Retour aux sources: La Famille Sullivan, New York, tome 3, Un été au lac (French Edition)
Chapitre Vingt-Six
Aujourd’hui…
Calvin souleva sa sœur du siège arrière. Elle était chaude et elle sentait légèrement les Oreos qu’il lui avait donnés en dessert après le dîner. Elle bougea dans ses bras, passant les siens autour de son cou, sa tête blonde se nichant sous son menton. Quand le petit bébé qu’il avait eu si peur de briser s’était-il transformé en quelqu’un qu’il avait du mal à soulever ?
Elle se mit en boule sur le lit et il lui retira ses chaussures. Généralement, il était strict à propos des règles comme se brosser les dents, le temps qu’elle passait à regarder la télévision ou l’heure du coucher. Là, il décida qu’elle pourrait se brosser les dents quatre minutes au lieu de deux le lendemain matin pour compenser les cookies de la soirée et il tira les couvertures sur elle.
Il l’embrassa sur le front.
— Je t’aime, petite sœur.
Sa faible réponse, bredouillée dans son sommeil, vint alors qu’il fermait la porte.
— Je t’aime aussi, grand frère.
Il venait de fermer la porte avec un léger déclic quand il les entendit : des bruits de pneus sur le gravier derrière sa maison.
Sarah.
Il l’attendait sur le porche quand elle avança vers lui. Tous ses instincts lui donnèrent envie de l’attirer contre lui, mais il savait qu’il devait la laisser contrôler les choses ce soir-là.
— Je devais revenir et te parler. Expliquer les choses.
La femme qu’il aimait était trop courageuse pour se cacher chez elle toute la nuit. Il avait su qu’elle reviendrait, qu’elle ne pourrait pas résister à quelque chose d’irrésistible.
— Jordan dort. Et si nous parlions sur le quai ?
Ils marchèrent silencieusement sur le sable, puis sur le quai en bois. Contrairement aux centaines de fois où ils étaient allés jusqu’au bout du quai quand ils étaient enfants, elle ne s’assit pas immédiatement pour balancer ses jambes par-dessus le bord. Elle se retourna pour lui faire face, l’air plus sérieux que jamais.
— Je ne vais pas rester. Et tu ne vas pas partir.
— La distance, les kilomètres, ce sont des choses avec lesquelles nous pouvons vivre avec le temps. Nous pouvons trouver une solution ensemble. Comme un couple. Comme une équipe.
— C’est tellement facile, d’après toi, et je sais que ce n’est pas le cas. Quand j’étais petite, chaque fois que mon père était là, on aurait dit que ma mère flottait dans les airs. Elle était tellement heureuse. Quand il partait, et il partait toujours, elle se dégonflait comme un ballon. Elle refusait de le voir. Toi et moi avons déjà essayé. Nous avons essayé d’avoir cette relation à distance comme mes parents quand je suis partie à l’université.
Avec ce regard triste et résigné, elle poursuivit :
— Je ne pourrais pas supporter de devoir venir au lac pour un long week-end de temps en temps. Je ne pourrais pas supporter de toujours avoir l’impression de t’abandonner.
— Aucun de nous ne veut ça.
Calvin souhaitait que la femme qu’il épouserait, la femme avec qui il aurait des enfants, soit là avec lui tous les jours et toutes les nuits. Comme la moitié qui le complétait.
— Le simple fait que les choses aient été ainsi avec tes parents, le simple fait que nous n’ayons pas réussi quand nous étions adolescents, ne signifie pas que les choses seront ainsi maintenant.
— Ce n’est pas qu’une question d’emplacement, de temps et de distance. C’est le fait que tu es tellement décontracté, tellement heureux d’être sur ton canoë avec ta canne à pêche. Je suis tellement impatiente, j’essaie toujours d’aller plus loin, comme tu l’as dit.
Elle passait vraiment en revue sa liste des raisons pour lesquelles ils ne pouvaient pas être ensemble, un tiret à la fois. Il avait sa propre liste de raisons pour lesquelles leur amour fonctionnerait. Il allait se battre pour elle. Il allait se battre pour son propre cœur. Il allait se battre pour leur amour.
— Tu sais que c’est une des choses que j’adore chez toi ? Tu ne laisses jamais les choses s’enliser. J’ai besoin de toi pour me faire aller de l’avant et tu as besoin de moi pour t’asseoir sous les étoiles et te prendre la main pendant que nous attendons une étoile filante. Ensemble, nous pouvons réaliser nos vœux, chérie. Je le sais.
Elle leva les yeux vers le ciel, comme si elle attendait une étoile filante pour faire un vœu. Trop tôt, elle détourna le regard avant de pouvoir en faire un.
— J’ai grandi avec deux personnes qui n’auraient jamais dû tomber amoureuses l’une de l’autre, dit-elle. Mes parents voulaient des choses différentes, vivre dans des endroits différents, avoir des vies différentes. Ma mère aurait dû avoir une demi-douzaine d’enfants pour lesquels préparer des cookies aux pépites de chocolat. Mon père est allé vivre la vie dont il avait besoin à Washington. Je ne pense pas qu’il ait regretté le fait de partir, il aimait tellement son travail là-bas. Il était tellement dévoué à son chemin, à son objectif.
D’une voix plus basse, presque comme si elle se parlait à elle-même, elle chuchota :
— Il faisait tout le temps du mal à ma mère en partant. Beaucoup de mal.
— Ce n’était pas juste ta mère qui souffrait, Sarah. Il t’a fait du mal aussi.
— Non. Tu as tort. J’ai toujours su qu’il m’aimait.
Ses mots transpercèrent le cœur de Calvin. Il avait été là chaque fois qu’elle avait eu besoin de regarder quelqu’un dans les yeux et de savoir à quel point elle était aimée. Calvin connaissait la vérité, même si elle ne voulait pas se l’admettre.
— James était un très bon sénateur. Il a donné tout ce qu’il avait à des inconnus, mais il n’était pas suffisamment présent pour toi. Il n’était pas là quand tu as appris à nager, à chanter dans la chorale et à faire des discours.
Le beau visage de Sarah était obstiné.
— Mon père avait un travail important pour aider les gens. Quand il était à la maison, il était génial. C’était le meilleur père du monde.
— Oui, il était génial, dit Calvin. Lorsqu’il était là.
Il marqua une pause, pesant ses mots de nouveau pour ne pas lui faire de mal, en sachant pertinemment qu’il ne pouvait rien omettre. Tout son avenir reposait sur cette conversation.
— Ce n’était pas suffisant. Et maintenant, tu as tellement peur d’aimer et d’être abandonnée comme il t’a abandonnée, tu as tellement peur d’être la personne qui m’abandonne et me fait du mal, que tu cherches n’importe quelle excuse pour me repousser.
Elle écarquilla les yeux face à la vérité de son affirmation, mais la détermination vint ensuite.
— Je ne cherche pas d’excuses. Mon père disait qu’il aimait ma mère, il jouait le jeu en public, devant moi. Dans les faits, il ne l’a jamais vraiment laissée faire partie de son monde. Je sais que tu veux que je dise que j’essaierai de faire fonctionner notre relation, mais comment pourrais-je le faire alors que je vais m’engager sur la même voie ?
— Est-ce que Denise t’a dit que leur relation était comme ça ? Est-ce que tu lui as vraiment demandé si c’était ce qu’il s’était passé entre ton père et elle ?
— Ça ne fait même pas un an qu’il est décédé. Je ne vais pas lui faire du mal en lui posant une telle question.
— Est-ce que c’est vraiment pour ça que tu ne vas pas lui demander de te dire la vérité ? Ou est-ce que c’est parce que tu as peur de la réponse ? Est-ce que tu as peur qu’elle ne te laisse pas utiliser son mariage comme raison pour ne pas prendre le risque de m’aimer complètement ?
Les mots venaient de sortir de sa bouche. Il était temps d’admettre quelque chose d’important.
— Tu n’es pas la seule à avoir peur, Sarah. Moi aussi.
Il n’avait pas dit ces mots une seule fois au cours des dix dernières années. Il ne s’était même pas laissé y penser, car il avait cru qu’admettre sa peur, c’était avouer qu’il n’était pas assez fort pour affronter tout ce qui lui arrivait. Ce fut seulement à ce moment, alors qu’ils étaient debout sur le quai sous le ciel nocturne dégagé, qu’il put enfin voir que la véritable force consistait à admettre qu’il ne voulait plus être seul. Qu’il avait toujours eu besoin de soutien. Du soutien de Sarah.
Et plus que tout, il avait eu besoin d’elle.
— Je n’ai pas peur de t’aimer, lui dit-il, révélant chaque morceau de son cœur. La seule chose dont j’ai peur, c’est de passer un autre jour, une autre semaine sans toi. Je l’ai déjà fait pendant dix ans. Je sais à quel point c’est terrible. À quel point le chemin peut être long et sombre.
En dépit de son honnêteté, en dépit du risque qu’il prenait en ouvrant son cœur de cette façon, elle lâcha :
— Je ne suis pas faite pour toi. Tu m’as laissée déposer ces documents pour les appartements à la mairie sans lutter. Nous savons tous les deux que tu te battrais beaucoup plus s’il s’agissait de quelqu’un d’autre. J’ai lu tout ce qu’il y avait à savoir sur ce que tu pensais des lotissements dans les Adirondacks. Si un inconnu était venu avec cette proposition, tu aurais rejeté ces appartements de toutes tes forces.
Elle s’écarta de lui et il sentit cette séparation aussi profondément que si leur connexion avait pris fin.
— Tu mets de côté ton propre code moral pour moi. Et si quelqu’un en ville pensait que je couche avec toi pour te rallier à ma cause ?
Il lui avait promis qu’il écouterait calmement ses arguments. Mais il ne s’était pas attendu à cela.
— Ceux qui pourraient penser ça n’aurait de toute évidence pas une grande opinion de toi ou de moi.
— Que pourraient-ils penser d’autre ?
— Que je t’aime. Que je ne peux pas m’empêcher de vouloir te protéger parce que tu es mienne. Mienne. Ils vont penser que je ne pourrai jamais te faire de mal. Jamais, quoiqu’il arrive.
— Mais la personne avec qui tu sors, la personne que tu aimes et qui t’aime ne devrait-elle pas te rendre meilleur plutôt que de compromettre tes valeurs ? Plutôt que de t’obliger à te faire du mal à toi-même pour qu’elle ne soit pas blessée ?
— Tu es la personne la plus intelligente que j’ai jamais rencontrée, mais tu as sacrément tort à ce sujet. Nous pourrions nous asseoir et débattre sur les appartements pendant soixante ans. Ce ne sont que des bâtiments. D’après moi, il n’y a que deux choses qui ont de l’importance.
Il prit son visage entre ses mains et s’assura qu’elle le regarde.
— Toi. Et moi.
— Il ne s’agit pas juste de toi et moi, protesta-t-elle. Jordan est la personne la plus importante de ta vie. Je ne voudrais pas lui faire du mal. Je l’aime aussi, depuis l’instant où je l’ai prise dans mes bras après la mort de ton père. Chaque fois que je voyais une petite fille de son âge dans la rue, je pensais à elle, je me demandais comment elle allait. Je savais toujours qu’elle allait bien, parce que tu prenais soin d’elle mieux que quiconque. Je ne peux pas prendre le risque de lui faire du mal. Je ne peux pas prendre le risque de dire que je vais rester, puis réaliser plus tard que je ne peux pas. Il est douloureux d’être abandonnée.
— Je pourrais m’adapter à la grande ville pour être près de toi.
Il était sérieux.
— Je trouverais un moyen de m’y sentir chez moi. Je m’assurerais que Jordan y serait heureuse. Nous nous en assurerions.
— S’il te plaît.
Il y avait de l’angoisse dans la voix de Sarah.
— Ne quitte pas Summer Lake pour moi. Ça me tuerait de vous faire ça, à toi et à Jordan.
— Tu ne comprends pas ? dit-il, souhaitant désespérément qu’elle comprenne. Tout n’est pas noir ou blanc. Partir ne veut pas nécessairement dire couper les ponts.
— C’est exactement ce que ça veut dire. C’est exactement ce que nous avons fait. Nous avons coupé les ponts. Je les ai coupés.
— Nous étions jeunes. Tous les deux, pas seulement toi. Nous pouvons faire fonctionner les choses cette fois.
Il s’était efforcé comme un fou de lui donner de l’espace afin qu’elle vide son sac, mais désormais, il devait s’approcher d’elle. Il devait se battre davantage pour l’amour qu’il croyait qu’ils méritaient.
— Tu as choisi Summer Lake pour construire ces appartements pour une raison.
— J’ai vendu Summer Lake parce que je savais que mon client accepterait. J’allais… perdre mon travail.
Elle n’aimait pas dévoiler sa vulnérabilité.
— Mon patron ne m’a pas vraiment dit quoi que ce soit à propos de mon rendement, mais il me surveillait. Il attendait que je foire. Après la mort de mon père, je ne pouvais pas me concentrer. Pas comme avant.
Calvin s’était promis qu’il ne l’empêcherait pas de passer en revue sa liste des raisons pour lesquelles ils ne devraient pas être ensemble. Il avait pensé qu’ils avaient besoin de vider leur sac, d’exprimer toute la douleur, toutes les protestations, pour s’assurer qu’il ne restait rien pouvant les séparer. Pour les séparer d’une éternité ensemble. En revanche, à la vue de ses yeux larmoyants, le contrôle qu’il avait sur lui-même se brisa.
* * *
Dans ses bras, elle n’avait plus d’objections. Il avait brisé ses défenses les unes après les autres, tout depuis le passé jusqu’au futur.
Alors, pourquoi était-elle encore aussi effrayée ? Elle était tremblante. Elle avait toujours été tellement forte. Elle avait toujours pris soin d’elle-même. À la place de cent pour cent de quelque chose de vide… Elle pouvait être cinquante pour cent de quelque chose de complet.
— Sarah. Ma douce Sarah.
Il l’attira plus près de lui, caressa son dos, s’efforçant de l’apaiser.
— Tout ira bien. Je te le promets.
— Comment ça ?
Sa gorge lui donnait l’impression d’avoir avalé du feu.
— Comment est-ce que tu peux me promettre ça ?
— Je crois en nous. En toi. En moi.
Il l’embrassa délicatement. Tendrement.
— Un pas à la fois. C’est ce que nous ferons.
Cela paraissait facile.
— Viens avec moi, ce soir. Fais ce choix. Choisis-moi. Tu souhaites que ce qui est à moi soit à toi.
Malgré toutes ses promesses qu’elle s’était faites pour être forte, et son idée de couper les ponts une bonne fois pour toutes avec Calvin, pour son bien, elle lui prit la main et le guida le long du quai, sur le sable et par la porte de sa maison.
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