ans et sa journée de maternelle était terminée. Elle était sortie sur l’aire de jeux, s’attendant à voir sa mère. Mais c’était son père qui avait été là :

— Et si nous allions acheter une glace ?

Elle avait été surexcitée, à tel point qu’elle s’était éloignée de Calvin et Catherine sans leur dire au revoir. Elle se souvenait qu’elle avait eu un sorbet arc-en-ciel à deux boules, mais elle voulait tellement tenir la main de son père que le sorbet n’arrêtait pas de tomber de sa main libre.

Son père avait voulu s’asseoir et manger la glace sur le carrousel. Il avait tenu son cornet pendant qu’elle montait sur l’un des deux chevaux assortis, puis il était monté sur l’autre. Elle avait adoré ça. Un moment rien qu’avec lui. Le carrousel avait cessé de fonctionner bien avant la naissance de Sarah. Il avait quand même été amusant de s’asseoir dessus et de faire semblant avec son père. Tellement amusant qu’elle pouvait à peine y croire.

Il avait souri, un sourire plus grand que dans tous ses souvenirs de lui, et il avait dit :

— Le pompon faisait vraiment partie du carrousel, à l’époque. Il fallait tendre le bras et l’attraper en passant.

Elle avait adoré l’image qu’il avait peinte pour elle, souhaitant qu’il y eût encore un pompon à attraper à l’époque.

— Maintenant, tout cela a un sens différent : toujours faire de son mieux pour s’efforcer d’atteindre tes objectifs. Promets-moi que tu n’oublieras jamais de toujours essayer d’attraper le pompon, Sarah. Peu importe les obstacles, essaie toujours d’avoir ce que tu veux et n’abandonne pas.

Sarah sursauta sur son siège dans le cottage de sa grand-mère. Cela avait toujours été le mantra de son père à son égard. Essaie toujours d’attraper le pompon, Sarah. En fait, au carrousel, cela avait été la première fois qu’il le lui avait dit.

— Sarah, est-ce que ça va ?

Elle leva les yeux vers sa grand-mère.

— Quel âge avais-je quand Papa a gagné ses premières élections ?

Olive y réfléchit un moment.

— Tu devais avoir environ cinq ans.

Pendant toutes ces années, elle avait pensé que son père avait été aussi heureux parce qu’il avait enfin pu passer la journée avec elle. En réalité, c’était parce qu’il s’agissait du jour où il était devenu sénateur.

Il l’avait choisie pour fêter cela avec lui, seulement ce jour-là. Après cela, il avait été occupé à Washington et il n’avait jamais été là quand elle avait eu besoin de lui.

Était-ce pour cela qu’elle se fichait de se débarrasser du carrousel ? Parce qu’il s’écroulait, et encore plus parce qu’au lieu de l’associer à la joie, elle l’associait à la douleur ?

La douleur d’être laissée pour compte.

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