Retour aux sources: La Famille Sullivan, New York, tome 3, Un été au lac (French Edition)

Chapitre Vingt Et Un

 

 

Calvin et Jordan entrèrent dans la boutique. Sarah saisissait les achats de la dernière cliente de la journée dans la caisse. Jordan montra à son frère toutes les pelotes de laine qu’elle aimait pendant que Sarah fermait. Faire la caisse et ranger les formulaires de commande qu’elle avait remplis n’aurait dû prendre que cinq minutes, mais le collage d’images de Calvin et elle ensemble au lit, puis dans sa cuisine, et tous les mots qu’ils avaient dits—Je t’aime et C’est quand même une erreur et Tu es tellement belle et S’il te plaît, Calvin, maintenant—la rendirent lente, maladroite et confuse avec l’argent et les documents.

Quand ils furent enfin tous les trois dans son pick-up de nouveau, Jordan demanda :

— Quel âge avais-tu quand tu as appris à tricoter ?

Plus que ravie qu’elle ne puisse l’exprimer d’avoir la sœur de Calvin comme protection entre eux, Sarah dit :

— Pas plus de quatre ou cinq ans.

Elle n’avait pas suivi de formation, elle avait juste passé des années assise sur les genoux de ma mère et de sa grand-mère, à être comme n’importe quelle fille normale qui voulait faire ce qu’elles faisaient.

Jusqu’au jour où elle avait compris qu’elle n’était pas comme elles, qu’elle n’était pas à sa place, qu’elle n’était pas assez féminine ou douée avec ses mains. Elle était douée avec les nombres et la logique. Elle n’était pas douce, petite et équilibrée. Elle était grande, mince et sombre comme son père.

— Sarah m’a fait une écharpe, une fois.

— C’était un sacré cadeau de Noël, pas vrai ? Pleine de trous et avec la laine verte la plus putride qu’on ait jamais faite, rit-elle. Il rit aussi, d’une manière si chaleureuse que son rire la traversa de la tête aux pieds.

— Ça a été un des meilleurs cadeaux que j’aie jamais reçus.

Une émotion profonde et brute traversa Sarah, tout comme la veille au soir et ce matin-là, dans les bras de Calvin, quand Jordan fit :

— Alors, tu n’as pas toujours été douée ?

Sarah se demanda si Jordan lui posait ces questions parce qu’elle n’avait pas l’impression qu’elle était assez douée ou qu’elle n’était pas sûre de pouvoir apprendre comment faire quelque chose correctement.

La fillette s’adressait vraiment à la bonne personne pour cela.

— Honnêtement, je ne suis toujours pas très douée.

Sarah se retourna autant que possible sous sa ceinture pour croiser le regard de Jordan.

— Mais si je le voulais, avec assez de pratique, de dévouement et de concentration, je sais que je pourrais finir par être très douée.

— La seule raison pour laquelle tu n’es pas douée pour le tricot, c’est parce que tu ne veux pas l’être ?

C’était de la folie, mais elle se surprit à dire :

— Tu veux savoir la vérité ?

Les yeux de Calvin étaient encore fixés sur la route sombre, mais Sarah sentait que sa concentration était sur elle aussi, alors que sa sœur et lui attendaient sa réponse.

— Je ne suis pas douée pour tricoter parce que j’ai abandonné trop jeune. Je me suis frustrée, et au lieu d’arranger ça en travaillant, je me suis dit que j’étais stupide. Je me suis dit que je n’aimais pas ça.

Elle avait adoré s’asseoir avec sa mère et sa grand-mère pour faire de simples bonnets pendant qu’elles tricotaient des moufles et des chaussons pour nouveau-nés plus difficiles.

— Et tu sais ce que j’aurais aimé ?

— Oui, dit facilement Jordan. Tu aurais voulu ne pas te mentir à toi-même.

Sarah eut du mal à ne pas rester bouche bée.

— À peu près, oui.

En parlant de mensonges, Sarah ne put cacher plus longtemps à Calvin ce qu’elle avait fait plus tôt dans l’après-midi. Heureusement, ce fut à ce moment-là que Jordan mit ses écouteurs.

Cependant, même pendant que sa sœur écoutait de la musique, Sarah voulait être prudente. Combien de fois avait-elle écouté les conversations de ses parents et entendu des choses qu’elle n’aurait pas dû entendre ? Sa mère proposant de partir à Washington avec Sarah pour un long voyage, mais sans en avoir l’intention. Son père lui disant de rester à Summer Lake…

— J’ai déposé les documents aujourd’hui.

Elle attendit la réaction de Calvin, un signe révélateur de sa colère.

— Je sais.

Ne pas pouvoir le lire la tuait.

— Si j’avais pu attendre ne serait-ce qu’un jour de plus…

— Ça aurait été trop tard si tu l’avais fait.

Sachant qu’il ne pouvait pas encore avoir vu les plans finaux, elle continua :

— J’ai convaincu mon client de rajouter un nouveau terrain de football aussi.

Espérant couper court aux objections qu’elle était sûre de voir arriver, elle ajouta rapidement :

— Je ne l’ai pas fait pour essayer d’acheter ton soutien. J’ai pensé que ça pourrait vraiment aider la ville.

Il soupira.

— Je te remercie de me donner des informations sur le projet, mais d’après moi, il y a les appartements, la politique et les terrains de football. Et puis, il y a toi et moi. Juste nous, Sarah.

Elle avait été tellement claire à propos du fait que toi et moi n’allait nulle part, que cela n’irait pas plus loin qu’une nuit à céder au besoin de se serrer l’un contre l’autre pendant quelques précieuses heures. Lui semblait déterminé à ne pas écouter.

Et pour une raison ou une autre, même si elle était plus avisée, la détermination de Calvin allumait une lumière en elle. Une lumière qu’elle ne parvenait pas à éteindre complètement… En dépit du fait qu’il y avait un million de raisons pour lesquelles elle devrait le faire.

* * *

Olive voyait bien qu’il y avait quelque chose de différent chez sa petite-fille et Calvin à la seconde où ils entrèrent avec la sœur de ce dernier. Le lien entre eux était fort de nouveau, l’électricité crépitant entre eux.

Jordan courut vers elle en premier et la serra dans ses bras. Elle était si jeune, si fraîche, si heureuse grâce à tout ce que son frère avait fait pour lui donner une bonne vie.

Sarah posa un panier de cartes de prompt rétablissement sur une table près d’elle.

— C’est bon de voir que tu te redresses. Tu as l’air d’aller bien.

Par-dessus l’épaule de Sarah, Olive surveillait de près le projet que sa fille tricotait.

— Denise, dit-elle d’une voix rauque. Trop serré.

— Maman ?

Olive regarda Denise.

— Donne. À Sarah. Finir.

Denise souleva le projet à peine commencé d’un air confus.

— Le Fair Isle ? Tu veux que je le donne à Sarah ?

Olive hocha la tête et Denise donna les aiguilles à une Sarah très perplexe devant leur échange.

— Toi, dit Olive. Fais ça.

Olive comprit soudain pourquoi, le jour où sa petite-fille était arrivée à Summer Lake, elle avait dû commencer un autre pull-over en mailles Fair Isle, le motif exact qu’elle avait tricoté pour Carlos si longtemps avant. Elle avait cru que c’était à cause des souvenirs, parce que l’âge et les rêves la rapprochaient de lui tout le temps. En ce jour, elle connaissait la véritable raison.

Le pull-over était la seconde chance d’Olive pour connaître le grand amour.

Une chance qui était tellement plus simple, parce que ce n’était pas pour elle cette fois. C’était pour Sarah.

* * *

Calvin était conscient de la nervosité de Sarah sur le trajet du retour depuis l’hôpital. Elle ne remuait pas. Au contraire, elle était curieusement immobile. Trop immobile.

Puis, ils arrivèrent devant l’unique panneau stop de la ville. À gauche de la maison de Sarah et à droite de la sienne. Il n’avait toujours pas trouvé le moyen de la convaincre de dormir à nouveau chez eux. Il pouvait presque la voir construire ses murs de protection à chaque minute qu’ils passaient ensemble.

Il était encore en train de se creuser la tête quand Jordan demanda :

— Est-ce que tu aimes les spaghettis ?

Sarah sursauta sur son siège.

— Les spaghettis ?

— Oui, parce que Calvin prépare les meilleurs spaghettis du monde.

La bouche de Sarah s’ouvrit et se ferma ; elle contempla Calvin et sa sœur. Sa jolie sœur merveilleuse et brillante.

— Tu reviens à la maison avec nous, non ? Comme ta grand-mère et ta mère sont encore à l’hôpital ?

Sans attendre la réponse de Sarah, Jordan ajouta :

— J’espérais que tu pourrais m’aider à finir mon écharpe. Il y a un nom pour ça, pas vrai ? Quand tu noues tout à la fin.

Finalement, Sarah trouva sa voix.

— Rabattre les mailles. On appelle ça rabattre les mailles.

Calvin connaissait ses plans pour eux ce soir-là. Rabattre leurs mailles. Mettre fin à tout. Pour pouvoir s’en aller de nouveau.

Ne savait-elle pas qu’il allait se battre comme un fou pour elle, cette fois ?

— Alors, est-ce que tu peux m’aider à rabattre les mailles ? Ce serait super gênant si je la donnais à Owen et qu’elle se défaisait.

Sarah haussa les sourcils en entendant le nom du garçon. Elle adressa un regard à Calvin.

— Ne t’inquiète pas. Je te promets qu’Owen n’arrivera pas à défaire ton écharpe.

Calvin voulait tourner à droite, mais il ne pouvait pas décider pour Sarah. Il ne pouvait pas laisser sa sœur le faire non plus.

— Chez moi, Sarah ? Ou chez toi ?

Elle marqua une pause si longue qu’il craignit ce qu’elle allait répondre. Apparemment, elle luttait contre elle-même.

— Chez toi.

Elle sourit à Jordan.

— Nous avons les mailles d’une écharpe à rabattre.

Elle ne le regarda pas tout à fait dans les yeux quand elle ajouta :

— Et nous avons des spaghettis à manger.

Quand ils furent tous à l’intérieur quelques minutes plus tard, Sarah se tint dans la cuisine, mal à l’aise.

— Est-ce que je peux t’aider à préparer le dîner ?

— Non. Va tricoter. Je vous préviendrai quand ce sera prêt.

Il pouvait les voir depuis la cuisinière : la tête brune de Sarah et la tête blonde de Jordan, penchées au-dessus des aiguilles. Il savait que sa sœur se frustrait rapidement et il tendait l’oreille, à l’affût de sons révélateurs au cas où il devrait intervenir, mais il n’entendit que deux voix douces et le cliquetis des aiguilles.

Il ne voulait pas la fixer du regard, mais il ne pouvait pas s’en empêcher. Maintenant que Jordan travaillait seule de nouveau, Sarah avait tourné son visage de côté pour regarder par la fenêtre en direction du lac éclairé par le clair de lune.

Il se délecta de son beau profil, son corps se raidissant et son cœur gonflant d’impatience à l’idée de passer une autre nuit avec elle. Il voulait s’agenouiller à côté d’elle et prendre son visage entre ses mains, lui répéter qu’il l’aimait, puis l’embrasser jusqu’à lui couper le souffle et jusqu’à ce qu’elle le supplie de la prendre à nouveau dans son lit.

Cela devrait attendre qu’ils mangent les spaghettis et qu’il vérifie les devoirs de Jordan.

Et qu’il trouve un moyen de convaincre son amour qu’être ensemble n’était pas une erreur.

Il la regarda mettre la main dans son sac et sortir une douce pelote bleue et blanche. Le tricot d’Olive que Denise lui avait donné à l’hôpital. Elle déplia un morceau de papier et fronça les sourcils, examinant la page tout en la lisant attentivement. Elle remit la main dans son sac et sortit un mini-ordinateur portable.

Il l’entendit demander à sa sœur :

— Est-ce que tu peux me donner la clé du Wi-Fi ?

— Bien sûr.

Jordan leva à peine les yeux de son écharpe en débitant les lettres et les chiffres.

— Qu’est-ce que tu dois chercher ?

— Ce motif que Mamie m’a donné est terriblement difficile à suivre.

Jordan y jeta un œil.

— On dirait une autre langue.

— Sans rire. Dieu merci, Internet existe. Est-ce que tu sais que tu peux regarder des vidéos et apprendre à faire ce genre de pull ?

— Cool. Est-ce que je peux voir ?

Elles se rapprochèrent et Sarah lança une vidéo. Les deux personnes qu’il aimait le plus au monde étaient assises ensemble, travaillant côte à côte sur son canapé dans la maison qu’il avait construite de ses propres mains. La joie l’envahit, bousculant ses entrailles.

Puis, de nulle part, il eut une vision de Sarah dans une robe blanche et soyeuse, un bouquet à la main, descendant l’allée centrale pour dire « oui ». Elle était la plus belle mariée du monde.

Calvin passa une main sur la partie inférieure de son visage, prenant une brève inspiration, s’efforçant de repousser sa vision. Il n’y parvint pas.

Calvin voulait la réaliser plus que tout au monde. Tout ce qu’il avait vu chez Sarah quand ils étaient enfants était encore là, multiplié par cent : sa douceur, sa beauté, son intelligence, sa force, son courage.

Ce ne fut que lorsqu’il entendit la sauce crépiter dans la casserole qu’il retourna enfin près de la cuisinière. Tout en baissant le feu et en remuant la sauce avec une cuillère en bois, il entonna :

— Venez manger.

— Je suis affamée, dit Sarah en s’asseyant à la table de la salle à manger.

Elle passa ses doigts sur le meuble en bois poli.

— Est-ce que tu l’as construite aussi ?

— Il construit des tas de choses, expliqua Jordan. Les mères de mes amies lui demandent constamment d’aller les aider à faire des choses.

Sarah haussa les sourcils.

— Vraiment ?

Il crut voir un éclair de jalousie dans ses beaux yeux bleus. Bien. Peut-être que le fait de réaliser qu’elle ne voulait pas que quelqu’un d’autre l’ait l’aiderait à voir qu’elle le voulait.

Ils mangèrent en silence, puis, comme il le faisait tous les soirs, Calvin demanda à Jordan si elle avait besoin d’aider avec ses devoirs.

Elle secoua la tête et lui dit avec fierté :

— J’ai eu cent pour cent à mon interrogation d’orthographe, aujourd’hui.

— Génial !

Ils se tapèrent dans la main et Calvin réalisa que Sarah avait arrêté de manger et qu’elle les regardait, les yeux remplis d’envie.

— Je peux sortir de table ? demanda Jordan.

Calvin regarda l’assiette de sa sœur. Elle avait mangé plus de la moitié des spaghettis, ce qui était plutôt bien.

— Bien sûr. Va te préparer à aller au lit. J’arrive bientôt.

Jordan écarta sa chaise de la table, posa son assiette dans l’évier et était presque sortie de la pièce quand elle se retourna.

— Merci de m’avoir montré ces trucs sur l’ordinateur et comment finir l’écharpe, Sarah.

Cette dernière sourit.

— De rien. Elle est super. Owen va l’adorer.

Quand il entendit la porte de la salle de bains se fermer et l’eau couler dans le lavabo, Calvin déclara :

— Elle t’apprécie.

— C’est réciproque.

Calvin ne put s’empêcher d’avoir d’autres visions d’autres dîners comme celui-là, de déjeuners, de petits-déjeuners. Il savait qu’il allait trop vite, qu’il venait seulement de récupérer la femme qu’il aimait dans son lit. Qui sait ce qu’il faudrait pour qu’elle accepte de porter la dentelle blanche et d’assister à des pièces de théâtre de l’école ? Il avait déjà attendu si longtemps. Il ne voulait pas attendre une seule heure de plus.

— Tu es vraiment un cuisinier fantastique, dit-elle. Où est-ce que tu as appris à cuisiner ainsi ?

Il obligea son cerveau à revenir au moment présent.

— Tout autour du lac.

Espérant revoir une étincelle de jalousie, il dit :

— Les femmes n’arrêtaient pas de m’inviter à des leçons de cuisine.

— Elles cherchaient n’importe quelle excuse pour t’inviter, marmonna-t-elle à point nommé.

Il avait réussi à ne pas la toucher de toute la soirée. Mais maintenant qu’ils n’étaient plus que tous les deux dans sa salle à manger, il en avait assez de se contrôler.

Approchant sa chaise de la sienne, il tendit la main en enroula une mèche de ses cheveux autour de son index.

— Jalouse ?

— Non.

— Menteuse.

Il sourit en se levant.

— Je dois aller souhaiter une bonne nuit à Jordan.

— Et ensuite, j’aimerais que tu me ramènes chez moi.

Calvin savait qu’il valait mieux ne pas répondre, il savait qu’elle cherchait à se disputer, à avoir une bonne raison de partir, alors qu’ils avaient conscience tous les deux qu’elle voulait rester. Il se contenta donc d’empiler leurs assiettes et de les emmener dans la cuisine en chemin vers la chambre de Jordan.

Avant d’avancer dans le couloir, il se retourna vers la salle à manger. Sarah était encore assise sur sa chaise, la mèche qu’il avait enroulée autour de son doigt à présent enroulée autour du sien.

Un accès de pure satisfaction masculine le submergea. Il aimait que son contact, même le plus infime des contacts, puisse lui faire perdre l’équilibre et l’arrêter dans son élan au moins quelques secondes.

Ce soir-là, il voulait lui faire tout oublier.

Tout sauf le fait qu’ils allaient si bien ensemble.

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